MÉMOIRES DES INDES
LETTRE
Du père Laine z, de la Compagnie de Jésus, supé^ rieur de la mission du Maduré , le lo février 1 693 , aux pères de sa Compagnie qui travaillent dans la même mission , sur la mort du vénérable^, père Jean de Brito. ( Traduite du portugais)»
Mes révérends pères ^
Je ne sais si nous devons nous affliger de la mort de notre cher compagnon , le père Jean de Brito y et pleurer la perte que cette chrétienti^ vient de faire d'un pasteur plein de zèle et d'un missionnaire infatigable , ou si nous devons nous réjouir des avantages ' que cette Eglise baissante retire de la mort d'un généreux confesseur de Jésus-Christ, qu'elle vient de donner au ciel. Car s'il est vrai , comme dit uu père, que le sang des martyrs est une semence T. VU 1
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îéconde de nouveaux chrétiens , n'avons - nous pas Jîeu d'espérer que celle chrétienlé va fructifier au cenluple , et s'étendre dans tous ces vastes pays de rOrient?
Permettez-moi donc, mes révérends pères, de vous inviter à remercier Dieu avec moi , d'avoir donné des martyrs à cette Église, et d'avoir fait la grâce à un de nos frères de répandre son sang pour la religion de Jésus-Christ. Cette faveur nous doit être beaucoup plus précieuse que les plus grands succès du monde. Quel bonheur pour nous, si nous étions destinés nous-mêmes à une semblable mort ! Tâchons de ne pas nous en rendre indignes par nos infidélités. Ranimons notre zèle , travaillons avec plus de courage et plus de ferveur que jamais au salut de ces infidèles rachetés par le sang du Sauveur, €t regardons le martyre de notre saint compagnon , comme une vive exhortation que Dieu nous fait de nous préparer, et de nous tenir prêts pour recevoir^ peut-être la même grâce.
Vous savez qu'il y a environ six ans que Ranganadadeven , prince de Maravas , après avoir fait souffrir de très -cruels tourmens au père Jean de Brito , lui défendit , sous peine de la vie , de demeurer et de prêcher l'évangile dans ses états. Il le menaça même de le faire écarteler , s'il n'obéissoit à ses ordres. Le serviteur de Dieu , qui étoit alors supérieur de la mission , pour ne pas irriter ce prince infidèle, se retira sur le champ du Maravas, dans le dessein pourtant d'y revenir bientôt. Car il ne : pouvoit se résoudre d'abandonner entièrement une nombreuse chrétienté qu'il avoit établie avec des soins et des fatigues incroyables ; et bien loin de craindre les menaces qu'on lui faisoit , il regardoit . comme le plus grand bonheur qui lui pût arriver , l'honneur de mourir pour la défense de la foi. Mais Dieu se contenta alors de sa bonne volonté. Comme
il étoîl sur le point de retourner au Maravas , nos supérieurs l'envoyèrent en Europe en qualité de procureur général de cette province» Il obéit , et arriva à Lisbonne sur la fin de l'année 1687.
Le roi de Portugal , dont il étoit connu ^ et auprès duquel il avoit eu l'honneur d'être élevé , marqua beaucoup de joie de son retour , et voulut le retenir à sa cour pour des emplois importans. Mais le saint homme , qui ne respiroit que la conversion des infidèles , s'en excusa fortement. Fotre Majesté , dîl-il au Roi avec respect , a dans ses états une infinité de personnes capables des emplois dont elle veut m honorer. Mais la mission du Maduré a très-peu d'ouvriers ; et quand il s'en présenteroit un grand nombre pour cultiver ce vaste champ ^ fai favan-^ tage , par-dessus ceux qui s y consacrer oient , de savoir déjà la langue du pays , de connoitre les mœurs et les lois ae ces peuples , et détre àccoU-^ tumé à leur manière de vie , qui est fort extraor-dinaire.
Le père de Brito , ayant ainsi évité le danger oh il étoit de demeurer à la cour de Portugal , et ayant terminé les affaires dont il étoit chargé , ne pensa plus qu'à partir de Lisbonne , et qu'à retourner aux Indes. Dès qu'il fut arrivé à Goa , il prît des mesures pourrevenir dans cette mission , dont on Tavoit nommé visiteur. Comme il bruloit du zèle de la maison de Dieu , il ne se donna pas le temps de se délasser des fatigues d'un si long voyage , ni de se remettre d'une dangereuse maladie qu'il avoit eue sur les vaisseaux. Tout son soin fut de remplir les devoirs de la nouvelle charge qu'on venôtt de lui confier. Il commença par visiter toutes les maisons que nous avons dans le Maduré. Ensuite , il se rendit auprès des Maravas , ses chers enfans en Jésus* Christ , qui faisoient toutes ses délices. Il y a , comme TOUS savez , plusieurs églises répandues dans 1^
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forêts de ce pays. Il les parcourut toutes avec un zèle infatigable , et avec de grandes incommodités. Les prêtres des gentils se déchaînèrent contre lui, et leur, haine alla si loin , qu'il étoit chaque jour en danger de perdre la vie , et qu'il ne pouvoit demeurer deux jours de suite dans le même lieu , sans courir de grands risques. Mais Dieu le soutenoit dans ces dangers et dans ces fatigues , par les grandes bénédictions qu'il daignoit répandre sur ses travaux apostoliques*
Dans l'espace de quinze mois qu'il'a demeuré dans le Maravas depuis son retour d'Europe jusqu'à sa mort , il a eu la consolation de baptiser huit mille catéchumènes y et de convertir un des principaux . seigneurs dp pays. C'est le prince Teriadet^en , à qui devroit appartenir la principauté de Maravas ; mais ses ancêtres en ont été dépouillés par la famille de Ranganadadeven , qui y règne à présent. Comme la naissance et le mérite de Teriadeven , le font considérer et aimer de tous ceux de sa nation , sa conversion fit beaucoup de bruit , et fut l'occasion de la mort du père de Brito. Ce prince étoit attaqué d'une maladie que les médecins du pays jugeoient mortelle. Réduit à la dernière extrémité , sans espérance de recevoir aucun soulagement de ses faux dieux , il résolut d'employer le secours du Dieu des Chrétiens. A ce dessein , il fit plusieurs fois prier le père de le venir voir, ou du moins de lui envoyer un catéchiste pour lui enseigner la doctrine de l'évangile , en la vertu duquel il avoit , disoit-il , toute sa confiance. I^e père ne différa pas à lui accorder ce qu'il demandoit. Un catéchiste alla trpuver le ma- ; lade , récita sur lui le saint évangile , et au même instant le malade se trouva parfaitement guéri.
Un miracle si évident augmenta le désir que Te- '^riadeven avoit depuis long-temps de voir le prédi- ^ç^teui^ d'une loi si sainte et si merveilleuse ; il eut
bientôt cette satisfaction. Car le père ne cloutant plus de la sincérité des intentions de ce prince » contre lequel il avoit été en garde jusqil'aiot's , se transporta dans les terres de son gouvernement , et comme ce lieu n'étoit point encore suspect aux prêtres des idoles , il y demeura quelques jours pour y célébrer la fête des Rois. Cette solennité se passa avec une dévotion extraordinaire de la part des Chrétiens , et avec un si grand succès , que le père de Brito baptisa ce jour -là de sa propre main , deux cents catéchumènes. Les paroles vives et âni*mées du serviteur de Dieu , son zèle , la joie que faisoient paroître les nouveaux Chrétiens , la majesté des cérémonies de TEglise , et surtout lai grâce de Jésus-Christ , qui voulut se servir de cette' favorable conjoncture pour la conversion de Teriadeven , pénétrèrent si vivement le cœur de ce prince , qu'ildemanda sur le champ le saint baptême. Vous né sapez pas encore , lui dit le père , quelle est la pu^ reté de vie qu il faut garder dans la profession du christianisme. Je me rendrois coupable devant Dieu , si je i^ous accordois la grâce du baptême y avant que de vous avoir instruit , et disposé à re^ cevoir ce sacrement.
Le père lui expliqua ensuite ce que Févangîle prescrit touchant le mariage. Ce point étoit surtout nécessaire , parce que Teriadeven avoit actuellement ^ cinq femmes et un grand nombre de concubines.
Le discours du missionnaire , bien loin de rebuter le nouveau catéchumène , ne servit qu*à Tanimer et qu'à faire paroître sa ferveur et son empressement pour le baptême. Cet obstacle sera bientôt levé , dit-il au père ^ et vous aurez sujet d^étre content de moi. Au même instant , il retourne à son palais » appelle toutes ses femmes , et après leur avoir parlé de la guérison miraculeuse qu'il avoit reçue du vrai Dieu par la vejctu du saint évangile , il l^ur déclara
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qu'il étoîl r&olii dVmployer le reste de sa vie au service d'un si puissant et d'un si bon maître ; que ce souverain Seigneur défendoit d'avoir plus d'une femme ; qu'il vouloit lui obéir , et n'en avoir doré-^ navant qu'une seule. Il ajouta , pour consoler celles auxquelles il renonçoit , qu'il auroit soin d'elles » que rien ne leur manqueroit , et qu'il les considë* reroit toujours comme ses propres sœurs.
Un discours si peu attendu jeta ces femmes dans ime terrible consternation ; la plus jeune fut la plus vivement touchée. Elle n'épargna d abord ni prières, m larmes pour gagner son mari , et pour lui faire changer de résolution ; mais voyant que ses efforts étaient inutiles , elle ne garda plus de mesures , et résolut de venger sur le père de Brito et sur les 'Chrétiens , 1 injustice qu'elle se persuada qu'on lui faisoit. Elle étoit nièce de Ranganadadeven , prince souverain de Maravas , dont j'ai déjà parlé. Elle va le trouver pour se plaindre de la légèreté de son époux. Elle pleure , elle gémit , elle représente le triste état où elle étoit réduite , et implore l'autorité et la justice de son oncle. Elle lui dit que la réso-* lution de Teriadeven ne venoit que de ce qu'il s'étoit abandonné à la conduite du plus détestable magi« cien qui fût dans l'Orient ; que cet homme avoit ensorcelé son mari , et qu'il lui avoit persuadé de la ^répudier honteusement , et toutes ses autres femmes y. à la réserve d'une seule» Mais afin de venir plus heureusement à bout de son dessein » elle parla d'une manière encore plus vive et plus pressante aux prêtres des idoles > qui cberchoient depuis long >r temps une occasion favorable pour éclater contre les ministres de l'évangile.
11 y avoit parmi eux un Brame nommé Pompa-* 9anan , fameqx par ses. impostures et par la haine irréconciliable qu'il portoit aux missionnaires , et surtout au père d^ J^iivs^ Ce méchant homme ravi
de tronver une si belle occasion de se venger de celui qui détruisoit l'honneur de ses idoles , qui lui enlevoit ses disciples , et qui par-là le réduisoit avec toute sa famille à une extrême pauvj^^ , assemble les autres Brames , et délibère avflBeux sur les moyens de perdre le saint missionnaire , et de ruiner sa nouvelle ëglise. Ils furent tous d'avis d'aller ensemble parler au prince. Le brame Pompavanan se mit à leur tête , et porta la parole. Il commença par se plaindre qu'on n'avoit plus de respect pour les dieux ; que plusieurs idoles étoient renversées , et la plupart des temples abandonnes ; qu'on ne faisoit plus de sacrifices ni de fêtes , et que tout le peiiple suivoit l'infâme secte des Européens ; que ne pouvant souffrir plus long - temps les outrages qu'on faisoit à leurs dieux , ils alloient tous se retirer dans les royaumes voisins , parce qu'ils ne vouloient pas être spectateurs de la vengeance que ces mômes dieux irrités étoient prêts à prendre et de leurs déserteurs , et de ceux qui devant punir ces^ crimes énormes , les toléroient avec tant de scandale. Il n'en falloit pas tant pour animer Ranganadadeven j qui étoit déjà prévenu contre le père deBrito^ et vivement pressé par les plaintes et par les larmes de sa nièce , et qui d'ailleurs n'avoit pas , à ce qu'il croyoit , sujet d'aimer le prince Teriadeven. Il ordonna sur le champ qu'on allât piller toutes les maisons des Chrétiens , qui se trouvoient sur ses. terres ; qu'on fît payer une grosse amende à ceux qui demeureroient fermes dans leur créance , et surtout qu'on brûlât toutes les églises* Cet ordre rigoureux s'exécuta avec tant d'exactitude, qu'un très-grand nombre de familles chrétiennes furent entièrement ruinées , parce qu'elles aimèrent mieux perdre tous leurs biens que de renoncer à la foi. La manière dont on en usa avec le père de Brilo , fut encore plus violente* Ranganadad!evenquile regardoit comme
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Fauteur de tous ces désordres prétendus , commanda expressément qu'on s'en saisît, et qu'on le lui amenât. Ce barbare prétendoit , par la rigueur avec laquelle il le traiteroit , intimider les Chrétiens , et les faire changer de^fesolution.
Ce jour-S^ qui étoitle 8 du mois de janvier de cette année 1 698 , le saint missionnaire avoit administré les sacremens à un grand nombre de fidèles , et soit qu'il se doutât de ce qu'on tramoit contre lui , soit qu'il en eût une connoissance certaine par quelque voie que nous ne savons pas, il conseilla plusieurs fois aux Chrétiens assemblés de se retirer, pour éviter la sanglante persécution dont ils étoient menacés. Quelques heures après , on lui vint dire qu'une troupe de soldats s'avançoit pour s'assurer de sa personne ; il alla au-devant d'eux avec un visage riant , et sans faire paroître le moindre trouble. Mais ces impies ne l'eurent pas plutôt aperçu qu'ils se jetèrent sur lui impitoyablement , et le renversèrent par terre à force de coups. Ils ne traitèrent pas mieux un brame chrétien nommé J>âr/^, quil'accompagnoit; ils lièrent étroitement ces deux confesseurs de Jésus- Christ. Deux jeunes enfans chrétiens, qui avoient suivi le père de Brito , et dont le plus âgé n'avoit pas encore quatorze ans, bien loin d'être ébranlés par les cruautés qu'on exerçoit sur lui , et par les opprobres dont on le chargeoit, en furent si animés et si affermis dans leur foi, qu'ils coururent, avec une ferveur incroyable , embrasser le saint homme dans les chaînes, et ne voulurent plus le quitter. Les soldats voyant que les menaces et les coups ne ser voient de rien pour les éloigner , garrottèrent aussi ces deux innocentes victimes, et les joignirent ainsi à leur père et à leur pasteur.
On les fit marcher tous quatre en cet état ; mais le père de Brito , qui étoit d'une complexion délicate, et dont les forces étoient épuisées par de longs et
pénibles travaux , et par la vie pénitente qu'il avoit menée dans le Maduré depuis plus de vingt ans , se sentit alors extrêmement aSbibli. Tout son courage ne put le soutenir que peu de temps. Bientôt il fut si las et si accablé , qu'il tomboit presque à chaque pas. Les gardes , qui vouloient faire diligence , le pressoient à force de coups de se relever , et le faisoient marcher , quoiqu'ils vissent ses pieds tout sanglans et horriblement enflés.
En cet état , qui lui rappeloit celui où se trouva son divin Maître allant au Calvaire , on arriva à un gros village nommé Anoumandancouri , où les confesseurs de Jésus-Christ reçurent de nouveaux outrages. Car pour faire plaisir au peuple accouru en ' foule de toutes parts à ce nouveau spectacle ^ on les plaça dans un char élevé sur lequel les Brames ont coutume de porter par les rues leurs idoles comme en triomphe ^ et on les y laissa un jour et demi exposés à la risée du public. Ils eurent là beaucoup à souffrir, soitdela faim et de la soif, soit de la pesanteur des grosses chaînes de fer dont on les avoit chargés.
Après avoir ainsi contenté la curiosité et la lureur de ce peuple assemblé^ on leur fit continuer leur route vers Ramanadabouram, où le prince de Maravas tient sa cour. Avant que d'y arriver , ils furent joints par un autre confesseur de Jésus-Christ. C'étoit le catéchiste Moutapen. Il avoit été pris à CandaramsH iiicom , où le père l'avoit envoyé pour prendre soin d'une église qu'il y avoit fondée. Les soldats , après s'en être saisis , brûlèrent l'église , abattirent les maisons des Chrétiens selon l'ordre qu'ils en avoient reçu, et conduisirent ce catéchiste étroitement lié à la ville de Ramanadabouram. Cette rencontre donna de la joie à tous les serviteurs de Dieu , et le père de Brito se servit de cette occasion pour les animer à persévérer avec ferveur dans la confession de la foi de JèsÙs-Christ, Ranganadadeven , qui étoit àqucl-
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<|ues lieues de sa ville capitale , lorsque ces glorieux confesseurs y arrivèrent , ordonna qu'on les mît en prison , et qu'on les gardât à vue jusqu'à son retour» Cependant le prince Teriadeven , ce zélé catéchumène , qui étoit l'occasion innocente de loute la persécution , s'étoit rendu à la cour , pour y procurer la grâce de celui à qui il croyoit être redevable de la vie du corps et de l'âme. Ayant appris la cruauté avec laquelle on avoit traité le serviteur de Dieu pendant tout le chemin , il pria les gardes d'avoir plus de ménagement pour un prisonnier qu'il considéroit. On eut d'abord quelque égard à la recommandation de ce prince. On ne traita plus le père
* avec la même rigueur , mais il ne laissa pas de souffrir beaucoup , et de passer même quelques jours sans prendre autre nourriture qu'un peu de lait qu^)n lui donnoit une fois par jour.
Pendant ce temps-là , les prêtres des idoles firent de nouveaux eflTorts pour obliger le prince de Maravas à faire mourir les confesseurs de Jésus-Christ. Ils se présentèrent en foule au palais , vomissant des blasphèmes exécrables contre la religion chrétienne ,
* et chargeant le père de plusieurs crimes énormes. Ils demandèrent au prince , avec de grands empressemens , qu'il le fît pendre dans la place publique ^ afin que personne n'eût la hardiesse de suivre la loi qu'il enseignoit. Le généreux Teriadeven , qui étoil auprès du prince de Maravas lorsqu'on lui présenta cette injuste requête , en fut outré, et s'emporta vivement contre les prêtres des idoles qui en sollicitoient l'exécution. Il s'adressa ensuite à Ranganadadeven ,
^ et le pria de faire venir en sa présence , les Brames les pins habiles pour les faire disputer avec le nouveau docteur de la loi du vrai Dieu, ajoutant que ce seroit un moyen sûr et facile de découvrir la vérité.. Le prince fut choqué de la liberté de Teriadeven^. fi lui reprocha en colère qu'il soutenoit le parti in--
fâme d'un docteur d'une loi étrangère , el lui com-* manda d'adorer sur le champ quelques idoles qui étoient dans la salle. A Dieu ne plaise y répliqua le généreux catéchumène , que je commette une telle impiété ; il ri y a pas long-temps que fai été mira^ culeusement guéri dune maladie mortelle par la vertu du saint évangile : comment après cela oserois-^ je y renoncer pour adorer les idoles , et perdre en même temps la vie de l'âme et du corps?
Ces paroles ne firent qu'augmenter la fureur du prince'; mais par des raisons d'état, il ne jugea pas à propos de la faire éclater. Il s'adressa à un jeune seigneur qu'il aimoit , nommé Pouvaroudeven ^ et lui fit le même commandement. Celui-*ci , qui avoit aussi été guéri par le baptême , quelque temps aupa^ ravant, d'une très-fâcheuse incommodité dont il avoit été affligé durant neuf ans > balança d'abord ; mais la crainte de déplaire au Roi , qu'il voyoil furieusement irrité , le porta à lui obéir aveuglément, ïl n'eut pas plutôt offert son sacrifice , qu'il se sentit attaquédesonpremiermal, mais avec tant de violence, qu'il se vît en peu de temps réduit à la dernière extrémité. Un châtiment si prompt et si terrihie le fit rentrer en lui-même ; il eut recours à Dieu qu'il venoit . d'abandonner aVec tant de lâcheté. Il pria qu'on lui apportât un crucifix ; il se jeta à ses pieds , il demanda très-humblement pardon du crime qu'il venoit de commettre , et conjura le Seigneur d'avoir pitié de son âme en même temps qu'il auroit compassion de son corps. A peine eut-il achevé sa prière, qu'il se sentit exaucé ; son mal cessa tout de nouveau , et il ne douta point que celui qui lui accordoit avec tant de bonté la santé du corps , ne lui fit aussi miséricorde , et ne lui pardonnât sa chute.
Tandis que Pouvaroudeven sacrifioit aux idoles le prince de Maravas s'adressa une seconde fois à Teriadeven , et lui ordonna avec menaces de suivre
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rexemple àe ce seigneur ; maïs Teriadeven lui repartit généreusement qu'il aimeroit mieux mourir que de commettre une si grande impiété ; et pour lui ôter toute espérance de le gagner , il s'étendit sur la vertu du saint évangile , et sur les louanges de la religion chrétienne. Le prince , outré d'une réponse si ferme , l'interrompit , et lui dit d'un ton moqueur : Hé bien ! tu ç^as yoir quelle est la puissance du Dieu que tu adores , et quelle est la çertu de la loi que ton infâme docteur fa enseignée. Je prétends que dans trois jours ce scélérat expire par la force seule de nos dieux y sans même qu'on touche à sa personne.
A peine eut-il dit ces paroles , qu'il commanda que l'on fît , à l'honneur des pagodes , le sacrifice qu'ils appellent patiragalipouci. C'est une espèce de sortilège , auquel ces infidèles attribuent une si grande force , qu'ils assurent qu'on n'y peut résister , et qu'il faut absolument que celui contre lequel est fait ce sacrifice, périsse. De là vient qu'ils le nomment aussi
quelquefois santouroçesangaram , c'est-à-dire , destruction totale de l'ennemi. Ce prince idolâtre employa trois jours entiers dans ces exercices diaboliques , faisant plusieurs sortes de sacrifices , pour ne pas manquer son coup. Quelques gentils qui etoient présens , et qui avoient quelquefois entendu les exhortations du confesseur oe Jésus-Christ , avoient beau lui représenter que toutesses peines seroient inutiles; que tous les maléfices n'auroient aucune vertu contre un homme qui se moquoit de leurs dieux. Ces discours irritèrent furieusement ce prince; et , comme le premier sortilège n'avoit eu aucun effet , il crut avoir manqué à quelque circonstance ; ainsi il recommença par trois fois le même sacrifice , mais sans pouvoir réussir.
Quelques-uns des principaux ministres des faux dieux voulant le tirer de Tembarras et de l'extrême
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confusion où il étoit y lui demandèrent pérmissioa de faire une autre sorte de sacrifice , contre lequel ^ selon eux , il n'y avoit point de ressource. Ce sortilège est Je salpectiiam , qui a , disent-ils , une vertu si infaillible , qu'il n'y a nulle puissance , soit divine » soit humaine , qui en puisse éluder la force ; ainsi » ils assuroient que le prédicateur mourroit immanquablement le cinquième jour. Des assurances si {>ositives calmèrent un peu Ranganadadeven , dans e désespoir où il étoit de se voir confondu , aussibien que tous ses dieux , par un seul homme qu'il tenoit dans lesi|rs et qu'il méprisdit. Mais ce fut pour lui et pour les^rêtres des idoles une nouvelle confusion , lorsque les cinq jours du salpechiam étant expirés , le saint homme qui devoit être entièrement détruit , n'avoit pas même perdu un seul de ses cheveux.
Les Brames dirent au tyran que ce docteur de la nouvelle loi étoit un des plus grands magiciens qui fût au monde , et qu'il n'avoit résisté à la vertu de tous leurs sacrifices , que par la force de seis enchantemens. Ranganadadeven prit aisément ces impressions ; il fit venir devant lui le père de Brito , et lui demanda , en lui montrant son bréviaire , qu'on lui avoit ôté lorsqu'on le fit prisonnier , si ce n'étoit point de ce livre qu'il tiroit cette vertu , qui avoit rendu jusqu'alors tous leurs enchantemens inutiles? Comme le saint homme lui* eut répondu qu'il n'en falloit pas douter : Hé bien , dit le tyran , je s^eux çoir si ce livre te rendra aussi impénétrable à nos mousquets. En même temps il ordonna qu'on lui attachât le bréviaire au cou , et qu'on le fit passer par les armes. Déjà les soldats étoient prêts à faire leurs décharges, lorsque Teriadeven , avec un courage héroïque , se récria publiquement contre un ordre si tyrannique ; et se jetant parmi les soldats, il protesta qu'il vouloit lui-même mourir , si on ôtoit la vie à son cher
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maître. Ranganadadeven , qui s'aperçut de quelque ëmotion parmi les troupes, eut peur d'une révolte ^ parce qu'il ne doutoit pas que Teriadeven ne trouvât encore plusieurs partisans , qui uq souilriroient ^x qu'on insultât ouvertement ce prince. Ces considérations arrêtèrent l'emportement de Ranganadadeven; il lit même semblant de révoquer l'ordre qu'il avoit donné , et commanda qu'on remît en prison le con^ fesseur de Jésus-Christ.
Cependant , dès ce jour-là même , il prononça la sentence de mort contre lui; et , afin qu'elle fût exécutée sans obstacle , il fit partir le n^e secrètement sous une bonne garde , avec ordre oMe mener à Ouriardeven , son frère , chef d'une peuplade située à deux journées de la cour, pour le faire mourir sans délai. Quand on signifia cet arrêt au serviteur de Dieu» la joie de se trouver si près de ce qu'il souhaitoit avec tant d'ardeur, fut un peu modérée par la peine qu il eut de quitter ses chers enfans en Jésus-Christ , qui étoient en prison avec lui. Cette séparation lui fut si sensible , qu'il ne put retenir ses larmes en leur disant adieu. Il les embrassa tendrement tous quatre l'un après l'autre, et les anima chacun en particulier à la constance par des motifs pressans , et conformes à la portée de leurs esprits et à l'état où ils étoient. Ensuite leur parlant à tous ensemble , il leur fît uii discours touchant et pathétique pour les exhorter à demeurer fermes dans la confession de la foi , et u donner généreusement leur vie pour le véritable Dieu, de qui ils l'avoient reçue. Les gentils , qui étoient présens , en furent attendris jusqu'aux larmes , et ne pouvoient assez s'étonner de la tendresse que le serviteur de Dieu faisoit paroître pour ses disciples , pendant qu'il paroissoit comme insensible aux approches de la mort qu'il alloit souffrir. Ils n'étoient pas moins surpris de la sainte résolution des quatre autres confesseurs de Jésus-Christ» quimontroient tant
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dirapatience de répandre leur sang pour l'amour de leur Sauveur. Ainsi, le père sortit de la prison deRamaliadabouram, suiv i des vœux de ses disciples, qui demandoientavec instance de le suivre et de mourir avec lui. Il partit sur le soir avec les gardes qu'on lui donna; mais son épuisement étant plus grand encore qu'au voyage précédent , ce ne fut qu'avec des peines incroyables qu'il arriva au lieu de son martyre. On ne sait si ce fut la crainte de le voir expirer avant son supplice , qui fit qu'on le mit d'abord à cheval ; mais on l'en descendit bien tôt aprè^U marchoit nu-pieds, et ses chutes fréquentes lui déchirèrent tellement les jambes , qu'il avoit fort enfli^es , qu'on eût pu suivre ses pas à la trace de son sang. Il faisoit effort cependant pour avancer , jusqu'à ce que ses gardes voyant qu'il ne pouvoit plus du tout se soutenir , se mirent à le traîner impitoyablement le long du che^ min. Outre ces fatigues horribles, ^t ce traitement plein de cruauté , on ne lui donna pour toute nourriture durant le voyage , qui fut de trois jours, qu'une petite mesure de lait, de sorte que les païens mêmes s'étonnèrent qu'il eût pu se soutenir jusqu'au terme du voyage , et que les Chrétiens attribuèrent la chose à une faveur particulière de Dieu.
Ce fut en ce pitoyable état qu'il arriva le 3 1 janvier à Orejour^ où de voit s'accomplir son martyre* C'est une grande bourgade située sur le bord de la rivière de Pambarou , aux confins de la principauté de Maravas et du royaume de Tanjaour. Dès que Ouriardeven, frère du cruel Ranganadadeven , et encore plus inhumain que lui , eut appris l'arrivée du serviteur de Dieu , il ordonna qu'on le lui amenât. Ce barbare lui fit d'abord un accueil assez favorable. Il étoit , depuis quelques années , devenu aveugle et paralytique des pieds et des mains, et comme il avoit souvent ouï parler des merveilles que Dieu opéroit par le saint évangile , il conçut cj^uelque espérance
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que le docteur de la nouvelle loi étant en son pouvoir , ne lui refuseroit pas une grâce que tant d'autres avoient reçue ; c'est pourquoi , après lui avoir marqué assez de douceur dans cette première audience , où Ton ne parla que de religion , il lui envoya le lendemain toutes ses femmes, qui se prosternèrent aux pieds du confesseur de Jésus-Christ, pour le conjurer de rendre la santé à leur mari. Le père de Brito les ayant renvoyées sans lem* rien promettre , Ouriardeven le fit appeler en particulier pour l'engager , à quelque prix que ce fftt , à faire ce miraclie en sa faveur. D'abord il promit , s'il lui accordoil ce qu'il lui demandoit , que non-seulement il le tireroit de prison , et le délivreroit de la mort , mais encore qu'il le combleroit de riches présens. Ce ne sont pas de semblables promesses , lui repartit le fervent missionnaire, qui pourvoient m obliger à s^ous rendre la santé y si j'en étçis le maître; ne pensez pas aussi que la crainte de la mort puisse m'y contraindre. Il n'y a que Dieu seul ^ dont la puissance est infinie , qui puisse i^ous accorder cette grâce.
Le bacbare , choqué de cette réponse , commanda aussitôt qu'on remenât le prisonnier à son cachot , et qu'on préparât incessamment les instrumens de son supplice. L'exécution fut pourtant encore différée de trois jours, pendant lesquels on lui donna beaucoup moins de nourriture qu à l'ordinaire ; en sorte que si on ne se fût pas pressé de le faire mourir par le fer , apparemment qu'il seroit mort de faim et de misère. Le 3 février , qui fut la veille de son martyre , il trouva le moyen de m'envoyer une lettre , qui étoit adressée à tous les pères de cette piission , et que je garde comme une précieuse relique. Il n'avoit alors ni plume ni encre. Ainsi , il se servit pour l'écrire d'une paille et d'un peu de charbon détrempé avec de Teau. Voici les propres termes de cette lettre :
ÉDIFIANTES Et CURIEUSES. \J
Mes révérends Pérès et très-chers Compagnons, P. C.
Vous avez su du caléchistè Catiaguien ce qWî s'est passé dans ma prison jusqu'à son dépatt. Le jouir suivant , qui fut le 28 de janvier > on mê fit comparoitre en jugement , où je fus condamne à perdre la . vie à coups de mousquets. J'étois déjà arrivé ati lieu destiné à cette eicécutîon , et tout étbit prêt , lorsque le prince de Maravàs appréhendaht quelque émotion , ordonna qu'on më séparât des autres con^fesseurs de Jésus-Christ , mes chers énfans', pouir me remettre entre lefe mains de son frère Ouriar** deven , à qui on envoie ordre en même ' temps dfe kne faire mourir sans différer davailtagé. Je sui^ arrivé avec beaucoup de pèirte à iàa cour le dernier jour de janvier ^ et ce même jour Ouriardeven m*a fait venir en sa préàènce ^ où il y a en une graridfe dispute : après qu'elle a élé finie , on ma ràtnené €n prison ^ où je suis encore à présent ^ att^ildant la mort que je dois souffrir pour moii Dieu; G'ért l'espérance de jouir de ce bonheur qui m'a ôbli^ à venir deux foii dans les Indes. Il est vrai cju il m'en a coûté pour l'obtenir ; niais la récompensé qttë j'eàpère dé celui pour qui je iHè sacrifié , mérite tbutéJ ces peines , et de bien plus grandes ehcore. Tout Ife crime dotlton m^accuse, c'est que j'ëniêigtte la loi dh 1^mi Dieu , et qu'on n'adoré plus les idoleii. Qu'il «A glorieux dé souffrir la mort pour un tel crime ! G'ért ^ussi là ce qiri fait ma jote et Ce qnî me remplit de consolation en Notre-Seigneur. Les soldatisi ihe jgât^ deht à Vue , ainsi je né pùfe Vt)us écrire plus àU long. Adieu , tilés pèreà, je toils détnàhde votre béiie^ dkfioii i et itlé recommandé à vbâ saihts isIÂtrifictEfi. Dé vos révét'ence^ ^
Lé trèè-htimble serviteur éh J. C. 1%^ IW BtatO;
De la prîsoh d'Ôui^jûfirr , Hf 3 dfe'ft'Tritt' ^è^.
T. ri. 2
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Cëtoit dans ces senlimens et avec ce grand courage que l'homme de Dieu attendoit l'heureux moment de son martyre. Ouriardeven , qui avoit eu des ordres exprès de le faire mourir incessamment , voyant qu'il ne pouvoit rien obtenir pour sa guérison , le mit entre les mains de cinq bourreaux pour le couper en pièces , et l'exposer à la vue du peuple après qu'il seroit mort.
A une portée de mousquet d'Ourejour , on avoit planté un grand pieu ou espèce de poteau fort élevé au milieu d'une vaste campagne y qui devoit servir de théâtre à ce sanglant spectacle. Le 4 février , vers midi , on y amena le serviteur de Dieu pour achever .son sacrifice en présence d'une grande multitude de peuple qui étoit accouru de toutes parts. Etant arrivé auprès du poteau , il pria les bourreaux de lui donner un moment pour se recueillir , ce qu'ils lui accordèrent ; alors s'étant mis à genoux en pré- .sence de tout ce grand peuple , et étant tourné vers 4e poteau , auquel son corps j séparé de sa tête ^ Revoit être attaché , il parut entrer dans une profonde contemplation. 11 est aisé de juger quels pouvoient être les sentimens de ce saint religieux dans une semblable conjoncture, persuadé qu'il alloit dans quelques momens jouir de la gloire des saints et s'unir éternellement avec son Dieu. Les gentils ftirent si touchés de la tendre dévotion qui paroissoit peinte sur son visage , qu'ils ne purent retenir leurs larmes. Plusieurs même d'entr eux condamnoient hautement la cruauté dont on usoit envers ce saint homme.
Après environ un quart d'heure d'oraison , il se leva avec un visage riant , qui montroit assez la tranquillité et la paix de son âme ; et s'approchant des bourreaux , qui s'étoient un peu retirés y il les embrassa tous à genoux avec une affection et une joie qui les surprit^ Ensuite s'étant relevé : Fous
pouvez à prisent , leur dit-il , mes frères , faire ^ de moi ce au il s^ous plaira y ajoutant beaucoup d'autres expressions pleines de douceur et de charité qu'on n'a pu encore recueillir.
Les bourreaux à demi-ivres se jetèrent sur lui ^ et déchirèrent sa robe , ne voulant pas se donner la peine ni le temps de la lui détacher. Mais , ayant aperçu le reliquaire qu'il avoit coutume déporter au cou , ils se retirèrent en arrière , saisis de frayeur , et se disant les uns aux autres que c'étqit assurément dans cette boite qu'étoient les charmes dont il enchantoit ceux de leur nation qui suivoient sa doctrine » et qu'il falloit bien se donner de garde de la toucher , pour n'ôtre pas séduits comme les autres. Dans cette ridicule pensée , un d'eux prenant un sabre pour couper le cordon qui tenoit le reliquaire y fit au père une large plaie ^ dont il sortit beaucoup de sang. Le fervent missionnaire Tofirit à Dieu comme les prémices du sacrifice qu'il étoit sur le point d'achever. Enfin , ces barbares , persuadés que les charmes magiques des Chrétiens étoient assez puissans pour résister an tranchant de leurs épées > se firent apporter une grosse hache, dont on se servoit dans leurs temples , pour égorger les victimes qu'on immoloit aux idoles ; après quoi ils lui attachèrent une corde à la barbe , et la lui passèrent autour du corps pour tenir la tête penchée $ur l'estomac pendant qu'on lui déchargeroit le coup.
