‹ Lettres éorites à un provincialChapitre 3 sur 98 · U ELOGE DE PASCAL · texte numérisé non relu

U ELOGE DE PASCAL

pouilia trop souvent le respect dû au génie. Quel genre de suffrage manque à Pascal? On a célébré les prodiges précoces de son intelligence, cette vie si courte, et pourtant si remplie de travaux et de succès, de vertus et de souffrances; ce style nette , vif, pénétrant, nerveux , sublime, unique; les grâces et l'enjouement de son esprit, la sombre, Faîtière gravité de sa pensée. Une gloire qui intéressait les savants comme les hommes de lettres , les géomètres comme les théologiens, devait produire un enthousiasme universel ; et, dans leur empressement à l'exalter, il semble que les âges précédents nous aient ravi tout motif comme tout moyen de nouveaux éloges. Mais s'il se trouvait que l'admiration pour cet original génie , sans être trop grande , ne fût pas assez éclairée, si ses premiers droits à l'immortalité étaient généralement méconnus, ne serait-ce pas honorer dignement sa mémoire que de les exposer, et, en écartant les nuages du préjugé, de permettre à l'astre de briller enfin de tout son' éclat? C'est du moins l'effort que je tenterai.

La gloire de Pascal est liée aux destinées de l'Église, à la vie de Port-Royal, et aux querelles du jansénisme. C'est en vain qu'on voudrait l'en séparer. Quoi qu'on ait dit , ces querelles n'étaient ni ridicules, ni petites. Elles furent comme les assises où vinrent comparaître l'esprit ancien et l'esprit nouveau , l'un défendu par la ruse et l'intrigue et par le crédit , l'autre par la science et par le génie; assises tenues en face de l'Europe, et où se débattaient les intérêts du christianisme, de la civilisation moderne, et, par conséquent, du genre humain. Si donc on ne plonge les regards dans ces querelles, si on n'en découvre la raison première dans fêtât du christianisme , et dans le travail intérieur qu'il éprouvait à l'époque mémorable d'une lutte imminente entre deux sociétés fameuses qui divisaient l'Église de' France, peut-être est-il difficile de comprendre le rôle de Pascal , la nature de ses écrits , et les titres réels de sa grandeur. Je l'avoue , une entreprise qui exige qu'on se place -au centre du mouvement

ÉLOGK DE PASCAL. m

chrétien pour le juger, présente quelque chose d'austère et de périlleux : mais, en parlant de Pascal, la crainte de paraître un ami trop sérieux de la vérité serait pusillanime.

Le moyen âge avait vu le triomphe complet et eu même temps l'altération du christianisme. Brisant l'ancienne institution politique et saisissant à son tour la puissance des Césars, l'Église ne s'arrêta que quand elle fut maîtresse de l'homme tout entier. Une domination absolue, universelle, était nécessaire pour accomplir l'œuvre de la régénération. Enfoncé dans les sens, l'homme de l'ancienne société avait besoin d'être arraché à lui-même et ramené violemment vers Dieu. Qu'arriva-t-il d'une pareille situation? Des atteintes graves , quoique nou mortelles , parce qu'elles n'atteignaient point le dogme, mais seulement la discipline et la moralité , furent portées à l'esprit comme à la forme du christianisme. Une religion toute spirituelle dans son essence est obligée de se faire matérielle pour s'emparer de la société païenne, la dissoudre en la dominant, et lui soustraire l'homme , qu'elle entretenait dans la corruption ; une religion qui n'avait eu d'abord pour armes que les vertus et les lu* mières de ses fondateurs , est contrainte de tirer le glaive , de verser des flots de sang , pour comprimer les peuples et les retenir sous le joug. L'État passe dans l'Église ; l'Église aspire à passer tout entière dans les monastères; les moyens de sauver les âmes se confondent avec les moyens de gouverner. Le culte perd son antique et céleste simplicité; il se dénature dans les cérémonies, dans les dévotions ou plutôt les idolâtries des saints, des reliques, des images, et dans une foule d'observances insensées ou stupides. Les mœurs se dépravent ; l'ignorance et la violation dès devoirs deviennent universelles. Jamais on ne parla tant de pureté, et jamais peut-être la vie ne fut moins pure. Loin de la régler, la religion pervertie la pervertit encore. Les plus redoutables et les plus augustes mystères, jouets de consciences dégradées, sont un appel public à la prévarication. Quelquefois la communion précède

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