‹ Lettres éorites à un provincialChapitre 50 sur 98 · ÉCRITE AUX RÉVÉRENDS PÈRES JÉSUITES · texte numérisé non relu

ÉCRITE AUX RÉVÉRENDS PÈRES JÉSUITES

Qu'on peut réfuter par des railleries les erreurs ridioules. —Précautions avec lesquelles on Je doit faire; quelles ont été observées par Monlalte, et qu'elles ne l'ont point été par les jésuites. — Bouffonneries impies du père le Moine et du père Garasse,

Puis août 1656.

MES BÉvriBENDS PÈRES,

J'ai vu les lettres que vous débitez contre celles que j*af écrites à un de mes amis sur ie sujet de votre morale,

I M ONIfBMB LETTRE. -

no l'un des principaux points de votre défense est que Je n'ai point parlé assez sérieusement de vos maximes : e'est ce que vous répétez dans tous vos écrits , et que vous poussez jusqu'à dire que « j'ai tourné les choses saintes « en raillerie. »

Ce reproche, mes pères, est bien surprenant et bien injuste; car en quel lieu trouvez* vous que je tourne les choses saintes en raillerie? Vous marquez en particulier le contrat Mohatra , et l'histoire de Jean d'Alba^ Mais est-ce cela que vous appelez des choses saintes? Vous semble-t-il que le Mohatra soit une chose si vénérable , que ce soit un blasphème de n'en pas parler avec respect ? Et tes leçons du père Bauny pour le larcin, qui portèrent Jean d'Alba A le pratiquer contre vous-mêmes , sont-elles si sacrées, que vous ayez droit de traiter d'impies ceux qui s'en moquent?

Quoi! mes pères , les imaginations de vos auteurs pas- «seront pour les vérités de la foi , et on ne pourra se moquer des passages d'Escobar, et des décisions si fantasques et si peu chrétiennes de vos autres auteurs, sans qu'on soit accusé de rire de la religion? Est-il possible que vous ayez osé redire si souvent une chose s! peu raisonnable? et ne craignez- vous point, en me blimant de m'être moqué de vos égarements , de me donner un nouveau sujet de me moquer de ce reproche , et de le faire retomber sur vous-mêmes, en montrant que je n'ai pris sujet de rireque de ce qu'il y a de ridicule dans vos livres ; et qu'ainsi , en me moquant de votre morafe , j'ai été aussi éloigné de me moquer des choses saintes , que la doctrine de vos casuistes est éloignée de la doctrine sainte de l'Évangile?

En vérité, mes pères , il y a bien de la différence entre rire de la religion, et rire de ceux qui la profanent par leurs

SE RAILLER DES ERREURS ftf

opinions extravagantes. Ce serait une impiété de manquer de respect pour les vérités que l'esprit de Dieu a révélées: mais ce serait une autre impiété de manquer de mépris pour les faussetés que l'esprit de l'homme leur oppose.

Car, mes pères , puisque vous m'obligez d'entrer en ce discours, je vous prie de considérer que , comme les vérités chrétiennes sont dignes d'amour et de respect, les erreurs qui leur sont contraires sont dignes de mépris et de haine ; parce qu'il y a deux choses dans les vérités de notre religion : une beauté divine qui les rend aimables, et une sainte majesté qui les rend vénérables ; et qu'il y a aussi deux choses dans les erreurs : l'impiété qui les rend horribles, et l'impertinence qui les rend ridicules. C'est pourquoi , comme les saints ont toujours pour la vérité ces deux sentiments d'amour et de crainte, et que leur sagesse est toute comprise entre la crainte qui en est le principe, et l'amour qui en est la fin, les saints ont aussi pour l'erreur ces deux sentiments de haine et de mépris , et leur zèle s'emploie également à repousser avec force la malice des impies , et à confondre avec risée leur égarement et leur folie.

Ne prétendez donc pas , mes pères , de faire accroire au monde que ce soit une chose indigne d'un chrétien de traiter les erreurs avec moquerie , puisqu'il est aisé de faire connaître à ceux qui ne le sauraient pas que cette pratique est juste, qu'elle est commune aux Pères de rÉglise, et qu'elle est autorisée par l'Écriture, par l'exemple des plus grands saints, et par celui de Dieu même.

Car ne voyons-nous pas que Dieu hait et méprise les pécheurs tout ensemble , jusque-là même qu'à l'heure de leur mort, qui est le temps où leur état est le plus déplorable et le plus triste , la sagesse divine joindra la moque-

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rie et la risée à la vengeance et à la foreur qui les condamnera à des supplices éternels : In interitu vestro ridebo et subsannabo. bit les saints, agissant par le même esprit, en oseront de même, puisque * selon David, quand ils verront la punition des méchants, « ils en trembleront et « en riront en même temps : Videàunt justi et timebunt, <■ et super eum ridebunt. » Et Job en parle de même : /»nocens subsmnaàiteos.