L'homme de Dieu se mit aussitôt à genoux devant les bourreaux ^ et lev^t les yeux et les mains au Ciel , il attendoit en cette posture la couronne du martyre , lorsque deux Chrétiens de Maravas ne pouvant plus retenir l'ardeur dont leurs cœurs étoient embrasés , fendirent la presse et s'allèrent jeter aux pieds du saint confesseur , protestant qu'ils vouloient mourir avec leur charitable pasteur , puisqu'il s'exposoit avec tant de zèle à mourir pour eux ; que k
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faute , s'il y en avoîl de son côté , leur ëioît commune ^ et qu'il ëloit juste qu'ils en partageassent avec lui )a peine. Le coutâge de ces deux Chrétiens surprit étrangement toute l'assemblée , et ne fit qu irriter lès bourreaux. Cependant j n'osant pas les faire ihôurir sans ordre , ils les mirent à l'écart ; et après %*eû être assurés , ils retournèrent au père de Brito , fel lui coupèrent la tête. Le corj^s , qui devoit natuirèllenient tombelr sur le devant , étant penché de ce d5té-là avant que de recevoir le coup j totnba néanîhoins & la renVferse avec la tête , qui y tenoit encore , les yfeux ouverts et tournés vers le ciel. Les bourt'éàUt feé ptèssèrent de la séparer dû tronc , de peur > disoîékit-ils , qute par ses encbantemens il ne trouvai le ttioyeh de 1 y réunir. Ils Kii coupèrent ensuite les jpieds et les mïiihs , et attachèrent le corps avec la tété au potéàu qui éloit dressé, afin qu'il fût exposé à la Vue et aux insultés des passans.
Après cette eiécution , les' bourreaux menèrent au jprîhce \ei deux Chrétiens qui étoient venus s'ofinr Élu thartyre. Ce barbare leur fit couper le liet et les oreilles , et les renvoya avec ignommie. Vu d'eux , pleurailt àttiètement de n'avoir jpas eii le bonheur de donner sa vie ^our Jésus-Christ , revîht au lieu du supplice, tl y considéra à loisir les saintes reliques ; et , après avoir ramassé dévotement les pieds et les inains qui étoient diè]|[^rsés de càté ei d'aUtre » il les approcha du poteau, où étoiekU ta tête et lé corps , et 'y demeura quelque tem]ps en prières avant que de se retirer.
Voilà , mes révérends pères , quelle a été la glorieuse fin de notre cher CômpÈighon le révérend père Jean dé Ërito. ïl sôupiroit déj^uis long-temps après cet heureux terme ; il y est enfin arrivé. Comme c^ést dàrîs \ek thêtheS VueB que lui cjufe taotis àVons quitté l'Ëùrôpe , et que Inous sotûmes Ventis àui Indos , nôu'i espérons avoir peut - être itn jotur te
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même bonheur que ce serviteur de Ulieu. Plaise à la miséricorde infinie de Notre-Seiçneur Jésus4%mt de nous en faire la grâce , e^ que pe notre côté nous n'y mettions aucun obstacle ! La chrétienté des Maravas se trouve dans une grande désolation , par la perte de son saint pasteur. Joignez donc , je vou* conjure , vos prières aux nôtres , afin que le sang de son premier martyr ne lui soit pas inutile , et qu^elle retrouve par les intercessions de ce nouveau protecteur , d'autres pères aussi puissans que lui en œuvres et en paroles , qui soutiennent et qui achèvent ce qu il a si glorieusement commencé.
Au moment que j'appris la nouvelle de l'emprisonnement de notre glorieux confesseur , je me mis ien chemin pour aller ^i| Mar^v^s Ti^sister > et lui' Fendre tous les bons offices dont je suis capable. Je marchois avec une diligeuce incroyable , et j avois ééjh fait une partie du voyage y lorsqu'on m'apporta des nouvelles sûres de son niartyre. Je résolus ûe passer outre ; mai$ les Chrétiens qui n^ Vcom^ p9gnoient , et les geptiU même qui se trouvèrent presens^ me représentèceptqu^ si jentrois plus avant dans le Maravas , j'exuoserois, sjpiiis espérance d au^ eun succès , cette chretieulé 4ésplée à une nouvelle peraécujûon. Cetie craiip^le me (il ch^inger de dessein ; îe me retirai dan^ i^e bourgade voisiMiie , poiur être plus à portée de secourir ceux qui étoie^t encore en {Krison » e% pour lâcher de retirer les leliqu/es diu saint martyr 9 ou de les faire décemmeat ensevelir.
Si je vous marque ici , mes révérends pères , moins de dioaes que vous n'en désireriez savoir t soyez as^ snrés que je ne vous mande rien que je naie appris de gens dignes de foi , qui en ont été témâi>.ija$ ocu^ laires. Si je découvre dans la suite quelque çl^ose de plus, je ne manquerai pas de vous en taire part. Je me recommande cependant à vos saints sa)crifices ^ et suis avec respect , etc.
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LETTRE
Du pire Pierre Martin , missionnaire de la Com^ pagnie de Jésus , au père de Villeiie ,de la même Compagnie*
A Balassor y rojamne de Bengale y le 3o janyier 1699*
Mon révérend père, P. C.
ON m'a remis entre les mains les lettres que tous vous êtes donné la peine de m'ëciire. Je ne vous dirai pas le plaisir que j'ai ressenti en recevant ces marques de votre cher souvenir. Il est plus doux que vous ne pensez , d'apprendre dans ces extrémités du monde , que nos amis ne nous oublient point , et que pendant que nous combattons , ils lèvent les mains au ciel , et nous aident de leurs '
Erières. J'en ai eu , je vous assure , un très - grand esoin depuis que je vous ai quittés » et je me suis trouvé dans des occasions qui vous paroîtroient bien délicates et bien difficiles , si je pouvois vous les marquer ici.
Je suis venu dans les Indes par Tordre de mes su-* périeurs* Je vous avouerai que je n'ai eu aucun regret de quitter la Perse , mon attrait étant pour une autre mission , où je croyois qu'il y avoit encore plus à souffrir et plus à travailler. J'ai trouvé ce que je cherchois plutôt que je n eusse pensé. Dans le voyage > je fus pris par les Arabes , et retenu prisonnier pour n'avoir pas voulu faire profession du mahométisme. Quelque envie qu'eussent ces infidèles de savoir qui nous étions , le père BeauvoUier mon
compagnon et moi , ils n^en purent venir à bout > et ils crurent toujours que.nous ëtions de Constantin nople. Ce qui les trompoit , c'est qu'ils nous voj^oient lire des livres turcs et persans. Nous les laissâmes, dans cette erreur jusqu'à ce qu'un d'entr'eux s'avisa. d'exiger de nous la profession de leur maudite secte. Alors nous nous déclarâmes hautement Chrëuens y, mais toujours sans dire notre pays. Nous parlâmes, mdme très-fortement contre leur imposteur Maho-> met; ce qui les mit de si mauvaise humeur contre nous , qu'ils saisirent le vaisseau , quoiqu'il appartint à des Maures. Ils nous menèrent à terre , et nous mirent en prison. Ils nous firent comparoître plusieurs fois , le père et moi , devant les magistrats ,. pour tâcher de nous séduire; mais nous trouvant toujours , par la miséricorde de Dieu , fermes et constans , ils se lassèrent enfin de nous tourmenter » et envoyèrent un exprès au gouverneur de la province pour savoir ce qu'ils feroient de nous. On leur ordonna de nous mettre en liberté , pourvu que nous ne fassions pas Franquis , c'est-à-dire , Européens.. Us ne soupçonnèrent presque pas que nous le fus-^ sions » parce que nous parlions toujours turc , et que le père Beauvollier ne lisoit que des livres arabes ^ et moi des livres persans. Ainsi le Seigneur ne nous
!*ugea pas dignes , dans cette occasion , de souffrir a mort pour la gloire de son saint nom , et nous en fûmes quittes pour la prison et pour quelques autres mauvais traitemens.
De là nous vînmes à Surate, où le père Beauvollier demeura pour être supérieur de la maison que nous y avons. Pour moi , je ne m'y arrêtai pas , mais je passai dans le Bengale après avoir couru risque plus d'une fois de tomber entre les mains des Hollanaais.
Sitôt que je fus arrivé dans ce beau royaume qui est sous la domination des Mahométans , quoique^ presque tout le peuple y soit idolâtre , je m'appli^
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quai sérieusement è apprendre la langue bengale. Au bout de cinq mois je me trouvai assez habile pour pouvoir me déguiser , et me jeter dans une Ikmeuse université de Crames ( docteurs des Indiens). Comme nous n'avons eu jusqu'à présent que de fort légères connoissimcçs de leur religion , nos pères soûhailoient que j'y demeurasse deus ou trois ans
Î)our pouvoir m'en instruire à fond. J'en avois pris a résolution , et j'élois prêt à l'exécuter , lorsqu'il s'éleva tout k coup une si furieuse guerre entre les Mahométans et Içs gentils » qu'il n'y avoit de sûreté en aucun lieu , surtout pour les Européens. Mai$ Dieu , dans l'occasion » donne une force qu'on ne comprend pas. Comme je n'app^éhendois presque pas te danger , mes supérieurs me permirent d'entrer dans un royaume vpisin nojauné Orixa , où dans l'espace ds seize mois }'eus le bonheur de baptiser pr^s de cent personnes , dont quelques - unes passoient lâge d^ soiiapte ans. J'espérois ^ avec la. grâce de Dieu , faire dans la suite unç récplte plus abondante.; mais tout ce que nous pûmes, obtenir j fut d'avoir çpin d'une espèce de paroisse érigée danS; la principale habitation que la royale Compagnie d^ France a d^ius le. !l^engale.
Comme ÇÇtte mission ne manque pas d'ouvriers , nos supérieurs résoluji;eat de. m'envoyer avec troia. de nos pères à l^ondiçhery, Vunique place un peu fortifiée que, les Fr^çais aient dans les lndes« ïl y. a environ cinq ans que les Hollaiidais s'en rendirent les maîtj^es. Nous y ^vpus une asse^^ belle église , dont nous allons nous i:emeUre eqi. posses^ipn eu même temps que les Français rentreront dans la^
glace* La noy^ serons à 1^ pgrte de la mission de. laduré (i) , la^plus belle , à ncipn sens , qujlsioijL aa
fm-im
(i) Mo4uré'% royaume. titué ^u mijiea iea terres, dans la
ÉDIFIANTES ST CUfllEUSES. 2$
monde. Il jr a sept J^suUçs, presque tavis Poçui^iw» ui y travçliUeat iafatigableiiiieat av^c 4es fieuits ^( es pe'mes incroy^tUes. Çei» pàrea 1|ia fii^^iit propo^ ser , U y ^ plus de di}s,-))^t mois , de me dionner à eux pcMir aller prendre part 4 leurs irayaui:. Si j'eu^sç pu disposer de moi , j'aurais PW vola^tiçr* ce paru; mais ïjios supéri^uirsi ne l'ont paj^ )u^^ ^ propos, parce qu'Us veulent que nous e^Ussiona 4<? notre côté des missions françaises , et que dan^ ç#$ vîntes royaumes nous occupions les pay^ qu^ nçi9 pèr^$ portugais ne peuvent cultiver ^ oau^ de leur petit nombre. C'est ce que notr^ ^iqp^rieur ^él^éral le père dje la B^^uille , qui est pr^^ejj^tement dans le royaume 4e 3iai» > vient de me mw^uer dsyas sa dernière lettre. Il m^ charge dç la mtssipn de Pondichery , et me &tt esp^re^ qne dans p^u de temps il me per* mettra d'entr^jç dami les terre* , ce que jq sonate
depuis long-temps.
Par Içs dernières lettres reçufs d'i^wope , on mande que je suis destiné pour la Qûne ; mai$ jt renonce saw peine ^ cette mi^ion , sur la pai'oW
3u'on n\e dojwe de me iÇ^re pasjsî^r incessamment ans çellç d* Madu^c^ » qw e , jç ^W^ l Vw^ * depuis l<^»g-t^W* Jw^^ ^^ cb»ri)îies pour moi. {Xès que ys^ fus en Pejçse, jç portai çouvi^nl wes vçeui ye^ q» pajrs-là , ^p^ avpir *ior§ ?nçiw*a wpi^re»^ d« le% yoir e^^c^. M^i^ j« ço^fm^nç^ ^ jvg^r que céà désirs » QT^J^ et <?ousiis d^ si l4>in , «^ venoient ^vtm d'une bonnç ?pijrçe, j[e 1*6 ai twjonr^ sçnti çroitf^ et s'wgn^içnte^ k flfiewre qujç j? m'^pp^opbe àé^ ç^^ ^eurei^i^ terw* Vew ït'aureji pa^^ 4«. pi^ind ji çoqqh prendre piourquoi j? m'y çei^ $à fort att^r^È , si je vou* dijs qif'oi^ compte d^pa Q9V^ miis^n pln^ d« cem cinquafljtç mille Çlir^tiens , et q^'A s'y ?n feit Wua les )ours U9 trèikgrand npw^i;?* jC? «MÛ^ S^ obaque ipissioiipair^ eigi l^pfi^ par w ^ mille. Le pero
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écrit que cette dernière année il en a baptisé deux mille pour sa part, et quen un seul jour il a administré ce premier sacrement à trois cents ; en sorte que les bras lui tomboient de foiblesse et de lassitude. Au reste , ce ne sont pas , dit-il , des Chrétiens comme ceux du reste des Indes. On ne les baptise qu'après de grandes épreuves , et trois et quatre mois d'instruction. Quand une fois ils sont Chrétiens , ils vivent comme des anges , et Téglise de Maduré paroît une vraie image de 1 Eglise naissante. Ce père nous proteste qu'il lui est quelquefois arrivé d'entendre les confessions de plusieurs villages , sans y trouver personne coupable d'un péché mortel. Qu'on ne s'imagine pas 5 ajoute-t-il , que ce soit l'ignorance ou la honte qui les empêche d'ouvrir leur conscience à ce sacré tribunal ; ils s'en approchent aussi bien instruits que des religieux, et avec une candeur et une simplicité de novice.
Le même père marque qu'il est chargé de la conduite de plus de trente raille âmes , de sorte qu'il n'a pas un moment de repos , et qu'il ne peut même demeurer plus de huit jours dans un même quartier. Il lui seroit impossible , aussi bien qu'aux autres pères » vu leur petit nombre, de vaquer à tout par euxmêmes. C'est pourquoi ils ont chacun huit , dix , et quelquefois douze catéchistes , tous gens sages et par- £iitement instruits de nos mystères et de notre sainte religion. Ces catéchistes précèdent les pères de quelques jours , et disposent les peuples à recevoir les sacremens, ce qui en facilite beaiicoup l'administration aux missionnaires. On ne peut retenir ses larmes de joie et de consolation , quand on voit l'empressement qu'ont ces peuples pour la parole de Dieu , le respect avec lequel ils l'écoutent, l'ardeur avec laquelle ils se portent à tous les exercices de piété , le zèle qu'ils ont pour se procurer mutuellement tous le$ secours nécessaires au salut ^ pour se pré^^
Tenir dans leurs besoins , pour se devancer dans la sainteté, où ils font des progrès merveilleux. Ils n'ont presipie ancuji des obstacles qui se trouvent parmi les autres peuples , parce qu'ils n'ont point de communication avec les Européens , dont quelques-uns ont gâté et corrompu par leurs débauches et par leurs mauvais exemples presque toute la chrétienté des Indes. Leur vie est extrêmement frugale ; ils ne font point de commerce, se contentant de ce que leurs terres leur donnent pour vivre et pour se vêtir.
La vie des missionnaires ne sauroit être plus austère ni plus affreuse , selon la nature. Ils n ont souvent pour tout habit qu'une longue pièce de toile dont ils s'enveloppent le corps. Ils portent aux pieds des sandales bien plus incommodes que les soques des Récollets ; car elles ne tiennent que par une espèce de grosse cheville à tête , qui attache les deux premiers doigts de chaque pied à cette chaussure. On a toutes les peines du monde à s'y accoutumer. Ils s'abstiennent absolument de pain , de vin , d'œufs , et de toutes sortes de viande , et même de poisson. Us ne peuvent manger que du m et des légumes sans nul assaisonnement , et ce n'est pas une petite
Eeine de conserver un peu de farine pour faire des osties , et ce qu'il faut de vin pour célébrer le saint sacrifice de la inesse. Ils ne sont pas connus pour être Européens : si Ton croyoit qu'ils le fussent , il faudroit qu'ils quittassent le pays ; car ils n'y feroient absolument aucun fruit. L'horreur des Indiens pour les Européens a plus d'une cause. On a fait souvent de grandes violences dans leur pays. Ils ont vu des exemples affreux de toutes sortes de débauches et de vices ; mais ce qui les frappe particulièrement , c'est que les Franquis , ainsi qu'ils les nomment , s'enivrent et mangent de la chair , chose si horrible parmi eux , qu'ils regardent comme des personnes infâmes ceux qui le font.
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Ajoutez à la vie austère que mènent le; mission^ naires , les dangers continuels où ils sont (le tomber entre les mains des voleurs , qui sont là en plus grand nombre que parmi les Arabes môme^. I^ n'oseroieii^ presque tenir rien de fermé à clef, de peur de donner du soupçon qu'ils eussent des choses pr(k:ieuse$. Il faut qu ils portent ^t qu'ils conservent tous leurs petits meubles dans des pots de terre. Us s? qiialiûent Brames du nord^ c'est-à-dLrp , docteurs venus di^ nord pour enseigner la loi du vrai Dieu. Quoiqu'ils soient obliges de pratiquer une pauvreté très-rigoureuse, et qu'il faille peu de chose pour leur personne , il leur faut néanmoins d'assez grapds fonds pour pouvoir entretenir leurs catéchistes, et su)>vemr ^ vue infinité de frais et d'avanies qu'on letur fait. (Isî souffrent souvent de véritable^ persécutions. Il n'y i^ guère que quatre ans qu'un de nos plus célèbres et saints missionnaires ( le père Jean 4^ Brito ) fut çiartyrisé. Le prince de Maravas lui fit coupef la tête pour avoir prêché la loi de Jésus*Christ. l|éias , pserois-]e jamais espérer une telle faveur ! Je vous conjure, mon très-cbei* père, de ne cesser par vous-^ même et par vos amis , de demander à Ç^ptre-Sei-r gneur qu'il me convertii^e véritabiepient 4^ lyi , ei que je ne me rende pas indigue 4e ^i^H^ quelque chose poiu sa gloire.
Je me ferai un plaisir de vou$ instruire plus au long de tout ce qui regarde celte charmante mission » quand j'aurai eu le bonheur de la connoitre pa? moi -même. S'il y avoit quelques personnes vertueuses de celles que vous conduisez si bien dans la voie du Seigneur, qui voulussent contribuer dan^ ces pays ^ sa gloire ^ en y fondant la pension de quelques catéchistes , je vous assure devant Dieu que jamais argent ne peut ê ire mieux employé. L'entre tiei| d'un catéchiste nous coûte par an dix-huit ou vingt écus (c'est beaucoup pour nous, c'est peu de çhosi^
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en France), fet nous pouvons compter que chaque catéchiste gagne pat an à Jësus-Chtist cent cinquante où deùi cents âmes. Mon Dieu , il y a laht de per^ sonnes ié\ée$ qui donneroieiit volontiers leur sang pour en retirer ukie seule des mains du démon : du moin^ oh le dit souvent au pied de l'oratoire. Ne s'en trotiVèra-t-il point qui veuille par un si petit secours nous aider à remplir là bergerie du Père de famille ? Je connoi^ votre zèle pout la convétsioii des âmes, mon très -cher père; vous vous étiei sactifié pour aller en Grèce ramener au troupeau dô Jésus-Christ les pauvres schisma tiques qui s en sont séparés depuis si long -temps. Votre santé foiblè t>bligea les supérieurs de vous faire retourner sur vos pas. Vous aurez sans doute Rapporté dans votre province tout te zèle qui vons en avoit fait sortir A généreusement. Àppliquez-le , je Vous conjure, ce zèle qui vous dévore , a hoûs procurer des missionnaires et des catéchistes. Je h'aVois pas jusqu'ici écrit une seule fettre pour inviter persontie à venir nous aider dans nos travaux: , parce que je ne voyois point sur mon passage de mois'ison qui ti'éût assez d'ouvriers. Maiutenant que je découvre des campagnes ehtièrels dans uue parfaite maturité; des iufldètes par milliers ^ qui ne tiëmandent qu^à être instruits, je crie dfe toutes mes forces qu'on nous envoyfe d'Europe des secours d'hommes et d'argent , de bons missit)nnaire^ et des fonds pour leur donner des catéchistes, et je me crois obligé en consciencfe d*intérèsser dans une si bonne œuvre tous ceux que Je côriUois pro^re's à hôus aider. Je ne vois personne, mon révérend père , qui puisse mieux que vous entrer dans de si pieUx desseins. Si vous nous trouvez quelques secours , envoyei-lés à Paris au père qui a soin de nos missions des Indes orientales et de ht Ghitié.
Le père Bouvet amené à la Chine en 1698,
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une florissante recrue de missionnaires. L'escadre du Roi en a apporté ici une petite troupe , mais très-choisie , qui est destinée aussi pour ce vaste empire: elle est composée des pères Fouquet, Pelisson, et d'Entrecolle,et des frères Rhodes etFra-
{>erie , qui sont très-habiles dans la médecine et dans a chirurgie. Ils valent tous infiniment, et méritent véritablement d'aller travailler dans un si beau champ. Le père d'EnlrecoUe s'est fait admirer par son zèle et par sa charité dans le vaisseau sur lequel il a passé. L'escadre du Roi a été affligée dans les Indes d'une terrible mortalité. Une grande partie des équipages y a péri; j'étois à cent lieues de l'endroit où elle est venue aborder. Aussitôt que j'appris un si grand malheur , je me jetai dans une chaloupe avec le père d'EntrecoUe , pour aller la secourir. A notre arrivée nous trouvâmes deux au* môniers morts, tous les chirurgiens des vaisseaux morts aussi ou malades ; de sorte qu'il nous fallut pendant deux mois servir de médecins , de chirurgiens, d'aumôniers et d'infirmiers. La mousson (i) pressa le père d'Entrecolle de partir avec le père Fouquet et le frère Fraperie , qui étoient aussi venus depuis nous au secours des vaisseaux du Roi; de sorte que je me trouvai presque seul pendant assez long-temps , ayant sur les bras plus de cinq cents malades , dont plusieurs étoient attaqués de maladies contagieuses. Deux autres de nos pères vinrent ensuite partager un si saint travail, et profiter d'une occasion que nous ne croyions pas trouver aux Indes » de servir si utilement les Français , nos chers compatriotes.
La main de Dieu s'est fait sentir bien vivement sur eux ; c'est une espèce de miracle qu'on ait pu
(i) C'est la saison propre poar aller des Indes à la. Chine , lorsque les vents d'oaest soufflent.
ÉDIFIANTES ET CURIEUSES. 3l
sauver les vaisseaux du Roi , je dis pas tous ; car X Indien , un des plus beaux , alla s'ëchouer sur les côtes du Pegou (i) , où les autres prirent la maladie; il n'y a eu que celui qui se sépara pour porter à Mergui (2) les pères Tachard et de la Breuille qui ait été préservé d'accident. Un si grand fléau a touché plusieurs de ceux qui étoient sur la flotte , et servi à les mettre dans la voie du salut. Il y avoit parmi eux quelques nouveaux convertis qui étoient plus attachés que jamais à leurs erreurs ; j'ai eu la consolation de recevoir leur abjuration, et de les voir mourir avec de grands sentimens de componction et de pénitence. L'escadre , quoique diminuée d'un vaisseau , est présentement en bon état.
Nous allons dans peu de jours prendre possession de Pondichery ; Dieu me fasse la grâce de n'y rester qu'autant de temps qu'il en faudra pour apprendre un peu la langue du pays , qui m'est nécessaire pour ma chère mission de Maduré. Cette langue est toute différente du turc , du persan , du maure et du bengale que j'ai déjà apprises ; mais le persan et le maure me serviront beaucoup , à cause d un grand nombre de Mahométans qui sont répandus dans les terres* La langue portugaise me sera encore nécessaire pour traiter avec nos pères de cette nation ; j'ai été obligé de l'apprendre , parce que je me suis trouvé chargé de plus de mille Portugais des Indes , qui se trouvèrent abandonnés de leur pasteur pendant plus de six mois.
Dans le temps que j'en avois la conduite , je reçus ordre de M. l'évêque de Sâint-Thomé (3) de publier le jubilé , et de le leur faire gagner; ces bonnes gens
(i) Royaume qui est à la côte orientale du golfe de Bengale , au-delà du Gange.
(2) Ville du royaume de Siam , sur le golfe de Bengale.
(5) Ville qu'on appelle aussi Meliapor, côte de Coro«v mandeh
â2 LEttRES
ïiè MVôîertt ce ijuê c'ëtoii que jubilé. Je traTaîUâi peiiditnt pla$ ^'tiii mois à lés mettte en état de profiter du itésùt que l'Eglise leur ouvtoit ; je faisois deut Sérntons pat joUr» et deuk Catéchismes; Te inatha étoit destiué à l'instruction des adultes catéchuttièhes , et Taprès-dînée à i^élle des Chrétiens ; fai tnoitié de la nuit se passôit à entendre les confessons des hommes, et depuis la pointe du jour jusqu'à «neuf heures que je disois la messe , j'entendois les confessions des femmes. Ce grand travail me dédomknageott de quatre années que j'avois passées sans pouvoir rien faire qu'apprendre des langues. Je me sens plus d'ardeur que jamais pour étudier celle de Maduré , parce que je suis convaincu qu'elle me sera plus utile que toutes les autres. Je ne veut retenir de français qu'autant qu'il en faudra pour vous écrire , pour vous instruire de tout ce qui se passera dans ces missions, et pour vous demander le seconds de vos prières. Souveneï-^vous de ce que vous me promites, quand nous nous séparâmes , et tôtapicz qaé toutes les fois que j'ai dit la sainte messe , j'ai peMé nommément à vous. Aidons-non^ tous deux mutuellement à tL6iï& Sanctifier; et qudique nous feissiôns si loin l'un de Tautre notre sacrifice , unis^ sons-lé toujours dans celui pour lequet seul nous te Êdsons. Je suis avec bien dti respect 9 etc.
dUb
LETTRE
Du pire Pierre. Martin , missionnaire de, la Com^ poiçnie. de, Jèsujs ^ au pèr^ le Gqbieu jy dj^ l'a. mirnfi Coinpagnie.
A Gamien-Naixen-^att}^, danste royaoni^ cl^ Maduré, he i/* jiiiir 1700.
Mon révéhend père»
JbB ¥Ous aï maiqifté dans flae» domiàFes lettres 1% 4às\M cp8 )*aivoîsi da bm consacrer \ la mission de Madu£& J^ ckerchoîa les moyens d'e^iécuter ua desseûa que Dieu m'avoit inspire depnis long-temps j^ fecsqne le p^e Bouclier arriva à Poadickepy. Je ne pnis Yous exprimer de quek sentimens je fos pë-« JtétoBé enic^yMU cet excellent nîssionnaîre qui, ddjï%, l'espace de douze années , a eu k bo'nke»? de baptiser plus de trente mille âmes. Je ne pouvois l'entendre parler des travaux de nos pères missionns^s , de la {is!fveiix des CIvétienSy di\ grand nood^e de con-^ versions qui se font tous les jours dans cette EgKse naîâsante, sans me sentis aniofié d'une nouvelle amieur de me joindre à ces ouvriers évangéliques ^ et d'aUei prenwe part à leurs ti^avaax. Les sentimens de mes supérieurs se trouvèrent conlonnes à mes Tues.. II9 pensoient à étaUîr une nouvelle missio» dans les royaumes de Gsurnate , de Gingi et de Gett conâe , comoie on vous Ta déjà mandé , et de lat former sw le modale de celle que nos pères portugais çuUÀvent dans te peyaume de Maduré , depuis plu» die quat^e-^vingts aa$ ^ a^ec des bénédictions extraor^ dioaires du CieL
T. Fh 3
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Pour réussir dans une entreprise si glorieuse à Dieu et si avantageuse à l'Eglise , il étoit nécessaire d'envoyer quelques-uns de nos pères français dans cette ancienne mission , où ils pussent apprendre la langue, sHnstruire des coutumes et des usages de ces peuples, former des catéchistes , lire et transcrire les livres que le vénérable père Robert de Nobilibus et nos autres pères ont composés ; en un mot , recueillir tout ce que le travad et l'expérience de tant d'années avoient donné de lumières à ces sages ouvriers, et tâcher d'en profiter dans une entreprise toute semblable à la leur. On jeta les yeuî sur le père Mauduit et sur moi : mais on jugea à propos de nous faire prendre deux routes différentes. Le père Mauduit, après avoir été à Meliapor visiter le tombeau de l'apôtre saint Thomas , eut ordre de se rendre auprès du père François Laynez dans le Maduré , pendant que j'irois par mer trouver le père- Provincial des jésuites portugais, qui étoit alors dans le royaume de Travancor , afin de lui demander y pour mon compagnon et pour moi, la permission d'aller travailler quelque temps dans la mission de Maduré.
Je m'embarquai donc à Pondichery vers la fin de septembre 1 699 , sur un vaisseau de guerre français, monté par M. le chevalier des Âugers , qui comman* doit une petite escadre , et qui m'offrit très-obligeamment de me mettre à terre à la côte de Travancor. Il ne falloit que quinze ou vingt jours pour doubler le cap Comorin , si le vent avoit été favorable ; mais il nous fut si contraire , que pendant^ plus d'un mois nous ne fîmes que lutter contre des orages et des tempêtes. Outre cette première disgrâce, la maladie se mit dans nos équipages qui xi'étoient pas encore bien rétablis de ce qu'ils avoient souffert à Negrailles. Nous ne perdîmes cependant que six ou sept personnes > par le soin qu'eut M. des
Augers de procurer aux malades les secours dont ils avoient besoin. Cet officier , aussi distingué par sa piété que par sa valeur , songeoit également àFâme et au corps ; de sorte que la fête de la Toussaint étant arrivée dans le cours de notre voyage , il fit ses déyotions , et me donna la consolation de les faire faire à la plus grande partie de l'équipage , sains et malades. Enfin , après quarante jours de navigation ^ nous découvrîmes les montagnes du cap Gomorin , si. fameux par les premières navigations des Portugais.
J'avois résolu d'y prendre terre; mais le vent s'étant considérablement augmenté pendant la nuit, nous nous trouvâmes le lendemain avoir dépassé ce cap de plus de quinze lieues. Quoique la côte fût remplie de bois , et qu'il ne parût aucune habitation , je priai M. des Augers de me faire mettre à terre avec deux de nos pères , que M. de la Roche-Hercule, autre capitaine de notre petite escadre, avoit eu l'honnêteté de recevoir sur son bord. Ces deux pères, l'un Italien et l'autre Portugais, alloient à TravSncor , aussi bien que moi , demander la permission de travailler dans la mission de Maduré» M. des Augers eut la bonté de nous donner une chaloupe armée pour nous porter à terre , et pour nous défendre , s'il étolt nécessaire , des corsaires qui infestent ordinairement ces mers. Comme nou^ n'étions guère à plus de trois lieues de la côte , nous crûmes que nous aborderions aisément; mai^, à mesure qu'on approchoitdu rivage, nous y trouvions plus de difficulté. La mer brisoit par-tout avec violence , et Ton ne voyoit aucun endroit sûr pour nous^ débarquer : de sorte que l'officier qui commandoit la chaloupe, et qui étoit neveu de M. des Augers,' nous eût ramenés au vaisseau , si , après avoir coura une grande étendue de côte, il n'eût aperçu enfia dans le bois une assez grosse fumée, et, peu de^
3€ iiBTTRKS
(ex9p4 apioès» un, pécheur assis sur un céUimaron l( ce ^n% quelques) grosis^s pièces de bois liées en-^ Minlxlç e9 manière de radeau. )
Com»6 ce pécheur se laissoit aller avec ses filet» au gr4 dies flot^.» on alla droit à lui; et quoiqu'il fit Hm^ ^Sr efibrtspour nous ëviter^nous prenant pour df^^ corsaires, on Tairteignit bientôt a assez près, pour l'obligée de venir à nous. Sa crainte se changea ÇQ des transport^ de jpie extraordinaires y quand il apei:çut daiis notre chaloupe trois pères semblables à ceux qui ont soin des Chrétiens de la côte de ]Vfa^ labar , et qu'il vit un chapeiet que je lui présentai. Il le bai^a nulle fois ^ et fî.t à diverses reprises le tigiM^ de la croix 9 d'où nous connûmes que ce bon bpinme étoit Cbiélien. U nous marqua qu'il fialloit Qiouiller à Tendroû même où nous étions , parce
?ue uiotre chaloupe se biiiseroit infailliblement , si PU approchoil plus près du rivage. U nous fit en^l^ndire que^^ dans L'endcoit oà nous avions vu de la iSunnée , U y avoil une petite bourgade dont; la plu-^* ipart dea habûans ëtoient Chrétiens ; qu'il alloit les avertir die notce arrivée , et qu'ils viendroient* avec )pie nous prendre dans un petit bateau. Cela ne 9ia;Q(pia pa^ Peu de temps après nous vîmes plu-* 9euj;s hommes sortir, du nois , et sfe meure eu îner %vec un canot, sonts^nu par les deu::^ côtés de cati-- Inançns y pour empêcher qu'il ne tournât. La pré--» caution étoil nécessaire ; car sans cet appui y nous «'e&ssions jamais osé nous hasarder sur ce fragile vaisseau. Ce u'étoit qu'une écorce d'arbre large de deux pieds y et Ipngue de huit à dix au plus. Cki n'31) «lettPit le pied qu'en tremblant. Une fois nous le vînmes, tourner tout d'un coup. Ifeureusement^ il n'j ^voit encore que quelques bardes qui furent gâtées* JÈnfin,, je vous assure que m'étant trouvé souvent exposé à de très-grailds dangers sur la Méditerranée^ aur lafi^ Npira cf. sur qelk. des lades^, je ne mi^
ÉDIFIANTES «T tÙRIEUSES. â^
«nts jamais vu plus en përil que te joYrr-tà. Qààsd ncms "approchions de h terre cEeuis le canot Tun nprèn l'autre , ces bonnes gens qm étoient venus au*devaitt de nous, se jetoient à Teau, et emportant tout à Ht fois le vaisseau^ le pilote et ie missionnaire , ils lious condtiisoient au rivage sûr leurs épaules. C'est de cette Manière <{ue nous abordâmes à ht côté tde Trti^ Tancor. •
Ëtant tous trois débarqués , nous remerci&mM Kotre-Seigheur à genoul die non^ avoit tiènvervés^ et nous bais&mes cette terre sanctifiée autt^fbis par les pas de l'apôtre des Indes saint François-Xavie^r.. Quoiqu'il ne fût qu'environ midi , le soleil àvoit déjft tnis en feu les sables sur lesquels il fsdloit miûrchen Ils étoient si brtilans , que nous ti'^en pûmes longtemps soutenir l'ardeur. La douleur augmenftant à chaque pas que nous faisions , elle devint si violente^ ^'il feUùt ôter nos chapeaux de dessus la tête , "et nous les mettte sous les pieds plendaAt quelque teihps , pour ne pas brûler tout à fait. Mais le sou^ lagement des pieds ^ connue vous pouvez j^^> coûtoît cher à la tête. Les Indiens ^ n^ guides^ Toyant que nous n'en pouvions presque plàs, noui firent prendre la route d'un bôïjs. lîa tterre et l'air n'y étoient pas si échauffés; mais en échange c'étoieiit des broussailles et des épines qui nous entipoient dani les pieds , et nous déchiroiem toutses les jambes. Le père italien qui ne fàisoit que de relever ae maladie.^ souffrit beaucoup plus que mon comp^non et tao'u Enfin, après avoir traversé le bois, nous arrivâmes à une petite église , dovit le dedans étoit très^prapre ^ quoique ce ne fût qu'une cabane faite de terre ^ -et couverte de paille. Une pertite image de là sôntfe Vierge faisoit tout Tomement de Tautiel. Après avoîf prié Dieu , et pris uh léger iippas de qnelqnes fierbies cuites à Veau et de quelques cocos qtte les Chrétiens nous présemèrent ^ nous nous temimei^ sur le soir
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en chemin , et au bout d'environ une lieue , nous arrivâmes chez le père Emmanuel Lopez, de notre Com^ {)agnie , lequel a soin d'une partie des Chrétiens de a côte de Travancor.
