‹ Lettres et entretiens sur l'éducation des fillesChapitre 102 sur 120 · INSTRUCTION A LA CLASSE JAUNE · texte numérisé non relu

INSTRUCTION A LA CLASSE JAUNE

(Sur r«iiiBÔDe.)

« Mes enflants, ne vous proposez-vous point de faire l'aumône quand vous serez sorties d'ici ? J'ai oui dire que c'est la pratique des Dames de Saînl-Cyr ; mais la pouvez-vous faire sans la permission de votre père, de votre mère ou de votre mari ? — Nous lui dîmes que non, que cependant nous nous y comptions obligées; mais que nous ne pouvions donner que peu n'ayant pas beaucoup. — Madame demanda é une demoiselle : a Quoi ! vous croyez tout de bon être obligées de faire Taumône avec vos cinquante écus, et n'ayant pas de quoi aller jusqu'à la fin de Tannée? » — On lui répondît qu'il falloit se retrancher quelque chose et donner de son nécessaire, que chacun devoit agir sur cela selon son pouvoir-, que ceux qui ont beaucoup sont obligés de donner beaucoup, et ceux qui ont peu doivent donner de ce peu. — «Vous dites fort bien, dit Madame; et je

1 Becueil d'Irutruetionn^ p. 3(i9.

TOUS assure que Dieu vous saura aussi bon gré et même plus du peu que vous donnerez qu'ji d'autres qui donneroient davantage. Il ne regarde point à h grandeur de l'action, mais à l'intention qui la porte à la faire. Ne sauriez-vous point dans l'Évangile quelque exemple sur ce que nous disons? » — On lui répondit que Jésus-Christ promit qu'un verre d'eau donné pour Tamour de lui à un pauvre ne perdroit pas sa récompense, et qu'il eut plus agréable Tobole de la pauvre veuve que les grands présents des riches. — Madame demanda pourquoi. — Nous lui répondîmes que c'étoit a cause de sa bonne volonté. — Non-seulement pour cela, reprit Madame, mais aussi parce qu'elle avoit donné de son nécessaire, et que les riches n'avoient donné que de leur superflu. Voilà qui est bien consolant pour vous autres qui n'aurez pas grand'chose à donner, de penser que vous ne laisserez pas d'avoir part à la récompense promise à ceux qui font cette bonne œuvre, quand même vous ne donneriez qu'un sou. Il y a même d'autres manières de faire l'aumône, comme de procurer quelques secours, consoler les affligés, visiter les malades et leur donner les petites assistances dont on est capable, donner un bouillon i l'un, refaire le lit de l'autre. Vous pourrez aussi faire l'aumône spirituelle, qui est de donner de bons conseils et d'instruire. On peut encore faire Tho^talité. »

AYBC LES DAMES DE SAIIIT-LODIS (1708). 221 2i9«. — ENTRETIEN AVEC LES DAMES

DB 8ÂXIIT«L0VX8.

(Qa*il faut ériter It trop grand empreMemeot de faire plaiair an demoiiellei.)

Un jour de récréation que Madame demeura avec nous depuis deux heures jusqu'à quatre et demie, elle dit plusieurs choses fort utiles en répondant à diflférentes questions.

a Quand vous apportez ici quelques écrits curieux et agréables, lui dit-on, peut-on les faire voir aux demoiselles? — Oui, répondit Madame, si la maltresse générale juge que cela leur soit propre, et il seroit bon même qu'elle prit Tordre de la supérieure si la chose le mérile. Je voudrois que la maltresse générale fût entièrement libre, soit de refuser, soit de différer de les donner d'abord à une classe ou i l'autre, et que celle des bleues, par exemple, croie qu'on lui fait tort si l'on commence par les jaunes, ni que la maltresse des jaunes dise : « Cela a été aux bleues, donc c'est à notre tour à l'avoir; » caria maltresse générale peut le donner aux vertes auparavant, et il n'est point nécessaire de le montrera tontes. Les maîtresses, ajouta-t-elle , sont aussi vives sur cela que les demoiselles; elles ont une pas-

* Lettrée édifiantes, t. V, p. 57 G.

