Cf. la lettre à G. Keate du 16 janvier
son siècle ne permit pas qu'ils fussent polis. Que m'importe qu'un auteur tragique ait du génie, si aucune de ses pièces ne peut être représentée en aucun pays du monde? Cimabue avait du génie pour la peinture, mais ses tableaux ne valent rien. Lully avait un très grand génie pour la musique; mais personne en Europe ne chante ses airs, excepté nous, encore commençons-nous à nous en dégoûter. Les jardins d'Alcinoûs étaient fort beaux dans leur temps; aujourd'hui, ils composeraient à peine le jardin d'un bon fermier.
Personne ne sait plus que moi les beaux endroits qui se trouvent, par-ci par-là, dans Shakespeare; mais je vous dirai avec Pope que ce n'est pas un nez et un menton qui font un beau visage, et qu'il faut un assemblage régulier. Si Addison avait pu mettre un peu plus de chaleur dans son Caton ', il eût
i. Joué en 171 3 et traduit plusieurs fois en français (voyez Quérard, la France littéraire, I, 10).
AVEC GEORGES KEATE l5
été mon homme. Vous avez encore un Thomson ■ qui ne fait pas mal les vers; mais son génie était à la glace. Otway était plus chaud; mais on voit un homme qui prend Shakespeare pour son modèle, et qui n'en approche point2; je ne saurais souffrir le mélange du tragique et du bouffon : cela me paraît un monstre. D'ailleurs, je ne vous donne pas mon avis comme bon, mais comme mien ; je vous expose mon goût comme Dieu me l'a donné; nous sommes tous à table, chacun mange et boit ce qu'il lui plaît : je ne me querellerai pas avec mon voisin, s'il aime mieux le bœuf, et moi le mouton.
J'ai fait venir d'Angleterre toutes les œuvres de Middleton 3. J'aime cet homme-là
i . Thomson ou Thompson (Jacques) est auteur d'un poème des Saisons que Voltaire jugeait inférieur aux Saisons de Saint-Lambert (voyez sa lettre à Dupont (de Nemours) du 7 juin i 769).
2. Voyez ce que Voltaire a dit ailleurs d'Otway (Appel à toutes les nations de V Europe, etc., t. XXII de l'édition Garnier, p. 2o3 et suivantes .
3. Sur Middleton, voyez le IXe des Articles extraits de la Gazette littéraire (t. XXV de l'édition Garnier, p. 177).
l6 CORRESPONDANCE
passionnément; je trouve aussi Warburton bien savant; mais je n'ai que ses deux premiers tomes de la Légation de Moïse l. Je ne sais comment m'y prendre pour avoir les deux derniers volumes. Je suis bien curieux de savoir comment il s'y prend pour prouver que l'ignorance de l'immortalité de l'âme est une démonstration qu'on est conduit par Dieu même. Il prouvera aisément que les Juifs n'attendaient point une autre vie, et qu'ils bornaient toute leur félicité à prêter à usure, quand ils pouvaient ; mais il ne prouvera que cela, et on le tiendra quitte du reste.
Adieu, Monsieur, je vous ennuie, mais je vous aime de tout mon cœur.
2 Your for ever.
i. The divine Légation of Moses, etc. (voyez p. 9).