Il y a plus de cinquante ans que ce missionnaire travaille avec un zèle infatigable au salut des Malar* bares. Il est le dernier Jésuite qui ait paru dans le Madtré avec l'habit que nous portons en Europe* Car , quoiqu'il y ait plus de quatre-vingts ans que le père Robert de Nobilibus fonda cette fameuse mission sur le pied où elle est aujourd'hui , c'est-àdire , en s'accommodant aux coutumes du pays , soit pour l'habit , la nourriture et la demeure , soit pour les autres usages qui ne sont point contraires à la foi et aux bonnes mœurs ; cependant les Portugais ne purent se résQudre à ne plus paroître en ces terres çn habit européen , qu'après avoir été convaincuis par une longue expérience , que cette conduite étoit très-préjudiciable à la religion , et à la propagation de la foi, par Faversion et le mépris que ces peuples ont conçus contre les Européens. Nous fûmes édifiés de la beauté et de la propreté de l'église du père Lopez , mais nous le fûmes bien davantage du nombre et de la piété des fidèles qui sont sous sa conduite y et qui se distinguent de tous les autres Malabares par leur docilité et par une foi vive et animée. Aussi cette chrétienté passe-t-elle pour être la plus florissante de la côte de Travancor. Le père Lopez nous reçut avec des transports de joie qui nous marquèrent son bon cœur; mais il ne put retenir ses larmes , ni s'empêcher de jeter de profonds soupirs , quand je lui dis que j'allois trouver le père Provincial pour demander permission d'entrer dans la mission de Maduré. Àk ! que cous êtes heureux^ mon cher père , me dit-il en m'embrassant tendrement ! que ne puis-je i>ous y accompagner ! Mais hélas ! je suis indigne de travailler jamais ayec cette Troupe de
ÉDIFIANTES ET CURIEUSES. Sg
saints qui y sont employés* Quoique ce père eût de grands talens et un zèle égal pour la conversion des âmes , ses supérieurs n'ont pourtant pas voulu lui permettre de rentrer dans cette mission , et d'y prendre J'habit que nous y portons , parce qu'y ayant paru pendant plusieurs années comme Européen , il n'auroit pu jamais si bien se déguiser qu'on ne l'eût reconnu , ce qui l'eût rendu inutile à la conversion de ces peuples ^ipsi peut-être que tous les autres
3u'on auroit soip|onnés d'être du même pays , et 'avoir vécu selon les mêmes usages que lui. Après un repos de deux jours dans la compagnie de ce charitable missionnaire , nous continuâmes notre route le long de la côte , qui me parut assez peuplée; mais» d'un SI grand peuple , il n'y a guère que la caste des pêcheurs qui ait embrassé la religion chrétienne.
Quoique vous ayez souvent entendu parler de caste , je ne sais si vous êtes instruit assez distinctement de ce que c'est. On appelle une caste l'as^ semblage de plusieurs familles d'un même rang ou d'une même profession. Cette distinction ne se trouve proprement que dans l'empire du Mogol , dans le royaume de Bengale , dans l'île de Ceylan et dans la grande péninsule de llnde qui lui est opposée , et dont nous parlons maintenant. Il y a quatre castes principales : la caste des Brames , qui passe sans contredit pour la première et la plus noble ; la caste des Rajas , qui prétendent être descendus de di-^ verses familles royales; la caste des Choutres et celle des Parias. Chacune de ces castes est partagée en plusieurs branches , dont les unes sont plus nobIe$ et plus élevées que les autres. La caste des Choutres est la plus étendue , f^t celle dont les branches sont plus nombreuses ; ca& sous le nom de Choutres sont compris les peintres , les écrivains , les tailleurs , les charpentiers , les maçons , les tisserands et autres. Chaque métier est renfermé dans sa caste , et ne
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peut être exercé -que psu: ceux dont les pareiis eik îaisoient profesdon. Ainsi h fils d'un tailleur ne peM
EBs devenir peintre y ni le fils d'un peintre tailleur* y a cependant certains emplois qui sont communt^ k toutes les castes. Chacun ^ par exemple , petit être marchand ou soldat. Il y a aussi diverses castes qui peuvent s'appliquer à labourer et cultiver la terre ^ mais non pas toutes* Quoiqu'il n y ait que la caste des Parias qui passe pour infâme^t dont ceux qui la composent ne peuvent presqudVtrer dans aucua commerce de la vie civile ^ il y a cependant certains xnétiers qui abaissent ceux qui les exercent presque jusqu'au rang des Parias. Ainsi un cordonnier ei tout homme qui travaille en cuir , et en plusieurs endroits les pêcheurs et ceux qui gardent les trou* peaux , passent pour Parias.
Les Portugais ne connoissant point dans les commencemens la ^Sérence qu'il y a entre les castei basses et celles qui sont plus ëlevëes , ne firent an^ cune difficulté de traiter indifféremment avec les unes et les autres , de prendre à leur service des î^arias et des pêcheurs , et de s'en servir également dans leurs divers besoins. Cette conduite des pre-^ miers Portugais choqua les Indiens » et devint très*
Sréjudiciable à notre sainte religion : car ils regardèrent dès - lors les peaples de l'Europe » comme des gens infâmes et méprisables y avec lesquels on ne pouvoit pas avoir commerce sans se déshonorerk Si l'on eût pris dès ce temps^là les sages précautions qu'on a gardées depuis près d'un siècle dans le Maduré , il eût été faciie de gagner tous ces peuples à la nation portugaise premièrement y et ensuite à Jésus^Christ : au lieu qu'aujourd'htii la conversion des Indiens est comme impossible aux ouvriers évangéliques de l'Europe : je dis impossible à ceux qui passent pour Européens , fissent-ils même deà miracles.
ÉDIFIANTtSS BT CURIEUSES. <ï
De %em$ lê^ hommes apc^tbtiqwes que Diem a 0ti9cîtés ^ns des derhters temps pcmr la convwsîoè «les natiolis , on peut assnrélr que sakit François^ Xavier a ^ le plus putssaiit en «euvKs ei eh pa^ rôles. Il prêcha dans là grande péninsule de Tlnde ^ en un temps où les Portugais ^îent dans four plus haute réputation ^ et e^ Je succès de leurs armes âonnoitl^eaUcoup de poids à la prédication de l'^vUi'» «pHe. U ne fit nuHe part ailleurs deë miracles plus eclàtanft , «et cependant il n'y convertit ailcnne caste considéirable. il se plaint Ini-ntéme dans ^eis lettres s de TindocUité et de 1 aveugtemreiit de ces peuples ^ et fisarque que les pères qu'il eiàployoit A lenir ins^^ tfuciioB ^ avoîent peine à soutenir parmi eux le dégoût causé par le peu de filiit qu'ik f laisoieniw Ceux qui connaissent le caractère et les me&nrs de ces peuples ^ ne sont point surpris de cette obstina^ lion en ap|>areiiGe si peu fondée. Ce n'est pdis asseï
au'ils trouvent la religion véritable en elle-tnêtae ^ é f ê^rdetit le canal par où elle leur vient , et ne peuvent se résoudre à rien recevoir de la part des Autopéens , qu'ils regardent comme les gens les plitt infâmes et les plus abominables qui soi€*nt au mondes Aussi a-t-on vn jusqu'à préseM qu'il n'y a p&mn les Indiens que trois sortes de personnes qui aiem embrassé la religion chrétienne y lorsqu'elle lèw à ^té préehée par les missionnaires d'Europe reconnus pour Européens. Les premiers sont ceui qtii se inirént sous la protection des Portugais j pour éviter la tyrannique domination des Matires. Tels furent les Paravas , ou habitans de la côte de la Pêcherie ^ qui pour cela , avant m^me que saint iVs^içôis* Ravier vînt dans les itides ^ se disoient Chrétiens ^ quoiqu'ils ne le fussent que de ndm. Ce fut pour fes instruire de la religion qu'ils avoient embrassée presque sans la connoître , qne ce grand Apôtre parcourut cette partie méridionale de l'Inde y avec
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des travaux incroyables. En second Heu , ceux que les Portugais avoient subjugués sur les côtes par la force des armes , professèrent d'abord à Textérieur la religion de leurs vainqueurs. Ce furent les hal>itans de Salsette et des environs de Goa , et des autres places que le Portugal conquit sur la côte occidentale de la grande péninsule de l'Inde. On les obligeoit à renoncer à leurs castes , et à prendre les mœurs européennes , ce qui les irritait extrêmement , et les mettoit au désespoir. Enfin , la dernière espèce d'Indiens , qui se firent Chrétiens dans ces premiers temps , furent , ou des gens de la lie du peuple 9 ou des esclaves que les Portugais achetoient dans les terres , ou des personnes qui avoient perdu leur caste par leurs débauches et par leur mauvaise conduite. Ce fut principalement à l'occasion de ces derniers , qu'on recevoit avec bonté comme tous les autres lorsqu'ils vouloient se faire Chrétiens , que les Indiens conçurent tant de mépris pour les £uro-> péens. Cela joint*à la haine naturelle qu'on a d'une sujétion forcée , et peut-être au souvenir de quelques expéditions militaires où il^s'étoit glis^sé un peu ^e cruauté , a fait une si forte impression sur Teurs esprits , qu'ils n'ont pu encore en revenir , et il y a bien de l'apparence qu'ils n'en reviendront jamais. Quelqu'un peut - être se persuadera que c'est faute d'ouvriers , ou de zèle dans les ouvriers , que leâ* Gentils des Indes , qui sont au milieu des terres , n'ont pas embrassé la foi. On en sera détrompé , si l'on veut bien faire un peu d'attention à ce que je vais dire.
Il y a dans la ville de Goa presque autant de prêtres et de religieux que de séculiers européens ; les cérémonies de la religion s'y font toutes avec autant de dignité et d'appareil que dans les premières cathédrales de l'Europe ; le corps de saint François- Xavier 9 toujours entier , y a été jusqu'ici un mi*
racle continuel , et une preuve authentique de la vërité de notre sainte religion ; et cependant » quoiqu'on compte dans cette grande* ville plus de quarante ou cinquante mille idolâtres , à peine en baptise - 1 - on chaque année une centaine , encore sont-ce la plupart des orphelins , qu'on arrache par ordre du vice-roi d'entre les mains de leurs proches. On ne peut pas dire ici que ce soit faute d'ouvriers ou faute de connoissances et de lumières dans les gentils. Plusieurs d'entre eux écoutent la vérité , la sentent^ en demeurent persuadés de leur propre aveu ; mais ce seroit une honte pour eux de s'y soumettre , tant qu'elle leur est annoncée par des organes vils et souillés , selon eux , de mille coutumes basses > ridicules et abominables. C'est ce que les missionnaires qui venoient d'Europe dans les Indes » furent long - temps à pouvoir comprendre , ou s'ils le comprirent , ils se contentèrent de déplorer un si étrange aveuglement , sans se mettre en peine d'y apporter remède. U n'y en a point d'autre , et Texv périence en a enfin convaincu les plus entêtés , que de renoncer aux coutumes des Européens , et d'embrasser celles des Indiens en tout ce qui ne choque ni la foi ni les bonnes mœurs , selon la règle pleine de sagesse que leur a donnée la sacrée Congrégation de la propagation de la foi.
C'est donc en menant parmi eux une vie austère et pénitente , parlant leurs langues , prenant leurs usages , tout bizarres qu'ils sont , et s'y naturalisant ; enfin , en ne leur laissant aucun soupçon qu'on soit de la race des Franguis , qu'on peut espérer d'introduire solidement et avec succès la religion chrétienne dans ce vaste empire des Indes. Je ne parle ici que des lieux où il n'y a point d'Européens ; car , sur le bord à/d la mer , ou ils sont établis y cette méthode est impraticable. Il ne faut pas espérer qu'on puisse pousser le christianisme , des côtes dans
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le fond des terres. Depuis plus de tent cimprinl» ans on s'en est flatté vainement ; c'est dans te centire et dans le miUeu des terres qu'il feut rétablir soii-* dément , et ensuite Téleûdre vers la cnrconférence ^ et jusque sur les côtes où il n'y a qu'une partie dii
5 lus bas peuple qui suit chrétien. Le père ftobert e Nobilibus , illustre par sa naissance , étiant prodie parent du pape Marcel II , et neveu propre du cardinal Bellarmin , mais plus illustre encore par son esprit , par son courage et par le zèle des àtnes dont il brûloit , fut le premier qui ^ au liommencement du siècle passé , mit en usage le moyen dont je viens de parler. Le nombre prodigi^ui de gentHs qui ont embrassé deipuis ce temps - là , et qui enkbrassent encore tous les l'ours notre religion dans les royaumes de Maduré^ de Tanjaour , de Marava et de Maissour^ marque assez que le Giel suscita cet admirable mis* sionnaire , non - seulement pour procurer par luimême , et par ses frères qui l'imitent^ la conversion ae ces pays méridionaux de l'Inde , mais aussi pour convaincre tous les autres missionnaires qui voudrohent se consacrer au salut des âmes dans l'empiré du Mogol , qu'il ne restoit point d'autre moyen pour agner à Jésus-Christ ces peuples innombrables de Inde. Enfin ^ sans sortir du royaume de Travancor ^ nos pères que j'y ai vus m'oht avoué qu'avec tout ce qu'ils ont d'avantages pour se faire écouter y il s'en faut bien que le fruit r^onde à leurs travaut. Ils arrosent tous les jours ces sables brûlans de leurs sueurs à l'exemple de saint François - Xavier , ^ui souffrit sur cette côte tant de persécutions ; mais ils n'en recueillent presque que des épihes ; et si on en excepte les Chrétiens de Reytoura , dont j'ai parlé y et de quelques autres églises , tous les antres font souvent gémir ks ouvriers évangéliques par leur indocilité on par leur (entêtement. En voici us itsil qui étoit tout i lEuid L
. Un Ghréuen de la casiie des pécheurs mourut » non-seulenp^t saïui avoir voulu recevoir tes sacre-» meus y mais même après avoir s^pelé fes prêtres des idoles poar invoquer k dén^on sur hii. Quo^ue ce malheureux eût fait uuo &n si funeste^ ses paréns prétendoient qp'il €dt f ntevr^ dans NgUse. Le père kujc représenta que ce serott la profener , et qû^un homme mort dans Fimpé»ilence , et même dan^ l'apostasie , nie pouvoit pas étf e mis en terre sainte » BÎ avoir part aux suffrages dies ftdèks. Ces raisons . firent peu d'imfM^ssioi^ sur Fesprit des parens dû coupable ; ik se mirent en devoir de porter son corps à FégUse« Lq père e» ayant barricadé les ]K>rbes y ces . opiniâtres résohipent de revenir , en grandi nombre , les en&moer le bendemain ; et en ^ttendaqt , déposèrem le corps dans une maison ypisine , sans hisser piersoime pour le garder. Lç jour suivant ils furent fort surpris lorsque , voulant prendre ce corps pour le porter à Féglisa , ils trouilèrçatque les aJ^Ses^ ( espèce de renards) , 1% voient dévoré , et qu'il n'en restoit que la carcasse. Ces animaux avoieni creusé et percé ki muraille , qui ii'étoit que de terre , et s'étoient assouvis des entrailles et des chairs de ce malheuQ^|K. Get accidents jeta k consternation dans te viHage ; tous les habitans , et même les parens du <Mfont ^ crurent reconnoitre kt justice divine sur ce r^rouvé ; ils vinrent ^ avec de grands cris , se jeter par terre à la porte dxf Véglise pour implorer la miséricorde de Bien ; ils firent avec soumission la pénitence que le père leur imposa, et aHèrent jeter^ daqs la mer les restes de^ ce cadavre. U feut sauvent de ces sortes d^événe-* mens pour réveiller la crainte des Chrétiens ^ et lesi rendre plus dociles et plus soumis : cela ne seroif pas nécessaire dans nos missions de Maduré.
En traversant le royaume de Travancor , où I-idp^ l^lsia est si ewaciné^^ ce^ne me jfnvpas ime peâte
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consolation de voir le long de cette côie des croix plantées de tous côtés sur le rivage , et un grand nombre d'églises où Jésus-Christ est adoré. Les principales sont : Mampoulain , Reytoura , Poudou-tourcy , Culechy , Cabripatan, le Topo et Cuvalan. Outre ces églises , il y en a plusieurs autres qui en sont comme des succursales. Ce fut à Culechy que je rencontrai ^le père André Gomei , provincial de aprovince de Malabar , homme d'un mérite distingué 9 et qui étoit supérieur de la maison professe de Goa , lorsqu'il fut choisi pour gouverner la province de Malabar. Il faisoit , selon la coutume , la visite de toute cette chrétienté ; mais ayant su que nous devions bientôt arriver , mon compagnon et moi, il s'arrêta pour nous attendre. Il nous reçut avec des démonstrations de joie et de charité très-grandes, et nous conduisit au Topo , qu'on appelle le collège de Travancor , et qui est sa demeure ordinaire.
Ce collège est situé dans une des plus petites bourgades de cette côte ; il n'est bâti que de terre , et n'est couvert que de feuilles de palmier sauvage. L'église dédiée à la sainte Vierge est aussi simple que la maison ; et la vie que les pères mènent répond parfaitement à la pauvreté de Tune et de l'autre. Je lus merveilleusement édifié de voir ces hommes vénérables 5 par leur âge et par leurs travaux , habiter sous des huttes si misérables , dans un dépouillement
3u'on peut appeler universel de toutes les commoités de la vie. La vue de Dieu , qu'ils cherchent uniquement 9 les entretient dans une paix et dans une tranquillité parfaite , quoiqu'exposés d'ailleiurs aux insultes des idolâtres des terres et aux courses des pirates qui infestent ces mers , et qui sont venus plus d'une fois renverser leurs cabanes , et piller le peu de meubles qui s'y trouvoient.
Aussitôt que le père Provincial m'eut accordé la loission de Madure, que j'étoia venu lui deuiander.
£difiantes et curieuses^ X7
je m'appliquai de toutes mes forces à apprendre la langue tamul ou malabare , afin d'être bientôt en ëtat de faire les fonctions de missionnaire. Car c'est un ordre que les pères de cette province ont sagement établi , de ne laisser entrer personne*(dans la mission de Maduré , qu'il ne sache la langue du pays. Sans cette précaution , on yerroit bientôt qui nous sommes , et tout seroit perdu. Le Topo n'étoit pas mi lieu propre à m'avancer dans la langue autant que
}'e le souhaitois : on ne parle pas assez bien tamul sur es côtes 9 qui ne sont habitées que par de petites gens grossiers et sans politesse. Le père Provincial eut la bonté de m'envoyer à Cotate , où je pouvois trouver moins de distraction et plus de secours. Ce qui me fit le plus de plaisir , c'est que j'y rencontrai le père Mainard , qui avoit soin de l'église de cette ville. Comme il est né dans les Indes d'un père et d'une mère français , il sait parfaitement les deux langues ; la nôtre , qu'il a retenue de ses parens , et la malabare , qu'il a apprise dès l'enfance des gens du pays , et qui lui est devenue comme naturelle.
Cotate est une assez grande ville , située au pied des montagnes du cap Comorin , qui n'en est éloi^ [né que d'environ quatre lieues. Elle est devenue fameuse en Europe et dans toutes les Indes , par une infinité de miracles qu'y a opérés , et qu'y opère encore tous les jours saint François-Xavier^Getie ville , qui termine le royaume de Travancor du côté du sud, n'est pas plus à couvert que le reste du pays 9 des courses des Badages , qui viennent presque tous les ans du royaume de Maduré faire le dégât dans les terres du roi de Travancor. La plaine où saint François-X|irier , le crucifix à la main , arrêta lui seul une grande armée de ces barbares , n'est qu'à deux lieues de Cotate du côté du nord. Je ne sais si^ lorsque le saint fit ce prodige, les rois de Travancor étoient différens de ce qu'ils sont aujourd'hui; mais ,
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à moins qne leur puissance n'ait ^trangeiaei^i dimî-t Bué 9 celui en feveur ducpiel sainl François ^ XaYÎe» mit en fiiile les iMurbaf es , n'avoit assurément nulki rai^n de ppen^ la «{uaMti de ^a^iê Roi^ pmsquSl est un aes plus petits princes des Inde$ , et qu'if esl Iribujtaûpe du loyaume ée Mi^uré. Mais comme il ne paje ce tribut que malgré lui , tes ^adages sont «btigés d'entrer quelquefoîei à main armée dans se$ terres pour l'exiger. li lui seroit cependant ^sse^ fin cile de se mettre à couvert de leurs incursions , et dt fendre même son veyaume inaccessible djs^ ce cAté-là } car ks Badages ne peuvent g^ère entrer ilans \t IV^ f ancor , qijie par un défilé de montagms. Si l\)n fer* moit ce passage paf une bonne muraille , et qu'on y postât un petit corps de trou^pes , les plus grosses armées n^ pQurroient le forcer ^^ ce qui délivrenoil €otate et le reste du pays dSm pillage presque ae* niiel , sans quoi le roi de Trayancotp ne sauroit leniv tète à tant d^ennemis qu'il n'a jaipais vaincus , hormis une fois par leur imprudence. Le feit est assez sin-« iplier pour devoir trouver ici sa place^
Li^s Badages avoient péi;iétré jusqu'à Cofculain ^ qui est k capitale et la principale forteres^ de Travancor ^ et le roi hii-méme , par un trait de polU tique, qui n'a peutH-ètre jamais eu d'exempla, leur ei% avoit Kvré la citadeUe. Ge pripc^ se sentant plus d'èsh
5 rit et de courage que n^en ont d^or^naire les fiHiens , étoit au^ desespoir de voir son royaume eiytr^ lies mains de buit ministres ^ qui , de temps inayafiémo^ vial 9 laissas^ au prince le titre de sciuverain , eot usur^ voient toute Fautorité , et panagoient ei»tc'eux toue les revenus de la cc^uvonne* F(m» se défaire de ces sujets impérieux devenus ses makres, il fi%ip>traft^ secret avec tes Badages , par lequel il devoit leup Imei^uelques-unes de ses terres , et leur remettre sa forteresse 9 poturvu qu'ils le délivrassent des mi^ •istres qui le tcyteîent e» tii^lte. U y auffok eu ei»
lui
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Iid^e la folîe de recevoir aîhsî Tennemi dans lé cœur de ses états y et de vouloir ^ en rompant huit petites chaînes , s'en inettre une au cou infiniment plus pesante , s'il n eût pris en même temps des mesures justes pour chasser les Badages de son royaume après
Su'ils Fauroient aide à devenir véritablement roi. Les ladages entrèrent à Tordinaire sur les terres , sans trouver presque aucune résistance , et pénétrèrent jusqu'à la capitale* Là le prince , avec des troupes qu'il avoit gagnées , se joint à eux et les m^t en possession de la })lace. On fait mourir un ou deux des huit ministres qui le chagrinoient ; les autres prennent la * fuite , ou sauvent leur vie à force d'argent. Le prince fait aussi semblant d'avoir peur ; mais au lieu de se cacher , il ramasse les troupes qui s'éloient dispersées , et vient fondre tout d'un coup sur la forteresse* de Corculam. Les Badages , qui fie s'attendoient point à être attaqués y sont forcés ; on en tue un grand nombre àems la ville , et le reste gagne en désordre le chemin par où ils étoient venus. Le prtnee les poursuit, le peuple s'unit à lui, etoii fait mda basse de tous côtés sur les Badages avant quHh aient le ten^s de se reconnoître , en sorte ^u'il n'y en eut qu'un très-petit nombre qui purent retourner chez eux. Après cette victoire , le rôi de Travanco* rentra dans sa capitale triomphant , et ptit en mam le gôu:vernement du royaume» Il conimençoit à se. refrdre redoutable à ses voisins , lorsque ceux de ces anciens ministres > auxquels il avoit épargné le dernier supplice et laissé du bien pour vivre honnêtiîûîient ^ conjurèrent contre hii , et le firent assassiner wi Jour qu'il sortoit de son palais^ O Vaillant prince vendit clîièrement sa vie. Il tua cléux de ses assassins et en blessa un troisième grièvement; mais à la fin j il succomba percé de mille Maps , et mourut fort regretté de tous ses sujets, et <pai^ticulièrement des Chrétiens , qu'il aimoit et qu'il fovorisoii en li T. FI. ' 4
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Le^ ministres qui avoient été. les auteurs de Ta conspiration, se saisirent derechef du ffouyernement, et pour conserver quelque idée de la royauté , mirent sur le trône une sœur du Roi , dont ils ont fait un fantôme de reine. Un seul fait vous fera juger de son crédit , et en même temps de la grandeur et de la
Puissance de cet état. Des pêcheurs ayant pris un uffle qui s'étoit jeté dans la mer , je ne sais par quel hasard , prétendoient le vendre et en profiter ; mais les officiers de«la reine s'en saisirent , et renvoyèrent k cette princesse comme un présent considérable. Elle n'en fut pas long-temps la maîtresse ; car , un des gouverneurs en ayant eu envie , le lui envoya fièrement demander. La reine , quoique surprise du procédé peu honnête du ministre , n'eut point d'autre parti à prendre que de lui envoyer le bufile , et de lui fme excuse de l'avoir reçu sans son agrément.
Il n'y avoit que deux ou trois ans que la tragédie dont je viens de parler s'étoit jouée , quand j'arrivai à Cotate^ Cette ville , Tune des principales de ce petit état , est partagée entre les ministres du royaume » $ans que la reine y ait , à ce que je crois , la moindre autorité» Notre église se trouve située dans le Quartier du principal de ces ministres. On a été plus e douze ou q^uinze ans à la bâtir , quoiqu'elle Teût pu être daps su mois , parôe que ces officiers , qui n'ont point d'autre dieu que leur intérêt , faisoient à tout moment suspendre l'ouvrage pour tirer de l'argent ; de sorte que cet édifice a quatre fois plus coûtée qu'il ne vaut ; car il n'est considérable que par le lieu; où on l'a élevé, le sanctuaire et l'autelétant placés à l'endroit, même qu'oceupoit la cabane où saint François-Xavier se retiroit le soir , apf es avoir prêché le jour à: çe^ peuples. C'est à cette cabane que les gentils mirent le feu une nuit , pensant le faut périr dans les flammes. L'on rapporte que la cabane jCat réduite ea {:^fidres , sans i]ue le saint » qui y resta
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tbtijoars en prières , reçût la moindre atteinte du feu. Les Chrétiens , pour honorer un lieu si saint et si miraculeux , y plantèrent d'abord une grande croix, que Dieu rendit bientôt fameuse parmi les idolâtres mêmes , par un très-grand nombre de miracles. II me souvient d'en avoir lu autrefois plusieurs , que le père Bartoli raconte dans la vie de l'Apôtre des Indes» aussi bien que celui des lampes suspendues devant rimage du saint, dans lesquelles l'eau brûloit comme si c'eût été de l'huile. Comme ce miracle dura long-* temps, il demeura long-temps aussi imprimé dans la mémoire des gentils , et j'ai trouvé encore sur les lieux des gens qui m'en ont parlé. Mais, pour les lampes, je fus bien surpris de n'en point voir dans Téglise ce jgrand nombre qui y brûloient autrefois ; il n'en reste ^'une qu'on entretient jour et nuit; les gentils vien» Tient encore y prendre de l'iiuile par dévotion , et je crois qu'ils en usent bien autant on plus que le feu uen consume. On m'avoit dit aussi que la statue du saint Apôtre étoit toute couverte de perles; je n*y en vis aucune. Il ne faut pas s'en étonner ; les fréquentes révolutions qui arrivent en ce royaume don* nent lieu aux gentils de piller impunément l'église » comme le reste du pays ; et les Paravas , qut habitent la côte de la Pêcherie , sont devenus si pauvres et s2 misérables depuis qu ils ne sont plus sous la domina^' tion des Portugais , qu'ils n'ont guère de quoi orner la statue de leur saint. Le diadème qui est sur sa tête ; n'a été, pendant plusieurs années, que de plomb, et ce n'est que depuis peu qu'on y en a mis un d'ar-
Sent, dans lequel on a enchâssé quelques diamant ont on m'avoit fait présent , et que j'ai volonriers. consacrés à cet usage.
J'arrivai à Cotate peu de jours avant h fête de saint François-Xavier ; j y fus témoin de l'affluence extraordinaire du peuple qui s'y rend tous les ans poiir cette solennité. On y accourt de vingt et iveiil*
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lieues à la ronde : il semble que toute lu côte de la Pêcherie et celle de Travancor y soient venues fondre cette année. Les pères de notre Compagnie y qui ont soin des églises de ces deux grands rivages , s'y trouvèrent avec leurs Chrétiens , et furent occupés à entendre les Confessions , tant que la veille et le jour de la fête purent durer.
J 'a vois une vraie douleur de ne pouvoir m'employer avec eux à un si saint ministère , faute de savoir la langue du pays ; mais j'eus la consolation > pendant qu'ils confessoient , de donner la commuiiion à plus de huit cents Chrétiens. Quand Theure de la grand'messe fut venue , on fit sortir de Téglise les gentils , et alors un des plus fameux missionnaires du pays étant monté en chaire à Tune des portes de l'église , pour être entendu également aflt dedans et au-dehors y prononça le panégyrique da Saint. Après avoir exposé les travaux de l'Apôtre dans la prédication de la foi au royaume de Travancor , au cap Comorin et à la côte de la Pêcherie , il s'étendit sur les prodiges qu'il avoit faits , et qu'il continuoit de faire chaque jour dans Téglise de Cotate. Il prit ensuite à témoin tous les assistant d'un miracle qui venoit d'y arriver encore , il n'y avuil pas plus d'une heure , et qu'il raconta avec toutes ses circonstances.
Un idolâtre voyant qu'un de ses enfans qu'il aimoit tendrement , perdoit les yeux par une fluxion opiniâtre , s'adressa au saint Apôtre , et fit vœu de aonner à soq église de Cotaie huit fanons , qui font environ quarante sous de notre monnoie, si son fils ppuvoit être délivré d'une incommodité si fâcheuse^ L'enfant guérit parfaitemient , et le père vint à Cotate pour y accomplir son vœu. Il y apporta son fils et le présenta au Saint ; mais au lieu de donner huit fanons 9 comme il s'y étoit engagé , il n'en donna qw ^q >,#t se mit en devoir de se retirer. A peine
ÉDIFIANTES ET éURIEUSES. feà
^toit-3 hors de la porte de Tëglise , qhe y regardant l'enfant qu'il tenoit entre ses bras , il remarqua que ses yeux , qui ëloient beaux et sains quand u Tavoir apporte à l'église , se trouvoient dans un état bioa^ plus mauvais qu'avant qu'on eût feît le voeu. Saisi d'un événement si funeste , et ne dontant point que^ ce ne fut un châtiment du saint Apôtre , pour avoir usé de mauvaise foi dans Taccomplissement de sil promesse , il se prosterne au pied de l'autel > avoué et publie à tout le monde la faute qu'il a commise^ et l'accident qui lui est arrivé ; il offre les trois £sh nous qu'il avoit retenus y frotte les yeux de son en<^ faut de l'huile de la lampe qui est suspendue devant l'image du Saint , et sortant ensuite de l'église , il voit avec joie que les yeux de son fils sont sans aucune apparence de maî. U s'écrie alors qu'il est exaucé , U rentre, il se prosterne derechef au pîed de l'autel, pour remercift le Saint de la gr&ce qu'd vient de recevoir une seconde fois par son intercession» Tous les Chrétiens et les infidèles qui se trouvèrent assemblés , se convainquirent du miracle. Lie père » qui prêcha une heure après , comme j'ai dit , fit voir aux Chrétiens que le bras de Dieu n'étoit pas rac«^ courci dans ces derniers temps , et les porta à le louer et à le remercier de ce qu'il avoit bien voiilù opérer cette merveille en leur présence , pou9 les confirmer de plus en plus dans leur foi. Il exhorta en même temps les gentils , en faveur de qui ce oîrmer miracle avoit été fait , de reconnoître le Diea tout-puissant , et de se rendre à des véritéis certifiées chaque jour par tant de prodiges éclatans.
Je ne doutots nullement qu'une ffuérison si authon^ tique n'ouvrît les yeux à un grand nombre d'idol/l^ très , ou qu'au moins le père de cet enfant ne deinandàt à se faire instruire sur Fh'eure même avo^. toute sa famille. Je fus étrangement surpris de voit ^ue m lui ni ai^cuii <iBe cette prodigieuse midtitu'd^
dlnfidèles, qiû ne pouvoicnt nier un fait si pnm blic et si frappant , ne pensât pas seulement à se faire chrétien. Us regardent saint François-Xavier coronae le plus grand homme qui ait paru dans ces derniers temps ; ils l'appellent Peria Padiiar^ qui veut dire le Grand Père , et il y a même lieu de craindre qu'ils ne le mettent au rang de leurs fausses divinités , malgré le soin qu'on a de les instruire du culte qui lui est dû. Cependant ils demeurent tranquilles dans leurs erreurs, et quand nous les près* sons, ils se contentent de répondre froidement » qu'ils ne peuvent abandonner leur religion pour prendre celle d'une caste aussi basse et aussi méprisable que celle des Pranguis*
Ce fut presque dans le même temps qu'une femme chrétienne vint aussi s'acquitter d'un vœu qu'elle avoit fait. Il y avoit plus de quatorze ans qu'elle ëtoit mariée sans avoir d'enfMS 9 ce qi^i Taffligeoit sensiblement ; car la stérilité n est guère moins hou* teuse parmi ces peuples, qu'elle l'étoif autrefois chei^ les Juifs. Elle vint donc à Cotate , et fit une neu« vaine au saint Apôtre pour en obtenir un enfant t qu'elle lui présenta par avance pour être son esclave^ C'est la manière de vouer les enfans en ce pays^i , au lieu de leur faire porter un habit particulier ^ €on|fne on fait ailleiirs. On les amène à l'église à lin certain âge , et on les déclare publiquement pour ièsç)aves du Saint , par l'intercession de qui ils ont reçu la vie, ou par qui ils ont été préservés de la mort; après quoi le peuple s'assemble , l'enfant est mis à l'enchère comme un esclave , et les parens le reiireni en payant à l'église le prix qu'en, a offert le plus bâut enchérisseur» La femme chrétienne , dont je parle , ayant eu une fille l'année même qu'elle fil son vœu , elle l'éieva avec un grand soin pendant trois ans, afin que le prix qu'on en ofiriroit fût plus considérable , et qu'ainsi 80Q offrande fÙt plus forte.
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Elle Vint ensuite , selon la coutume , la présenter à rëglise. LWgent qui revient de ces espèces derançons, s'emploie d'ordinaire à faire nourrir des orphelins » ou à donner à manger aux pauvres qui viennent de fort loin en pèlerinage à Cotate.
Je ne puis passer sous silence une autre espèce de vœu qu'un gentil vint faire à Tëglise du Saint peu de jours après sa fête. Ces peuples ont coutume de s'associer assex souvent , tantôt cinq cents ^ tantôt mille , pour faire entr'eux une manière de loterie. Ils mettent tous les mois dans une bourse chacun un fanon , qui vaut , comme j'ai dit , environ cinq sous de notre monnoie. Quàùd la somme dont on est convenu se trouvé amassée , les associés s'assém-' Lient au jour et au lieu marqué. Chacun écrit son nom dans tm billet séparé , et tous ces noms sont mis dans une urne* Après qu'on les a long *» temps ballottés en présence de tout le inîjj^e , on fiait approcher un euÊint , qui met la main dans l'urne , et celui dont le nom sortie premier , emporte toute la somme. Par ce moyen , qui est fort innocent , des gens, de très -pauvres qu'ils éloient auparavaint, peuvent devenir tout d'im coup à leur aise ^ et pour toujours hors de la nécessité. Un gentil qui avoit •mis à deux loteries , souhaitant ardemment emporter les deux lots tout à la fois , vint un jour aupairavanf à l'église de Cotate , et promit d'y aolmer cinq fanons 9 si le Saint daignmt bien le favoriser à la prer* mière loterie. Plein de confiance , il se rendit avec les antres dans la place publique o& l'on étoit assemblé^ et publia tout haut le vœu qu'il .avott: fait le' jour précédent au Grand Pirié La chose se tourna en raillerie ; mab on fut bien surpris quand on vît que le premier billet tiré étoit k sien. Il emporta la soinme , et aUa sur le champ à l'égliie reiipercier son bienfaiteur , et s'acquitter de la dette qu^Û avoit contractée» U ajouta que s'il étoit assez heureux pour
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obtenif l-autre lot par son iutercession ^ il redouble^ roit de graad coçar la même offrande qu*il yenoit dç hite* La confiance dont il se sentit pënétré fut si grande , que ,. s'ëta^t rendu dans la place pour la seconde fois , il dit à ses compagnons d'une voix assurée , qu'ils n'avoient quet faire de rien espérer y parce que le grand père des Clirétiens^ qni Tavoit laYorise dan^ la première loterie , l'aideroit encore dans celle -r ci. Quelques-uns en ef$e| craignirent le pouvoir du Saint ; d'autres s'en moquèrent et plu-^ sieurs gagèrent avec lui qu'il n'auroit rien. U emploie h. ces gageures towle la première somme qu'il avoit gagnée* On écrit les billets , on les met dans l'urne , jDfiles brouille, l'enfant les tire, et celui de cet homme revient encore le premier, au grand éton-« nement de tous les assistans ,. qui ne voulurent plus qu'il eut part dfins leuirs loteries, U s^en mit peu en peine, ayant 4i^à gs^gné des sommes considérables ; mais tt ne manqua pas de venir à l'église s^accpitter aussi fidètement que la première fois du vœu qu'il avoitfait , et il donna même plus qu'il n'avoit promiSit On lui parla , comme vous pouvez croire , de changer de religion , et de reconnoitre lie Dieu par la vertu de qui le grand Père Tavoit si libéralement et si miracu-^ leasen^eat assisté. P0kit'de réponse ni de conversion. Je votw avoue , ,i]fk>n très -r cher père , qu*on est pé-rnétré d'ftne viv0 douleur , quand on voit le déplo-v rable aveuglement où sont ces idolâtres , et que le démon ^ pour lès retenir sous s» puissance , ait trottvé le sec^ de teljr donner une horreur si af-t freuse<lé6 EJuropi^em^ par qui seuls \e sal«t leur peut venir. Car on ne peu! pas doutep^ encore une fois ^ que le mépris qu'ils {t>nt de nous , eemn^e Pra/irguis^ y^ns^ ({VLm wtom app^etlent , ne soit ta vrai^ cause ée leur obstination^ puisque dans le Maduré ,, et dans les autre$ royaumes , où les ministres de révavgile ne passent pas pôiir Européens , il ^ convertit uu si grand nombre d'iafidèles.