222 LETTBES ^T ENTRETIENS SUg L'ÈDUCaTION.

sion de leur faire plaisir, et je n'en sache aucune qui en soit exempte. Les égards et 1^ attentions les gâtent ; elles croient que tout leur est dû ; elles ont des prétentions : les bleues s'oSenseroîent si on commençoit par les jaunes à faire voir une pièce nouvelle , et moi je voudrais que la maîtresse générale fût libre de commencer par les rouges, et, bien loin de vou$ empresser pour avoir promptement une nouvelle conversation^ une nouvelle tragédie, je voudrois que vous profitassiez de cette occasion de modérer la vivacité de vos filles. Si je vous en diiois les moyens, dit-elle agréablement, vous les écririez pour les mieux retenir, et quand l^occasion s'en présente, vous n'en profitez pas. Si j'apporte ici quelque chose, c'est à qui l'aura la première pour contenter l'inclination de ses filles; et puii, contre rintention des supérieurs, qui voudroiant bannir les écritures de la maison , l'on se dépêche de faire copier cette convenation, afin que les demoiselles la sachent plus tôt; on prend le temps des exercices, du travail, pour la leur montrer, parce qu'on veut qu'elln soit aussitôt sue que donnée, el vous me venez ensuite demander de quoi occuper vos filles à la récréation , parce qu'au lieu de leur faire apprendre une tragédie à loisir pendant ces heures-là , vous les distribuez au commencemeat de janvier pour qu^elles soient jouées avant la ci* réme; et, pendant cet intervalle, il faut faire utf espèce de cessation dç travail et d'exercices, et limr ce temps a leur plaisir. En vérité, cela est-il nisonnablePJe voudrois qu'on les leur donnât un an '

^YRC LES OAMES DE SAINT-LOUIS (l7Û8). 233

avant quj^ de jouer, afin qu'elles ne missent poir^jt d'autre temps que celui de leur récréation a les répéter. Je ne désapprouverois pas que, durant I9 carnaval^ on prit des heures extraordinaires pour jouer-, il f^ut bien leur donner quelques relâchements, mais vous avez peur de faire mal à vos enfants. Si vous leur fuites apprendre une convertaiion ou des vers dans les heures de récréation: « Cela est bien sérieux, dites-vous, pour des petites; il n'y a que les grandes et raisonnables quj puissent goûter ce plaisir. » Quel inconvénient j a-t-il, ajoula-t-elle, qu'elles s'ennuient? Ne faut-îl pas les y accoutumer? Cela leur arrivera souvent ailleurs. Pour moi, si je remarquois quelques filles qui témoignassent de l'ennui du jeu d'une piècç, d'un livre, je ne ferois pas semblant de m'en apercevoir; et bien loin d'éviter ce qui peut les contraindre ou les lasser, je le leur ferois faire si souvent - et si longtemps, que je les habituerois à s'accommoder de tout. Je n'irois pas pressentir leur goût pour le satisfaire, ni creuser pour savoir si elles s'ennuient ou non*, c'est un abîme où plus on creuse, plus on trouve de misère : le plus sûr est de le combler sans le sonder. Je sais bien qu'il est bon que les maîtresses fassent attention à diversiûer leurs lectures et leurs divertissements : la jeunesse a besoin de cette condescendance; mais je ne voudrois pas que ce fût parce que les demoiselles ont marqué du dégoût, ni qu'elles s'aperçussent que j'ai cette attention à ne les point rebuter.

« — Vous chercheriez donc, dit une de nos sœurs.

un livre de lecture commune, quoique vous vissiez qu'elles en sont lasses? — Oui, répondit Madame. Quoi! parce qu'elles ne pourroient souffrir d'entendre une explication d'évangile , vous la retrancheriez ! Il faut aller votre chemin , et ne faire ni plus ni moins, pour ce qu'elles peuvent dire oa montrer. Quand j'ai dit dans mes écrits qu'il ne falloit pas trop parler de Dieu , et qu'il y auroit moins d'inconvénient à ne point contenter entièrement l'ardeur des pieuses que fatiguer les autres, j'ai prétendu parler des discours de morale qu'on voudroit tenir au temps destiné à l'instruction, de peur de rebuter celles qui s'y ennuient, quoiqu'on général il faille les diversifier pour réveiller leur attention et ne pas toujours parler de piété.

« — Ne pourrions-nous pas, dit une de nos sœurs, rendre leurs lectures moins sérieuses dans le temps de récréation, c'est-à-dire depuis les Rois jusqu'au carême, afin qu'elles écoutassent ensuite les autres plus volontiers? — Fort bien, dit Madame; vous êtes ma! tresses de diversifier ainsi les temps. Vous avez des livres d'histoire agréables qui, en les réjouissant, vous fourniroient une ample matière de les instruire; car il ne faut pas regarder cet exercice comme une simple lecture qui leur fasse passer le temps, et que vous vous contentiez de leur demander ce qu'elles ont retenu, mais il faut qu'elles le comprennent , que vous en fassiez l'application à elles-mêmes pour le règlement de leur conduite, en leur apprenant a réduire en pratique ce qu'elles entendent lire. Mais je ne permettrois pas, ajouta-t-elle,

AYEC LKS DAMES DE SAINT-LOUIS (1708). 225

aux mattresâes des petites classes d'être un mois sans parler à leurs filles du catéchisme; elles roublieroient bien vite, et vous devez avoir une grande attention à en venir dans vos catéchismes à la pratique. Yousy pourrez faire entrer tout ce qui regarde leurs mœurs aussi bien que leur instruction, et pour cela il faut songer à se faire entendre et à se proportionnera la portée de leur esprit. Je vous entendois faire hier, dit-elle à cette maîtresse*, vous y disiez de bonnes choses, mais vous y parliez trop éloquemment ; je suis sûre qu'elles n'entendoient pas la plupart des mots que vous disiez, qui convenoient cependant fort bien au sujet que vous traitiez. Je ne dis pas qu'il n'échappe quelquefois de ces expressions éloquentes, car vous parlez toutes bien; mais quand il en est échappé quelques-unes, il faut les expliquer.

