‹ Lettres éorites à un provincialChapitre 5 sur 98 · ÉLOGE DE PASCAL. V · texte numérisé non relu

ÉLOGE DE PASCAL. V

où l'esprit humain reste enseveli pendant des 1 siècles , pour y recevoir la vie nouvelle que lui apporte le christianisme , il sort des prémices de résurrection. Ce sont les communes, apparition première du monde moderne, et où, pour la première fois , s'organise le travail libre; c'est en général le désir partout senti de passer à un état meilleur, un sourd mais vaste besoin d'indépendance. Les études et les lumières , qui avaient péri comme tout le reste , commencent de renaître, et leurs progrès s'unissent à ceux de l'esprit nouveau et des 7 communes. Tous ces progrès rendent indispensable une réforme. L'Église est conjurée , par ses plus respectables enfants , de l'exécuter (1) * mais, depuis longtemps les pontifes romains ont succombé à la corruption générale , dont quelques* uns même paraissent les modèles. Toujours donc Us repoussent ou éludent la réforme volontaire , et la réforme violente éclate.

Est-il besoin de dire jusqu'où le déchaînement d'une réaction aveugle précipite les nouveaux apôtres? On avait ramassé tous les pouvoirs humains dans le pouvoir de l'Église , concentré le pouvoir de l'Église dans le pouvoir du pape : ils abolissent le pouvoir du pape, et dispersent le pouvoir de l'Église dans les pouvoirs politiques. On avait mis la piété dans les cérémonies et les œuvres illusoires : ils nient le mérite des pratiques religieuses et même des œuvres morales. En combattant le mal par des remèdes extérieurs et faciles , on semblait en méconnaître la profondeur, ainsi que la nécessité de la grâce , de cette opération intime de Dieu dans les âmes , qui donne l'amour du bien avec la force de l'accomplir; les réformateurs ne voient qu'impuissance , que plaie incurable dans la nature humaine ; la grâce est exaltée , et règne victorieusement sur les ruines du libre arbitre. Cette lugubre doctrine , qui fut celle de Pascal et des jansénistes , n'était point , comme on l'a cru , en contradiction avec l'esprit général de

* Les chiffres indiquent quelques développements essentiels qui sont, renioyés à la lin , sous forme de notes.

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la réforme; eHe répondait à un impérieux besoin de l'époque, celui de sentir énergiquement la présence intérieure de Dieu , si longtemps écartée par le règne de la plus grossière superstition; elle tendait à rappeler, quoique par une voie fausse «t dangereuse, le christianisme au véritable objet de sa mission, qui est de nous exposer, dans la partie la plus iatime de nous-mêmes, à l'action réparatrice de la Divinité; elle sapait aussi la théocratie. Si Fou est persuadé que Dieu seul nous meut, c'est-à-dire qu'il veut pour nous, quel autre secours faut-il , et quelle autre dépendance pourrait-on reconnaître? Alors tombent les institutions, quelles qu'elles soient. De là les tendances <anarchiques du protestantisme. Mais s'il met l'Église en pièces et l'Europe en feu , il ébranle jusqu'aux fondements cette domination terrible qui, d'abord nécessaire pour régénérer l'homme, ne fait ensuite que le comprimer et empêcher qu'il se développe.

Voilà comment s'expliquent la formation et la décadence du moyen âge , la naissance et les premiers agrandissements de la civilisation moderne, et la marche du monde. Cest ainsi que la Providence tire le bien du mal, et qu'un conseil éternel, immuable, comme dit Bossuet , se cache parmi tous ees événements que le temps semble déployer avec une si effroyable confusion.

Si quelque chose eût pu corriger les chefs du catholicisme , «'était le spectacle d'un semblable bouleversement. Us n'y virent que le besoin d'employer d'autres moyens pour persévérer dans leurs anciens écarts. De cet aveuglement intéressé naquit la Compagnie de Jésus, qui fit trembler les rois , et qui trembla devant Pascal. Par les efforts de cette milice nombreuse , habile , dévouée , qui , s'insinuant parmi les gens instruits et parmi les ignorants , parmi les grands et les riches , et parmi les petits et les pauvres , dans les cours , sur les trônes et dans les multitudes, gouvernait toutes les consciences , on parvint, grâce d'ailleurs à quelques occasions plus favorables , à arrêter le protestantisme , mais sans l'entamer . L'Église