ÉDIFIANTES ET CURIEUSES. Sj
Après la fête de saint François-Xavier , )e retournai au Topo y étant convenu que je reviendrois à Cotate a Noël , pour commencer tout de bon à apprendi^ la langue malabare. J'y fis beaucoup- de progrès en peu de temps , parce que le père Majnard , dont j'ai parlé, eutlabonté de me renseigner avec une assiduité et des soins mcroyables. Durant tout le temps que je denaeurai avec ce cher missionnaire , nous ne baptisâmes que sept ou kuk adultes , de caste asseï^ basse ; le plus considérable étoit le maçon qui avoîl bâti notre église. Comme il étoit docile , d'un naturel doux, et qu'il n'avoit point de vices, Dieu lai fil la grâce de pénétrer les vérités de la for à travers les nuages du pranguinisme , dont eHes sont comme éclipsées aux yeux des gentife , qui nous connoisseht pour Européens. Ce fot le premier à qui j'eus la consolation d'apprendre le catéchisme et les prières chrétiennes en langtie malabare.
Mais la chose la plus singnlrère que je vis à Cotate pendant mon séjour , ce rat l'aventure d'un femeux pénitentîdolâtrequicouroït toutle pays depuis huit ou neuf mois. Cet homme élqît dans un état à donner de la compassion. Il s'étoit feît mettre au cou une espèce de collier fort extraordinaire. C'étoit une plaque de fer de trois pieds et demi en carré , épaisse à proportion 5 au milieu de laquelle il y avoil une ouverture assez liarge. Après y avoir passé la té te , il avoit fait appliquer tout autour de l'ouverture une bande de fer , qui verioît hri serrer le cou , et qui tenoit à la plaque avec de bons clous bien rivés, afin qu'il ne lui fét pa* Kbre de se décharger qjaand il voudroit d'im- fôrdeau si pesant et si incommode. Cette laige plaqite ainsi enchâssée au cou, l'empêchoit de ]#uvoir se coucher ou appuyer sa tête contre qtroique ce soit. Ainsi quand il vouloit prendre un peu de repos , il feHoit dresser des supports pour j^iitenir ce vaste collier des deux côtés : il s étoil
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lui-même imposé cette pénitence , pour amasser , en se montrant par le pays , une somme d'argent quHl destinoit à creuser un Tarpa culam , c'est-àdire y un étang revêtu de pierres dans une plaine où il n'y a point d'eau y et où les voyageurs soufirent beaucoup de la soif. Car c'est une dévotion de ce peuple , une manière d'honorer leurs dieux , et une œuvre des plus méritoires , de faire des réservoirs sur les grands chemins > d'entretenir des gens qui présentent de l'eau à boire aux passans , ou de bâtir de grandes salles pu les étrangf^rs puissent se. retirer et se mettre à couvert pendant la nuit. Celui dont je parle , crut ne pouvoir s'attirer plus d'aumônes ^ qu'en paroissant dans l'état digne de pitié , où je viens de vous le représenter. Ily avoit sept ou huit jours que je Tavois rencontré dans les rues de Cotate, accable sous le poids de son énorme collier , et recevant les aumônes que les gentils lui faisoient asseï^ libéralement. Je fus touché de lui voir une assez heureuse physionomie , et des manières de demander plu3 modestes et plus soumises , que n'ont d'ordi-» naire les pénitens qui courent le pays. Dans ce moment , je me sentis inspiré de prier Notre-Séigneui; d'avoir pitié de ce malheureux , qui seroit capable de souffrir beaucoup pour son amour , s'il sa voit lobligation qu'ont tous les honunes de n'aimer et de ne servir que lui seul. Je ne sais si Dieu eut égard à mes foibles prières ; mais , huit jours après , je fus fort suirpris de voir à la porte de notre église lé pénitent au collier qui demandoit à parler au Gourou \ au père ). Je crus qu'il cherchoit quelque aumône , et je tâchai de lui faire entendre qu'il ne devoit rien espérer de nous , pour le sujet qui le faisoit quêter : m^is comme je parlois fort mal la langue mafséKif e , je connus qu'il* ne m'entendoit pas. On me fit comprendre qu il cherchoit autre chose que de l'argent. J'avertis le père Maynard de vouloir bien venir lui
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{>arler« Il y yint , et s'approchant du pënitMt , il ui dit : Que ^nez-HfOus chercher à f église des Chri^ tiens ^ où ton honore le vrai Dieu , vous qui adorex des idoles , et qui êtes f esclave des démons F Le pénitent réponoit avec modestie : c'est parce quon m'a dit que c'étoit ici la maison du vrai Dieu que fy viens i pour voir si je trouverai en lui plus de consolation que je nen ai trouvé dans les dieux que j adore > dont je ne suis guère satisfait , après tout ce que vous voyez que je fais pour leur plaire^ Je viens donc m informer de votre Dieu , et apprendre à te connottre ipour mettre en repos y s il est possible, mon esprit, qui est depuis long-temps agité. N'est-ce pas ici > ajoutft-t-il , le temple de tÊtre souverain , Créateiur du ciel et de la terre, qui récompense ceux qui le servent , et qui punit éternellement ceux qui en adorent i autres que lui? Je n'ai jusqu'ici aaoré et servi mes dieux , que parce qiÂC je nen ai point connu de plus grand queux : mais si vous me pouvez faire voir que le vôtre est au-dessus de tous , je renonce à eux , et je les abandonne pour jamais.
Ces paroles nous touchèrent vivement , et nous eussions verse des larmes de joie , sans la crainte ^e nous eûmes qu'il ne cherchât peut-être à nous tromper. Pour éprouver donc sa sincérité par Teli* droit que nous crûmes devoir lui être le plus sen-* sible : Si vous voulez , lui dîmes-nous , connaître le souverain Seigneur , et apprendre de notre bouche les perfections infinies qui le distinguent de vos prétendues divinités , // faut commencer par àter de votre cou cet instrument de mortification recher^^ chée , qui vous accable , et que vous ne portez que pour vous distinguer , ^/ pour rendre honneur à f ennemi de tEtrc souverain ; car tandis que vous en demeurerez chargé , la divine parole n'entrera point dans votre cœur f ou bien vous ne la pourrez goûter. J avois quelque scrupule de lobliger à quitter
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son habit de péniteni , avant que d'entrer un pen plus avant en matière , et de le disposer davantage à ce que Ton voudroit , et je craignois que cette ëpreuve ne le rebulât. Mais il n'en parut pas le moins du monde ébranle. Je suis prit y nous dit-il , à tout, quitter j s il le Jaut , peur connoitre le Souverain bien , mais'fe ne puis me débarrasser sans le secours dun Serrurier. Certaineraeni le (anienit Siméon Stylite (s'il est permis de comparer lui si grand saint, à un homme qui étoit encore idolâtre ) , ne montra pas plus de soumission et de promptitude à descendre de sa colonne au premier ordre des pères du concile , que ce)ui-ei à renoncer aux marques de p(5nitence , dont il se faisoit honneur pafmi les gentils. Le serrurier vint , et ce ne fut qu avec bien du temps et une peine extrême qu'il dériva les clous qui tenoient attaché le petit collier au grand. Celui
qui les avoit mis ne prétendoit pas apparemment
3u'on les en ôtât jamais. Ce fut dans l'église même • e Sàint-François-Xavier , que nous délivrâmes ce
pauvre esclave de satan , du joug que son redoutable maître lui avoit imposé. La plaque étoit si pesante ^ que je ne la pouvois soulever de terre qu'avec peine. Nous la suspendîmes à la muraille près de l'autel , comme une dépouille enlevée à l'enfer , et une des plus précieuses offrandes qu'on eût peut-être jamais fait au saint Apôtre. Dès que le pénitent se vit libre , la joie parut peinte sur son visage , peut-être dit
Flaisir que l'on venoit de loi faire , peut-être de espérance qu'il avoit qu'ayant obéi , nous allions enfin l'éclairer sur la science du salut. Sans perdre de temps le père Maynard commença à lui expliquer les mystères de notre sainte religioiè 9 et moi & lui apprendre les prières et le catéchisme , ne sachant pas assez bien la langue pour l'entretenir.
Quoiqu'il parût content de nos instructions , et q^'U fut chaiçmé surtout de ce o^t wons lui disioua
de la grandeur de Dieu et de son amout pour les hommes , nous lûmes plus d'une fois dans ses yeux qu'il rouloit q[uelques pensées chagrinantes au fond de l'âme. Ceux qui l'avoieut connu dans la ville ^ avant qu'il s'adressât à nous , lui faisoient de sanglans reproches, non pasprécisëmentdece qu'il cbàngeoit de religion , mais de ce qu'il se faisoit disciple des docteurs Pranguis , lui qui ëtoit d'une des meilleures castes de tout le pays. C'ëtoit en efiet cette idée du pranguinisme qui lui causoit toute sa peine. Dès que nous le sûmes , nous prynes la résolution de l'envoyer dans le Maduré se faire baptiser par quelqu'un de ceux qui y vivent sous l'habit de Sànias. (C'est le nom qu'on donne aux religieux des Indes.) Nous lui dîmes donc que nous n'étions que les Geuraux ou les docteurs des castes basses , qui sont sur les côtes » et qu'il lui convenoit à lui , qui étoit hoBxmev de qualité , de s'adresser, aux docteurs des liantes castes » ui sont dans les terres , et de se mettre au nombre e leurs disciples ; qu'il trouveroit dans le Maduré ces docteurs , qui lui enseigneroient la loi du vrai Dieu ; qu'il les allât trouver , et qu'après avoir achevé de l'instruire , ils le mettroient au nombre des fidèles. Ce bon homnae qui avoit pris amitié poor aous , eut beaucoup de peine à se déterminer sur le parti que nous lui proposions : mais enfin comme nous lui persuadâmes que ç'étoit son avantage ,^ il nous crut , et s'en alla trouver un de nos pères de la mission de Maduré , qui lebaptisa et le renvoya ensuite dans son pays travailler à la conversion de ses parens pour lesquels il nous parut avoir beaucoup de zèle et de tendresse.
J'avançois cependant dans l'étude de la langue malabare; et le désir d'entrer au pdutôt dans la mission de Maduré , fidsoit qye je tâchms d'y paroître biea plus savant encore que je n'étois en etiSsit. J'en fus puni : car l'opmion qu'on eut de mon habileté retarda mon départ au lieu de l'avancer. Le père Ënuoaniiel
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Lopez ; dont j^ai p&rlé au commencement de cette lettre , ëtant tombé malade sur la fin de février , et lie se trouvant personne qui pût desservir ses églises pendant le carême qui approchoit , le père Provin* cial m'appela au Topo , et me proposa d'aller passer le carême au nord de la côte de Travancor , pour avoir soin du père malade , et aider les fidèles en son absence, m'engagèant saparolequ'aprèsPâquesimmiédiatement il m enverroit daiis la mission de Madiiré^ qui faisoit l'objet de tous mes vœux. Je représentai que je n'étois guère capable encore d'une pareille commission , sur-tout dans le temps de carême et de Pâques , où il faut confesser tout le monde : que pour les églises qui sont au nord du royaume de Travancor, je ne pouvois pas absolument tn'en char* ger, parce que la langue malabare y est fort corrompue et mêlée avec la langue qu'on nomme malcamèli que si cependant on manquoit d'ouvriers pour assister les Chrétiens dans le temps pascal , je croyois qu'on pouvoit prendre un tempérament , qui eioit d'envoyer au nord du royaume de Travancor un des ' pères qui travailloit à la côte de la Pêcherie , et de me faire occuper sa place , parce que les Chrétiens de cette côt^ parlant fort distinctement la langue tamul , je pouvois les entendre , et me jGeiire entendre aussi plus facilement. Le père Provincial agréa la . proposition , et m'envoya à Tida , sur la côte de l$i Pêcherie.
Je me mis en chemin , et je remarquai dans mon voyage de terre, deux choses que je n'avois point observées quand je doublai par mer le cap Comorin. Xa première , est une église bâtie en l'honneur de la sainte Vierge ^ sur la pointe méridionale de ce cap, et au-dessous de cette pointe , un rocher qui s'avance dans la mer , et qui y forme une espèce d'île ; c'est SUT ce rocher que se retirèrent autrefois les Chrétiens :âe k.côtt de £i Pêcherie , pour éviter la fureur de&
ÉDIFIANTES ET CURIEUSES. Si
'Maures qui les poursuivoient vivemenu Ce tien leur senrit d'asile plusieurs mois , pendant lesquels ils ne se nourrirent que du poisson qu'ils péchoient, et des coquillages qu'ils pouvoient ramasser au pied de ce rocher. Depuis , on y a plante une croix , qui se découvre de fort loin. La seconde chose que je re* marquai , esl une grande pagode de pierre , qui est un peu plus avant dans les terres que Tëglise de la sainte Vierge , quoiqu'elle soit sur la même pointe* Comme cette pagode est nord et sud , et directement opposée aux montagnes qui séparent le royaume de Travancor de celui de Maduré , si l'on tiroit une ligne à travers la pagode et ces montagnes, qui n'en sont éloignées que d'une lieue et demie , on auroit une division juste de ces deux royaumes y dont celui de Travancor s'étend le long de la côte occidentale , celui de Maduré sur la côte orientale , mais bien plu» avant dans les terres du côté du nord.
C'est précisément au cap Comorin que commence la côte de la Pêcherie, si fameuse par la pêche des perles. Elle forme une espèce de bsae , qui a plus de quarante lieues depuis le cap Comorin , jusqu'à la pointe deRamanancor, oùTue de Ceylan est presque unie à la terre-ferme y par une chaîne de rochers que quelques Européens appellent le pont â^Adam. Les gentils racontent que ce pont est 1 ouvrage des singes du temps passé. Ils se persuadent que ces animaux \ plus braves et plus industrieux que ceux d'aujourd'hui , se firent un passage de la terre ferme en l'île de Ceylan ; qu'ils s'en rendirent maîtres , et délivrèrent la femme d'un de leurs dieux qui avoit été enlevée. Ce qui est certain , c'est que la mer , dans sa plus grande hauteur y n'a pas plus de quatre à cinq pieds d'eàu en cet endroit-là ; de sorte qu'il li'y a que des chaloupes, ou des bâtimens fort plats, qui puissent passer entre les intervalles de ces rochers. Toute la côte de la Pêcherie est inabordable nux. vaisseaux
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d'Europe , parce que la mer y brise terriblement , et il n'y a qu'à Tutucurin que les navires puissent passer l'hiver , cette rade étant couverte par deux îles qui en font la sûreté. Comme la côte de la Pêcherie est renommée par tout le monde , je m'imaginois y trouver plusieurs grosses et riches bourgades : il y en avoit autrefois un grand nombre , mais depuis (pie la puissance des Portugais s'est atfoiblie dans les Indes , et qu'ils n'ont plus été en état de protéger cette côte , tout ce qui s'y trouvoi t de considérable a été abandonné et détruit* Il ne reste aujourd'hui que de misérables villages^ dont les principaux sont Tala^ Manapar j Alandaley , Pundicaëly et quelques autres. .J'excepte toujours Tutucurin , qui est une ville de plus de cinquante mille habitans, partie chrétiens et partie gentils.
Quand les Portugais parurent dans les Indes , les Paravas , qui sont le^ peuples de la côte de la Péche^ rie , gémissoient sous la domination des Maures , qui s'étoient en partie rendus maîtres du royaume de Maduré. Dans cette extrémité , leur chef résolut d'implorer le secours des Portugais, et de se mettre avec toute sa caste sous leur protection. Les Portugais ^ qui ont toujonrs €ti beaucoup de zèle pour l'établissemieait de la religîoii chrétienne , la leur accordèrent ^ mais à condition qti'ik embrasseroientle christianisme, à quoi les Papravas s'obligèrent. Dès que ce traité eut été conclu , les Portugais chassèrent lès Maures de tout le pays, et y firent divers établissemens. Ce fut alors que la cote de la Pêcherie devint une florissante chrétienté par les travaux si connus de saint François- Xavier , qui bâtit partoiit des élises , que nos pères ont cultivées depuis ce temps^là avec un très-grand soin.
I^ liberté que les Piuravas avoient sous tes Portugais de trafiqiietr avec leurs voisins, les rendoit riches et putssans; mais depuis que celte protection leur a manqué , ils se sont vus bientôt opprimés , et
réduits
rëduits à'une extrême {muvreté. Leur plus grand com- . merce aujourd'hui vient de la pêche du poisson , qu'ils , transportent dans les terres , et qu'ils échangent avec le riz et les autres provisions nécessaires à la vie , dont celte côte est presque entièrement dépourvue, n'étant couverte que de bois épineux et d'un sable aride et . brûlant; car c'est uniquement ce que je trouvai dans l'espace de douze lieues , depuis le cap Comorin jusqu'à Tala, avec sept ou huit bourgades , qui ont cha* . cune une église dépendante de celle de Tala.
Je ne pus voir la misère oh vivent ces pauvres Chrétiens dont on m'avoit chargé , sans en être . attendri. Je tâchai d'adoucir leurs peines , qui ne sauroient manquer d'être très-méritoires, à en juger par la vivacité de leur foi , et par leur attachement simple et fervent à toutes les pratiques de piété, que les pères Portugais de notre Compagnie ont eu soîn djfetroduire parmi eux. Une des choses qui contribue l^pius à rendre cette chrétienté si distinguée entre toutes les autres , c'est le soin qu'on prend d'enseigner de très-bonne heure la doctrine chrétienne aux plus petits enfans. Cette sainte coutumç s'est conservée mviolablement en ce pays -là depuis le temps de saint François-Xavier. 11 étoit persuadé que la foi ne , pouvoit manquer de jeter de profondes racines dans le cœur des habilans, si dès la première enfance on les instruisoit bien des mystères et des préceptes de notre religion. La suite a fait voir qu'il ne se trompoit pas ; car nulle part ailleurs dans les Indes ^ on ne trouve ni plus de crainte de Dieu, ni plus d'attachement au christianisme que chez les Para vas. Depuis qu'upi enfant commence , pour 'ainsi dire , à bégayer, jusqu'à ce qu'il se marie, il est obligé de se rendre tous les jours à l'église ; les filles le matin au soleil levé , les garçons le soir au soleil couché. Ils récitent d'abord tous ensemble les prières ordinaires du matin et du soir , après quoi se partageanf^ T. FI. 5
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en dieux chœurs , et demeurant tous assis à terre ^ deux des plus habiles de chaque chœur se lèvent au milieu de l'église , et par forme de demandes et de réponse^ , répètent toute la doctrine chrétienne. Après cette première répétition , où il n'y a qu'eux qui parlent , ils interrogent ceux des deux chœurs qui les ont écoutés, lesquels tous ensemble répondent à la demande qu'on leur fait. Au reste cette doctrine chrétienne comprend non - seulement l'explication des mystères et des préceptes de la religion , mais encore, comme j'ai dit, la manière de se confesser et de communier, et des méthodes pour bien faire toutes les autres actions, auxquelles ces fervens Chrétiens se trouvent ainsi accoutumés presque avant l'usage de la liberté et de la raison. La doctrine chrétienne étant achevée , on se remet à genoux pour faire un acte de contrition , et après avoir récité le Saline Regina , et la prière à l'Ange gardien , ^p demande la bénédiction de Notre-Seigneur et de la sainte Vierge, et l'on se relire. Cette pratique s'observe non-seulement dans les lieux où les pères font leur demeure , mais encore dans toutes les autres bourgades , où les chefs , comme les vicaires de chaque église, assemblent les enfans et leur font faire assidûment tout ce que je viens de marquer.
Comme les pères qui cultivent cette grande chrétienté, ne sont pas en fort grand nombre, les fidèles commencent dès les premiers jours du carême à s'acquitter du devoir pascal. Ainsi après avoir pris à Tala les connoissances nécessaires , je commençai la visite de mes églises pour préparer tout le monde à la confession et à la communion. Ayant remarqué qu'une église fort ancienne de la petite bourgade de Cuttangeli menaçoit ruine , et qu'on n'y étoit j^as en sûreté , j'en fis bâtir une nouvelle. Je fatiguai beaucoup dans mes tournées, et je fus plus d'une fbià en danger d'être dévoré par les tigres qui sortent
lîes bois pour chercher de l'eau. On ne sauroit croire le désordre que ces bêtes féroces ont fait cette année sur toute la côte. Outre le bétail qu'ils ont enlevé, on compte plus de soixante et dix personnes qui ont disparu , et qui ont été apparemment dévorées par ces cruels animaux. On les voyoit s'approcher sur le soir, des étangs qui sont pour l'ordinaire assez près des villiages : malheur alors au bétail , aux enfans , et même aux hommes qui se trouvoient à leur portée. Rien ne leur échappoit. La crainte qu'on en avoîl étoit devenue si grande, que toutes les nuits on faisoit la garde dans les villages et Ton y allumoit de grands feux. Personne n'osoit sortir de sa maison durant les ténèbres, ni se mettre en chemin; il ti'étoit pas même trop sûr de marcher le jour , à moins qu'on ne fût bien accompagné. Cela ne m'em^ pécha pas pourtant de traverser plus d'une fois durant fa nuit de grandes forêts , pour aller administrer leis :sacremens à de pauvres moribonds qui ne pouvoient pas attendre. Je prenois la précaution de me faire escorter par quelques Chrétiens , les uns portant des torches allumées , et les autres battant le tambour , dont le bruit épouvante les tigres et les met en fuite* Une chose qui doit paroître extraordinaire, et qui ne peut venir que d'une protection de Dieu toute particulière , c'est que dans tout le carnage qu'ont fait depuis un an ces redoutables animaux, aucun Chrétien n'a péri. On a même pris garde que les Gentils se trouvant avec les Chrétiens, les tigres dévoroient les idolâtres sans faire aucun mal aux fidèles; Ceux-ci trouvant des armes sûres dans le signe de la croix , et dans les saints noms de Jésus et de Marie ; ce que les Gentils voyant avec admiration, ils ont commencé aussi k se servir des mêmes armes pour éviter la fureur des tigres , et se préserver du danger^
Le bois infesté par les tigres règne penHan* ^î^xj en six lieues; le reste de la côte n'est que 1
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un sable qui fatigue extrômement les voyageurs. J'ëprouvai encore là les soins de la divine Providence. Je marchois le long de la mer pendant une ^ nuit fort obscure, accompagné de deux de mes catéchistes, et je me trouvai sur le bord d'une petite rivière que j'avois traversée quelque temps auparavant sans aucun danger. Avançant comme pour passer ce gué , je tombai tout à coup avec le catéchiste qui me soutenoit, dans un grand fond que la marée avoit creusé en mangeant et emportant le sable. Nous nous serions noyés dans cette espèce d'abîme sans la main de Dieu qui nous soutint. Nous en fûmes quittes pour être bien mouillés , ce qui ne nous empêcha pas de continuer notre route jusqu^à la plus prochaine église où nous rendîmes grâces à Notre-Seigneur , de nous avoir délivrés de ce danger. Après avoir visité les églises de mon district , je revins la semaine-sainte à Tala, où un grand nombre de Chrétiens se rendirent de diverses bourgades des environs. Je travaillai beaucoup pendant ce saint temps ; les confessions me fatiguoient extraordinairement par la difficulté que j'avois à les entendre ; car ces peuples parlent avec une vitesse surprenante, ou peut-être que cela me paroissoit ainsi , parce que je n'avois pas encore l'oreille bien faite à leur langage. Les larmes me venoient quelquefois aux yeux , 3uand ne pouvant comprendre ce quHls me disoient, falloit les faire recommencer jusqu'à trois et quatre fois ; ce que ces bonnes gens faisoient avec une
{)atîence merveilleuse , cherchant même les mots et es tours les plus aisés pour s'exprimer. Outre le travail des confessions, j'avois celui de la prédication; et comme il m'étoit impossible de parler encore sur le champ , j'étois obligé de préparer et d'apprendre par cœur ce que je de vois dire. Cependant quoique
Î]e fisse une infinité de fautes , soit dans le tour de a langue , soit dans la prononciation , qui est très.-
difficile , ils ne paroissoient point rebutés de m*entendre, aimant mieux, disoient -ils, ouir quatre paroles de la bouche des pères, quoique md arrangées et mal pronoiicées, que les grands discours que leurs catéchistes leur auroient pu faire.
Je fis dresser en divers endroits de la bourgade^ plusieurs petits reposoirs, et le jeudi-saint, sur le. soir , nous y allâmes tous en pn^cession faire les stations de la passion. A chaque station , on faisoit tout haut des prières et des actes conformes au mystère qu'on venoit honorer. Les stations achevées, nous retournâmes à l'église qui se trouva trop petite pour la grande multitude de Chrétiens qui 5'y ètoient rendus de tous côtés. Je sortis, et tout le peuple s'étant rangé dans la place vis-à-vis l'église , mon catéchiste raconta fort au long l'histoire de la passion de Notre-Seigneur. Je fis ensuite, le crucifix à la main , un petit discours, dans lequel je tâchai de leur inspirer des sentimçns de pénitence et d'amour envers notre divin Maître. Il étoit assez avant dans la nuit lorsqu'on se sépara. Lfe lendemain on revint pour les cérémonies du vendredi - saint , que nous fîmes toutes excepté celles|^e la messe : car il n'est pas permis, dans ces églises, de garder, du jeudi au vendredi, une hostie consacrée, à cause desisoudaines irruptions que les Gentils, qui viennent dumilieu des terres , font quelquefois sur lés Chrétiens. Ce fut à l'adoration de la croix qu'il m'eût été biendifficile de retenir mes larmes , les voyant couler en abondance des yeux de la plupart de nos fervens Chrétiens. Jésus- Christ etit été là présent attaché* sur la croix, qu'ils n'eussent pas embrassé ses genoux avec plus de démonstrations de reconnoissance et de tendresse. Nous exposâmes Taprès-dînée une représentation du saint suaire , tel qu'on le montre dans plusieurs églises d'Europe; il y eut encore biei* des pleurs répandus à cette pieuse cérémonie. Je
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parlai aussi un moment sur ce sujet, et Ton fit des prières et des chants en l'iionneur de la passion de Notre-3eigneur. J'employai le samedi-saint, le jour de Pâques et le reste des fêtes à confesser ceux qui ne s^étoient pas encore acquittés de ce devoir ; après quoi je partis pour faire une seconde fois la visite de mes églises , et travailler plus à loisir que la première à l'instruction de ceux dans qui j'avois trouvé quelque ignorance. Mais le jour même que je m'étois mis en chemin , je reçus une lettre du père Provincial , qui m'ordonnoit de remettre le soin de cette mission à deux pères quil y envoyoit, et de me préparer selon sa promesse à entrer incessamment dans celle de Maduré.
Dès que j*eus lu la lettre , je me rendis au Topo pour recevoir les ordres et les dernières instructions de mon supérieur. 11 me les donna, et je pris la route de Maduré. Après avoir traversé de nouveau le cap Gomorin , je vins par Tala , Manapar , Alandaley et Punicael, me rendre à Tulucurin. Cette ville est presque à une égale distance du cap Comorin et 4u passage de Ramanancor. Comme Punicael est .sur le bord d'une petite, rivière qui a deux embouchures y on va aisément par eau ae là à Tutucurin. Pour.cela il n'y^a qu'à observer le temps des marées; pendant le flux , on remonte de Punicael, qui est à la pre- . mière embouchure , jusqu'au confluent des deux bras de la rivière : au reflux , on descend jusqu'à la seconde embouchure , où se trouve Tutucurin.
Tutucurin paroît, à ceux qui y abordent par mer, tme fort jolie ville. On découvre divers bàûmens assez élevés dans les deux îles qui la couvrent , une petite forteresse que les Hollandais ont bâtie depuis quelques ;années pour se mettre à couvert des insultes des Gentils qui viennent des terres, et plusieurs gcands magasins bâtis sur le bord de l'ea-u , qui font un asse^ bel aspect* Mais dès qu'on a mis pLe^ à
terre, toute cette beauté disparoît, et Ton ne trouve plus qu'une grosse bourgade presque toute bâtie de palhotes. Les Hollandais tirent de Tutucurin des revenus considérables , quoiqu'ils n'y soient pas absolument les maîtres. Toute la côte de la Pêcherie appartient en partie au roi de Maduré, et en partie au prince de Marava, qui a secoué depuis peu le jotig de Madtu'é, dont il étoit tributaire auparavant. Les Hollandais voulurent , il y a quelques années , s'accommoder avec le prince de Marava, de ses droits sur la côte de la Pêcherie , et sur tout le pays qui en dépend. Ils lui envoyèrent pour cela une célèbre ambassade avec de magnifiques présens. Le prince reçut les présens , et donna de grandes espérances , . dont on n'a vu jusqu'à présent aucun efiet.
Les Hollandais, sans étrb maîtres de la côte, n'ont pas laissé d'agir souvent à peu près comme s'iU l'étoient. Il y a quelques années qu'ils s'emparèrent des églises des pauvres Paravas pour en faire des magasins , et des maisons des missionnaires pour y loger leurs facteurs. Les pères furent obligés de se retirer dans les bois oii ils se firent des huttes , pour ne pas abandonner leur troupeau dans un si pressant besoin. Il est vrai que les Paravas montrèrent en cette occasion une fermeté inébranlable et un attachement inviolable pour leur religion. On les voyoit tous les dimanches sortir en foule de Tutucurin , et des bourgades , pour aller entendre la messe dans les bois. Les pères y exerçoient , au milieu des gentils, les fonctions de leur ministère plus librement 3u'ils n'eussent fait auprès des Hollandais. Le zèle es Paravas choqua apparemment quelques-uns de ces Messieurs; ils se mirent en tète de les pervertir , et de leur faire embrasser leur religion. I>aiis cette vue, ils appelèrent de Batavia un ministre pour instruire , disoient-ils , ces pauvres abusés ; mais la tentative réussit mal. Dès la première conférence que
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le chef de la capte des Paravas eut avec le prédicant , îl le confondit par ce raisonnement : Vous dei^ez savoir, lui dît-il , que quoique notve caste eût embrassé la religion catholique a^ant la venue du Grand-Père dans les Indes ( c'est de saint François-Xavier qu'il parloit ) y nous n^ étions chrétiens que de nom , mais gentils en effet. La foi que nous professons , ne prit racine dans nos cœurs , que par la force et par le nombre des miracles que notre saint Apôtre opéra dans tous les lieux de cette caste. C'est pourquoi avant que vous nous parliez de changer de religion , il faut ^ s'il vous plaît y que premièrement vous fassiez à nos yeux , non pas seulement autant de mi-- ' racles qu'en a fait le Grand-Père , mais beaucoup davantage , puisque vous voulez nous prquver que la loi que vous nous apportez est meilleure que celle qu'il nous a enseignée. Ainsi , commencez par res^ susciter du moins une douzaine de morts : car saint François-Xavier en a ressuscité cinq ou six dans cette côte ; guérissez tous nos malades , rendez notre mer une fois plus poissonneuse quelle nest y et quand cela sera fait , nous verrons ce qu'il y aura à vous répondre. Le pauvre ministre ne sachant que répliquer à ce discours , et voyant d'ailleurs cet air de fermeté et de raison , qu'il n'attendoit pas dans des pécheurs , ne songea qu à se rembarquer au phis vite. Mais , avant que de le laisser partir , on voulut voir si la violence n'auroit pas plus de pouvoir qiiie l'exhortation. On se mit donc en devoir de forcer les Paravas d'aller au prêche. Le chef de la caste eut le courage de faire afficher un écrit ù la porte de la loge hollandaise , par lequel il déclaroit que si quelque Paravas alloit au temple des Hollandais , il seroit traité à l'heure même comme rebelle à Dieu et traître à la nation. Personne ne fut tenté d'y aller , excepté un seul. C'étoit un homme riche et puissant, dont la fortune dépendoit. des Hollandais , et qui fut asse%
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lâche , de peur de s'attirer leur disgrâce , pour s'y trouver une fois.
On en avertit le chef de la caste des Paravas , lequel résolut d'en faire un exemple. Il mit donC ses gens sous les , armes , se saisit des avenues y afin qu'à la sortie du temple , le coupable ne pût lui ^chîipper. Dès qu'il parut , il le fit mettre à mort* Les Hollandais voulurent se mettre en devoir de le secourir ; mais ils n'y furent pas à temps , et ils furent obligés eux-mêmes de se retirer , pour ne pas irriter des peuples qui étoient résolus de conserver kur religion aux dépens de leur vie.
Ces persécutions ont cessé par la grâce de Dieu ; il est venu des directeurs plus doux et plus raisonnables , qui bien loin d'inquiéter ces peuples sur leur religion et de leur faire violence , ont consenti que leurs anciens pasteurs revinssent demeurer dans les bourgades, et continuassentles mêmes fonctions qu'ils avoient toujours faites depuis saint François-Xavien Au reste, je dois rendre cette justice aux directeurs d'aujourd'hui , que j'en ai trouvé parmi eux de très-honnêtes , qui gagnoient l'affection des peuples , €t se faisoient aimer des missionnaires , lesquels , <le leur côté , leur rendoient dans l'occasion des services^ assez importans.
Pour te qui regarde le commerce des Hollandais sur cette côte , outre les toiles qu'on leur apporte de Maduré , et qu'ils échangent avec le cuir du Japon et les épiceries des Moluques , ils tirent lin profit considérable de deux sortes de pêches qui se font ici , celle des perles et celle des xanxus* Les xanxus sont de gros coquillages semblables à ceux avec lesquels on a coutume de peindre leô Tritons. Il est incroyable combien les Hollandais sont jaloux de ce commerce ; il iroit de la ijie pour un Indien qui oseroit en vendre à d'autres qu à la 4X>mpagnie de Hollande. Elle les achète presque pour
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rien 9 et les enyoîe dans le royaume de Bengale 9 oà ils se vendent fort cher. On scie ces coquillages selon leur largeur : comme ils sont ronds et creux , quand ils sont sciés , on en fait des bracelets , qui ont autant de lustre que le plus brillant ivoire. Ceux
3u*on pêche sur cette côte , en une quantité extraorinaire , ont tous leurs volutes de droite à gauche. S'il s'en irouvoit quelqu'un qui eût ses volutes de gauche à droite y ce seroit un trésor que les Gentils estimeroient des millions , parce qu'ils s'imaginent que ce fut dans un xanxus de cette espèce qu'un de leurs dieux fut obligé de se cacher , pour éviter la fureur de ses ennemis qui le poursuivoient par mer. La pêche des perles enrichit la compagnie de Hollande d'une autre manière. Elle ne fait ^as pécher pour son compte , mais elle permet à chaque habi* tant du pays, Chrétien , Gentil ou Mahométan, d'avoir pour la pêche autant de bateaux que bon lui semble y et chaque bateau lui paye soixante écus et quelquefois davantage. Ce droit fait une somme considérable } car il se présentera quelquefois jusqu'à six ou sepf cents bateaux pour la pêche. On ne permet pas à chacun d'aller travailler indiQéremment où il lui plaît , mais on marque l'endroit destiné pour cela. Autrefois, dès le mois de janvier, les Hollandois déterminoient le lieu et le temps où la pêche se .devoit faire cette année-là , sans en faire l'épreuve aupara*vant ; mais comme il arrivoit souvent que la saisoo ou le lieu marqué n'étoit pas favorable , et que les huîtres manquoient , ce qui causoit un notable préjudice après les grandes avances qu'il avoit fallu faire , on a changé de méthode , et voici la règle qu'ils observent aujourd'hui.