« — Pourrions-nous , dit M"* de Veilhant , au temps de l'instruction, lire quelquefois aux demoiselles certains chapitres du Nouveau Testament qui conviennent à tout le monde, en leur faisant l'explication et l'application ? — Assurément, répondit Madame-, il est bon de leur montrer que la morale la plus sévère souvent n'approche pas de la force de certains passages de l'Évangile, qui est cependant d'obligation à tous les chrétiens. C'est ce que je fais remarquer au Roi quand il lit dans ma chambre le Nouveau Testament*, je lui dis, sur ceux où Notre- Seigneur parle si fortement de la nécessité de renoncer à soi-même, de porter sa croix, de ne point aimer le monde : a Voyez, sire, combien Ton a tort

236 U1TRES RT ENTRSTIEKS tOft L'toOCATfOII.

fc qusmil on se plaint qqe les prédicateurs demanu dent deg choses trop difficiles; tout ce qu*ikdin sent approcbe-t-il de ce que Jésus -Christ dit hiia même? >»

Une autre demanda si une première i|U||tfesM i^ feroit pas bien, quand elle parle aux demoiselles es particulier, de tirer dans le Nouveau Testament oa dans V Imitation quelques versets et de leur en (aire l'application . a Non, ma sœur, répondit-elle; ces entreliens particuliers ne sont pas pour dire simplement de bonnes choses à ces Qlles, telles qu'on les trouveroit à l'ouverture d*un livre, mais pour en venir au détail de leur conduite et leur dire : Vous faites bien telle chose, continuez; mais ayez soin de le faire avec un bon motif, car, sans cela, il vous seroit inutile; je m'aperçois que vous prenez an mauvais esprit, songez à vous en défaire; vous ma^ quez une mauvaise humeur, qui seroit fort incommode aux autres, travaillez à la vaincre. Ainsi du reste. »

DK SAINT-LOUIS.

( De It manière de faire le catéehiame tui demoiaellet, et ^*il IhH cultiter la mémoire tant eu faire trop de cas. j

net.

On demanda à Madame si la manière de faire le catéchisme n*étoit pas de ces choses qu'on doit lais-

* Jtecueil det Héponuê, p. 586.

AVBC LRS DAMES DB SAINT-LOUIS (1708). 227

seri la liberté des maltresses, oti s'il falloit observer l'tiniformité dans les classes, puisqu'on doit se proportionner à la capacité des demoiselles : « Vous pouvez bien, dit Madame, en vous proportionnante la portée de vos demoiselles^ être cependant uni- Termes dans la méthode d'enseigner le catéchisme. Les classes sont partagées defaçon que vousle pouvez Aisément, puisque les demoiselles y sont à peu près de m^me âge; car je conviens que la manière d'instruire les rouges est différente de celte qui convient aux bleues. — Dans la classe rouge, dit une autre, n'y a-t-il pas de la différence à faire selon les temps ? lors, par exemple, qu'il y a des nouvelles venues, ne doit-on pas s'en tenir à la lettre? —Cotfme cette classe, dit Madame*, sera toujours composée, partie d'ignorantes nouvelles venues, partie ^e plus avancées, vous ne pouvez mieux faire que d'en venir toujours aux premiers principes pour qu'elles sachent bien les éléments de la doctrine chrétienne, entremêlant cependant la lettre du catéchisme de quelques explications pour vos plus avancées qui s'ennuieroient d'entendre toujours la même chose. Mais vous ne pouvez manquer sur cela de vous tenir à la manière dont MM. de la Mission^ vous apprennent à le faire, qui est de poser d'abord pour fondement ce que dit le catéchisme, et puis d'ajouter des questions qui leur fassent comprendre par jugement ce qu'elles savent par mémoire, et ne pas em-

1 Les prêlrcs de SainULaxare allacbéi k la oiaison de Sainl- Cyr.

2^8 LÈHRES ET ENTRETIENS SUR L*ÊOOGATIOir.