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étaiteutralnéedans une lutte déplorable contreresprftnouveau, qui pourtant était le fruit glorieux de ses entrailles. Chargés de relever l'organisation des siècles barbares , que minait , que battaitenbrèehe cet esprit chrétien qui doit changer le monde , les jésuites, malgré des talents , des services et des vertus incontestables, se trouvaient condamnés, par leur origine, à l'odieux et vain labeur de cultiver les abus qui avaient fait naître , qui nourrissaient , j 'allais presque dire qui justifiaient le protestantisme. Quelle sève, cependant, quelle vigueur belliqueuse dans ce moyen âge tout contre nature, transitoire ! On le croyait épuisé, mourant ; et il engendre des athlètes capables de vaincre la révolution qui le dévore, si cette révolution pouvait être vaincue. Ils sont tombés enfin sous les attaques de leurs ennemis et du temps ;- ils sont tombés sans retour, les formidables soutiens d'un régime déchu ; et cette ombn d'eux-mêmes, qu'on a vue, par un prodige nouveau, s'agiter sur leurs ruines, naguère encore jetait l'alarme et l'épouvante dans le camp des vainqueurs f

Avec la puissance croissante des jésuites semblait s'évanouir l'espoir d'une réforme pacifique dans l'Église. La réforme hors de l'Église , privée de règle et d'appui , conduisait peu à peu à l'entière destruction du christianisme. Les abus d'un côté, les excès de l'autre , ici la haine du pouvoir, là une obéissance d'esclave et la crainte de la raison ; nulle part l'alliance féconde., l'alliance indispensable à l'Église comme à FÉtat, de Tordre et de la liberté.

Telle était la face des affaires chrétiennes lorsque Port- Royal descendit dans l'arène, armé du génie de Pascal.

Une humble solitude, voué au silence et à la prière, était devenue, par un merveilleux concours de circonstances, le centre d'un parti puissant, un foyer de lumière, le dernier refuge de la liberté religieuse. Là régnaient la grâce de Jansénius et la philosophie de Descartes , cette immortelle déclaration des droits de la pensée ; là tarissaient les mœurs de la primitive Église, et la connaissance de l'antiquité sacrée et

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profane ; là se recueillaient les preuves solides de la foi , s'edaircissaient les principes de la raison et les règles du langage. Ramenant la simplicité des patriarches , des apôtres * et des premiers Romains , les délassements étaient l'agriculture et les métiers. Les âmes avides de perfection évangélique , les écrivains jaloux de se comprendre eux-mêmes et de bien dire, venaient chercher les conseils avec les exemples. Tandis que Racine y formait son goût naissant, la duchesse de Longuevilley répandait la tendresse de son cœur dans les soupirs de la pénitence , et jetait sur cette solitude quelque chose de la majesté de S£ royale origine. Là rémuaient des instincts d'indépendance, qui attirèrent plus d'un noble débris de la Fronde ; là respirait la haine des jésuites dans cette famille des Arnauld , qu'on a justement comparée à l'une de ces vigoureuses familles de l'ancienne Rome. Avec ses stoïques amis, les Nicole, les Maistre, lés Sacy, les Renaudot, les Hermant, les Tillemont, Arnauld, qu'un grand siècle appela le grand Arnauld , était la colonne de ce portique chrétien.

Port-Royal résolut de combattre à la fois les jésuites et les protestants , d'épurer les moeurs sans altérer lés dogmes , de détruire la théocratie sans briser l'unité catholique : entreprise aussi noble que vaste et difficile , dont quelques erreurs n'ont point effacé la gloire. Port-Royal, c'est la raison réclamant dans l'Église sa place naturelle, sous la protection de la science et de la vertu; c'est la luttede l'esprit chrétien contre un christianisme souple , ambitieux , mondain; c'est une sainte insurrection contre la plus insupportable des tyrannies , celle qui s'attaque aux consciences. En vain'un étranger spirituel et quelquefois éloquent , mais à qui ses talents ne doivent pas faire tout pardonner, Joseph de Maistre, est venu rajeunir de vieilles injures. La cause qu'il défend , ses haines et ses admirations , le trahissent trop; et il Suffit pour absoudre Port-Royal qu'il ne puisse l'accuser sans être injuste envers Pascal et Bossuet , sans faire

* Tout le monde sait que saint Paul , par exemple , faisait des nattes.

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