Vers le commencement de l'année , la compagnie envoie dix ou douze bateaux , au lieu où l'on a dessein de pêcher. Ces bateaux se séparent en diverses rades ^ et les plongeurs pèchent chacun quelques milliers
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d'huttres ^ qu'ils apportent sur le rivage. ' On 4>uvrç chaque millier à part , et on met aussi à part les perles qu'on en tire. Si le prix de ce qui se trouve dans un millier monte à un ëcu ou au-delà , c'est une marque que la pêche sera en ce lieu-dà tfèsHriche et très^ abondante : mais si ce que Ton peut tirer d'un milliw n'alloit qu'à trente sous ^ comme le profit ne passe<roit pas les frais qu'on seroit obligé de faire » il n'y auroit point de pêche celte année-là. Lorsque l'épreuve réussit et qu'on a publié qu'il y aura pêche , il se rend de toutes parts sur la côte au temps marqué , une affluence extraordinaire d^ peuple et de bateaux » qui apportent toutes sortes de marchandises. Les commissaires hollandais viennent de Colombo , capi-taie de llle de Ceylan ^ pour {^résider à la pêche» Le jour qu'elle doit conunencer » l'ouvertuire s'en fait ide grand matin par un coup de canon. Dans ce moment tous les bateaux partent et s'avancent dans la mer , précédés de deux grosses chaloupes hoUan-» daises , qui mouillent l'une à droite et l'autre ^ gauche pour marquer les limites du Ueiji de la pêche ^ et aussitôt les plongeurs de chaque bateau se jettent à la hauteur de trois ^ quatre et cinq brasses. Uft bateau a plusieurs plongeurs qui vont à Teau tour à tour : aussitôt que l'un revient , lautre s'enfonce. Ils sont attachés à une corde dont le bout tient à la vergue du petit bâtiment p et qui est tellement dis* posée y que les matelots du. bateau , par le moyem d'une poulie , la peuvent ais/ément lâcher ou tirer ^ selon le besoin qu'on en >». jGeilui qui plonge a une grosse pierre attachée au pied , afm d'enfoncer plus vite ; et une espèce ^le sac à sa ceinture pour piettre les huîtres qu'il pêche. Dès qu'il est au fond de la mer, il ramasse promptement ce qu'il trouve sous sa main , et le met dans sop sac. Quand il trouve plus d'huîtres qu'il n'en peut emporter , il eÊ fait un mpnceau > et reyenant sur l'eau pour prendre
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haleine , il retourne ensuite , ou envoie un de ses compagnons le ramasser. Pour revenir à Tair , il n'a qu'à tirer fortement une petite corde , différente de celle qui lui tient le corps ; un matelot qui est /dans le bateau , et qui tient l'autre bout de la même corde pour en observer le mouvement, donne aussitôt le signal aux autres , et dans le moment on tire en haut le plongeur , qui pour revenir plus promptement détache s'il peut la pierre qu'il a au pied» Les bateaux ne sont pas si éloignés les uns des autres ^ que les plongeurs ne se battent assez souvent sous les eaux , pour s'enlever les monceaux d'huîtres qu'ils ont ramassés.
Il n'y a pas long-temps qu'un plongeur , ayant vu qii'un de ses compagnons lui avoit volé ainsi plusieurs fois de suite ce qu'il avoit eu bien de la peine à recueillir , jugea à propos d*y mettre ordre. Il lui pardonna la première et la seconde fois; mais voyant qu'il continuoit à le piller , il le laissa plonger le premier , et l'ayant suivi de près avec un couteau à la main , il le massacra sous les eaux , et l'on ne s'aperçut de ce meurtre que lorsqu'on retira le corps de ce malheureux , sans vie et sans mouvement. Ce n'est pas là ce qu'on a le plus à craindre dans cette pêche. Il court en ces mers des requins si forts et si terribles , qu'ils emportent quelquefois et le plongeur et ses huîtres , sans qu'on en entende jamais parler.
Quant à ce que l'on dit de l'huile que les plongeurs mettent dans leur bouche , ou d'une espèce de cloche de verre , dans laquelle ils se renferment pour plonger , ce sont des contes de personnes qui veulent rire ou qui sont mal instruites. Comme les gens de cette cote s'accoutument dès l'enfance à plonger et à retenir leur haleine , ils s'y rendent habiles , et c'est suivant leur habileté qu'ils sont payés. Avec tout cela , le méder e§t si fatigant ,
qu'ils ne peuvent plonger que sept ou huit fois par jour. U s'en trouve qui se laissent tellement trans* porter à l'ardeur de ramasser un plus grand nombre d'huîtres , qu'ils en perdent la respiration et la présence d'esprit ; de sorte que , ne pensant pas à faire le signal , ils seroient bientôt étouffés y si ceux qui sont dans le bateau n'avoient soin de les retirer ^ lorsqu'ils demeurent trop long-temps sous Teau. Gd travail dure jusqu'à midi , et alors tous les bateaux regagnent le rivage.
Quand on est arrivé , le maître du bateau fait trans^ porter dans une espèce de parc les huîtres qui lui appartiennent , et les y laisse deux ou trois jours , afin qu'elles s'ouvrent , et qu'on puisse en tirer les perles. Les perles étant tirées et bien lavées , on a cinq ou six petits bassins de cuivre , percés comme des cribles , qui s'enchâssent les uns dans les autres ^ en sorte qu'il reste quelque espace entre ceux de dessus et ceux de dessous. Les trous de chaque bassin sont différens pour la grandeur ; le second bassin les a plus petits que le premier , le troisième que le second , et ainsi des autres. On jette dans le premier bassin les perles grosses et menues y après qu'on les a bien lavées comme j'ai dit. S'il y en a quelqu'une qui ne passe point , elle est censée du premier ordre ; et celles qui restent dans le second bassin sont du second ordre , et de même jusqu'au dernier bassin ^ lequel n'étant point percé , reçoit les semences de perles. Ces différens ordres font la différence des perles , et leur donnent ordinairement le prix y à moins que la rondeur plus ou moins parfaite , ou l'eau plus ou ni^s belle , n'en augmente ou diminue la vsdeur. Les hollandais se réservent toujours le droit d'acheter les plus grosses : toutefois si celui à qui elles appartiennent ne veut pas les donner pour le prix qu ils en offrent , on ne lui (dix aucune violence , et il lui est permis de les vend
à q[ur îl lui plaît. Toutes les perles qu'on pêche lé J)remîer jour appartiennent au roi de Sfadurë ou aa prince de Maras^a , suivant la rade où se fait la pêchê# Les Hollandais n^ont point la pêche du second jour , comme on Ta quelcjuefbis publié ; ils ont assez d'autres moyens de s'enrichir. Le plus court et le plus sûr est d'avoir de l'argent comptant : pourvu qu'on paye sur le champ , on a tout ici à fort grand marché. Je ne parlerai point tTune infinité de vols et de supercheries qui se font dans celte pêche; cela nous mèneroit trop loin. Je vous dirai seulement qu'il règne pour l'ordinaire de grandes maladies sur cette côte au temps de la pêche , soit à cause de la multitude extraordinaire de peuple qui s'y rend de toutes parts et qui n'habite pas fort à l'aise ,
parts et qui n'habite pas fort à l'aise , soit à cause que plusieurs se nourrissent de la chair des huîtres,
3ui est indigeste et malfaisante , soit enfin à causé e rinfection de Pair ,:- car la chair des huîtres étant exposée à l'ardeur du soleil , se corrompt en peu dé jours, et exhale une puanteur qui peut toute seule causer des maladies contagieuses.'
La pêche qui s^est faite cette année à Tulucurîni a été très-malheureuse. L'épreuve s'en étoit trouvée très-belle , et on y étoit accouru de rotites^ parts ; ' mais quand l'ouverture de la pêche se fit vers la fiii du mois de mars , on fut bien surpris de voir que tous les plongeurs ensemble n'avoient ramassé que deux ou trois milliers d'huîtres , et presque point de
Î)erles dedans. La désolation fut encore plus grande es jours suivansj car, comme si les huîtres avoîent tout à coup disparu, on n'en trouva plus aucune. Plusieurs attribuèrent wt accident aux courans qui avoient apporté des sables et couvert les huîtres : quelques Chrétiens le regardèrent comme un châtiment du Ciel. On avoit coutume de temps immémorial , de donner à l'église la plus prochaine de l'endroit où se faisoii le pêche, les première^ perle»
^e prenoient les pécheurs chrétiens : mais cette année on résolut de ne point se conformer à ce pieur * usage. Les inventeurs d'une pareille épargne n'ea furent pas plus riches , et la pèche fut perdue au grand préjudice des Hollandais , des habitans de la côte et de tous les étrangers <jui avoient fait de trèsgrandes avances.
Pendant que je m'instruisois ainsi des nouvelles du pays , j'écrivis au père Xavier Borghèse , qui de tous les missionnaires de Maduré éioit le plus proche de Tutucurin , pour l'informer de mon dessein , le prier de m'envoyer des guides > et savoir de lui comment je me comporterois à mon entrée dans une lerre , qui faisoit depuis long-temps l'objet de mes plus araens désirs. Ce père me répondit très -obligeamment qu'il ne s'en fîeroit pas à des guides pour me conduire, et qu'il viendroit lui-même me prendre à Tutucurin , si le temps étoit propre à entrer dans le Maduré ; mais que tout le pays étant en armes , ce seroit s'exposer à un péril évident d'être volé ou massacré , que de se mettre alors en chemin. Il ajoutdit qu'on venoit d'arrêter prisonnier le père Bernard de Saa , son voisin , pour avoir converti un homme d une haute caste; qu'on Tavoit traîné devant les juges, et qu'à force de coups on lui avoit fait sauter une partie des dents de la bouche , pendant qu'on déchiroit ses catéchistes à coups de fouet ; que dans tout le pays • l'émotion étoit générale contre les Chrétiens; enfin ^ qu'étant lui-même en danger d'être pris à chaque moment , il n'avoit garde d^onseiller à un étranger de se rendre auprès de lui dans une conjoncture si fâcheuse. Je fus touché de la persécution des Chrétiens; mais je le fus bien plus vivement de ce qu'on m'empôchoit d'aller prendre part à leurs souffrances. Néanmoins , sans me rebuter d'une réponse qui sembloit m'ôter toute espérance, j'écrivis une seconde fois au père Borghèse , et le suppliai de faire tous ses
Bo Lettres
efforts pour me procurer l'entrée dans ma chère ' mission : je lui ajoutai que s'il ne le youloit pas , à quoi je le conjurois de bien penser devant Dieu ^ j'étois résolu de m'embarquer pour aller chercher une autre porte , ou par le royaume de Tanjaour ^ ou par quelque autre endroit que ce pût être , nul danger et nulle difl&culté n'étant capables de m'ar— rêter. Cette seconde lettre tomba heureusement entre les mains du père Bernard de Saa, qui venoit d'être exilé pour la foi, après avoir été très-cruellement traité , comme je viens de le marquer. Il s'étoit retiré depuis deux ou trois jours à Camlen-Naiken-PattL Il y reçut ma lettre, et l'ouvrit suivant la permis^ sion que lui en avoit donnée le père Borghèse. Voyant un homme déterminé à tout tenter et à tout souffrir, il crut qu'il étoit inutile de me faire aller chercher bien loin l'entrée d'une mission , à la porte de laquelle je me trouvois, et que, danger pour danger, il valoit mieux que je me livrasse à ceux du lieu où l'on me destinoit , qu'à d'autres où je périrois peut-être sans aucun fruit. C'est ce qu'il m'écrivit en m'envoyant $es catéchistes, pour me servir de guides. L'arrivée de ces Chrétiens si attendus , et dont quelques-uns avoient beaucoup souffert pour la vraie religion , me causa une joie des plus sensibles. Je partis avec eux. de Tutucurin sans différer. C'étoit sur le soir du dimanche de la très - sainte Trinité , où j'avoisi lu à la messe l'ordre que Notre - Seigneur donna à ses apôtres , d'aller par tout le monde prêcher l'évangile et baptiser les nations. Je sortis de la ville , comme pour aller confesser quelque malade , et , à l'entrée de la nuit, me trouvant dans le bois, je quittai mon habit ordinaire de Jésuite , pour prendre celui des missionnaires de Maduré. Les Paravas qui m'avoient accompagné jusque-là , s'en retournèrent ; et je m'abandonnai à la conduite de mes guides , oii plutôt à celle de Notre-Seigneur. Nous marchâmes
presque
ÉDIFIANTES ET CURIEUSES. 8l
presque toute la nuit dans une grande obscurité
Jusqu'au lever de la lune. Mes gens prétendoient aisser le chemin ordinaire, et me conduire au travers des bois, pour éviter une petite forteresse , dont la garnison a coutume de iaire de grandes violences aux passans. Elle étoit alors beaucoup plus à craindre à cause des troubles du royaume. Mais , soit que mes guides sussent mal les chemins détournes , ou que dans les ténèbres ils se fussent trompés, nous nous trouvâmes , sans y penser , presqu'au pied de la forteresse, et contraints de passer près le corps-de-garde, qui étoit à la porte. Je pris sur le champ mon parti , qui fut de ne montrer ni crainte ni défiance : je dis à mes conducteurs de s'entretenir entr eux, comme s'ils eussent été des gens de la bourgade voisine. Ils suivirent mon conseil , élevèrent la voix , portèrent mém^ la parole à quelqu'un des gardes d'un air familier et délibéré , comme en pays de connpissance. Ce stratagème réussit heureusement ;* nous passâmes sans que la pensée vînt à aucun dés gardes d'examiner davantage qui nous étions; la Providence veillant ainsi sur moi et sur nos chers missionnaires, à qui je portois de petits secours dont ils avoient un très-grand besoin.
Le danger évité , nous continuâmes notre route , et nous arrivâmes un peu avant le jour à Camien- Naiken-Palti, où le père Bernard de Saa m'attendoit avec une inquiétude d'autant plus grande , qu'il avoit appris que le jour d'auparavant on avoit commis un' vol considérable sur le chemin que je de vois tenir. Je ne saurois vous exprimer avec quelle tendresse j'embrassai un confesseur de Jésus-Christ, sorti tout récemment de la prison, et de dessous les coups des ennemis du nom chrétien , ni ce que Dieu me fit sentir de consolation en prenant possession de cette terre bénie , après tant de désirs , de travaux , de coiurses, et de craintes de n'y arriver peut-ôire
T. ri. 6
Î'àmais. Ce seroit le lieu de vous mander ThîstoitB de a nouvelle persécution y et l'état où se trouvent aujourd hui ces églises : mais cette lettre n'est déjà que trop longue , et vous me permettrez de remettre à la première que j'aurai l'honneur de vous écrire plusieurs c^hoses très -curieuses. Je me recommande cependant plus que )amais à vos saints sacrifices , moi et les disciples que j'espère que le Seigneur va me donner y et je suis avec bien du respect , etc.
mi¥nm
LETTRE
Du père Mauduit , missionnaire de la Compagnie de Jésus y au père le Gobien , de la même Corn-pagnie*
A Pouleour , dans les Indes orientales , le 29 septembre 1700.
Mon Révérend père,
J'ai eu la consolation de recevoir deux de vos
. lettres ; j'ai répondu à la première il y a déjà plus
d'un an, et je répondrai maintenant à la seconde
Îu'on m'a envoyée de Popdichery, où les vaisseaux u Roi sont heureusement arrivés depuis quelques jours. J'aurois bien souhaité vous écrire par les vaisseaux de la Compagnie royale des Indes; mais, lorsqu'ils partirent, j'étois si occupé auprès des malades de l'escadre commandée par M. des Angers, que je ne pus trouver un seul moment pour le faire.
Je me rendis à Pondichery quelque temps après le départ de ces vaisseaux , dans la vue de me cons^g^ entièrement à la pénible et laborieuse mission
ÉDIFIANTES ET CtPRtEUSES. fô
fie Maduré, et de me joindre au pÔreBouchet , qui y travaille deptii^ pkrsieurs années arec un zèle et un succès qu on ne peut assez admirer. Je fis toutes les avances nécessaires pour réxëcqtion d*une si sainte entreprise ; mai^ EKeu , qui avoit d'autres desseins sur moi et sur mes compagnons, ne permit pas que j'y réussisse. •
Je ne me rebutai pourtant point, non plus que le père de la Breuille , supérieur de nos missions françaises des Indes , avec lequel j'agissois de concert. .Nous fbrm&mes le dessein de porter la foi dans le^ royaumes voisins de celui de Maduré , et d^j' étabb'r une nouvelle mission sur le modèle 'de celle que nos pères portugais ont dans ce royaume. Nos compagnons ayant approuvé cette résolution , nous né cherchâmes plus que les moyens de faire réussir tme œuvre si glorieuse à Dieu et si avantageuse à la religion. Nous ne doutions pas qu'il ne se trouvât bien des obstacles à surmonter; mais vous savez que les difficultés ne doivent jamais arrêter des missionnaires , surtout après Fexpérience que ïïous avons que Dieu , par les grandes traverses , pïépare d'ordir iiaire aux plus heureux événemens.
Le père Martin alla trouver !e père Provincial de Malabar , qui lé reçut avec beaucoup de bonté , ex qui lui marqua un lieu où il pourroit aîsémetït s'înç* trurre des coutumes du pays , et de la manière dôïit H faut vivre parmi ces nations, les plus superstitieuse* qui aient jamais été. Pour naoi, je partis de Pondiraery le 21 septembre i6gfg pour aller au Petit- Mont , à peu de distance de Samt-Thona(é# Je fis ce Voyage dans la vme d'y apprendre parfaitetnènt Ik langue , de m'iiïformer des lieux où nôtis potif rions établir la nouvelle mission, et surtout dans le dessein d'y recueillir quelque étincelle du zèle ardent du grand apôtre des Indes , saint Thomas, qui a sanctifié ie Petit-Mottt par le séjour qu'on tient qu^îl y a fait.
84 ' Lettres
Comme je n'y trouvai pas tous les secours, qu'on m'y avoit fait espérer , je n*y demeurai que deux mois. Je revins à Pondichery , pour passer de là à Coullour , première rësidehce de la mission de Maduré, où je devols^m'instmire de ce qui regardoil celle que nous voulions établir.
J'y arrivai en habit de Sanias le 7 décembre , veille de la Conception de la sainte Vierge. Le père François Laynez , que j'y trouvai , me reçut avec des marques d'une amitié sincère. Je ne puis vous exprimer les sentimens dont je fus pénétré dans cette samte maison^ ni combien je fus édifié de la vie pénitente qu'y mènent nos pères. Dieu répand dç grandes bénédictions sur leurs travaux ; j'ai tâché de les partager avec eux , et j'ai eu la consolation d'ad-r ministrer les sacremens à un très -grand nombre de ces nouveaux Chrétiens , dont la ferveur et I4 piété me tiroient les larmes des yeux. J'ai baptisé à Couttour plus de cent personnes , et plus de huit cents à Corali , autre résidence de cette mission. Ce grand nombre vous surprendra peut-être; mais qu'est-ce , en comparaison de ce que fait le père Laynez dans le Maravas, où il a baptisé en six mois plusi de cinq mille personnes ! Il n'a pas tenu à moi ni à lui que je ne 1 y aie accompagné, et que je ne me sois dévoué à recueillir une moisson si abôndarite ; mais les ordres que j'avois ne me le permettoient pas. Je les suivis , et je partis au com7 meilcement de juin 1700, pour aller du côté de Cangibouram , ville qui est au nord de Pondichery*
Sitôt que j'y fus arrivé, je commençai à travailler. Je vous dirai , mon cher père , pour votre conso-? lation et pour celle des personnes qui s intéressent à nos missions, et qui veulent bien les soutenir par leurs charités , que deux églises s'élèvent déjà à l'honneur du vrai Dieu au milieu d'une nation ensen yelie dai^ lés plus épaisses ténèbres de rinûdélité.
Depuis trois mois et demi que je suis en ce pays , j*ai eu le bonheur de baptiser près de cent vingt personnes. Jugez par ces heureux commencemehs de ce que nous pourrons faire dans la suite avec la grâce de Dieu dans une mission si fécondé, si on nous envoie les secours qui sont nécessaires; mais il faut pour cela des hommes de résolution , et qui puissent faire de la dépense ; car on est obligé de garder ici bien plus de mesures que dans le Maduré, où le christianisme est aujourd'hui très-florissant^ et l'on doit s'attendre à souffrir bien des persécutions , soit de la part des gentils, soit d'ailleurs, si Ton ne s'observe , et si l'on n'a un peu de quoi apaiser la mauvaise humeur des grands du pays.
Comme la vie que 1 on mène dans cette mission est très-rude , je suis bien aise de vous avertir qu'il faut que ceux de nos pères qui voudront venir prendre part à nos travaux , soient d'une santé forte et robuste : car leur jeûne sera continuel , et ils n'auront pour toute nourriture que du riz, des. herbes et de l'eau. J'écris ceci sans craindre qu'une vie si austère soit capable de les rebuter, persuadé an contraire que c'est ce qui les animera davantage à préférer cette mission aux autres. Je ne doute point u'ils n'y soient remplis de joie et de consolation , u moins si j'en juge par mon expérience ; car je puis vous assurer que je n'ai jamais été si content que je le suis avec mes herbes , mon eau et mon riz : c'est sans doute une grâce très-particulière de Dieu. Aidez -moi, mon révérend père, à l'en remercier, et faites qu'on nous envoyé d'Europe tous les secours qui nous sont néceëscdres par tant de afférentes raisons.
Vous penserez peut-être comme beaucoup d'autres,
3 ne ce n'est pas assez ménager nos missionnaires que e les engager â une austérité de vie capable de les tuer ou de les épuiser en peu de temps. Je vous
06 Lettres*
répondrjaî en deux moi^ qi?^ ,ce genre de vie est 0bsoIu0xej;it nécesi;aire pour gagner ces infidèles, qui ne feroient nulle estime ni ^ 1^ loi du Yxai Dieu, ni jde ceux qui la prêchent, sii» jnoos Toyoient yÏyt^ fivec moins d'austérité qae JOiÇ vivent leurs brames et leurs religieux. Nom conseillerez-yous de changer à cette condition? jQu'est- ce donc que notre vie, qu'il la faille tant ménager, après qu'un Dieu a biea voulu donner la sienne, pour sauver cexks auprès d^ qui nous travaillons? Quand on fait réflexion que l'enfer se remplit tous les jours, et que nous pouvons Tempêcher par la vie pénitente que nous menons , je vous assure qu'on n'a plus envie de l'épargner.
Quoique la vie des missionnaires soit aussi austère que je viens de vous le marquer, je vous répète encore qu'ils ne laissent pas d'avoir de grandes déir penses à faire, non pas pour leurs per^nnes, comme vous voyez, puisqu ils ne b^veni point de vin , qu'ils ne mangent ni ppiiï^ ni via^e^ ni poisson, ni œufs» ex qu'ils ^ont vêtus dw? jsimple toile; mais pour les nouveaux établissemeps qu'ils sont obligés de J[iaire, pour la construction des églises qu'ils élèvent au vrai Dieu dans ces terres ui fidèles , et surtout pour l'entretien d'un grand nombre de catéchistes qui sont absolument nécessaires en oe pays. Un caté-chiite est un ^ipmme que nous instruisons h fond de nos mystères,, iet qui va devant nous de village en villagiB apprendre aux autres ce que nou^ lui avons appris. Il tient un registre exact de ceux qui demandent le baptême, de ceux qui doivent approcher des sacr^p¥ns , d^ ceu^ qui sont en querelle , de ceux dont Ja vie n'e/^t p^ exemplaire , et généra^ lement de l'état du lieu où on l'envoie. Nous arrivons ensuite, et. nous n'avons plus -qu'à confirmer par quelques instructions ce que le catéchiste a en-r seigné, et qu'à faire les fonctions qui sont pro* |>rement de notre minisiài^*= Vous concevez p^ Ji
rutilité et fa nécessité indispensable des catéchistes > et nous espérons que vous le voudrez bien faine comprendre à tous ceux qui s'intéressent à rétablis* sèment de Tévangile,
Je viens de recevoir des lettres de Pondîchery , ui me marquent que trois nouveaux missionnaires e notre Compagnie y sont arrivés pour passer à la Chine. Le récit qu'on leur à fait des bénédictions que Dieu donne à cette nouvelle mission , et les grandes espérances que nous avons de convertir ces vastes pays , et de les gagner à Jésus-Christ , a porté le père de la Fontaine , homme d'un mérité distingué , et l'un de ces trois missionnaires , à demander de demeurer avec nous. Je ne doute pas que plusieurs autres ne suivent son exemple , et ne viennent prendre part aux pénibles , mais salutaires travaux de cette chrétienté naissante. Je vous prie de ne me pas oublier dans vos prières , nous en avons plus besoin que jamais , et d'être persuadé que je suis avec respect , etc.
■ Il >n >n n ) < »»
LETTRE
Du pire Dolu , missionnaire de la Compagnie de Jésus , au père le Gobien , de la même Corn-pagnie.
A Pondîchery, le 4 d'octo]|^re 1700.
Mon révérend PÈRE,
Je vous écris cette lettre par la voie d'Angle* terra » en attendant que je le puisse faire plus au jku^ par les vaisseaux - de la royale Compagnie »
qui partiront au mois de janvier. Je vous enverrai par cette voie les lettres originales de ce qui se passe de plus édifiant en oes quartiers. Vous y verrez le commencement de la nouvelle mission que nous avons entreprise sur le modèle de celle de Maduré , à deux journées d'ici , où se termine la mission de nos pères portugais.
Le père Mauduit est le premier qui soit allé mettre la main à l'œuvre. Il a fait son noviciat dans le Maduré même , en vivant de riz et de légumes seulement, comme vivent nos pères en ce pays- là. Il a baptisé plus de sept cents personnes pendant cinq k six mois qu'il a demeuré avec eux , et depuis qu'il est allé prendre possession de la nouvelle vigne du Seigneur, il a baptisé plus de cent vingt personnes» parmi lesquelles il y a deux brames , ce qui est une grande conquête. Il a obtenu des seigneurs de ce pays-là la permission de bâtir deux églises , qui sont à présent achevées. La vie qu il mène est bien rude et bien austère , ce qui est nécessaire pour convertir ces peuples ; mais ce qui lui donne beaucoup de crédit et d'entrée partout , c'est qu'il a des brames qui l'accompagnent et qui lui servent de catéchistes* Les vaisseaux du Roi nous ont apporté cette année les pères Hervieu , de la Fontaine et Noëlas , 3ui sont venus ici pour passer à la Chine. Le père e la Fontaine a été si édifié des travaux de nos pères , et des grands biens qu'on fait en cette mission , qu'il a pris la résolution de demeurer parmi nous avec l'agrément des supérieurs. Il s'applique actuellement à apprendre la langue du pays , pour aller au plutôt joindre le père Mauduit dans sa nouvelle mission. La ferveur est présentement pour la Chine ; mais si nos pères avoient la même idée que nous avons de la sainte mission de Maduré , je ne doute pas qu'ils ne la préférassent aux missions de la Chine et du Canada. J'ose même vous assurej^
^e la yie toute apostolique qu'on y mène , les souffrances et les travaux contmuels auxquels on esl exposé 9 et les grands fruits qu'on y fait, passent tout ce qu'on peut vous dire de ces célèbres missions. Jugez-en par ce seul trait.
Depuis quatre ans et demi que le père Bouchet est dans l'église d'Âour qu'il a fondée , il a baptisé plus de dix mille âmes. C'est une chose charmante de voir la ferveur extraordinaire avec laquelle vivent ces nouveaux Chrétiens. Ils récitent tous les jours ensemble les chapelets de Notre-Seigneur et de la sainte Vierge. Ils font le matin >Bt le soir les prières et l'examen y et quelques-uns même la méditationé Le père Martin , qui est depuis deux mois à Aour avec le père Bouchet, me mandoit après trois semaines de séjour , qu'il avoit baptisé plus de soixante personnes pour sa part*, qu'il ne se passoit presque aucun jour qu'il n'y eût des baptêmes et des mariages , et qu'il lui faudroit une relation entière pour me raconter tous les biens et toutes les choses édifiantes qu'il a vues dans cette mission. S'il m'envoie l'ample récit qu'il m'a promis , je vous en ferai part.
Ce même père Martin entra dans la mission de Maduré le jour de la sainte Trinité 1 699. A la première résidence où il alla , il trouva un de nos pères qui venoit d'être chassé de son église , et qu'on avoit â fort maltraité, qu'on lui avoit fait ganter deux dents de la bouche à force de ôoups, parce qu'il avoit converti et baptisé un homme d'une grande caste ; c'est ainsi qu'ils appellent ce que les Juifs appeloient tribu.
J'ai reçu depuis peu une lettre du père Laynez , célèbre missionnaire du Maduré. Il étoit allé , au commencement de cette année , secourir les Chrétiens de Maravas , où le vénérable père Jean de Brito a été martyrisé. Le père Laynez y a passe
^P Lettres
cinq mois âans des dangers continuels 9 couché à J'ombre de quelque arbre , ou au bord de quelque ëtang, où les naturels du pays viennent souvent se laver. 11 les instruisoit de |ios mystères; et Dieu donuoit tant de force et d'onction à ses paroles , qu'en
Î)eu de mois il a baptisé quatre à cinq mille idoâtres , sans parler de plusieurs milliers de Chrétiens, auxquels il a administré les sacremens de la pénitence et de Teucharistie. 11 me marque qu'il ne sait comment il a pu suffire à un travail si excessif. C'est ce père même qui revenant , l'année passée » d'as*siçter les Chrétiens d'Outremelour , qui est la dernière résidence de Maduré , souffrit un tourment bien douloureux et bien extraordinaire. Il avoit ob^ tenu du Durey ou seigneur d'Outremelour , la permission de bâtir une église sur ses terres, vers U nord j et proche la célèbre ville de Cangibouram , qui est dans Le royaume de Carnate. Un gouverneur 1 ayant arrêté y à la sollicitation de quelques gejQtils, ce barbare lâcha sur lui quelques soldais à grande gueule ( c'est ainsi qu'on les appelle ) , qui , commç autant de chiens enragés , le mordirent jusqu'au sang pai; tout le corps, et lui firent des plaies si profondes ^ qu'il en a éré long-temps très^incommodé. Je crois vous avoir déjè mandé cette action inhumaine*
Je vous quitte pour aller baptiser trois adultes 9 d^ plusieurs qui se font instruire. Je vous ni^anderai I4 première K>is ce que je fais ici pour rendre vénér Table notre sainte religion au}^ gentils , et poiu: le$ y attirer. Comme ils sont frappés singulièrement de lios fêtes et de nos cérémonies ^ j'imagine chaque jour quelque manière de les célébrer avec plus d'éclat pt de pompe. Dans la dernière solennité du jour de TAssomption de la sainte Vierge , vous eussiez' é\4 charmé de voir les gentils mêmes s'unir à nous, pour contribuer à l'envi à honorer la Reine du ciel. Je vous en enverrai une pe^Ve pçl^^ion^ 4e me jreçom**
mande à vos saints sacrifices , et je vous prie de croire que je suis avec biea du respect , etc.
LETTRE
JDu père Bouchet , missionnaire de la Compagnie de Jésus , au père le Gohieny de la même Com* pagnie.
A Madure, le 1.*' de décembre 1700.
Mon révérend. PÈRE, P. C.
Notre mission de Maduré est plus florissante que îamajis. Nous ayons eu quatre grandes persécutions cette ai)inée. On a fait sauter les dents à coups de bâton à un de nos missionnaires , et actuellement je suis à la cour du prince de ces terres , pour faire dé-^ livrer le père Borghès^ qui a déjà demeuré quarante jours dans les prisons de Trichirapali 9fl|||^c quatre de ses catéchistes qu'on a mis aux fers.lRliis £es persécutions sont cause de l'augmentation de la religion. Plus l'enfer s'efforce de nous traverser, plus le Ciel fait de nouvelles conquêtes. Le sang de nos Chrétiens répandu pour Jésus-Christ est, comme autrefois , la semence d'une infinité de prosélytes.
Dans mon particulier , ces cinq dernières années, j'ai baptisé plus de onw mille personnes y et près de 3ringt mille depuis que je ^uis dans cette mission. J'ai soin de trente petites églises, et d'environ trente mille Chrétiens; je ne saurois vous dire le nombre (des confessions , je crois en avoir ouï plus de cent jpiUe.
Vous ay.e^ souvent entandu diratqpe Jes mission^
Q2 Lettres
nalres de Madurë ne mangent ni viande , ni poisson, ni œufs; qu'ils ne boivent jamais de vm ni d'autres liqueurs semblables; qu'ils vivent dans de méchantes cabanes couvertes de paille , sans lit , sans si(?ge , sans meubles ; qu'ils sont obligés de manger sans table, sans serviette, sans couteau, sans fourchette, sans cuiller. Cela paroit étonnant; mab croyez-moi , mon cher père , ce n'est pas là ce qui nous coûte le plus. Je vous avoue franchement que depuis douze ans que je mène cette vie , je n'y pense seulement pas. Les missionnaires ont ici des peines d'une autre nature , dont le père Martin vous écrira amplement l'année prochaine. Pour ce qui est de moi , je ne souffre que de n'avoir pas de quoi entretenir plus de catéchistes, qui m'aideroient à travailler à la conversion des âmes. J'ai un déplaisir que je ne
!)uis vous expliquer, quand je vois venir des idoâtres de plusieurs cantons , qui me demandent des maîtres , pour leur enseigner la loi de Dieu , et que je ne puis ni me multiplier moi-même , ni multiplier mes catéchistes , faute de ce qui seroit nécessaire à leur subsistance. Parçuli petierunt panem , tm^fn erat quifrangéret et s (Lam. IV^ 40* ^^^^ j^ SOTne de douleur de voir périr des âmes pour lesquelles Jésus-Christ a répandu son sang. Ah ! seroit* ij possible qu'on ne fût point sensible à leur perte ? J'ai vendu cette année un calice d'argent que j'avois, pour me donner un catéchiste de plus. Vous me demandez ce que je veux, je voiis réponds que je ne veux rien pour moi , mais rien , vous dis-je , rien du tout : ce que je souhaite, et ce que je vous demande par les entrailles de Jésus-Christ , c'est de me procurer autant d'aumônes que vous pourrez pour ces catéchistes , et comptez qu'un catéchiste de plus ou de moins est une chose de la dernière conséquence. Je me recommande instamment à vos saints sacri** fices> et suis avec bien du respect, etc.
-ÉDIFIAMTSS ET CURIEUSES. 98
LETTRE
Du phre Pierre Martin , missionnaire de la Corn-» pagnie de Jésus y au père le Gobien , de la même Compagnie.
ÀAour, dans le Madarë , le ii décembre 1700,
Mon Révérend père, P.C.
Je tous tiens parole , et je reprends aujourd'hui la suite des nouvelles que je n eus pas le temps de vous écrire dans ma dernière lettre. Je commence par une relation succincte dç la persécution que le père de Saa a soufferte dans ces derniers temps.
Ce missionnaire , qui me reçut avec tant de bonté à mon entrée dans le royaume de Maduré , avoit gagné à Jésus-Christ, entre plusieurs personnes considérables , un néophyte d'une caste très-distinguée , et proche parent d'un ennemi mortel des Chrétiens. Celui-ci se mit dans l'esprit de pervertir le nouveau Chrétien , et de le ramener au culte des idoles ; mais voyant ses prières , ses promesses , et ses menaces également mutiles , et que rien ne pouvoit faire perdre à son parent le précieuj^ don de la foi, il tourna toute sa fureur contre le missionnaire qui Tavoit converti , et résolut de le perdre avec tous les Chrétiens. Dans ce dessein , il présenta une requête au gouverneur de la province , dans laquelle il demandoit qu'on arrêtât le docteur étranger, qui séduisoit les peuples , et qui empéchoit qu'on n adorât les dieux du pays.
9^ Lettres *
L'or qu^il fit briller aux yeux de cet officier iniém ressë , le rendit plus zélé et plus vif qu'il n'eût apparemment été. Une compagnie de ses gardes eut ordre de s'assurer au plutôt du missionnaire. Cette troupe animée par l'auteur de la persécution , qui se mit à leur tête , vient fondre pendant la nuit sur sa maison ^ y entre avec violence , la pille et la saccage , sans que le père de Saa pût dire une parole , quand il l'auroit voulu. Il étoit arrêté par une fluxion violente , qui s'étant jetée sur la gorge et sur le cou , lui avoit ôté l'usage de la voix. Son état douloureux ne toucha point ces barbares, ils l'arrêtèrent avec tous ses catéchistes , et le traînèrent avec ignominie à la maison du gouverneur. Cet officier fit au père de grands reproches de ce qu'il venoit suborner les peuples 5 et détruire une religion qu'on professoit ^ disoit-il , dans tout le pays , depuis plus de deux cent mille ans ; que pour venger l'honneur de ses dieux offensés , il le condamnbit à avoir sans délai le nez et les oreilles coupés. C'étoit vouloir ôter au missionnaire toute créance , et le mettre hors d'état de se faire écouter : car ce supplice rend infâme dans les Indes , non-seulement celui qui l'endure , mais cent encore qui auroient le moindre commerce avec un homme ainsi mutilé.