brasser trop de matières à la fois. — Elles font, ajouta-t*OD, une multitude de questions qui n'ont souvent aucun rapport au sujet de TinstrucUon et du catéchisme; ne faut-il pas leur répondre, afin qu'elles soient instruites surtout? — Pourquoi leur souffrez-vous cela? dit Madame; n'est-ce pas ce que j'attaque depuis si longtemps, et ce qui les rend raisonneuses, peu simples? C'est ce qui rend aussi les classes tuantes. Je l'ai éprouvé dans les temps que j'y allois plus souvent : elles m'accabloient par cette multitude de questions* J'avois beau résoudre leurs diOicultés ou répondre que j'ignorois ce qu'elles medemandoient; elles revenoient toujours sur les mêmes questions, ravies de discourir et d'embarrasser. C'est un des plus mauvais caractères qu'elles puissent avoir : il faut l'attaquer et le corriger dès I les rouges, en leur ôtant la liberté de faire des ques- ] tions inutiles et curieuses qui ne servent point à for- J mer leur raison et leurs mœurs. Tout ce qu'on doit leur permettre, c'est d'exposer simplement cequ'elles n'entendent pas et d'en demander rintelligence. Vous devez même être attentives à les prévenir sur cela en leur expliquant tous les mots de la lecture ou du catéchisme dont vous croyez qu'elles ne savent pas la signification; mais gardez-vous d'en fiaire des discoureuses qui questionnent pour le plaisir de parler, et qui veulent se divertir en sortant de l'attention aux instructions pour se jeter dans une multiplicité de questions frivoles sur tout ce qui leur passe par l'esprit. »

On demanda encore à Madame si elle approuvoit

qu'on fit faire les demandes du catéchisme par une demoiselle* « Pourquoi non ? dit Madame -, plus vous pourrez ainsi les exercer, et mieux vous les formerez. Cette manière n'est pas nouvelle :je Tai vu pratiquer parfaitement aux vertes ^ cela leur donne de Témulation et leur apprend à parler haut, surtout quand celle qui fait les questions est à une table différente de celle qui répond. Il ne faut pas aussi vous lier de .telle manière que vous n'osiez les faire vous-même; mais si vous vouliez faire faire vos questions au chœur par une demoiselle, ce seroit une innovation, parce que vous êtes dans une pratique contraire, et il y auroit du danger de commettre vos filles à faire des fautes qui pourroient être une occasion à quelque irrévérence devant le saint Sacrement.

« — N'est-il pas nécessaire, dit une autre, que les demoiselles sachent le catéchisme par cœur? — Il est bon, dit Madame, qu'elles exercent leur mémoire, et il n'y a rien qu'il convienne mieux de leur faire apprendre que le catéchisme; mais, du reste, je fais peu de fond sur ce qu'elles apprennent ainsi : j'aimerois mieux qu'elles ne retinssent que six lignes et qu'elles les comprissent que d'apprendre un volume entier sans savoir ce qu'elles disent.

a*- Ne trouvez- vous pas de la différence, dit une autre, entre la facilité d'apprendre par cœur quelque chose d'un livre ou de retenir un sermon d'un bout à l'autre? Il me semble que pour le premier on n'a besoin que de la mémoire et que pour le second il faut avoir été attentive et l'avoir un peu compris. — Je ne sais, dit Madame, s'il faut plus de jugement

If. 20

230 LETTRES fit ENTRBTIEIfS SOR L*ÈDDCAT10N.

pour retenir un sermon qu'on a entendu que pour apprendre par cœur dans un livre ; mais je ne ferois pas grand cas de l'un ni de l'autre : la mémoire n'est pas un talent bien rare, elle ne fait rien au mérite, etj'aimerois mieux une fille qui auroit retenu les meilleurs endroits du sermon et qui en sauroit faire une juste application, qu'une qui le sauroit d*uD bout à l'autre par mémoire. »

Madame de Vandam, qui a beaucoup de mémoire, déploroitce talent, comme s'il eût été incompatible arec le jugement. Madame lui dit : u II ne faut pas le mépriser, il a son utilité comme un autre: on doit le conserver et même le cultiver quand Dieu la donné et le mettre à profit; mais je ne voudrois pas qu'on estimât une fille pour ce seul avantage : une marque qu'il est peu solide, c est qu*on l'attribue i notre sexe au lieu qu'on réserve le jugement aui hommes. — Est-il impossible, lui dit-on, d*avoir | l'un et l'autre de ces talents à la fois? — Nullement, dit Madame, il y a des personnes qui ont du jugement sans avoir de mémoire, je ne les trouve pas beaucoup à plaindre; d'autres qui étant dépounnies de jugement y suppléent par une grande mémoire, et c'est peu de chose; pour celles qui n'ont ni mémoire ni jugement, elles sont bien mal dans leurs affaires. — Seriez-vous d'avis, dit une de nos sœurs, que pour cultiver la mémoire des demoiselles, oa leur fit apprendre beaucoup de choses? — - Non, dît Madame, cela prendroit un temps qu'on emploieroH . bien plus utilement si on formôit leur raison, tl n'est pas question de remplir leur esprit, mais