Mais c'est ose chose bien remarquable sur ce sujet, que, dans les premières paroles que Dieu a dites à l'homme depuis sa chute, on trouve un discours de moquerie, et une ironie piquante, se'on les Pères. Car, après qu'Adam eut désobéi, dans l'espérance que le démon lui avait donnée d'être fait semblable à Dieu , il parait par l'Écriture que Dieu , en punition , le rendit sujet à la mort ; et qu'après l'avoir réduit àcette misérable condition qui était due à son péché, il se moqua de lui en cet état par ces paroles de risée : « Voilà l'homme qui est devenu comme l'un de

* nous : Ecee Adam quasi unus ex nobis : » ce qui est une ironie sangianie et sensible dont Dieu le piquait vivement, selon saint Chrysostome et les interprètes. « Adam,

* cHtRopert, méritait d'être raillé par cette ironie, et on lui » faisait sentir sa folie bien plus vivement par cette exprès- « ston Ironique que par une expression sérieuse. » Et Hugues de Saint- Victor, ayant dit la même chose, ajoute que « cette ironie était due àsa sotte crédulité; » et que a cette « espèce de raillerie est une aetion de justice , lorsque ce- « lui envers qui on en use l'a méritée. *

Vous voyez donc , mes pères , que la moquerie est quelquefois plus propre à faire revenir les hommes de leurs égarements, et qu'elle est alors une action de justice ; parce que, comme dit Jérémie, « les actions de ceux qui errent

ERREURS DES CAS. DIGNES D'ÊTRE JOUÉES. t.Sf

• sont dignes de risée, à cause de leur vanité ivanà sunf y « et risu (ligna, » Et c'est si peu une impiété de s'en rire, que c'est l'effet d'une sagesse divine, selon cette parole de saint Augustin : « Les sages rient des insensés, parce

• qu'ils «ont sages, non pas de leur propre sagesse, mais « de cette sagesse divine qui rira de la mort des méchants» »

Aussi les prophètes remplis de l'esprit de Dieu ont usé de ces moqueries , comme -nous voyons par les -exemples de Daniel et d'Elie. Enfin il s'en trouve des exemples dans les discours de Jésus-Christ même; et saint Augustin remarque que, quand il voulut humilier Nicodème, qui se croyait habile dans l'intelligence de la loi, «comme il « le voyait enflé d'orgueil par sa qualité de docteur des « Juifs , il exerce et étonfie sa présomption par la hauteur « de ses demandes; et, Payant réduite l'impuissance de

• répondre : Quoi ! lui dit-il , vous êtes maître en Israël , 4 et vous ignorez ces choses? Ce qui est le même ^ue s'il « eût dit : Prince superbe, reconnaissez que vous ne sa* « vez rien. » Et saint Chrysostome et saint Cyrille disent sur cela qu'il méritait d'être joué de cette sorte.

Vous voyez donc , mes pères , que, s'il arrivait aujourd'hui que des personnes qui feraient les maîtres envers les chrétiens, comme Nieodème et les pharisiensenvers les Juifsignorassent les principes de la religion, et soutinssent, par exemple , qu'on peut être « sauvé sans avoir jamais « aimé Dieu en toute sa vie, « on suivrait en cela l'exemple de Jésus-Christ, en se jouant de leur vanité et de leur ignorance.

Je m'assure , mes pères , que ces exemples sacrés suffisent pour vous faire entendre que ce n'est pas une conduite contraire à celle des saints, de rire des erreurset des égarement» des hommes : autrement il faudrait blâmer

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celle des plus graads dateurs de l'Église quN'oat )wratfquée, comme saint Jérôme dans ses lettres et dans ses écrits contre Jovioien, Vigilance, et les pélagiens ;Tettullienx, dans son Apologétique contre les folies des idolâtres; saint Augustin, contre les religieux d'Afrique, qu'il appelle les chevelus ; saint Irénée , contre les gnostiques ; saint Bernard et les autres Pères de l'Église, qui, ayant été les imitateurs des apôtres , doivent être imités par les fidèles dans toute la suite des temps, puisqu'ils sontTproposés , quoi qu'on en dise, comme le véritable modèle des chrétiens , même d'aujourd'hui.