Cet ordre barbare alloit s'exécuter , et un soldat avoit déjà le sabre à la main , lorsqu'un des juges s'avisa de dire au gouverneur qtfil vàloit mieux casser les dents à ce bla^hématéur , pour proportionner en quelque sorte le châtiment au crime qu'il avoit fait de décrier leurs dieux. Le gouverneur qui goiita cette raison , ordonna sur le chanip à deux soldats de lui faire sauter les dents de la bouche à coups poings, ou si cela ne suffisoit pas , avec un instrument ae guerre qu'un d'eux tenoit alors à la ïnain. Les soldats plus humains que leur mdltré frappèreiU le père ; mais Us le f^isoient mollement ^ et jpfusièUrs coups
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né portoietit point. Le gouverneur s'en aperçut , et les menaçant de son sabre y il ne fut content qu'après duon eût casse au père quatre ou cinq dents. La mul^ ntude des coups qu'il reçut sur la tête et sur ie visage , et que sa fluxion rendoit infiniment douloureui, ût craindre qu'il n'expirât entre les mains de ses bourreaux : il éleva plus d'une fois les yeux et les mains au ciel , et otirit sa vie à Dieu en le priant de vouloir bien éclairer ces pauvres aveugles.
I^es catéchistes , les maifis liées derrière le dos , assistèrent au supplice de leur maître. On tâcha de les intimider; on ne réussit pas, et ils manquèrent tous avoir de la peine de n'y pas participer. Il y en eut même un qui , plus courageux que les autres > s'avança , et se mettant entre le père et les soldats , leur dit d'un ton de voix élevé : Pourquoi peut - on nous épargner ? cest nous , bien plus que notre maître , qui devons être punis , puisque cest nous qui rayons amené dans ce pays , et qui F aidons en tout ce qu^ il fait pour la gloire du Créateur du ciel et de la terre que nous adorons. Le gouverneur ne put souffrir la sainte liberté du catéchiste , il le fit meurtrir de coups ; et dans le transport de sa colère , il est eertaîn qu'il l'eût fait mourir aussi bien que le père , s'il en eût eu l'autorité.
Après cette première exécution , on les renvoya tons en prison , dans l'espérance &tti tirer quelque grosse ^mme d'argent : mais le père manda qu'il faisoit profession de pauvreté , qu'on ne devoit rien attendre de lui ni de ses disciples , et que d'ailleurs il leur étoit si glorieux de souffrir pour la cause du Seigneur du ciel et de la terre, qu'ils donneroient volontiers de l'argent , s'ils en avoient , pour obtenir qu'on augmentât leurs supplices , et qu'on voulût même leur ôter la vie. Une réponse si ferme déconcerta le gouverneur , qui se contenta de bannir le père de Saa des terres de son gouvernement ^ et de
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faire encore quelques mauvais traitemens à ses caté-* chistes. La sentence du père portoit y quon chassait ce prédicateur étranger , parce quil méprisoit les grands dieux du pays , et qu il faisait tous ses ef" forts pour détruire le culte quon leur rendoit. C'est ainsi que ce saint missionnaire sortit de prison. U . avoif la tête et le visage si extraordinairement enflés » qu'on auroit eu peine à le reconnoître. Les soldats qui avoient ordre de le conduire jusqu'au lieu de son. exil , ne purent le voir dans un état si pitoyable , sans en être touchés de co&passion, et sans lui deman* der pardon des mauvais traitemens qu'ils lui avoient faits malgré eux. Le père attendri leur donna sa bé-^ nédiction , et pria Notre-Seigneur de dissiper les ténèbres de leur ignorance. Il se mit ensuite en cheimin : mais comme sa foiblesse étoit extrême , les soldats s'offrirent à le porter tour à tour entre leurs bras. Il ne le voulut pas , et il se traîna comme il put jusqu'au terme de son bannissement.
Je le trouvai presque guéri de ses plaies , quand j'arrivai à Camien-Naiken-Patti. Ses dents qui avoient été toutes ébranlées , lui causoient encore des maux très-aigus; mais la douleur ne lui ôtoit rien de sa gaieté ordinaire , ni du désir ardent qu'il avoit de rentrer dans le champ de bataille à la première occasion qui se présenteroit.
Le gouverneur qui l'avoit jugé , ressentit bientôt les effets de la vengeance de Dieu. Le tonnerre tomba deux fois sur sa maison , désola ses troupeaux, et lui itia entr'autres une vache qu'il nourrissoit avec beaucoup de superstition. Cette mort le toucha sensiblement; mais ce qui augmenta sa douleur, fut que le même coup de tonnerre , qui frappa cet animal si cher , fit disparoître une grosse somme d'or , qui étoit le fruit de son avarice et de ses tyrannies. Enfin , pour mettre le comble à sa désolation, on lui ôta presque au même temps son gouvernement^ pour
une
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tih*è jfaîsôn qiie je n'ai pas sue > on le itiit âti^ lers ^ iet on le condamna à payei* une grosse atAende^
Un soldat qui ayoit parti plus ardent que les autres à tourmenter le père , en fût puni d'une ilianièré liioins funeste. Il fut blessé dangereusenieht à la thasse ^ et regardant cet accident comme tiné pUni-^ tion de sa cruauté ^ il pria un de ses parehs d'aller se j^ter aux pieds du missionnaire , de lui demander pardon en son nom , et de le supplier de procurei^ quelque soulagement à son mal. Le père le fit avéC joie , et lui envoya sur le champ dès renièdes par un de ses catéchistes. Ces châtimens étonnèrent les gen* tils et donnèrent une haute idée du pouvoir du Sei^ gneur du ciel qui protéffeoit si visiblenient Ses ûBt^ viteurs , et ceux dui lui étoient recomniandé^ dô J^ir part*
Après avoir demeuré près d'un nioîs k datiiîelî^ Naîken^Patti , à cause des troubles du royaume qui rendoient lés chemins impraticables , j*en partis potii^ me rendre à AoUr , qui est la principale niaisoii de la mission de Maduré. Le père Bouchet qui à sdiA de cette maison , et à qui je suis eii partie redevable de la gtâce que les pères portugais m'ont faîte de tue recevoir dans leur mission y ayant appris que j'étoid arrivé sUr la fi'ontière de Maduré , mais que led troupes (épandues dans le royaumeâ cause de la guêtre^ m'empêdhoietit de l'aller joindre ^ enVoya au-devant de moi un fervent cihrétîen ^ qui cdnnoissoit pâffai^ tèment toutes les routés. Je me mis soiis la Condtiité de te guide y qui me fit bientôt quitter lé grand éhè-* min , pour entrer dans le pays de la Caste dé^ Fa^ ' ImrSé On la noinme ainsi ^ tarcie qiie Ceux' qui là composent , faisoient cRitfefois métier de toiéir âni' ' les grands chemins. Quoique la plupart dé dei ^eni^là se soient convertis à la foi , et qu'ils aient :in|otifi« d'kui horreur de l'ombre mdme du tol^ ils né Ufi$^eht^ pas de retenir leur ancien liom^ ét:lei toy^ëtf "^^ T.VL y
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n'osent encore passer par leurs forêts» Les premiers missionnaires de Maduré furent assez heureux pour gagner l'estime de cette caste : de sorte qu à présent a n'y a guère de lieu dans le royaume , où nous soyons mieux reçus et plus en sûreté que dans leurs bois. Si quelqu'un , je dis de ceux mômes qui ne sont point encore convertis, étoit assez téméraire pour enlever la moindre chose aux docteurs de la loi du vrai Dieu , on en feroit un châtiment exemplaire. Cependant comme l'ancienne habitude et l'inclination naturelle ne se perdent pas si vite ni si aisément, on éprouve long-temps ceux qui demandent à se faire Chrétiens; mais quand une fois ils le sont^ on a la consolation de voir que , bien loin d'exercer leurs brigandages , ou de faire le moindre tort à qui que ce soit, ils détournent autant qft'ils peuvent leucs compatriotes de ce vice.
Ce fut donc par le milieu de ces bois que je passai sans aucun danger, et que je me rendis à Ariepaty , une de leurs principales bourgades. Nous y avions autrefois une église , mais elle a été ruinée depuis quelques années avec la ft^rleresse que le prince de Maduré fit démolir , après s'en être rendu maître. Etant arrivé , je me retirai avec mes gens sous des arbres un peu a l'écart, pour laisser passer la chaleur du jour: mais à peine y eus-je demeuré un quartd'heure que je vis venir à moi le chef d A riepaty accompagné des principaux habitans , qui me saluèrent en septosternant de la manière que les Chrétiens ont coutume dcî le. faire devant les ouvriers évangéliques dans toute la naission^ pour montrer aux idolâtres l'honneur et le respect qu'ils portent à ceux qui leur enseignent la sainte loi. Comme il y avoit plusieurs g^njdls parmi ceux qui vinrent me saluer , les Chré* tipflj^s*iepsi^p^rèrentpour venir enp^ticuUer recevoir n^^.béupdipUçn» 11$ me marquèrent les uns et les afLtj[§s|>eaucoj}p,dejQi^ de fooa arciv^e » et m'iavir
tèrent à entrer dans leur bourgade. Comme je témoignai que j'étois pressé de me ri^^dre à mon terme, et que je ne pouvois m'arrêter, ils m'envoyèrent da lait , du rix , des herbes et des fruits , pour moi et pour ceux qui m'accompagnoient.
Après que les hommes se ftwent retirés , les femmes Tinrent me saluer à leur tour , et me prièrent instamment de presser les pères que j'allois trouver , de leur envoyer quelque missionnaire , pour rebâlir Téglise d'Ariepaty, et pour instruire un grand nombre de leurs compatriotes , qui éloient disposés à entendre la parole de Dieu et à se convertir. Je les assurai que les pères souhaitoient ardemment de leur rendre service, de bâtir des églises, et d'augmenter parmi eux le nombre des a<]lorateurs du vrai Dieu ; qu'il en viendroit bientôt quelqu'un , et que moi-même je demeurerois volontiers dans leur pays, si je n'avois ordre de me rendre au plutôt à Aour. On fut content de ma réponse , et l'on me donna des guides , pour me conduire jusqu'à deux journées de là.
Je me remis donc en chemin , et j'arrivai ce jour- là même à un petit village situé entre deux montagnes, et fameux par les vols qui s'y commettent. J'avois déjà choisi un lieu pour y passer la nuit, lorsqu'un des principaux habitans de ce village me vint trouver , et me dit que je n'étois pas là en sûreté, qu'on craignoit qu'il ne m'arrivât quelque accident pendant la nuit, qu41 me prioit de le suivre, et qu'il me mettroit hors d'insulte : Car si quelque étourdi venait à perdre le respect qui çoUs est dû , m'ajoutat-il , la faute en retomberoit sur le i^i liage entier qui deviendroit par -là odieux à toute la nation. Je m'abandonnai à la conduite de ce bon homme qui me mena dans une grande pagode , la plus belle et là mieux bâtie que j'aie vue dans ce royaume. Elle a
3uarante-huit pieds de large sur près df* *w»atre-vingls e long , mais la voûte n'est pas éteip ii
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c'est le défaut de tous les temples des Indes. Elle est soutenue par div0s piliers assez bien travaillés et tout d'une seule pierre. Le portique qui fait l'entrée de cette pagode , et qui règne sur toute sa largeur » est appuyé de même sur huit colonnes de pierre ciselées» qui ont leurs bases et leurs chapiteaux d'un goût & la vérité différent du nôtre , mais qui n'est point barr bare , et qui plairoit en Europe. Le temple , qui est bâti de belles pierres de taille , n'a aucune £enêtre« Les épaisses ténèbres et la puanteur insupportable qui y régnent , semblent avertir que ce lieu est consacré au démon. Je passai la nuit sous le portique ; l'eau qu'on m'y apporta pour me rafraîchir , me parut être tiréç d'un cloaque y tant elle sentoit mauvais; je n'en pus boire , et pour ne pas augmenter ma soif ^ je m'abstins entièrement de manger.
' Je continuai mon chemin le jour suivant , et fus coucher dans un village , où j'espérois trouver quelques rafraîchissemens. Mais la guerre , qui désole ce pays, en avoit fait fuir tous les habitans; ainsi je fus obligé de passer ce soir-là sans manger. Cependant je par* . tis le lendemain y qui étoit un dimanche y long-temps avant le jour , parce que je voulois dire la messe à une petite église que nos pères ont bâtie depuis peu au nulieu des bois. Aussitôt que j'y fus arrivé y et que j'eus averti les Chrétiens de mon dessein , ils me supplièrent de leur donner le temps d'assembler les fidèles des environs. Ils s'y rendirent en si grand nombre , que l'église se trouva trop petite ce jour*là« Il seroit difficile d'expri^ler la joie dont ces bons néophytes étoient pénétrés d'avoir le bonheur d'entendre la messe. Je confessai les malades , et je me disposois à partir , lorsque je vis arriver une grosse troupe de Chrétiens, qui venoient d'une ville éloignée de trois heures de chemin , pour m'inviler d'y aller passer quelques jours. Je leur marquai que ce seroit pour moi une grande consolation , mais que le temps
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n'y ëtoît pas propre , parce qu'on m'avoit assure que Farinée devoil passer en peu de jours par leur ville , et qu'ayant pris la route des bois pour l'éviter , il y auroit de l'imprudence de m'engager sans nécessité dans un péril y dont par la grâce de Notre-Seigneur, je m'étois garanti jusqu'alors ; que sachant d'ailleurs qu'un des pères les avoit visités depuis peu , je les priois de trouver bon que je continuasse mon voyage, ce qu'ils m'accordèrent avec regret , et en se recommandant à mes prières.
J'arrivai de là en deux jours à Serr^ine , qui est la demeure ordinaire d'un de nos missionnaires. Je ne l'y trouvai point, parce qu'il étoit allé depuis quelques mois visiter les Chrétiens des montagnes de Maduré: mais j'eus le bonheur d'y rencontrer le père Bouchet 3^ qui étoit venu administrer les derniers sacremens à un Chrétien moribond , et qui m'y attendoit de|)uis
Suatre ou cinq jours. Quoique )'eusse déjà vu cet lustre missionnaire à Pondichery, je l'embrassai avec des sentimens tout nouveaux de tendresse et de respect , pour s'être intéressé à me faire recevoir dans cette chère mission. Comme il n'y avoit que trois mois qu'il étoit sorti d'une affaire très-fâcheuse^ et qull n'étoit pas encore bien remis d'une maladie qui lui étoit survenue depuis , je le trouvai fort changé et dans une grande foibksse» Voici le sujet de la per-» sécution dont je parle.
Trois catéchistes ayant oublié leur devoir et lasaînteté du ministère qu on leur avoit confié , causèrent de si grands scandales qu'on fut obligé de les priver de leurs emplois. Ce» malheureux , au lieu de se recon-^ noitre et de mettre à profit les salutaires avis qu'on leur donna , levèrent le masque , devinrent apostats ^ et prirent la résolution de perdre les missionnaires et la mission. Pour venir à bout d'un si détestable dessein , ils formèrent trois chefs d^accusation contre les prédicateurs de l'évangile. Le pi:emier fiit qu'ils
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ëtoient Pranguis , c'est-à-dire , Européens , gens infâmes par conséquent et exécrables à toute la nation. Le second que quoiqu'ik fussent depuis long-temps établis dans le royaume , et qu'ils y eussent la direction et le gouvernement d'un grand nombre d'églises ^ ils n'avoient cependant jamais rien payé au prince. Enfin la passion qui aveugloit ces perfides, les porta à accuser nos missionnaires d'avoir fait assassiner un religieux d'un autre ordre , ce qui les avoit rendus , dis 'ient-ils, si odieux au souverain pontife, qui est le chef de tou% les Chrétiens , qu'il avoit refusé de mettre au nombre des saints le père Jean de Brito , martyrisé pour la foi dans le Marava. Quoique ce fi\t une calomnie atroce et ridicule que cette accusation ^ et que le religieux qu'ils prétendoient avoir été assassine fût actuellement à Surate de retour de Rome où 16 Pape l'avoit fait évêque , il y avoit cependant beaucoup à craindre qu'à la faveur de vingt mille écus qu'ils ofFroient au prince pour exterminer les Chrétiens , ces misérables révoltés ne fissent chasser du royaume tous les ouvriers évangéliques , et surtout le père Bouche t , à qui ils en vouloient particuliè-rement.
D'abord ce zélé missionnaire eut recours à Dieu , et lui recommanda pendant plusieurs jours une affaire si importante ; ensuite , pour prévenir les pernicieux desseins de ces scélérats , il prit la résolution d'aller saluer le prince régent , et de lui demander sa protection. Cette démarche étoit si hiardie Ju'aucun missionnaire ne Tavoit osé faire jusqu'alors^ ans la crainte que la couleur de son visage ne le trahît , et ne le fit reconnoître pour Européen , ce qu'il falloit éviter sur toutes choses , parce que ce prince a une si grande horreur des Pranguis , que quoiqu'engagé dans une fâcheuse guerre , il chassa , iî n'y a pas long-temps, des canonniers fort habiles qui étoient à son service , et dont il sembloit qu'it
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ne se pouvoit passer, dès le moment qu'il apprit qu'ils étoient Européens,
Le père mettant toute sa confiance en Dieu , prépare ses présens, va à la ville, se présente à la porte du palais , demande audience au prince , qui gouverne sous l'aulorité de la Reine, comme je l'ai déjà dit. Car cette princesse, qui est comme dépositaire de la couronne, fait élever avec un grand soin son petit-fils , prince âgé de quatorze à quinze ans , à qui le royaume appartient , et confie cependant tout le gouvernement de l*état au Talas^ay (prince régent) , qui en est le maître absolu , et qui dispose de tout à sa volonté ; mais avec tant de sagesse et un si parfait désintéressement , qu'on le regarde comme le plus grand ministre qui ait jamais gouverné le Maduré.
Mais quelque désintéressé que soit ce prince , le père Boucfhet crut qu'il ne falioit point paroître eu sa présence sans garder le cérémonial du pays , c'est-à-dire, sans faire quelques présens. Ceux qu'il prépara étoient peu de chose , mais ils étoient nouveaux , et c'étoit tout ce qu'il avoît. Il fit donc porter avec lui un globe terrestre d'environ deux pieds de diamètre , où les noms de tous les royaumes , provinces, côtes, mers, étoient écrits en langue tamut; un autre globe de verre d'environ neuf pouces de diamètre , étamé en dedans comme les miroirs ; quelques verres de multiplication, quelques verres ardens , plusieurs curiosités de la Chine qu'on lui avoit envoyées de la côte de Coromandel , des bracelets de jais garnis d'argent; un coq fait de coquilles, et travaillé avec beaucoup d'art et de propreté ; enfin des miroirs ordinaires, et d'autres curiosités pareilles qu'on lui avoit données ou qu'il avoît achetées. De plus, le père crut qu'il falioit mettre dans ses intérêts quelques seigneurs de la cour , afin qu'ils parlassent en sa faveur et qu'ils lui procurassent une audience
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fayorable. C^ir il étoit de la dernière importance $
Four rhonneur de la religion et pour le bien de église de Maduré, que la première fois que tea docteurs de la sainte lo^ parois^oient à la cour ^ ils y fussent reçus avec quelque considération , afin d'au^ toriser par-1^ leur ministère auprès d'un peuple , qui sui; plus ayeuglém^nt que tout autre lesî yoloutés et Içs inçlinatiou$ de ses souyerainSf
Le pèr^ , ay wt pris ainsi les mesures de sagesse qvLil crut nécessaires pour réussir dans son dessein, espéra tout de h bonté de Dieu, qui tient le^' coeurs des princes entre $e$ mains, et qui les tourne comme il lui platt. Il ne fut point trompé ; le Ta*' ]ayay le reçut ^vec tant d'honneur et de disûuctioa, uil n*eut jamais osé espérer un accueil si favorable^ ar non-seulement il se leva dès que le père parut ^ paais. il le salu^ de la manière que les discipfea on| coutume ici de saluer leurs maîtres ,. et les peuple$ leui's seigneurs^ ce qui consiste à joindre les deux m^ins 9 et à les élever ainsi jointes j|.usqu'au from. Le père 3ouchet pour soutenir $ou caractère y et pour répondre à un accueil si prévenant , salua I0 prince comme les maîtres font leurs disciples, c'est-» ?^-rdîre , en ouvrant les mains et en les étendant ver$ Iç prince comme pour le recevoir. Après quoi le prince régent fit asseoir le père auprès de lui sur une espèce de sopha > avec cette nouvelle marque ^e distmçtion , que ce siège se trouvant trop, étroit pour tenir deux personnes commodément, le prince se serra , pour fipiire ^tsseoir le père auprès de. lui , et npih même ses genou3^ sur ceui^ du père^
Il faut être mstruit , comme nous le sommes ici ^ des coutumes du pays , et de TUorreur naturelle que ces peuples, et surtout les Brames, ont pour le^ Européens , pour comprendre combien cette récep-» tion étoit honorable^ Le père Bouchet en fut surprix jusqu'à radmiration aussi bien que tous les seigneurs
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de la cour, qui étoit ce jour-là fort nombreuse , car H y avoit plus de cinq cents personnes, dont la plus grande partie étoient Brames. Le père étant assis auprès du prince y de la manière dont je viens de le marquer , fit son compliment. Il dit qu'il étoit yena du Nord, et des quartiers de la grande yiile de Rome, pour faire connoitre au peuple de ce royaume l'Être souverain , et les instruire de sa sainte loi ; que depuis plusieurs années étant témoin de ses actions héroïques et de tant de victoires qu'il avoit remportées sur les ennemis de l'état, il s'étolt senti pressé du désir de voir enfin un si grand prince , et de lui demander l'honneur de sa protection en faveur du ministère qu'il exerçoit; qu'un des principaux articles de la loi qu'il enseignoit, obligeant les sujets h être parfaitement soumis à leur souverain , et à lui irder une fidélité inviolable , il pouvoit s'assurer le sa fidélité et de celle qu'il ne manquoit pas d'inspirer à tous ses disciples. ^
Le prince répondit qu'il falloit que le Dieu qu'il adoroit fut bien puissant , et qu'il méritât de grands honneurs pour obliger un homme de son mérite à entreprendre un si long voyage , dans la vue de le faire connoître à des peuples qui n'en avoient jamais entendu parler ; qu'on voyoit assez par la maigreur de son visage qu'il menoit une vie extrêmement austère, et par les présens qu'il avoit âqiportés, que ce n'étoit point par nécessité qu'il avoit quitté son pays : qu'on lui avoit déjà parlé fort avantageusement de son esprit et de sa doctrine; que des occupations 3ans nombre ne lui permettant pas d'entendre, comme il l'eut souhaité^ l'explication des figures qui étoient tracées avec tant d'art sur le globe qu'il lui avoit présenté , il avoit donné ordre au premier astrologue du royaume de conférer avec lui , pour apprendre l'usage de cette merveilleuse machine; que, comme il voyoit parmi ses présens quelque chose qui feroit
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plaisir à la Reine, il le quittoitponr quelques moinens, afin d'aller lui-même TofFrir à celte princesse^ Le rc^gent se leva au même temps , et ordonna à quelques seigneurs de mener le père dans le jardin, où ils lui tiendroient comps^nie jnsqu^à son retour. La Reine , charmée de la nouveauté des présens, les reçut avec joie et en fit de grands éloges. Elle admira surtout le globe de verre , les bracelets et le coq de coquilles qu^elle ne pouvoit se lasser de regarder. Elle ordonna au régent de remercier de sa part le docteur étranger , de lui faire toute sorte d'honneurs, et de lui accorder tout ce qu'il demanderoit.
Comme le père Bouchet avoit disparu aux yeux de la cour , et qu'on l'avoit mené au jardin , le bruit se répandit dans le palais , et du palais dans la ville, qu^on l'avoit arrêté et mis en prison. Celte nouvelle fil triompher pour peu de temps les ennemis de notre saii^ religion , et jeta dans une terrible consternation les Chrétiens, qui attendoient avec inquiétude Îuel seroit le succès de cette visite. Mais la tristesse es fidèles se changea bientôt en des transports de joie. Car le prince étant de retour , reçut le père en présence de toute la cour avec les mêmes honneurs qu^il a coutume de recevoir les ambassadeurs , c'està-dire , qu^il lui mit sur la tête en forme de voile une pièce de brocard d'or , longue d'environ huit pieds, et répandit sur lui des eaux de senteur, après quoi il lui déclara qu'il avoit un ordre exprès de Ift Reine , de lui accorder tout ce qu'il demanderoit.
Si le père eût voulu alors dire un mot contre les catéchistes apostats , qui , depuis plusieurs mois , causoient tant de troubles et tant de scandale dans son église, il est certain que le prince les eût fait punir sévèrement , et les eût même peut-être bannis du royaume. Mais le missionnaire, animé de Tespril du Sauveur, et se souvenant qu'il éloit père, ne
youlut pas perdre ses enfans, quoiqu'ingrats et traîtres à Jésus-Christ et à son Eglise. U se contenta de les pouvoir mettre par sa visite , hors d'état de nuire à la religion , et de tromper désormais les peuples par leurs calomnies et leurs noires ^accusations. Après avoir donc marqué à ce prince qu'il étoit infinimentsensible à ses bontés, il lui demanda tout 4|^ nouveau Î)our lui et pour ses disciples la grâce de vouloir bien es protéger, lui promettant que pour reconnoître 1a faveur qu'il leur feroit, ils prieroient tous les jours le Seigneur du ciel et de la terre, qu'ils adoroient^ de le combler de toutes sortes de prospérités , et de le rendre toujours victorieux de ses ennemis* Le prince , de son côté , promit de ne le pas oublier ; et après l'avoir salué comme il avoit ait d'abord, il se retira ordonnant à ses officiers de faire porter le père par toute )a ville dans le plus beau palanquin de la cour , pour faire connoitre à tout le monde qu'il honoroit ce docteur étranger, et qu'il le prenoit sous sa protection.
La modestie du père Bouchet eut beaucoup à souffrir en cette occasion ; il délibéra s'il ne devoit pas refuser cet honneur public qu'on lui vouloit faire; mais, après y avoir pensé devant Dieu, il crut qu'il ëloit de la gloire du Seigneur et de l'honneur du christianisme , que tous les habitans de la capitale du royaume fussent convaincus que le prince estimoit la religion qu'il enseiguoit, et qu'au besoin elle trouverort dans lui un asile. Il entra donc dans le palanquin qu'on lui avoit préparé , et souffrit qu'on le portât par toute la ville au bruit des instrumens. Cette pompe attira bientôt dans les rues par où il passoit^ une multitude infinie de peuple , qui le saluoit avec beaucoup de respect. Les fidèles, qui avoient été jusqu'alors dans la crainte de voir lem- religion méprisée et condamnée par le prince , suivoient en loule avec des applaudissemens et des cris de joie «
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publiant tout haut qu'ils ëtoient Chrétiens et discales du docteur étranger. Le succès de cette espèce de triomphe aSermit les néophytes dans leur foi, et acheva de déterminer un grand nombre d'idolâtres à demander le baptdme. On ne se contenta pas de conduire le père Bouchet par toute la ville de Trichirapali, pn le porta delà même manière jusqu'acr lieu de sa résidence , qui est éloi^ée de la capitale d'environ quatre lieues. Sitôt qu il y fut arrivé ^ it assembla les Chrétiens dans l'église , qui est dédiée à la sainte Vierge , pour remercier Dieu tous ensemble de la grâce qu'il venoit de leur faire danat une occasion si importante.
tie croiroit-on ? la voix de Dieu , qui prenoît û visiblement la défense du père contre ses calomniateurs j ne fit aucune impression sur l'esprit des trois apostats ; on les pressa encore de rentrer dans leur devoir , et de ne pas continuer à scandaliser leurs frères avec un danger si manifeste de s'attirer quelque châtiment d'éclat. Ils demeurèrent opiniâtres , et le père se vit forcé de renouveler publiquement rexeom* munication , qui avoit déjà été fulminée contre eux par un de nos missionnaires. Comme on n'avoît point encore vu dans cette chrétienté d'exemple d'une sévérité pareille, les fidèles en furent vivement frappés; et , regardant ces trois rebelles comme des membres véritablement pourris depuis qu'on les avoit retranchés du corps de l'Ëglise , ils ne voulurent plus avoir de commerce ni aucune sorte de communication avec eux. Ces malheureux jusqu'alors incapables de revenir à eux-mêmes, sentirent vivement ce dernier coup^ qui les rendoit tout à la fois un objet d'horreur pour les Chrétiens , et les exposoit aux railleries des infidèles , qui les montrant an doigt , se disoient les uns aux autres : Voilà les traîtres à leurs docteurs , c'esti-dire , selon les idées qu'on a en ce pays-ci de la trahison : t^oilà les plus mèchans hommes , et let
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émss les plus noires qui soient au monde. Deux d*entr'eux ne pouvant soutenir ces reproches sanglans > après six mois entiers de révolte , vinrent se jeter aux pieds du père, pénétrés de douleur de leur apostasie, et des maux effroyables qu'ils avoient voulu causer à cette Eglise naissante. Le père , qui soupiroit depuis long-temps après le retour de ces brebis égarées , les reçut avec bonté ; et , après une confession publique et une rétractation authentique qu'ils firent dans réglise , de leur désertion infâme et de leurs calomnieuses accusations, ils reçurent l'absolution , et furent remis au nombre des fidèles. Pour le troisième , il demeura obstiné dans son apostasie , et il y a peu d'apparence qu'il en revienne jamais , si Dieu , par un coup de grâce extraordinaire , ne le convertit.
Quoique cette affaire se fût heureusement termi-née , les peines et les fatigues que le père Bouchet s'étoit données pour la faire réussir, étoient si grandes, qu'il en tomba malade , et il n étoit pas encore bien rétabli, lorsque je le trouvai à Serrhine. Nous n'y demeurâmes qu'un jour; et dès le lendemain nous nous rendîmes à Aour, qui n'en est éloigné que d'une petite journée. Quand le père Bouchet vint dans la mission de Maduré , il y a environ douze ans , les missiom^tresy vivoient encore dans une si grande crainte et a^: tant de circonspection , qu'ils n'osoient entrer que de nuit dans les bourgades : mais les choses , grâces à Dieu , ont bien changé depuis ce temps-là ; car , non-âeulement nous entrâmes en plein |our dans Aour , mais les Chrétiens des bourgades voisines s'étant assemblés , nous y reçurent au son des instrumens et avec des cris d'alégresse , qui me jfirent verser bien des larmes de joie et de consolation» Il est incroyable quel est l'amour , la tendresse et le respect que les Chrétiens de cette bourgade ont pour le père Bouchet , parce qu'ils sont persuadés qu'il les aime tous comme ses en&ns. Nous allâmes
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droit à rëglise , que nous trouvâmes ornëe comme sS c'eût été le jour de Pâques. On y rendit grâces h Dieu et à la très-sain le Vierge de Theureux succès de mon voyage , avec des démonstrations d'affection que j'attribuai à l'estime que le père Bouchet s'est acquise à lui-même ei à tous ceux qui font profession du même institut que lui.
Peu de jours après , je reçus la visite de ceux de nos pères qui font leur demeure proche d'Aour, et ceux qui en sont plus éloignés me firent l'honneur de m'écrire. Je m'étois toujours formé une haute idée de la vertu tt du mérite de ces liommes apostoliques^ mais depuis que j'ai eu Tavanlage d'en voir plusieurs et de les pratiquer , j'avoue que je ne les connoissoîs qu'à demi. Ce sont de vrais apôtres. A la manière dont ils vivent , et dont ils attirent sur leurs travaux; les bénédictions du Ciel, je ne suis point surpris qu'ib fassent tant de conversions. Mais je me trouve bien téméraire d'avoir espéré pouvoir atteindre à leur^ hautes vertus , et j'admire leur charité de me souffrir parmi eux. Je vous parle , mon cher père , dans une parfaite ouverture de cœur, et sans aucune vue dé flatterie ou d'humilité.
Comme il est à propos qu'un nouveau mîssionr naire se forme auprès de quelqu'un d4| anciens à la manière dont on cultive cette précieuse vigne dû Seigneur , tous les pères furent d avis que je demeu-^ rasse à Aour avec le père Bouchet , visiteur de la mission , parce qu'en même temps je pourrois le son.lager dans les travaux dont il étoit accablé. Je fui très-sensible à la grâce qu'on me faisoit de me donner un maître si expérimenté. Aour est aujourd'hui sans contredit la mission la plus considérable du Maduré, non-seulement à cause du voisinage de la capitale » mais parce qu'il y a vingt-neuf églises qui en dépendent , dans lesquelles on compte plus de trente mille Chrétiens. C'est le fruit de$ travaux du père Visiteur.
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Il n'y avoit à Trlchirapaly , quand il y vint , que des églises de Parias , la dernière de toutes les castes , ce qui donnoit aux gentils très-peu d'idée de notre sainte religion* Aujourd'hui il y a quatre églises pour les castes hautes , dans quatre endroits diti'érens de cette grande ville. Quoique toutes ces églises ne soient bâties que de terreet couvertes de paille , elles ne laissent pas a être fort propres et fort ornées au-dedans ; mais nous souhaiterions ardemment qu'il y en eût au moins une de pierre, qui égalât ou qui surpassât les temples des idoles. Ce ne sauroît être que quand il plaira à Dieu d'inspirer la pensée en Europe à quelque âme généreuse de nous en donner le moyen. Cela serviroil beaucoup au progrès de la religion , au moins si nous en jugeons par ce qui est arrivé à Aour.
Lorsque le père Bouchet s'y établit , ce n'éloit qu'un méchant petit village , où il y avoit très-peu de Chrétiens. Comme il connoit parfaitement le génie de ces peuples , qui se laissent prendre par les sens^ il rés<^ut d'y bâtir une église assez belle pour donner de la curiosité , et y attirer les infidèles. Elle ne fut pas plutôt achevée qu'on venoit la voir de toutes parts , et surtout de la capitale. Cela donnoit occasion au père de parler de Dieu à une grande multitude de peuple; plusieurs se convertirent, et vinrent s'établir à Aour , qui est devenu par-là une des plus grosses bourgades du royaume. Vous ne serez peut-être pas fâché de savoir comment est faite cette église, et qu'avec assez peu de dépense dans un pays où rien n'estcher , il seroit aisé d'en faire plus d'une semblable» Elle est bâûe au milieu d'une grande cour. Les mu^ railles, de distance en distance , sont peintes et ornées en-dedans de hautes colonnes, qui soutiennent uuç corniche^ laquelle règne toutautour du bâtiment. Le pavé est si propre et si bien uni , qu'il paroit n'être <jue d'une seule pierre de marbre blanc. L'autel est au milieu de \k croisée , afin qu'on puisse le voir de tous
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côtés* Huit grandes colonnes qui soutiennent tLM couronne impériale ^ eii font tout Tornement ; Vot et Tazur y brillent de toutes parts , et Tarchitectùre indienne , mêlée avec celle d'Europe , y fait un très-* agréable effet. Comme cette église est dédiée & la sainte Vierge , les Chrétiens y viennent en pèlerinage de tous les endroits du royaume , et les grâces continuelles qu'ils y reçoivent par l'intercession de la Mère de miséricorde , animent et soutiennent leur foi y. qui est encore pure et en sa première vigueur. J'espère que vous lirez un jour avec plaisir dans l'histoire de 1 église de Notre-Dame d'Aour , que le père Bouchet a dessein de composer , un grand nombre de miracles^ dont plusieurs personnes dignes de foi ont été témoinsi oculaires. Mais je ne puis m'empêcher de vous écrire ce qui arriva peu de temps avant mon arrivée à une femme idolâtre.