. ATEC LES DAMES DE SAINT-l.OUlS (1708). 931

]u*elles comprennent ce qu'elles pratiquent. — La plupart, dit If** de Berval^ retiennent plutôt par mémoire qu'elles ne comprennent ce qu'elles entendent : une preuve de cela, c'est que ces mémoires prodigieuses, qui savent tant de choses par cœur, ne peuvent rapporter ce qu'il y a de principal dans une lecture qu'on leurfait, au lieu qu'on en voit d'autres qui apprennent difficilement et qui redisent d'une manière fortjuste les meilleurs endroits de l'instruction et des lectures qu'elles ont entendues. — C'est une marque, dit Madame, que les premières ont plus de mémoire que de jugement et les secondes plus de jugement que de mémoire, et en cela elles leur sont préférables. y>

91 SAlHT-iODIf.

f9mr le rldkalé dn pfècM eompoféei ptr !«• rf Hfiratet ; •*«« tenir I erllei qM MidaiM a dovaéet; ètra lobr* nr les IccUircf. )

Madame ayant entendu dire que quelques petites demoiselles de la classe rouge avoient osé gâter la tragédie de Janalhas, mettant au lieu des personnages de Samuel et de Saûl des noms d'animaux et faisant de tout cela un assemblage bizarre, elle marqua un très-grand mécontentement à la corn*-

* Lettres édifiantes, t. VI, p. 733. — Beeiieil des Bépanses, p. 593.

232 LETTRES ET ENTRETIEK8 SUR L*ÉI>L'CATION.

munauté de ce qu'au lieu de les reprendre, en s'étoit amusé à les écouter. «Est-il rien de si ridicule? dit-elle^ ce n'est pas assez dire, il faut le nommer profanation. Quoi ! tourner ainsi sottement des paroles de rÉcriture sainte dont cette pièce est composée ! Si vous le regardez du cAté de la piété, c*est ce qu'on appelle profaner une chose sainte; si vous consultez le bon sens, vous m'avouerez que c'est une impertinence de gâter une bonne chose. Quand celte pièce seroit profane, un esprit raisonnable ne pourroit prendre plaisir à ce ridicule : c'est ce qu'on appelle une farce. Je ne connottrois que Polichinelle capable de cette sotte plaisanterie : on lui parle d'hyménée-, il répond : cheminée-, tout le menu peuple éclate de rire-, mais les honnêtes' gens haussent les épaules. Est-il possible qu'à Saint-Cyr on souffre quelque chose de pis, et qu'au lieu de faire taire à | la première parole de sots enfants à qui de pareilles \ sottises passent par l'esprit, on les donne en spec- 1 tacle? Vous ne devez pas donnera vos demoiselles I une éducation trop élevée ni curieuse comme nous { avions fait d'abord; mais aussi il ne faut pas que ! vous leur en donniez une rampante et peu raison- ' nable, ni tolérer, par une simplicité qu'on doit plutôt | appeler petitesse, des choses pitoyables, tel qu'est, i par exemple, de faire jouer un noôl où la sainte Vierge et saint Joseph sont introduits sur le théâtre | allant de porte en porte mendier un logement. « Cela vient, ajouta Madame, de ce qu'on fait les

* Los pcn» bien ôhvés.

doses sans demander conseil : devroit-on jamais itérer dans la maison aucun de ces noêls ridicules ni mêlent des circonstances sottes et risibles aux lus saints de nos mystères? Quelle utilité trouvez- )QS à les faire chanter à vos demoiselles? Si c*est )ur les divertir, /faut-il qu'elles se récréent aux ^pens de ce qu'il y a de plus auguste dans notre ïligion ? Si c'est pour exciter leur piété, Texcite- ^z-vous par des choses aussi peu sérieuses ? On mttre cela parmi le peuple qui est plus simple : n les a d'abord composés pour les instruire du mys- (re d'une manière aisée à retenir, et puis il s'y est iélé des choses tout à fait sottes à quoi l'on ne rend pas garde, et qui ne sont pas si dangereuses tous ces gens-là qu'à vos filles, quienprendroient lutôt occasion de s'en réjouir qu'elles ne s'en édieroient et qui pourroient même en abuser. Ne ivons-nous pas vu au commencement, quand on t représenter Vépoux et l'épouse du Cantique des miiquet^ quoique ce fussent de beaux vers ? De lus, votre fondation vous obligeant d'élever la Dblessedu royaume, il faut inspirer à vos demoidles une piété solide et raisonnable qui puisse ^ soutenir dans les différents états où il plaira à ieu de les appeler. Remplirez- vous les intentions s vos fondateurs, quand vous ferez de toutes les k^ulières qup vous avez ici des filles pleines de 3titesses, de travers, d'idées basses et grossières 3 notre religion? Combien seront-elles déconcerles quand elles se trouveront tournées en ridicule ir les personnes de bon sens sur des choses qu'elles