Je n'ai donc pas cru faillir en les suivant. Et, comme je pense l'avoir assez montré , je ne dirai plus sur ce sujet que ces excellentes paroles de Tertullien , qui rendent raison de tout mon procédé : « Ce que j'ai fait n'est « qu'un jeu avant un véritable combat. J'ai plutôt montré « tes blessures qu'on vous peut faire que je ne vous-en « ai fait. Que s'il se trouve des endroits où l'on soit exci- « té à rire, c'est parce que les sujets mêmes y portaient. « Il y a beaucoup de choses qui méritent d'être moquées « et jouées de la sorte , de peur de leur donner du poids « en les combattant sérieusement. Rien n'est plus dû à- la

• vanité que la risée ; et c'est proprement à la vérité qu'il « appartient de rire , parce qu'elle est gale, et de se jouer « de ses ennemis, parce qu'elle est assurée de la victoire. « Il est vrai qu'il faut prendre garde que les railleries ne « soient pas basses et indignesde la vérité* Mais, à cela près, « quand on pourra s'en servir avec adresse, c'est un devoir « que d'en user* » Ne trouvez-vous pas» mes pères, que ce passage est bien juste à notre sujet? « Les lettres que j'ai

• faites jusqu'ici ne sont qu'un jeu avant un véritable corn- « bat. » Je n'ai fait encore que me jouer, « et vous montrer

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• plutôt les blessures qu'on vous peut faireque je ne vous en « ai fait. » J'ai exposé simplement vos passages sans y faire presque de réflexion. « Que si on y a été excité à rire, « c'est parce que les sujets y portaient d'eux-mêmes. » Car qu'y a-t-il de plus propre à exciter à rire , que de voir une chose aussi gravé que la morale chrétienne remplie d'imaginations aussi grotesques que les vôtres? On conçoit une si haute attente de ces maximes, « qu'on dit que « Jésus-Christ a lui-même révélées à des pères de la Socié- « té , » que quand on y trouve « qu'un prêtre qui a reçu

• de l'argent pour dire une messe peut , outre cela , en « prendre d'autres personnes) en leur cédant toute la part « qu'il a au sacrifice; qu'un religieux n'est pas excom- « munie pour quitter son habit lorsque c'est pour danser, « pour filouter , ou pour aller incognito en des lieux de « débauche ; et qu'on satisfait au précepte d'ouïr la messe « en entendant quatre quarts de messe à la fois de diffé- « rents prêtres ; » lors, dis-je, qu'on entend ces décisions et autres semblables , il est impossible que cette surprise ne fasse rire, parce que rien n'y porte davantage qu'une disproportion surprenante entre ce qu'on attend et ce qu'on voit. Et comment aurait-on pu traiter autrement la plupart de ces matières, puisque ce serait « les au- « toriser que de les traiter sérieusement , » selon Tertullien?

Quoi! faut-il employer la force de l'Écriture et de la tradition, pour montrer que c'est tuer son ennemi en trahison , que de lui donner des coups d'épée par derrière, et dans une embûche ; et que c'est acheter un bénéfice que de donner de l'argent comme un motif pour se le faire résignera II y a donc des matières qu'il faut mépriser, et « qui méritent d'être jouées et moquées. » En-

fin , ce que dit cet ancien auteur, que « Hen n'est plus dû « à la vanité que la risée , » et le reste de ces paroles, s'applique Ici avec tant de justesse et avec une force si convaincante, qu'on ne saurait plus douter qu'on peut bien rire des erreurs sans blesser la bienséance.

Et je vous dirai aussi , mes pères, qu'on en peut rire sans blesser la charité , quoique ce soit une des choses que vous me reprochez encore dans vos écrits. Car « la « charité oblige quelquefois à rire des erreurs des hom-

* mes , pour les porter eux-mêmes à en rire et à les fuir, « selon cette parole de saint Augustin : ffèBc tu miseri- « cordiler irride, ut eis ridenda ac fugienda commen- « des. » Et la même charité oblige aussi quelquefois à les repousser avec colère , selon cette autre parole de saint Grégoire de Nazîanze : « L'esprit de charité et de douceur « a ses émotions et ses colères. » En effet , comme dit saint Augustin , « qui oserait dire que la vérité doit demeurer

* désarmée contre le mensonge , et qu'il sera permis aux « ennemis de la foi d'effrayer les fidèles par des paroles « fortes , et de les réjouir par des rencontres d'esprit

* agréables ; mais que les catholiques ne doivent écrire « qu'avec une froideur de style qui endorme les lecteurs?»

Ne voit-on pas que , selon cette conduite, on laisserait introduire dans l'Église les erreurs les plus extravagantes et les plus pernicieuses, sans qu'if fût permis de s'en moquer avec mépris , de peur d'être accusé de blesser la bienséance, ni de les confondre avec véhémence , de peur d'être accusé de manquer de charité ?

Quoi! mes pères, il vous sera permis de dire qu'on peut « tuer pour éviter un soufflet et une injure, »et il ne sera pas permis de réfuter publiquement une erreur publique

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