Elle demeuroit à trois journées de chemin d'Aoûr^ et elle étoit affligée d'un mal qui , depuis cpiatre ou cinq ans , lui avoit ôté l'usage de la parole. Sa famille , qui Taimoit beaucoup ^ avoit essayé tous les remèdeii naturels et même les diaboliques pour la guérir, maid toujours inutilement. On l'avoit enfin abandonnée^ et le mal étoit jugé désormais incurable ^ lorsqu'un Chrétien entrant par hasard dans cette maison, et voyant l'état pitoyable où étoit cette femme , en fiif touché. Après avoir ouï le détail des médicamens et des sortilèges qu'on avoit épuisés sur elle : Fous avez grand tort , s'écria-t-il pénétré d'une vive foi , ^ n' as^oir pas eu recours au Dieu que nous adorons. II. commande à la nature comme il lui plaît ^ et si vous me promettez de vous faire Chrétiens , je vous ap^ prendrai un moyen infaillible de rendre la santé à f^otre malade. On lui promit tout ce qu'il voulut. Hi bien ^ repartit -il, que quelques-uns d'entre vous tiennent donc avec moi à Aour ; c'est là que se trouvé le remède dont Je parle, U partit le joiur même avec
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trois on quatre des parens de cette pauvre malade ; ils arrivent à Aour; la beauté de Téglise et l'air majestueux de la statue de la sainte Vierge , qui est placée sur l'autel , les charma d'abord. On leur expliqua le pouvoir qu'avoit auprès de Dieu celle dont ils admiroient l'image. Ils promirent de nouveau de se faire Chrétiens , si leur parente recouvroit la parole et la santé par l'intercession de la Mère de Dieu ; après quoi on leur donna dans un petit vase, de 1 huile de la lampe qui brûle devant l'autel. Le Chrétien , qui les accompasnoit toujours , étant de retour chez la malade , se mit à genoux devant une image de la sainte Vierge , qu'il avoit apportée ; et après avoir fait sa prière avec beaucoup de ferveur , il versa sur la langue de la muette deux ou trois gouttes de la liqueur qu'on avoit apportée. Il fit la même chose le lendemain et les jours suivans ; enfin , le cinquième jour, au grand étonnement des parens et de plusieurs gentils qui se trouvèrent assemblés ;. la malade comtnença à parler avec une entière liberté , et se trouva quelques jours après en parfaite santé. Elle vint à Aour , avec cinq de ses parens , remercier Dieu et la sainte Vierge de sa guérison ; tous se firent instruire , et remportèrent chez eux la précieuse grâce du baptême.
Je ne puis non plus omettre ici la faveur particulière dont je me suis cru redevable à la sainte Vierge. Il n'y avoit que deux jours que j'étois arrivé à Aour. Après avoir assisté le soir avec le père Bouchet aux prières et aux autres exercices de piété qu'on a coutume de faire à l'église, nous entrâmes dans la chambre , où deux de nos pères , qui étoient venus me rendre visite , récîtoient ensemble leur bréviaire à la lumière d'une petite lampe. Je crus voir au mi:lieu de la chambre une espèce de corde , semblable à celles dont nous nous servons pour lier nos cheveux sur le haut de la tête. Je la ramassai pour voir à la
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lampe à <{uoi elle pourroît être bonne. Je fus bien surpris d'aj^ercevoir que ma corde prétendue étoit un serpent , qui se dressoit pour me piquer. Je le làchai tout efirayë , et on le tua dans le moment. Je ne conçois pas comment je n'avois pas senti plutôt le mouvement de ce serpent, on comment il ne m'avoit pas piqué dès qu'il se sentit touché. Je n'en serois pas réchappé , car la morsure de cette espèce de serpent est si dangereuse , qu'il n'y a point de remède contre elle , quoiqu'il y en ait en ce pays d'excellens contre les blessures de presque tous les autres. J'attribuai ma conservation à la protection de la Mère de Dieu , qui ne voulut pas que je perdisse la vie , avant que d avoir travaillé dans cette mission à procurer la gloire de son Fils. Je m'y engageai sur l'heure même par de nouvelles promesses.
Le père Bouchet pourroit dire d'Aour à peu près ce que saint Grégoire -le -Thaumaturge disoit en moiurant de sa ville épiscopale i II ny avoH que dix-sept Chrétiens quand j y vins ; grâces à Jésus^ Christ , je ny vois aujourdtlmi que dix-sept infidèles. 11 ne reste dans toute cette grosse bourgade que deux ou trois familles de gentils. De là vient aussi que tous les exercices de la religion chrétienne sy pratiquent avec autant de liberté et de paix , qu'on le pourroit faire en France. Tous les matins , à la pointe du jour, on se rend à l'église pour la prière. On commence par réciter en commun la couronne ou chapelet de Notre-Seigneur , lequel est composé de trente-trois Pater .^ en mémoire des trente^trois années qu'il a vécu sur la terre. Ce qu'il y a de particulier , c'est qu'après chaque Pater ^ on demande à Dieu la grâce d'acquérir quelque vertu , de vaincre quelque vice , ou de garder quelqu'un de ses cornmandemens. On prie ensuite pour les nécessités communes et particulières de la mission , pour les ûmes du purgatoire , et enfin pour ceux qm sont es
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p^hé mortel , selon Tancien usage établi dans le$ Indes, par saint François-Xavier. Dans la difficulté tju'ont nos pères de se trouver partout pour baptiser les enfans et pour absoudre les adultes moribonds» ils se sont particulièrement appliqués à apprendre à tout le monde à former un acte de contrition , et à bien prononcer la formule du baptême. Pour cela, tous les matins sans manquer , après la prière y on récite tout haut la formule de l'un et de 1 autre. Nos missionnaires se trouvent fort bien d'avoir introduit cet usage. Les Chrétiens baptisent chaque année un grand nombre de petits enfans des gentils , quand ils les voient près d'expirer , et nous avons sujet de croire que l'habitude de s'exciter à la contrition est un remède bien salutaire aux adultes , qui ont reçu le baptême , lorsqu'ils sont surpris ou qu'ijgi meurent dans les voyages loin des églises et des missionnaires» Il y a peu de jours qu'il ne se fasse des confessions , des communions et des baptêmes. Voici Tordre qu'on y tient : les premiers exercices du matia étant finis , le père ou le catéchiste préparent en public à la confession ceux qui veulent se confesser.. Pendant que le père entend les confessions, le catéchiste dispose au baptême ceux qui doivent être baptisés. Les confessions étant achevées , on fait les baptêmes , à moins que les confessions n'emportent trop de temps ; car alors on remet les baptêmes à Faprès-dinée. La messe se dit ensuite , avant laquelle on prépare aussi à la communion ceux qui sont jugés dignes d'en approcher : de sorte que jamais les fidèles ne se confessent ni ne communient qu'on ne les instruise de nouveau , comme s'ils ne l'avoient point encore fait. Le reste du jour , depuis la messe jusqu'au soir, les missionnaires font le catéchisme ou apprennent les prières aux catéchumènes» Au coucher du soleil, on vient à la prière du soir, qui n'est pas moins longue que celle du matin ; on y fait
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rexamen de conscience > on y récite chaqne jonr & deux chœurs la troisième partie du rosaire , ajoutani à la fin de chaque dizaine une prière particulière k rhonneur d'tin des mystères de la très-sainte Vierge» On finit par le Sait^e Regina , qui , chaque jour , est suivi d'une exhortation ou d'une instruction que le père fait sur quelqu'un des devoirs de la vie chrétienne ; ou , si le père ef&t absent , le catéchiste lit un chapitre de quelqu'un des livres que les missionnaires ont composés.
L'exercice des dimanches est à peu près semblable , excepté que le peuple étant plus nombreux ^ on multiplie plusieurs fois les mêmes exercices. Ce n'est que vers le midi qu'on dit la mes^ ,. à cause des confessions. Le prêtre montant à l'autel , on lit une courte méthode pour assister avec fruit au sacrifice. Ensuite on chante des cantiques au son des instrumens jusqu'au temps de la communion , qu'on récite tout haut les actes que doivent faire ceux qui reçoivent Jésus-Christ. Pendant que le célébrant se déshabille , qu'il fait Taction de grâces , et qu'il se recueille un moment pour la prédication j qu'on ne manque jamais de faire les dimanches , on répète encore tout haut les principales prières du Chrétien et l'abrégé de la doctrine du salut. Le père monte en chaire , qui est placée ordinairement à la porte de l'église , afin qu'on l'entende et dedans et dehors. Ainsi y il est toujours deux ou trois heures après^ midi quand on se retire.
. Après un travail tel que celui-là dans un climat brûlant, un repas de riz et d'herbes cuites à l'eau» sans pain , sans vin , sans chair , sans poisson > ne paroît guère capable de soutenir un homme qui , Qulre ce que je viens d'expliquer, a souvent confessé près de la moitié de la nuit ; encore ne prend-ii guère en repos ce peu de nourriture : car il faut quitter presque aussitôt pour aller administrer le baptême »
qui se donne à bien plus de inonde les fêtes que les jours ouvrables; mais Dieu y supplée par sabontë, et nous fait trouver des forces. Je ne vous parle point d*un travail qu'on peut regarder comme casuel, quoiqu'il soit souvent de tous les jours et de toutes les heures du jour ; c'est de prévenir les querelles j de réconcilier les ennemis , d'accorder les différends ^ de répondre à des doutes de conscience , de visiter les malades , d'examiner les empéchemens des mariages et d'en relever quand on le peut. Ce dernier point nous embarrasse souvent^ à cause d'une infinité de coutumes de ce pays , différentes des nôtres , et auxquelles il faut avoir de grands égards. Au mi-* lieu de tant d'occupations , ce ^sont les confessions qui nous accablent. En cinq mois que j'ai demeuré à Âour, il n'y a eu que trois ou quatre jours où nous n'en ayons point eu à entendre ; et il est assez ordinaire que dans la suite de tant d'exercices différens , la nuit vienne sans que nous ayons pu trouver un moment pour réciter notre bréviaire ; de sorte que dans l'accablement où l'on se trouve , il faut encore dérober au sommeil le temps nécessaire pour prier Dieu.
Mais je puis vous assurer que les exercices dont je viens de parler ne sont pourtant rien encore en comparaison de ceux des fêtes les plus solennelles. Je fus témoin de ce qui se passa cette année le jour de l'Assomption. Les Chrétiens se rendirent à Aour plusieurs jours auparavant pour se confesser : car le jour de la solennité on ne pourroit contenter qu'une très-petite partie de ceux qui veulent faire leurs dévotions. On commença donc huit jours avant la fête à se préparer à la passer saintement. Chaque jour on fit sur le mystère et sur une des principales vertus de la sainte Vierge , un sermon qui étoit suivi de prières et d'autres exercices de piété. Plusieurs jeûnèrent pendant les huit jours , et quelques - uns ne
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mangèrent que des herhes. On chanta tous les jours des cantiques a Thonneur de la Mère de Dieu , et l'on disposa un grand nombre de catéchumènes à recevoir ce jour-là le baptême. Comme la persécution arrivée dans une province éloignée avoit obligé deux de nos pères à se retirer à Aour, nous nous trouvâmes quatre missionnaires , qui fûmes si occu* pés pendant tout ce temps-là , qu'à peine pûmes* nous suffire aux pénitens qui se présentoient. Le jour de la fête noujs chantâmes une grand'noesse. Il n'est pas possible d'exprimer quelle est la joie et la dévotion qu'ont ces peuples , de nous voir officier solennellement. La messe fut précédée et suivie de deux processions, qui ne se firent pas avec moins d'appareil. La multitude *des Chrétiens et des Gentils qui y assistèrent fut innombrable. Il étoit plus de trois heures après-midi quand la cérémonie fut achevée. J'eus le bonheur d'administrer le baptême ce jourlà à soixante et dix-huit personnes. Il en restoit encore cent trente-sept à baptiser, que je remis au lendemain. Je fus si fatigué du travail de ces deux jours-là , de la prononciation des prières , des onctions , des signes de croix , de l'infusion de l'eau ». qu'il m'avoit fallu recommencer tant de fois , que je
1>iiis dire sans exagération qu'il me falloit soutenir es bras sur la fin , et que je n'avois presque plus de voix pour prononcer les paroles sacramen taies el les oraisons ou rituel. Ce qu'il y a de consolant pour nous , c'est que nous ne célébrons aucune fête avec cet appareil , qu'elle ne soit suivie de la conversion de plusieurs idolâtres. Ainsi, on regarde peu à la peine , par l'espérance qu'on a de faire connoUre la religion à une multituae de gens qui viennent là par curiosité , et dont il y en a toujours quelquesuns qui se laissent gagner*
La tranquillité avec laquelle vous voyez que nous faisons nos fonctions n'empêche pas que nousA'ayons
de fréquentes alarmes , et que nous ne soyons chaque jour à la veille de quelcjue persécution. Pendant le peu de séjour que j*ai fait à Aour , nous nous sommes trouvés trois fois sur le point de prendre la fuite, et de nous retirer dans les bois , où Ton âvoit déjà porté ce que nous avions de plus précieux , c'est-à-dire , les ornemens de l'église et nos livres. Mais , après beaucoup de travail, l'espérance du martyre est tout ce qui doit flatter un missionnaire. En attendant cette grâce , si Dieu nous en jiigeoit dignes , nous ne manquons pas d'occasions de souffrir pour nous y préparer.
J'avois ouï dire , et je m'étois bien attendu avant que de .venir ici qu'on n'y trouvoit ni pain , ni viande, ni œufs , ni poisson , ni vin que celui dont on use à la messe ; mais je vous dirai que ce que j'ai vu est tout autre chose encore que ce que je m'étois figuré. On ne boit que de l'eau , qui est souvent trèsbourbeuse , et qui jamais n'est bien pure , étant puisée dans des étangs , où les hommes et les animaux se lavent tous les jours. On ne mange que des herbes et des légumes , dont le goût est insipide ou si amer , que rien , dans nos racines d'Europe , n'en approche. 11 faut y être accoutumé dès l'enfance pour en pouvoir manger sans dégoût. Je me souviens à cette occasion du mot que dit fort agréablement un missionnaire nouvellement arrivé. On lui demanda ce qu'il pensoit des herbes qu'on lui servoit. T avais crujus-* ^u à présent , répondit -il en riant, qu'Un y avait ^ue les animaux qui eussent du fiel; mais je vais ijue dans ce pays lès herbes mêmes et les légumes n'en manquent pas. 11 nous est permis de nous servir de beurre pour les assaisonner ; tnais ceux qui nous les préparent ( car ce seroit déshonorer le ministère , au jugement des Indiens , que de nous charger nous-mêmes de ce soin ) ; ceux , dis-je , qui nous les préparent le font si mal j que c'est toujours une vraie
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mortification pour nous que de manger. D'ailleurs> le riz , qui sert de pain , étant cuit dans Feau simple ^ 6\e le goût quHl pourroit y avoir. On croit , dans les commencemens , qu'avec un peu de courage on s'ac* coutumera à cette nourriture toute insipide qu^elle est ; mais Testomac en 'prend peu à peu une si grande horreur , que ce n'est que par une pure nécessité qu'on se résout à manger. Les fruits sont si rares , qu'on regarde comme un régal d'avoir pour sa collation quelque rave ou quelque petit concombre. Il nous est souvent arrivé , au père Bouchet et à moi ^ de n'avoir le soir , les jours mêmes que nous ne jeûnions pas , qu'im méchant morceau de galette cuite sur la braise et à demi-brûlée.
Les peines d'esprit passent souvent de beaucoup celles du corps. Ce que saint Paul appeloit la sollicitude des Eglises, se fait sentir ici aune manière bien vive. Apprendre que des temples du vrai Diea sont abattus ou brûlés ; les fidèles mis en prison ou tourmentés avec danger de perdre la foi; les bourgades chrétiennes ravagées ou détruites par les guerres continuelles que se font les rajas et les petits princes , à qui le roi de Maduré laisse vider leurs querelles particulières par les armes ; voir ceux sur qui Ton croyoit pouvoir compter , tomber dans une apostasie honteuse , ou retourner à l'idolâtrie ^ après avoir été long- temps catéchumènes, et les catéchistes enfin être quelquefois les premiers à scandaliser le peuple par leurs mauvais exemples ^ ou à troubler par entêtement et opiniâtreté les missionnaires dans l'exercice de leur ministère, sans qu'on ose les punir, pour ne pas attirer à toute la mission une cruelle persécution : telles sont les peines que l'on souffre souvent ici. Peut-on voir de telles foiblesses , sans en être affoibli soi-même , au sens cpke le dit l'Apôtre des nations , et être témoin de tels scandales , sans en avoir une vive douleur î ( II Cor. ch. XI^ V. 2g )•
Ajoutez la solitude affreuse dans une mission éloignée pour l'ordinaire de toute connoissance ; nulle société qu'avec des gens sans agrément et sans politesse ; un cérémonial le plus embarrassant et le
{>lus ridicule presque en tout qu'on puisse imaginer ; a privation durant les années entières de tous les secours spirituels qu on ne peut recevoir que par le ministère d'autrui; la communication des lettres trèsrare et très-difficile par la crainte d'être reconnu pour Européen , ou de donner quelque soupçon si Ton nous sa voit en commerce avec les Portugais et les autres Européens de la côte , et d'attirer ensuite sur nous des persécutions comme il est arrivé plus d'une fois. Mais au milieu de tout cela on gagne beaucoup d'âmes à Jésus-Christ, et comme j'ai dit. Ton considère tout cela comme une préparation au martyre dont on ne sauroit trop acheter la grâce : voilà ce qui soutient.
Pendant le temps que j'ai demeuré à Aour, le père Bouchet a été presque toujours incommedtf , ce qui m'a obligé de me charger du soin des malades pour leur administrer les sacremens. On n'attend pas ici à l'extrémité pour appeler un confesseur: avant qu'il y ait du danger , on nous envoie chercher d'une , de deux et de trois journées , d'où il arrive souvent que le mal n'ayant point eu de suite , nous trouvons à notre arrivée le malade en parfaite santé. Outre ces voyages , qui ont été assex fréquens , j'ai fait la visite de toutes les églises de la dépendance d'Aour. Je m'arrêtai près d'un mois à Coulmeni. C'est une grosse bourgade, où il y a une belle église , fondée par un Chrétien nommé Chinapen. Cet homme étant encore jeune , rencontra par hasard un catéchiste qui expliquoit la doctrine chrétienne à quelques néophytes; il y prit goût, et se trouvant bientôt instruit , il demanda le baptême. On le lui différa 9 dans la crainte que ses parens ne le perver«-
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tissent; mais il fallut enfin céder à sa ferveur. Après qu'il fut baptisé , il eut à souii'rir de grandes persécutions de sa famille et de ses voisins , étant le seul de la bourgade qui fut chrétien. Loin de se rendre à leurs instances, il travailla si utilement, qull gagna plusieurs de ses compatriotes et toute sa famille, qui étoit nombreuse. Il bâdt d'abord ime petite chapelle , et ensuite une grande église, où s'assemblèrent pendant mon séjour diverses troupes de Chrétiens des lieux circonvoisins , et entr'autres de Chirangam, qui n'est éloigné de Coulmeni que d'environ quatre lieues.
Le Chirangam est une île que forme le fleuve Caveri , vis-à-vis de la ville de Trichirapaly , capitale du royaume. C'est un lieu des plus fameux qui soient dans rindi* 11 y a un temple entouré de sept enceintes de murailles , qui passe pour le plus saint de tout le pays. Ainsi, il ne faut pas s'étonner que les habitans de cette île soient plus superstitieux et jSlus obstinés que les autres dans l'idolâtrie. Il n'y a que peu d'années que la foi a commencé d'y pénétrer , et que le père Bouchet y a fait élever une petite église. Les Chrétiens , au nombre d'environ quatrevingts , ont coutume de s'y assembler au son d'une clochette , ce qui chagrine fort les prêtres du temple voisin. Ils ont souvent tenté de brûler le petit édifice; mais Dieu n'a pas permis qu'ils soient encore venus à bout d'exécuter leur mauvais dessein.
En sortant de Coulmeni , où j'eus la consolation de baptiser trente -un catéchumènes, je passai par le village d'Adatura; j'y confessai et communiai ceux qui n'avoient pu venir à Coulmeni, et je me rendis à Aour, où le père Bouchet, de son côté, avoit baptisé en mon absence quarante-trois personnes» Le lendemain , m'entretenant avec ce missionnaire , je lui disois que , par la miséricorde de Notre-Seigne^Ts, il me sembloit que notre mission jouissoit
d'une assez grande paix. Hélas! mon cher père ^ me rëpondit-il^ le calme trop grand est toujours ici la marque de quelque prochaine tempête : 90us tèprou^ verez. En effet, dès ce soir-là même nous reçûmes deux. BQUvelles qui nous affligèrent beaucoup : la première fut l'embrasement de 1 ëglise de Galpaleam , la plus belle de la mission après celle d' Aour. Elle avoit été brûlée par un parti de cavalerie du roi de Tanjaour, qui étant en guerre avec celui de Maduré , désoloit ïa campagne , et ravageoit tout ce qu41 rencontroit. L'autre nouvelle , plus triste encore , fut l'empri* sonnement du père Borghèse qu'on avoit enlevé de sa maison et mené au gouverneur général des pro« vinces méridionales de ce royaume. Il y avoit longtemps qu'on le menaçoit de cette insulte; mais il s'obiservoit , et sans donner aucune prise à ses ennemis , il continuoit ses ^exercices à l'ordinaire , et convertissoit un grand nombre d'idolâtres 9 surtout de la caste des Qhanes , qui ont soin des palmiers. Un gentil , proche parent de d?lui qui avoit excité contre le père Bernard de Saa la persécution dont j'ai parlé au commencement de ma lettre , et peutêtre même à son instance , alla trouver le gouverneur, et lui promit deux mille écus, s'il vouloit faire arrêter le père. Le gouverneur gagné, en donna l'ordre ; mais il traita le père Borghèse avec bien plus d'humanité qu'on n'avoit fait le père de Saa : car il défendit qu'on lui fît aucune violence , peutêtre par respect pour la haute réputation de science et de vertu que ce père s' é toit acquise depuis pla« sieurs années dans sa province.
Dès que nous siunes cette nouvelle 9 le père Bouchet envoya ses catéchistes à la cour demander au prince régent la liberté du serviteur de Dieu ; mais conune ils ne rapportoient pas de réponse , le père Bouchet crut devoir aller en personne solliciter la délivrance de son frère. L'affaire étoit difficile ; il
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s'agissoit d'arracher un prisonnier des mains d'un gouverneur, qui par malheur se trouvoit être gendre du prince régent , et de le délivrer d'un tribunal » ddnt il est inouï qu'aucun ait été élargi, sans payer une grosse somme j et il ne nous étoit ni expédient ni
Fossible de la consigner. Mais Dieu , qui conduisoil affaire , donna au père Bouchet d'autres moyens de réussir. Le gendre du régent ayant été démis de son gouvernement, je ne sais pourquoi, huit jours précisément après avoir fait arrêter le père Borghèse , il vint à la cour implorer l'assistance de ses patrons, et lécher de se faire rétablir. L'ambassadeur d'un prince tributaire de M aduré , qui avoit beaucoup de crédit à la cour , et qui estimoit et protégeoit les Chrétiens » prit leur défense et demanda au gouverneur la délivrance du père Borghèse. Le Gouverneur espérant à son tour quelques bons '\)ffices de l'ambassadeur , la lui promit , et écrivit en effet deux ou trois fois sur ce sujet au lieutenant de la province. Mais ce^ lui-ci , qui ne redoiSoit peut-être guère l'autorité d'un homme dépossédé, loin d'exécuter ses ordres, menaçoit tous les jours le père de le tourmenter , s'il ne se rachetoit promptement à prix d'argent. Il fit même étaler en sa présence les instrumens de plusieurs supplices ; mais le père , sans s'étonner , disoit en souriant , que ces instrumens n'étoient propres qu'à tourmenter des en fans, et qu'en quittant son pays pour venir annoncer l'évangile aux peuples de Maduré, il s'étoit résolu à en souffrir s'il falloit beaucoup d'autres. Nous perrons, reprit le lieutenant ^ si ços disciples seront aussi Jters que cous y ou si i^ous n aurez point compassion deux. Et faisant prendre un des catéchistes, il ordonna qu'on lui disloquât tous les os. Ce catéchiste^ sans attendre ce que son maître répondroit : Remercions Dieu, mon cher père , s'écria-i-il en se jetant à ses pieds , de la grâce qui il me j ait : c^est maintenant que je cûm»
tnettce à être çéritablemfnt cotre disciple* Nous n'aidons commis d autre crime que défaire connoitre Dieu j et de porter tes hommes à P adorer et à le servir • Je m'estime heureux de souffrir pour une si bonne cause. Ne craignez pas que je recule , ni que je fasse rien d indigne d!un Chrétien. Donnez-^moi seulement votre bénédiction , et me voilà prêt à tout souffrir. Le père fut attendri , et le lieutenant avec ceux de sa suite, frappé d'étoiinement, en demeura là , et n^osa pas aller plus avant.
Cependant le prince rëgent rétablit son gendre dans son gouvernement, et lui ordonna, à la prière du père Bouchet, d'écrire de sa part au lieutenant, non - seulement de mettre incessamment le père Borghèse et ses catéchistes en liberté , mais encore de restituer tout ce qu'on leur avoit enlevé. Puis , le regardant d'un œil sévère : N'avez - vous point de honte , ajouta-t-il , de persécuter un étranger , qui ne ^ous fait aucun mal^ et qui est venu de si loin faire pénitence en ce pays-ci? quon exécute mes ordres , et que je n'entende plus parler de cette affaire. Ces paroles et le ton de maître dont elles furent prononcées , eurent , avec un peu de temps, Tefiet qu'on ien devoit attendre. Le lieutenant parut vouloir obéir; mais, avant que de délivrer le père , il lui représenta que jamais prisonnier, quelque puissant qu'il fût^ n'avoit été traité avec plus de respect que lui , et que tant d'égards méritaient bien quelque petite somme au moins par reconnoissance. Seigneur , dit le père , je ne vous suis obligé que de m* avoir fait souffrir quelque chose pour ma religion , et ce ser^ vice ne sauroit se payer avec de t argent. Si vous me croyez coupable pour avoir annoncé la loi du vrai Dieu , je suis encore entre vos mains , voilà ma tête; il me sera très-glorieux de la donner pour une si bonne cause; mais il me seroit Iwuteux de donner la moindre chose pour ma délivrance» On
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admira la fermeté du d4kteur, étranger , et on lê laissa sortir après quarante jours de prison. Mais'^ comme si Ton s'en fut repenti , à peine étoit-il à un quart de lieue de la ville , qu'on l'envoya reprendre,, et qu'on fit encore des tentatives pour tirer quelque chose de lui. Les habitans, indignés qu'on revint tant de fois à la charge , crioient que la famine dont ils étoient menacés , ne venoit que de la colère du Dieu des Chré tiens ^ qui suspendoit les pluies » et les empéchoit de tomber , pour venger l'innocence de ses docteurs. Cependant il fallut encore compa-> roître devant le lieutenant; c'étoit toujours de l'argent qu'il vouloit, à moins que le missionnaire, par un écrit signé de sa main , ne s'obligeât à ne plus prêcher l'évangile ; car ceux qui 90us ont fait arrêter, ajouta sans déguisement le lieutenant , refusent de payer la somme quils ont promise , si ton n obtient cela de vous.
Vous me connoissez bien mal, seigneur , lui repartit le père ; croyez - vous que faie quitté mon pays et tout ce que j' a vois de plus cher au monde; que je sois venu prêcher ici la loi du vrai Dieu » et que je Faie préchée depuis tant d années , pour garder maintenant le silence ? Je vous déclare que bien loin de signer ce quon me demande , /V/wploierai plus que jamais ce qui.me reste de vie et de force à faire de nouveaux disciples au Dieu dw ciel. Les gentils s'entre-regardoient , et se disoient }es uns aux autres que cet homme étoit un rocher » au pied duquel toutes les paroles et les menacesi n'étoient que de foibles ondes qui venoient se briser. Le lieutenant remit donc le père en liberté; ei comme dès le lendemain il plut si abondamment j que les étangs en furent remplis et les campagnes inondées , les idolâtres ne manquèrent pas de dire que la sécheresse ^ qui avoit désolé si long -temps
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k pays , n'avoit pu être qu'un châtiment de Tlnjuste détention du père Borgnèse et de ses catéchistes.
U arrive ici d'autres marques bien plus sensibles de la protection que Dieu donne à la religion que nous annonçons. U n'est pas croyable combien le baptême y produit d'etFets miraculeux. On m'apporta à la fête de l'Assomption un enfant de six à sept ans tourmenté du démon , qui le faisoit tomber presque continuellement dans des convulsions tout à fait étranges. Lorsque je voulus le baptiser les convulsions augmentèrent d'une manière s^ violente ^ que le père Bouchet fut obligé de le prendre entre ses bras , et de le tenir de toutes ses forces ; mais à peine avois-je verse l'eau sur sa ^^te , que , par la vertu du sacrement , il se trouva parfaitement délivré , sans que depuis ce temps-là il ait paru dans lui la moindre marque de possession. Il étoit d'un village où il n'y avoit que sa mère qui fût baptisée. Les idolâtres du lieu , témoins de la possession ou de la maladie de cet enfant pendant plus de deux ans , le voyant revenir de l'église des Chrétiens si parfaitement guéri , conçurent une si haute idée de notre sainte religion , que quinze ou vingt résolurent de l'embrasser. Ils demandèrent qu'on leur envoyât quelqu'un pour les instruire. Tous nos catéchistes étoient dispersés de côté et d'autre , et il ne restoit que celui qui est attaché au service de cette église : on le leur envoya. Il les prêche actuellement , et ils Fécoutent avec beaucoup de docilité.
Voilà de ces occasions précieuses où , faute d'avoir assez de catéchistes , nous sommes exposés à manquer l'œuvre de Dieu et la conversion de toute une bourgade. D'y aller nous-mêmes , il ne seroit pas quelquefois expédient : car , outre que nous sommes en trop petit nombre, et que notre est
nécessaire à l'église pour l'administrati e-
i^ensi la couleur de notre visage nm
laS Lettres
pourroît donner horreur pour toujours de la reli» gion que nous annonçons. Les catéchistes nous déchargent de beaucoup de travail , et préviennent les esprits en notrç faveur. On nous passe ensuite plus aisément les difficultés que notre air étranger fait naître dans les esprits. Enfin Inexpérience de près d'un siècle nous a appris , que toutes les premières ébauches des conversions doivent se Êdre par les catéchistes ; et c'est pour cela que dans toutes nos lettres vous nous voyez faire tant d'instances pour en a^ir un plus grand nombre. C'est une des plus grosses dépenses que vous fassiez pour nous , qruoique leur pension n aille pas au delà de cinq ou six pistoles pour chacun : mai» n'y ayez pas de regret , et faites bien comprendre aux personnes généreuses qui nous aident de leurs charités , que c'est de l'argent qui produit au centuple , et que de toutes les bonnes œuvres qu'on peut entreprendre pour le service du prochain » il n'en est point de plus méritoire.
Le père Bouchet a ordinairement une douzaine de catéchistes ; c'est peu pour trente églises dont il a soin. Pour les bien desservir , il faudroit que chaque église eût son catéchiste. J'ai été témoin que plusieurs gentils étant venus nous demander à être instruits , u a fallu y faute de secours , les remettre à un autre temps. Dans cet intervalle les bons désirs passent ^ et souvent ils ne reviennent plus. Au défaut des catéchistes , on engage les plus fervens Chrétiens et les moins grossiers à en faire l'office dans leurs villages. Un enfant de neuf à dix ans le fait actuellement dans le sien. Sa conversion a quelque chose de merveilleux. U conçut le désir o'étre baptisé. Pour exécuter ce dessein , il alloit trouver tous les jours en secret dans les champs un berger chrétien , ui l'instruisoit en gardant son troupeau. Il apprit u berger les commandemens de Dieu et les prières
des
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des Chrétiens ; après quoi il pressa son père , sa mère et sa sœur , de vouloir les apprendre de lui. D'abord on le traitoit d'enfant ; mais il réitéra si souvent et si vivement ses instances » qwLon commença à Técou* ter. Quand il voyoit qu'on vouloit offrir quelque sacrifice aux idoles , il menaçoit de • tout briser. Gomme c'étoit un fils unique tendrement aimé , on n'osoit le contredire , on quittoit tout , ou bien on attendoit qu'il fût absent de la maison. Enfin , cet admirable enfant n a eu aucun repos qii'il n'eût persuadé au père ^ à la mère , à la sœur, de se faire tous trois Chrétiens.
Le petit prince sur les terres duquel cette famille demeure / ayant appris qu'ils se disposoientà recevoir le baptême , en fit un jour des reproches au père ^ qui l'étoit allé voir , disant que ceux qui embrassoient la loi des Chrétiens ne vivoient pas long-temps ; et pour preuve de cela qu'une femme chrétienne étoit morte depuis fort peu de jours. Le discours du prince frappa cet homme encore foible dans la foi , et étant retourné tout triste dans sa , Oraison , il redit à sa famille ce que le prince venoit de lui raconter. L'enfant prit la parole : Je ni étonné ^ mon père y lui dit-il , que vous nayez pns demandé un écrit , par lequel le prince vous ga^ rantlt de la mort , pourvu que vous demeurassiez infidèle^ Est-ce que les Chrétiens ne vivent pas aussi long'-temps que les gentils ? ou est--ce que les gentils ne meurent pas aussi bien que les Chrétiens ? Le Prince même n a-^t-il pas perdu sa femme , qui étoit idolâtre ? Garde z-^ous donc lien , mon cher père ^ de vous laisser ainsi surprendre. 4
Ces paroles , dignes de sortir , non de la bouche d'un enfant de neuf à dix ans, mais de celle dW mis* ^onoaire expérimenté , touchèrent si vivement ce pauvre père , qu'il vint peu de jours après avec toute ^ ifimille , demander à être iastniit et baptisé. Je
T.ru 9
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fus surtout channé de la candeur et de Tesprit de l'enfant , qui a une douceur d'ange , et la plus heu* reuse physionomie. Son père souhaiteroit fort qu'il apprit à lire et à écrire^ mais il ne sauroit l'obtenir. Si je sais lire et écrire , dit l'enfant, ron me mettra dans quelque emploi ^ où je serai exposé à faire tous les jours des péchés , qui m' empêcheront dt aller eu ciel; au lieu que si je ne sais rien , je resterai à la maison où je ne m^ occuperai quà travailler et quà prier Dieu. C'est la réponse que je lui ai entendu faire moi-même , lorsque je le pressois de s'attacher à 1 étude , admirant à cet âge la force des lumières de la grâce , qui sans doute en fera un jour un des plus fervens appuis de cette Eglise naissante. Je n'admirai pas moins la réponse que me fit une femme baptisée depuis peu d'années par le père Bouchet. Ce père passoit un jour par un village de gentils. Celte femme venoit de perdre son mari
Qu'elle aimoit tendrement , et dans l'excès de sa ouleur , poussant des cris lamentables , elle vouloit absolument se brûler avec le corps du défunt. Le pèi^e , qui entendit ses gémissemens de fort loin , envoya un de ses catéchistes savoir quelle en 'étoit la cause. L'ayant apprise , il alla à la maison de la veuve , où étoient tous ses parens assemblés , qui ne pouvoient lui persuader de vivre. Le père int fut plus heureux , car non-seulement il la détourna de se jeter dans le bûcher de son mari ; mais à l'occasion de ces flammes passagères , il lui parla si fortement des vérités de l'autre vie, et surtout .du feu de l'enfer , que saisie de crainte , elle changea la résolution qu'elle avoit prise de se briller toute vive , en celle de se faire chrétienne pour éviter les peines éternelles de l'enfer. Depuis son baptême elle a toujours été très - fervente , et quoique fort éloignée de l'église , elle y vient souvent faire sa prière. Un jour donc qu'elle me racontoii
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conversion , ei que je lui faisois faîre cjilel'qties réflexions sur le malheur éternel qu'elle avoit évité : // est 9rai , mon père > me répondit* elle d'un air gai et content , ijue Dieu m* a délhrée de t enfer par sa miséricorde ^ et je ten remercie tous les jours ; mais je ne laisse pas de souffrir en cette f^ie les peines du purgatoire pour la satisfaction de mes péchés. En disant ces paroles , elle montra ses mains > qui étoient fort enflées et crevées en plusieurs endroits^ par la violence du travail t car depuis- là mort de son mari , de riche qu'elle étoit , étant tombée dans la pauvreté , elle est obligée de gagner sa 'vie à piler du riz. Je lui dis pour la consoler que le partage des Chrétiens devoit être la peine et Tafiliciion ; qu'on n'alloit au ciel que par la voie des souflrances
3ue Jésus-Christ nous a tracée ; qu elle avoit raison 'appeler son travail son purgatoire j et que si elle Toffroit bien à Dieu , il lui tiendfoit lieu de celui de l'autre vie , qui est incomparablement plus rigoureux , et qu'il lui procureroit iine ghnre prompte êl un repos éterneh Elle me remercia ^t me parut fort consolée.