234 LfSTTBPS ET ENTRETIENS SDR ^'ÉDUCATION.

auront reçues de vous comme merveilleuses ! Comment conserveront-elles les instructions solides qqç vous leur aure^s données, si elles $e sont confondqe^ avec toutes ces puérilités P C*est ce qui mç i^nd si vive à attaquer ces travers par U crainte qu'ils ne deviennent des défauts généraux et perpétuels dans la communauté, parce qu'en bonne pbjlQsopbieon ne sauroit donner qux autres ce qu'on n'a pas. Comment donc donnerez-vous à yos demoiselles qelta droiture et cette solidité dont je vous parle ci souvent, si vous ne les avez pas vous-mêmes p

<( — Il faut espérer, (ui dtmes-nous, Madame, que vous nous les communiquerez, et qU étant notre mère et notre institutrice, vous nous laisserez votre bon esprit : c*est de quoi nous avons bonne envie. — Oh! pour ce bon esprit, je ne présume pas de ravoir, répondit-elle *, mais si Dieu m'a donné quelque droiture, W ne tiendra pas à moi que je ne vou^ la communique ; vous savez avec elle ardeur je V0113 souhaite un bon esprit et avec quelle franchise je vous parle. Je connois votre bonne volonté; vous êtes ravies d'être éclairées, d'être reprises, d'être redressées; mais ce n'est pas assez, il faut entrer dans la pratique. Vous me parlez de vous laisser mon esprit; vous auriez un goût bien différent du mien, si vous^ preniez plaisir à ces cantiques et à ces fades représentations qui inspirent si peu de respect pour nos mystères. Je n'ai jamais pu* souffrir qu'on se fit un jeu des choses saintes; j*ai toujours cru qu'on devoit parler de Dieu comme de Dieu, c*està-dire sérieusement et respectueusement; je vou-

AVEC LES DAMES D^ SAINT-I^OyiS (1708). 2^

droîs que l'on cessât d*en parler plutôt que de ks faire d*une manière qui ne çeroit pas convenable. Cest ce qui m'afflige à Vocca^ion des religieuse^ : comipe elles sont pleines de Dieu, elles le veulefit toujours mêler dans leurs conversation^, et parce qu'elles ont cep^ndant bjçsoin de se délasser et de relâcher TarCy elles rient et plaisai^tentsurdeschoç^s de piété çon^me sur des indifférentes. Cela ne convient point en général aux religieuses, combien plus devez-vous l'éviter, vous qui élevez déjeunes séculières à qui il faut inspirer gn grand respect pour tout ce qui regarde la religion !

« — Poqrroit-on, dit une de nos sœurs, employer dans un jeu quelques circonstances d'une histoire de l'Ancien Testament, par exemple^ pour représenter un proverbe ou figurer l'histoire même saqs dis» cours, comme qui représenteroit le sacrifice d'isaap? — Non, dit Madame, cela n*en scroit pas meilleur pour être fait en silence. Vos filles doivent avoir tant de vénération pour les choses saintes, qu'elles ^ n'osent les faire entrer dans leurs divertissements, |1 n'en faut parler que d'une manière qui élève l'esprit â Dieu, avec autant de%olidité que vous ei) pouvez remarquer dans ces excellentes pièces que je vous ai données. Vous voyez même que je n'ai pqs voulq qu'elles vous missent dans leurs jeux, qu'elles fissent des prises d'habits, des professions, parce que cela ne m'a pas paru assez respectueux. Comment tolérerois-je qu'elles y employassent l'histpjre ^iote ? On doit leur apprendre à traiter tou-r jours sérieusement les choses sérieuses, et vous

devez absolument retrancher des jeux de vos demoiselles tout ce qui contrefait les cérémonies de Téglise ou certaines actions respectables des couyents, par exemple, l'élection d*une supérieure, rexbortation que lui fait l'évêque en pareil cas, etc. * c( — On raconte cependant dans la vie des saints, dit une de nos scefRrs, comme une chose de bon augure, que dans leurs jeux ils imitassent les cérémonies de l'église, qu'ils Bssent des sermons, des prédications, qu'ils chantassent la messe. — Nous ne savons pas, dit Madame, comment les saints faisoient ces sortes de représentations; elles pouvoient être accompagnées d'une simplicité qui les rendoil louables; le monde étoit plus simple autrefois, et Ton a été obligé de défendre bien des choses dont l'institution étoit pieuse et utile. Par exemple, l'hôtel de Bourgogne, à Paris, avoit été établi pour représenter la Passion de Jésus-Cbrist; l'on y mettoit un homme en croix, l'on portoit à sa bouche une éponge pleine de vinaigre, etronimitoit ainsi toutes les autres circonstances de la Passion de Notre-Seigneur; le peuple y assistoit avec tant de piété qu'il fondoit en larmes. La simpHcité ayant diminué, il s'y est mêlé de si grands abus que l'on a été obligé de défendre cette représentation, et cet hôtel de Bourgogne', qui avoit été destiné pour une fin si édi-