Ce que le père Simon Carvalho m'a raconté d'un catéchumène a quelque chose de plus* Surprenant. Cet homme, natif de Tanjaôur , capitale dû royaume dé même nom , avoit fait bâtir tin temple d'idoles dans l'espérance de devenir fort heureux; niais vbyaiït que son Donheur ne croissoit pas à prop*>rtion que le temple s'avan^oil , il se dégoûta j pëirdit la côhfiance qu'il avoit en ses idoles , et ayant entendu parler de VastoUy qui en langue /^z//72i//sigtiifie f'Étre souverain , ou la première et suprême cause dé- toûtéi choses , il se mit en tête de connoître Vaston •, et de lui parler. De tous les moyens qu'il imagina , il crut que le plus efiicace , pour mériter cet hônneui* j ëtoit dé faire de longs jeûnes , et de se retirer du conmierce et de la conversation des^ hommes. Peu^
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dant huit mois entiers qu'il vécut en solitude ^ il perdit tout Tembonpoint qu'il avoit naturellement » et devint extrêmement maigre. Au bout de ces huit mois le démon s'empara du corps de son frère j et commença à le tourmenter terriblement. Le péni* tent surpris de voir qu'au lieu d'attirer Vastou cheat lui par ses austérités , il y avoit attiré le diable , interrompit sa retraite , et visita pendant plusieurs jours quelques temples d'idoles où il fit divers sacrifices pour la délivrance de son frère possédé ; mais ce fut en vain , jusqu'à ce qu'un jour , par je ne sais quelle inspiration , il menaça le diable que s'il ne se retiroit , il mèneroit son frère à l'église des Chrétiens. Depuis cette menace , le démon sembla se retirer , et le frère du pénitent demeura tranquille , et ne donna plus aucune marque de possession ; mais il mourut quatre jours après.
Les gentils qui furent témoins de cette mort , ne manquèrent pas de dire au pénitent que le démoa avoit ôté la vie à son frère pour le punir de sa curiosité 9 et qu'il la lui ôteroit à lui-même , s'il ne cessoit de chercher Vastou. Le pénitent méprisant leiu^s avis , rentra dans sa solitude , et continua encore pendant un an son silence et ses jeûnes rigoureux. Une nuit, qu'il étoit éveillé , il ouït , sans voir personne , une voix distincte qui lui disoit : Je suis Vastou (jfue tu cherches ; j'ai tué ton frère , et je te tuerai aussi dans huit jours. Le pénitent fut terriblement effr,ayé ; mais comme il avoit beaucoup d'esprit , et que Dieu vouloit l'éclairer , il fit cette judicieuse réflexion , que la voix qu'il avoit entendue pe pouvoit être celle de Vastou ; car Vastou , disoitil j esi le souverain Être , la cause et le principe de tout ce qui est : je cherche à le connottre pour le ser^ vir et pour T adorer ; cette recherche ne peut lui être désagréable , ef ce seroit sans raison qu'il aurait tué^mon/rère 9 et qu il me meiuiceroit moi^éme
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de me tuer. Ainsi il faut que ce soit le diable ^ qui contrefait Vasiou et qui a ôté la t^ie à mon frèrei Sur cela , il prit la resolution d^avoir recours ait Gourou ( docteur des Chrétiens ) , pour s'instruire de leur loi , dont il avoit déjà entendu parler , sans savoir qu'ils adorassent Vastou. Il alla trouver le père Simon Carvalho , qui est chargé de la chrétienté de Tanjaour. Le père commença à l'instruire des mystères de notre sainte religion , et après l'avoir convaincu qu'elle seule rendoit à Vastou le culte qui lui étoit dû , il le remit entre les mains d'un de ses catéchistes , pour lui apprendre les prières de l'Eglise , et achever de l'instruite. Le père eût bien voulu se charger seul de l'instruction d'un homme que Dieu vouloit si visiblement sauver ; mais il étoit edors accablé de travail , ayant en deux mois et demi baptisé plus de cinq cents catéchumènes , et con-^fessé près de quatre mille personnes , quoique le feu de la guerre fût allumé de toutes parts dans ce royaume.
Ce père , l'uii des plus illustres et des plus zéléâ ouvriers de cette mission , est de la province de Goa y où il passoit , sans contredit, pour le plus bel esprit qu'il y eût. Il y enseignoit la théologie avec un grand applaudissement, n'ayant encore que trente et un ans , et il étoit dès-lors dans une si haute répu-^ tation de vertu , qu'on ne l'appéloit communément que le saint père. Quoiqu'il s'occupât très-utilement au service du prochain dans la ville et aux environs de Goa , il se sentit vivement pressé de se consacrer à la mission de Maduré. Il communiqua son dessein aux Provinciaux des provinces de Goa et de Malabar^ et prit des mesures si justes avec eux y qu'il fut incorporé à la mission de Maduré , avant même qu'on soupçonnât qu'il eût envie de s'y consacrer , et qiie personne pût s'y opposer. Il y est un grand exemple de a^le , de mortification , de charité , et de toute»
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les autres vertus qui sont le propre d'un homme apostolique. Pour moi, je regarde comme un prodige qu'étant presque toujours malade , il puisse soutenir les travaux immenses de sa mission. Il est vrai que dans la crainte qu'on a qu'il n'y succombe enfin ^ on a rés >lude m envoyer prendre sa place au retour du voyage que je vais faire à Pondicîiery.
C'est une chose extraordinaire de voir la douleur dont ce saint homme paroît saisi , quand il arrive des disgrâces à quelqu'une de nos Eglises ; U en a le cœur si serré qu'il ne peut prendre de nourriture; il est deux ou trois jours sans manger , et il dépérit à vue d'œiU Ainsi on lui cache tout ce qu'on peut des traverses dont le démon ne manque pas denoug affliger. Mais Dieu paroît prendre plaisir à l'éprouver, Nul missionnaire ne souffre plus de persécutions que lui dans le lieu où il travaille. Il n'y a qu'un an et demi qu'il eut la douleur de voir renverser une belle église qu'il venoit de bâtir entre la ville de Tanjaour et un fameux temple d'idoles. Les prêtres de ce temple l'avoient vue s'élever avec un chagrin mortel ; ils résolurent de la détruire , et voici l'arti-i fice dont ils se servirent. Ils répandirent parmi le
Seuple que les dieux de leur temple vouloient qu'oa étruislt l'église des brames du nord (c'est le nom qu'on donne à nos pères en ce pays) ; autrement qu'Us abandonneroient leur demeure , parce que quand il f allait aller au tras^ers de Vair , de ce temple à la ville de Tanjaour , iU troui^oient en chemin t églises de ces étrangers , ^t que leur étant impossible de passer p(iT dessus y ils étoient - contraints par une force invisible , d^ prendre un fort long détour \ ce qui leur étoit très-rinçommode et les fatiguoii beaucoup. Quelque grossières que fussent les plaintes de ces dieux imaginaires , les idolâtres y furent sen^ sibles; ils s'assemblèrent, et conclurent d'abattre l'église sous les ftuspices. 4!u« flWflistrç 4 état <|u'Uf
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ajroient gagné , et qui ëtoit d'ailleurs grand ennemi de noire religion.
Pendant que j'élois occupé à Aour ^ soit auprès* des Chrétiens qui s'y rendent en foule pour y taire leurs dévotions, soit auprès des catéchumènes qu'on y instruit sans cesse , soit enfin auprès des gentils que la beauté de notre église y attire, le père Bon-, chet qui étoit à Trichirapaly , m'invita à aller passer quelques jours avec lui. C'étoit , il y a quelquesi années , une affaire pour nous d'entrer dans cette grande ville , et nous n'y demeurions qu'avec inquiétude : mais depuis que le régent a eu la bonté d'accorder sa protection au père Bouchet , nous y allons en plein jour tête levée ; et les gardes qui sont aux portes , loin de nous faire aucune peine , nous saluent avec un grand respect. J'allai donc trouver le père Bouchet , et je traversai une grande partie de la ville qui me parut extrêmement peuplée , mais mal bâtie y la plupart des maisons n'étant que de terre et couvertes de paille. Ce n'est pas qu'il n'y ait des gens assez puissans , qui pourroient en faire bâtir de belles et de solides ; mais ou leur avarice , ou la crainte de parôltre riches les empêche de se loger avec plus de propreté. Je trouvai le père Bouchet en parfaite santé , et j'eus la consolation de voir auprès de lui un grand nombre de Qirétiens dîstîn«« gués par leur piété et leur zèle. J'admirai surtout la ferveur d'une vertueuse veuve , qui , dans le désir ^'elle a de peupler le ciel d âmes innocentes, s'est appliquée depuis quelques années à donner des rernè* des aux en(ans qui sont malades. Comme s^ remèdes sont bons et ses cures beurenses , on l'envoie quérir de UNites parts ; ce qui Ini donne la facilité de bap-' tiser nn grand nombre d'enfims , loriqaVUe les Toit dans nn œinger évident de ment. Il n'est point d'année an'elle n'en baptise an moins quatre cents# Ijà liéné^ diction qpie Ihea kn donne ^ ^ùil naulre à ^tiei«
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ques antres personnes de son sexe Tenvie de Tilnitei^ et il y en a présentement deux ou trois qu'elle in^ truît de ses secrets , pour leur donner accès dans toutes les maisons où il y a des enfans qu'on pent secourir. Les personnes qui ont la charité de nous envoyer des remèdes , seront bien aises d'apprendre ce nouvel usage que nous en faisons.
Il y a encore à Trichirapaly un homme que sa piété distingue beaucoup. C'est le premier receveur du domaine des provinces méridionales du royaume. Sa conversion a coûté la vie à un de nos plus fervens catéchistes. Cet homme étant encore idolâtre , ne lais* soit pas de vivre fort régulièrement selon sa secte. U observoit avec une exactitude scrupuleuse toutes les superstitions des païens , et il ne manquoit jamaist au temps même le plus froid de Tannée , d'aller tous les jours de grand matin à la rivière s'y plonger jus^ qu'au cou , et faire en cet état de longues prières à ses dieux , ce que ces pauvres aveugles regardent comme une action très-^méritoire. Le catéchiste ^ homme fort zélé , et qui connoissoit d'ailleurs com-^ bien le receveur étoit régulier dans sa conduite , résolu t de le gagner à quelque prix que ce fût y persuadé que si on le convertissoit à Jésus^hrist , dans nne religion si sainte , il deviendroit capable de tout.- Pour trouver l'occasion de l'aborder et de l'instruire ^ il entreprit d'aller comme lui tous les~fi|atins à la ri*^ vière , où , sans se faire connoitre , mVs prenant soin seulement de se laisser apercevoir, retii'é àl'écart ^ il se plongeoit dans l'eau , et offroit au vrat-C^en > avec de ferventes prières , la mortification d'un bain si long , et auquel il n'étoit pas accoutumé , pour la con-^ version d'une âme qui se fàisoil ainsi tous les jours la victime du démon. Il continua plusieurs jours ee pé*n nible exercice , jusqu'à ce que le gentil étonné de voir son assiduité à venir se laver , et ne croyant* pas qu'un autre que kiipût tenir contre le j^oid ^'il
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feîsoit alors, eut la curiosité de savoir qui il ëtoit, et quelle dévotion Tamenoit. Le catéchiste qui n'at* ^ tendoit que cet heureux moment , lui dit : ce îCest pas à des dieux sourds et impuissans comme les vôtres que f adresse jnes rœux , mais au souverain maître du ciel et de la terre , au Créateur de toutes choses , qui seul mérite le culte et F adoration de tous les hommes» Les dieux que cous adorez , outre qiûils ne saur oient vous faire ni bien ni mal y sont encore indignes dtétre regardés même comme des hommes y puisquils ont vécu d'une manière plus barbare et plus impure que les bêtes farouches et les animaux les plus immondes* Il n'avançoit rien qu'il ne prouvât par des faits tirés des histoires authentiques du pays , que le gentil ne pouvoit révoquer en doute. Ce discours ne fit d'impression sur l'ido* lâtre qu'autant qu'il falloit pour vouloir en savoir davantage. Il pria le catéchiste , qui ne cherchoit que cela , de vouloir l'instruire plus à fond de notre religion , et de lui en expliquer les mystères. Les jours suivans se passèrent à l'explication de plusieurs points particuliers^ et à la lecture des livres des Chrétiens , qui traitent de la grandeur de Dieu et des fins dernières de l'homme , lesquels furent mis en parallèle avec les livres des idolâtres , où il ne se trouve que des infamies ou des impertinences et des faussetés visibles. Les réflexions du catéchiste furent si solides , et Dieu leur donna tant de force et tant ^ d'onction , qu'il vint à bout enfin de ce qu'il avoit si ardemment désiré ; mais il lui en coûta la vie : car les bains longs et fréquens qu'il avoit pris dans un temps où le froid , quoique médiocre pour nous, est très*sensible par rapport aux Indiens , éteignirent en lui la chaleur naturelle. Il languit plusieurs mois et mourut enfin pénétré de joie d avoir, à l'exemple de son divin Maître , donné sa vie pour sauver son prochain. Il fut fort regretté des Chrétiens 9 mais sur-
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tout de notre jiëophyte qui ëtoit inconsolable de ^ perdre son premier maître en Jésus-Christ, et d'avoir été la cause innocente de sa mort. Il ne s'est point démenti depuis le moment de sa conversion , et il n'a rien relâché de ses jeûnes rigoureux et de ses longues prières : en sorte que la vie sainte et exemplaire qu'il mène , anime et soutient toute cette chrétienté.
A une des extrémités de Trichirapaly , il y a une église que le père Bouchet y a fait bâtir sur les ruines d une pagode. On en avoit autrefois donné l'emplacement aux premiers missionnaires de Maduré. Mais les guerres , qui sont assez fréquentes en ces états , étant survenues, les pères furent obligés de quitter la ville , et d'aller se cacher dans les bois. Pendant leur absence , un idolâtre s'empara de l'emplacement, et y fit bâtir un petit temple qu'il remplit de pagodes de toutes les grandeurs. Il n'y a que peu d'années que le père Bouchet s'est remis en possession de ce lieu , et qu'il a obligé le prêtre des idoles d'en sortir. Ce fut un spectacle bien glorieux à la religion , et bien digne de compassion tout ensemble , de voir les mouvemens inutiles que se donnoit ce pauvre homme pour enlever ses dieux. Les Chrétiens le pressoient de déloger , et pour finir plus vite , ils prenoient les idoles , et les mettoient eux - mêmes par terre sans beaucoup de précaution. Plusieurs se i trouvant brisées , il en ramassoit les morceaux épars p pleurant à chaudes larmes , mais n'osant se plaindre » parce qu'on le faisoit sortir d'un lieu qui ne lui ap-» parlenoit pas , et qu'il avoit usurpé. Le temple fut abattu , et sur ses ruines on bâtit une église et une petite maison qui sert à loger les missionnaires*
Pendant le peu de temps que je fus à Trichirapaly avec le père Bouchet , nous ne laissâmes pas oe baptiser une quarantaine de catéchumènes que noa catéchistes avoieat instruits ^ et je retournai à Âour f
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pour y célébrer la fête à^ saint François - Xavier > et pour me disposer au voyage de Pondichery. Je suis sur le point de partir , après avoir eu la conso* lation de baptiser à Aour et dans les succursales de sa dépendance environ six cents personnes en cinq mois que j'y ai demeuré. J'aurai l'honneur de vous écrire sitôt que je serai arrivé à Pondichery , et de vous rendre compte de mon voyage par la première occasion qui se présentera. £n attendant je recommande notre chère mission au zèle libéral de vos amis , et je vous prie de ne pas m'oublier dans vos prières , etc.
ss
LETTRE
Du pire Diusse , missionnaire de la Compagnie de Jésus y au rester end père Directeur des Missions françaises de la Chine et des Indes orientales de la rrkéme Compagnie^
A Surate I le 28 de janvier 1701.
Mon RÉYÉIiEND PÈRE,
Il y a quelque temps que j'ai eu l'honneur de vous ëcrire , pour vous marquer combien il seroit avan-« tageux à notre sainte religion d'établir une nouvelle mission dans les provinces occidentales de l'empire du M ogoL Mais , dans la crainte que j'ai que vous n'ayez pas reçu mes lettres que j'envoyai par la voie de terre , je vais vous faire ici un petit abrégé de ce que je vous mandois.
Quoique le mahométisme'soit la religion domi-* liante à la cour du Mogol , et que tous les officiers
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du prince en fassent profession , cependant presque tout le peuple est idolâtre ; de sorte qu'on peut dire que pour un mahométan , il y a deux et trois cents gentils. Ces peuples ont pour la plupart leurs rajas , qui reconnoissent le Mogol pour souverain , et qui sont dans llndostan à peu près ce que les ducs de Guyenne , de Bretagne et de Normandie étoient autrefois en France.
Il seroit facile d'établir des missions florissantes dans les terres de ces rajas , et d'y recueillir une abondante moisson. Le pays qui s'étend depuis Tem-' bouchure du grand fleuve Indus jusque vers Ca-i boul , seroit, à mon avis , le lieu le plus propre pour commencer ce grand ouvrage. On m'a assuré que dans les montagnes qui séparent la Perse de l'en^pire du Mogol , il y avoit des Chrétiens qui s'imprimoient , avec un fer chaud , la figure de la croix sur le corps. Il y a bi,en de l'apparence que ces Chrétiens ne le sont que de nom , et que tout leur christianisme ne consiste qu'en cette marque extérieure qui les distingue des gentils et des mahoiiiétans ; ce-^
Ï)endant vous voyez que ce seroit ici une entrée pour es conduire à embrasser une religion que vrtdsemblablement on a autrefois professée dans leur pays. Il y a encore dans ces mêmes montagnes des peuplades entières de ces anciens Persans, qu'on nomme gas^res en Perse et qu'on appelle par sis à Surate et aux environs , où ils se sont établis en grand nom^ bre. Ces peuples , qui paroissoient avoir de l'inclina-^ tion pour nous , ont toujours eu beaucoup d'éloi-* gnement du mahométisme , au point que ceux qui sont en Perse se voyant depuis deux ou trois ans vivement pressés par le nouveau roi de Perse de se faire mahométans, ils le prièrent avec de grandes^ instances de leur permettre d embrasser te ehris-^ tianisme.
Yous Toyex^ mou révérend père^> quel» moisso»
ÉDIFIANTES ET CURIEUSES. l4t
est abondante dans ces vastes pays ; mais il fandroit ^ pour la recueillir , des missionnaires également vertueux et savans , et des fonds suffisans pour les entretenir : car ce n'est point assez que les missionnaires qu'on destinera à cette nouvelle mission , aient beaucoup de zèle et de vertu , il faut de plus qu'ils aient une grande habileté , non-seulement pour détruire les anciennes erreurs de ces peuples , mais pour leur inspirer d'abord une haute estime de notre religion* Si l'impression qu'elle fera dans leur esprit en ces commencemens est forte et vive , et qu'elle réponde en quelque sorte à la grandeur de nos mystères , je àuis persuadé qu'elle ne s'effacera jamais , et qu'elle sera comme la base et le fondement solide et assuré du salut de cette nation. Au contraire , si l'impression est foible et superficielle , leur foi et leur religion auront le même caractère y et l'on n'avancera guère, ou rien ne durera.
Ainsi , parmi ce grand nombre d'excellens sujets d'une vertu sûre et éprouvée , dont vous pouvez disposer , il est important que vous en destmiez quelques-uns , d'un mérite extraordinaire , à un ouvrage qui doit avoir de si grandes suites pour le christianisme. On en doit certainement tout espérer > surtout après que les vastes états de llndostan auront été
Sartages entre les enfans d'Aurengzeb y qui règne epuis si long-temps ; car pnne doute point que. ces princes ne fussent favorables aux missionnaires y et qu'ils ne les protégeassent ouvertement dans toutes les. provinces , principalement s'ils les y trouvoient déjà établis à la mort de leur père. Le prince Chalem , qui est l'alné , a toujours marqué beaucoup de bonté à nos pères portugais qui sont à Agra; il a même depuis peu appelé à Caboul , où il est présentement avec un corps d'armée considérable y le père Ma^allens , ancien missionnaire de Delhi et d' Agra » et il a ordonné aux gouverneurs et aux autres ofiEL-
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eiers des lieux par où ce père passera , de lui fournir tout ce qui lui sera nécessaire pour faire son voyage. On croit qu'il appelle ce père u la cour pour avoir soin des Chrétiens qui sont à sa suite. Voilà , mon révérend père , un léger crayon des grands biens que Ton peut faire en ce pays. Je vous enverrai un mémoire plus ample et plus détaillé par la première voie que je trouverai. Je me recommande à vos saints sacrifices « et suis avec bien du respect, etc.
Route qu^ il faut tenir pour passer les détroits de
Malaca et de Gobernadour.
De la pointe d^Achem il faut aller terre à terre le long de nie de Sumatra jusqu'au cap des Diamans^ c'est-à-dire, environ quarante-cinq lieues. Toute cette côte est assez haute , les rivages sont bordés de verdure , le fond est bon depuis sept jusqu'à quatorze et quinze brasses , tant qu'on ne s'éloigne point de la terre de plus de deux lieues. Au cap des Dîamans, on fait le sud-quart-sud-est, et Ton découvre bientôt Tîle Polverère, qui est fort haute et bien boisée. On peut la voir de vingt lieues , et elle n'est éloignée du cap des Diamans que d'environ vingtcinq. Il n'y a point d'habitans , et toute Tîle n'a pas plus d'un quart de lieue de tour; le mouillage est bon. A une ou deux lieues de Polverère on met le cap à l'est ( terme de marine , qui signifie aller à l'est) pour reconnoître Poljara; c'est une autre petite île qu'on trouve à dix-huit lieues ; elle ressemble fort à la précédente , et par un beau temps la vue porte de l'une à l'autre. Poljara est du côté de la terre des Indes; il n'est pas nécessaire d'en approchei: plus près que de huit ou neuf lieues ; mais il faut se mettre entre ces deux îles pour entrer dans le vrai canal ; lorsqu'on est à cette distance de Poljara » oà
Toîl d'u» côté la terre de l'Iude , qui est basse et bordée de bois , et de l'autre on perd de vue les côtes de Sumatra. Qu'on mette le cap au sud-est-quartest , prenant un peu du sud-est pour donner juste entre deux bancs de sable , qu'il faut passer nécessairement.. Il vaut mieux prendre la petite passe, qui ^st à l'est , et la plus proche de Malaca ; la grande passe, qui est à l'ouest, est trop éloignée des terres. On découvre bientôt la montagne de Porcelar du côté des Indes ; mais pour ne manquer aucune des sûretés- qu'on peut prendre, il faut encore reconnoître les îles d'Aros , qui sont à Touest franc : alors on est sûr d'être dans le bon chemin , et l'on fait le sud-est-^uart-d'est pour gagner la côte des Indes et venir mouiller devant Malaca. Dans ce détroit, les vents venoient ordinairement de terre pendant la nuit , et à midi ils venoient de la mer. Presque toutes les nuits nous avions de bons grains mêlés d'éclairs, les courans portoient nord-est et sud-est. Oa ihouilloit deux ou trois fois en vingt-quatre heures , et il falloit envoyer la chaloupe sonder incessamment de* vaut nous pour nous marquer le chemin.
Après qu'on a vu les îles d'Aros , on vient reconnoitre le cap de Rochade du côté de l'Inde, et ce cap reste à l'est. Enfin , on achève de s'assurer de sa route par un rocher très-pointu et sans mousse ni verdure, qui reste est-sud-est du cap de Rochade. Faisant le sud-quart-sud-est , en peu d'heures avec la marée on mouille à une bonne lieue de Malaca , et l'on commence à revoir de là les terres de Sumatra. La côte de Malaca est basse et couverte de cocotiers et de palmiers qui cachent la ville. On ne voit 3ue quelques maisons assez semblables à celles 'Achem , qui s'étendent à plus d'une demi-lieue sur le bord de la mer. La citadelle paroit noire ; il y a plusieurs sentinelles blanches • sur les remparts , et dedans il y a une liauteur et un reste de clocher qui
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semble être joint à une maison blanche ; c^est ce qui paroit d'abord , et c'est à quoi Ton peut reconnoître Malaca : avec ce que j'en ai dit on ne sauroit s'y trom^ per. Au sortir de Malaca , on metle cap au sud--quart^ sud-est jusqu'au détroit de Gobernadour , et pendant quarante lieues il n'y a rien à craindre. Quand on ne peut refouler ( aller contre ) la marée , il faut mouiller deux fois le jour ; on trouve sur Te chemin les îles Maricacai, qui restent à la droite; il y en a aussi sur la gauche, mais sans nom. Pour donner dans le détroit de Gobernadour, il faut faire d'abord le nord en laissant le détroit de Siucapour à la droite; tout y est plein d'Iles , les courans sont rapides , les marées violentes, et quelquefois de douze heures. En entrant dans le détroit , on voit une île , sur la* quelle il y a trois arbres qui paroissent de loin comme trois mâts de navires ; on l'appelle Xlle-de-^able ; on la voit d'une lieue. Elle peut avoir un quart de lieue de long et cent pas de large ; elle est presque de niveau à la mer» On la laisse à la droite , et 1 on trouve seize brasses d'eau ; alors on fait l'est , et on rencontre une autre petite île toute de sable , où il y a sept ou huit arbres fort hauts et séparés les uns des autres ; on la nomme Vile-Carrée. De l'Ue- Carrée on voit l'Ue-Saint-Jean toujours à la droite; celle-ci a bien quatre ou cinq lieues de tour. Si l'on ne trouvoit que cinq brasses , il faudroit faire l'est- . quart-nord-est; mais si l'on est au large et sans fond, on fait l'est franc , sans pourtant trop s'approcher des lies qui sont sur la gauche. De là on découvre la montagne de lor , et l'on est par le travers de ce
Fetit royaume. Enfin , en continuant cette route à est , on voit le cap de Romança. On fait l' est-sudest et l'e^st-quart-sud-est ; et quand ce cap reste au nord , on fait Test-sud-est pour aller reconnoître les
!)ierres blanches , qui sont de petites îles un peu au arge» Sitôt qu'on les a vues » il faut jEsiire Test
quelque
quelqne temps , puis Test-nord-est , et enfin le nordest et le nord-est-quart-nord, pour se jeter dans le golfe de Siam, et de là dans la grande mer de la Chine, Le détroit de Gobernadour a vingt lieues de long , et est fort difficile quand on n y a jamais passé.
LETTRE
Du père Mauduit , missionnaire de la Compagnie de Jésus , au père le Gobien , de la même Com* pagnie.
A Garonveponclî , royaume de Garnate , dans les Indes orientales, le i.**^ janvier 1702.
Mon Révérend père,
Dans les lettres que j'ai eu Fhonneur de vous écrire les années précédentes, je vous marquois que nos supérieurs ayant résolu d établir une nouvelle mission au royaume de Camate , dans le voisinage et sur le modèle de celle de Maduré, ils m'avoient choisi pour exécuter cette entreprise. Comme les coutumes et les moeurs de ces peuples sont fort extraordinaires , et qu'il est nécessaire de les connoître et de s'y conformer en tout ce qui n'est pas con-traire à la loi de Dieu , pour les gagner à Jésus-Christ, )e crus que je devois aller m'en instruire dans le Maduré même auprès du père François Lainez et du père Joseph Carvalho. Ce dernier vient de perdre la vie pour la confession de la foi dans les prisons de Tanjaour. Je travaillai environ six mois avec eux ^ns cette mission , et j'y baptisai huit à neuf cents T. FI. 10
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personnes , dont la plus grande partie , instruits dé\i^ par ces pères , étoient disposés à recevoir le premier sacrement de l'Eglise. J'y serois volontiers demeuré plus long-temps pour profiter à loisir des lumières et des exemples de ces deux saints missionnaires; mais nos supérieurs me pressoient de prendre incessamment la route du Nord pour me rendre à Cangivaron , capitale du royaume de Carnate.
Après avoir recommandé à la sainte Vierge la nouvelle mission que j'allois établir , et l'avoir mise sous sa protection , je commençai à travailler, et en moins de cinq ou six mois^ je bâtis deux églises proche la ville de Cangivaron , et je baptisai près de cent cinquante personnes. Comme on ne peut presque rien faire en ce pays sans le secours des catéchistes , ainsi que je vous l'ai déjà mandé plusieurs fois, je cherchai d'abord avec soin des sujets Î)ropres à cet important emploi, et je m'appliquai à es former. C'est une nécessité d'en avoir toujours un grand nombre; car, outre qu'il y a beaucoup de travail , le catéchiste d'une basse caste ne peut servir à instruire les Indiens d'une caste plus élevée. Les Brames et les Choutres qui sont les principales castes et les plus étendues , ont un mépris bien plus grand pour les Parias , qui sont au-dessous d'eux , que les princes n'en pourroienl avoir en Europe pour 1^ plus bas peuple. Ils se^oient déshonorés -dans leur pays , et déchus des droits de leur caste , s'ils avoient écouté les instructions' d'un homme qu'ils regardent comme un malheur^tix. Il nous faut donc et des catéchistes parlas potir les Parias, et des catéchistes brames pour les Brames , ce qui nous jette dans un grand embarras ; car il n'est pas aisé d'en former ^ surtout parmi les derniers , parce que la conversion des Brames est très-difficile , et qu'étant fiers naturellement et entêtés de leur naissance et de leur supériorité au-dessus des autres castes » on les trouve
toujours bien moins dociles et plus attachés aux superstitions de leur pays.
Dieu cependant m'a fait la grâce de convertir deux jeunes Brames, qui ont de Tesprit et un trèsbeau naturel. 11 y a quelques mois que je les ai baptises , et je les instruis avec un grand soin , dans Tespérance d'en faire un jour deux excellens catéchistes. J'ai eu aussi le bonheur de m'attacher un catéchiste parias fort habile. Comme il a été autrefois
{)rêtre des idoles , il est parfaitement instruit de tous es secrets de la religion païenne. Et cela lui donne un grand avantage pour faire connoître à ses compatriotes le déplorable aveuglement où ils sont, de rendre à de fausses divinités le culte qui n'est dû qu'au véritable Dieu.
Il y a quelque temps qu'un catéchiste de la mission de Maduré me pria de me trouver à Pouleour pour y baptiser quelques catéchumènes parias et pour y confesser quelques néophytes de cette caste. La crainte que les Brames et les Choutres ne vinssent à savoir que j'avois fait cette démarche, et ne me regardassent comme un homme infâme et indigne d'avoir jamais aucun commerce avec eux, m'empêcha d'y aller. Les paroles de l'apôtre saint Paul, que j'avois lues le matin à la messe, me déterminèrent à prendre cette résolution. Nemini dantes ullam qffensionem , ut non s?ituperetur ministerium s^estrum. (II Cor. ch. 3 ). Je fis donc venir ces pauvres gens à trois lieues d'ici dans un lieu écarté , où j'allai les trouver pendant la nuit et avec de grandes précautions , et j'en baptisai neuf avec quelques habitans d'un petit village ^ que je laissai rempli de joie et de consolation, de se voir mis au nombre des enfans de Dieu. Peu de temps après , je baptisai uae Deva Dachi ou Esclave divine ; c'est ainsi qu'on appelle les femmes dont les prêtres des idoles abusent, sous prétexte que leurs dieux les demandent et les re-
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tiennent à leur service. Je me souvins en cette occasion de ce que dit Noire-Seigneur dans l'évangile , ^ il y aura de ces malheureuses pécheresses ^ ijui entreront plutôt dans le royaume de Dieu, qui plusieurs de ceux qui se croient justes ( Matt» 1 1 ). Car cette Bes^a Dachi reçut le baptême avec de si grands sentimens de piété, que je ne pus retenir mes larmes.
Le 23 du mois de mars de Tannée passée il y eut ici une éclipse de lune. Comme les Brames sont les dépositaires de la science et de la doctrine parmi le$ Indiens , et qu'ils s'appliquent particulièrement à l'astronomie, ils n'avoient pas manqué de prédire cette éclipse. J'examinai leur calcul , et je ne le trouvai pas tout à fait juste , ce qui me donna occasion de faire un type de cette éclipse, où j'en marquai exactement le temps et la durée. J'envoyai ce type à Cangivaron et dans les villes voisines; il se trouva juste , car l'éclipsé arriva précisément à l'heure que j'avois marquée , ce qui donna à ce* peuples une haute idée de la science des Brames du Nord; c'est le nom qu'on nous donne en ce pays»
Rien n'est plus extravagant que le sentiment des Indiens sur la cause des éclipses. Toutes les fois que l'ombre de la terre nous cache la lune , ou que la lune nous empêche de voir le soleil , ce qui feit les éclipses , comme tout le monde sait , ces peuples superstitieux s'imaginent qu'un dragon engloutit ces deux astres et les dérobe à nos yeux. Ce qui est plus ridicule, c'est qu'afin de faire quitter prise âr ce prétendu monstre, ils font pendant ce temps -là un charivari épouvantable , et que les femmes enceintes s'enferment avec un grand soin dans leurs maisons » d'où elles n'osent sortir , de peur que ce terrible dragon , après avoir englouti la lune , n'en fasse autant à leurs enfans.
Quelques Brames m'étant venus voir en ce temps*
là , ne manquèrent pas de me parler de Téclipse. Je leur fis voir clairement que tout ce qu'on disoit du dragon qui engloutit le soleil ei la lune dans le temps que ces deux astres sont éclipsés , n'étoit qu'une fable grossière, dont on abusoit le peuple. Ils en convinrent aisément. Puisque i^ous êtes de si bonne foi y leur xe^îixûs-]e^ permettez-moi de i^ous dire que y comme cous t^ous êtes trompés jusqu à présent sur la cause des éclipses , s^ous pourriez bien 90us tromper aussi en croyant que Brama, Vichenou et Routren sont des dieux dignes d'être adorés ; puis-que ces prétendus dieux nont été que des hommes corrompus et vicieux , que la flatterie et la passion ont érigés en divinités. Il n'est pas difficile de convaincre des gens qui n^ont aucun principe ; mais il n'est pas aise de leur faire quitter leurs erreurs, ni de leyr persuader d'agir conformément à la vérité connue. Quand on leur reproche quelque vice , ou qu'on les reprend d'une mauvaise action , ils répondent froidement que cela est écrit sur leur tête, et qu'ils n'ont pu faire autrement. Si vous paroissez étonné de ce langage nouveau , et que vous demandiez à voir où cela est écrit, ils vous montrent les diverses jointures du crâne de leur tête, prétendant que les sutures mêmes sont les caractères de cette écriture mj^stérieuse. Si vous les pressez de déchiffrer ces caractères, et de vous faire connoître ce qu'ils signifient, ils avouent qu'ils ne le savent pas. Mais y puisque vous ne savez pas lire cette écriture, disois-je quelquefois à ces gens entêtés , aui est-ce donc qui vous la lit? Qui est-ce qui vous en explique le sens , et qui vous foit connoître ce quelle contient ? D'ailleurs , ces prétendus caractères étant les mêmes sur la tête de tous les liommes, doù vient quils agissent si différemment , et quils sont si contraires les uns aux autres dans leurs 9ues, dans leurs desseins et dans leurs projets ?
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Les Brames m'écoutoient de sang froid , et sans s'inquiéter ni des contradictions où ils tomboient, ni des conséquences ridicules qu'ils étoieut obligés d'avouer. Enfin , lorsqu'ils se sentoient vivement pressés , toute leur ressource étoit de se retirer sans rien dire. On voit par-là quel est à peu près le caractère des gens de ce pays, et que la conversiondes Brames est un ouvrage plus difficile qu'on ne s'imagine.
Depuis environ un an , les conversions n'ont pas été si fréquentes qu'elles l'étoient dans les premiers mois que je me suis établi ici. J'ai souvent envoyé mes catéchistes dans les villages et dans les bourgades voisines, pour y annoncer le royaume de Dieu; mais le succès n'a pas répondu à mes intentions jii à leurs travaux. Dans la plupart des lieux oii ils ont été , on n'a pas seulement voulu les entendre ; et il n'y a eu qu'un petit nombre d'âmes choisies qui ayent écouté la divine parole , et qui s'y soient rendues dociles. On fait souvent bien des courses et bien des voyages sans gagner personne à Jésus- Christ.
Je n'ai quitté qu'avec regret la mission de Maduré. Ah ! quand aurai-je la consolation de baptiser quatre ou cmq cents personnes dans un seul jour » comme fit Tannée passée dans le Maravas le père François Laynez? Cet ouvrier infatigable m'a dît souvent qu'il ne falloit pas se rebuter, si on ne faisoit pas d'abord un grand nombre de conversions ; qu'il en est à peu près des missionnaires comme des laboureurs ; qu'il faut semer beaucoup , si l'on veut recueillir beaucoup ; que les commencemens de la mission de Maduré , où la récolte est aujourd'hui si abondante , avoient été très - difficiles , et qu'on y avoit prêché pendant plusieurs années sans y convertir presque personne. Je tâche de profiter des saintes instructions que cet ancien et expérimenté
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missionnaire a eu la bonté de me donner, et j'espère qu'un jour la divine semence que nou^nous efforçons de répandre de côté et a autre fructifiera au centuple.
Comme notre dessein est d'établir une mission solide , non-seulement dans le royaume de Carnate , d'où je vous écris cette lettre, mais encore dans les royaumes qui nous environnent, on a jugé à propos que je prisse une connoissance exacte de ces pays » afin de voir en quels lieux il sera plus avantageux de s'établir. C est ce qu^ m'a obligé d'entreprendre un assez long voyage du côté de l'ouest , dont je ne suis de retour que depuis deux mois. Je vais vous en rendre un compte exact dans la petite relation que je j.oins à cette lettre.