> L*hôlel de Bourgogne était situé à Paris rue Mauconseil, là où se trouve aujourd'hui la lialle aux cuirs. Les confrèreê de la Passion s'y établirent, en effet, sous le règne de François I«r, pour y jouer les pièces saintes qu'on appelait mystères ; plua tard, on y joua des bouCTonneries, des pastorales, des comédies, et enflo,

AVEC LB8 DAMES DE SAIITr-LOUIS (1708). 237

fiante, sert à présent de théâtre pour représenter les plus mauvaises pièces. Voilà comme Ton peut abuser des plus merveilleuses choses et ce qui oblige d*en blâmer et d*en retrancher comme dangereuses d'autres qui en elles-mêmes et dans leur origine étoient très-bonnes. C'est pourquoi l'exemple des saints, qui dans leur jeunesse contrefaisoient les cérémonies de l'église, ne doit pas être une raison pour vous de le tolérer à vos demoiselles, quoique je ne les condamne point en général.

« — Désapprouveriez-vous, lui dit M"* de Bouju, que comme elles jouent quelquefois a la madame, faisant des visites et en recevant, elles jouassent aux religieuses? — Non, répondit Madame, ce jeu n'a rien de mauvais en lui-même*, il est assez indifférent qu^elles se réjouissent à représenter une communauté, qu'elles établissent une maltresse, des pensionnaires, qu'elles aillent au parloir, pourvu qu'elles n'y mêlent ni cérémonies de l'église ni pratiques religieuses, qu'elles pourroient tourner en ridicule et pour lesquelles on doit leur inspirer un grand respect.

« Il faut ainsi, ajouta-t-elle, retrancher de leurs plaisirs les choses dont elles pourroient abuser: l'industrie de l'éducation est de les rendre utiles \ mais si Ton n'a pas assez d'esprit et d'adresse pour y mêler de l'utile^ il faut au moins en bannir tout

jusqu'en 1680, les chefn-d'œuTre de Corneille et de Racine. En 1C80, la farce iialienne s'y établit, et c'est de ces pièces, en effet, très-manTalses, qae M** de Maintenon Tcui parler.

238 LETTRES BT ENTRETIENS SUR VimCkTIQfl.

ce qui pourroit être dangereux. Mais vous n*éviteref pas tous les inconvénients dont nous * venons de parler» tant que vous aurez cette avidité que je vous reproche à leur chercher de nouveaux chants, de nouveaux eux, de nouveaux spectacles. Rien n^est si dangereux que ce goût pour la nouveauté, et il est naturel à Thomme, surtout a la jeunesse-, mais bien loin de le nourrir et de le satisfaire, vous devez plutôt Tamortir pour ainsi dire en ne lui donnant point d'aliments. Toute votre sûreté est de ne rien innover : il faut vous contenter des pièces et des conversations que je vous ai données ; il y en a assez pour diversifier. Croyez-vous que ceux qui donnent des spectacles publics en changent si souvent ? Les tragédies qu*on joue aujourd'hui sont les mêmes que celles qu'on jouoit il y a quatorze ans; le mieux qu'on puisse faire est d'entremêler quelques nouvelles pièces a ces anciennes qui reviennent toujours. Pourquoi vos demoiselles seront-elles plus dégoûtées que tous les gens du monde? Où est la raison de leur chercher quelque chose de nouveau ? Tout ce que vous pourrez leur permettre, c'est de jouer des proverbes, pourvu qu'on supprime dans la représentation ce qui sentiroit l'amour ou quelque passion dangereuse, et que cela se compose sur le. champ, sans écritures, car il nen faut pas faire une pièce. »

On demanda à Madame si elle appelleroit faire quelque chose de nouveau de joindre des morceaux de différentes pièces; qu'on mêlât, par exemple, des morceaux de la tragédie à^Esther avec des stances

AVEC LES DAMfiS DE SAlNT-LOUlS (ilfii). 239

de M. Tabbé Testû ', et que de tout cela ensemble on en fit une représentation. « On peut , répondit Madame, ne jouer qu*un acte d'Esiher, si Ton n'a pas le temps de la jouer entièrement; mais où est l'utilité d*y mêler des stances? Chantez -les seulement quand vous voudrez vous donner un opéra spirituel. N'est-ce pas dommage de démembrer ces eiLcellentes pièces pour en faire un iftélange et un galimatias qui, dans le fond, ne vaudra rien, et que les gens de bon goût ne pourront approuver, quoique celles qui l'ont arrangé le croient merveilleux ? Qui vous a dit que ces pièces rapportées conviennent les unes aux autres? Tout cela ne prend-il pas votre temps? Encore une fois, il ne faut rien de nouveau, vous avez de tout ce qu'on peut désirer : des tragédies, de la musique, des conversations; jouissez-en, et vous en réjouissez puisqu'on vous les a données • mais bornez-vous donc là. C'est à quoi je crains que vous n'ayez bien de la peine, car vous avez un grand penchant à leur chercher des plaisirs nouveaux. <x 11 y a une chose, ajouta Madame, que je von* drois bien obtenir des maîtresses, c'est qu'on laissât à chaque classe les livres qu'on y a mis, saM les prêter aux autres. Les livres sont un article bien important dans votre maison ; vous ne sauriez observer trop exactement la règle de n'en laisser entrer aucun qui n*ait été examiné et approuvé par vos supérieurs : je ne dis pas seulement les livres de

* Les Stoncu chrétlenlÊeM de l'abbé TèAto , mises en uiUsiiiue par Oudot; étaient souvent chantées à Saint^Cjr.

conséquence, mais je dis généralement) vous ne devriez pas laisser entrer un manuscrit, un inaprimé, sans cette précaution \ vous ne sauriez croire combien elle est essentielle. Où seroit la bonne foi, de ne pas lire les meilleurs livres sans la permission de son évèque, et de laisser introduire tous ces petits livres, couverts de papier bleu, qui pour l'ordinaire ne contiennent que des sottises? Est-ce qu'il n'y a que les bons livres qui ont besoin de Texameo? Mon Dieu ! que cette facilité à donner l'entrée à ces petils livres sans approbation vous exposeroità de terribles dangers l Si les jansénistes et les quiétistes vous connoissoient ce foible, ils auroient bientôt trouve le secret de vous débiter toutes leurs erreurs par de petits imprimés, des maximes, des sentences qui se vendent presque pour rien, des cantiques nouveaux et spirituels. C'est dans ces sortes de livres qu*oo trouve les choses les plus dangereuses, parce qu'ils ne sont pas sujets a l'examen et à la censure. Vous y trouverez des pauvretés pareilles à celles dont las noëls, la plupart, sont remplis, ou des erreurs semées avec des choses qui paroissent les plus précieuses et contre lesquelles on n'est point en garde, parce qu'on n'y soupçonne point de mal. Souvenezvous de ce cantique que nous fîmes chanter a M. de Meaux ' , par M'"*' de Beaulieu, qui l'appeloit un pom-

* Bossuet, éTêque de Meaux. Il vint souvent à Saint-Cyr, à l'époque du quiélisme, dont les erreurs avaient été adoptées par quelques Dames. Il s'agit sans doute ici d'un des cantiques de M*"* Guyon, qu'on fit chanter devant lui par M™» de BeauUeu, l'une

des belles voix (VEsfher,

peux galimatias : n'est-il pas rempli d'erreurs des quiétistes? Au nom de Dieu, bannissez tout cela de votre maison; ne laissez jamais entrer chez vous aucuns livres ni manuscrits, sans approbation, sans examen ou permission de vos supérieurs, ni par le canal de ce qu'on appelle honnêtes gens, ni par celui des dévots, ni même par celui des filles qui entrent pour vous servir. On pourroit bien faire passer par elles ce qu'on n'oseroit pas vous donner autrement. »

M"* de Blosset dit qu'il venoit quelquefois de ces imprimés, par des enveloppes, des paquets qu'on porte de Paris, que les demoiselles ramassent; et qu'elles avoient trouvé depuis peu une partie du Mercure galant ' , dont elles avoient ramassé les feuilles. « Quoi! dit Madame, vous souffrez que ces feuilles qui servent d'enveloppes tombent ainsi dans les mains des demoiselles ! qu'elles les ramassent ! qu'elles les relient! qu'elles les lisent I Voilà ce que j'appellerois matière de confession pour une maltresse si cela m'étoit arrivé ! — Nous voilà instruites pour jamais sur cet article, dirent-elles toutes^ — Je le désire, repartit Madame, et que vous transmettrez à celles qui viendront après vous cette même fidélité et cette même exactitude à ce qu'il n'entre rien de suspect chez vous, p

A la fin de cette conversation, M"* de la Rozière

« Recueil qui paralwait tous les moi», et contenait de« nouvelles politiques, des anecdotes, des contes, des pièces de vers, elc. Il avait commencé en 1605, sous le nom de Mercure français, et il flDit en 1792.

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