II
conséquence , mais je dis généralement) vous ne devriez pas laisser entrer un manuscrit, un imprimé, sans celle précaulion \ vous ne sauriez croire ooni« bien elle esl essentielle. Oii seroit la bonne foi, de ne pas lire les meilleurs livres sans la permission de son évèque, el de laisser introduire tous ces petits livres, couverts de papier bleu, qui pour l'ordinaire ne contiennent que des sottises? Est-ce qu'il n'y a que les bons livres qui ont besoin de l'examen? Mon Dieu ! que cette facilité à donner l'entrée à ces petits livres sans approbation vous exposeroità de terribles dangers ! Si les jansénistes et les quiétistes vous connoissoient ce foible , ils àuroient bientôt trouvé le secret de vous débiter toutes leurs erreurs par de petits imprimés, des maximes, des sentences qui se vendent presque pour rien, des cantiques nouveaux et spirituels. C'est dans ces sortes de livres qu oo trouve les choses les plus dangereuses, parce qu'ils ne sont pas sujets à l'examen et à la censure. Vous y trouverez des pauvretés pareilles a celles dont les noëls, la plupart, sont remplis, ou des erreurs semées avec des choses qui paroissent les plus précieuses et contre lesquelles on n'est point en garde, parce qu'on n'y soupçonne point de mal. Souvenezvous de ce cantique que nous fîmes chanter à M. de Meaux ' , par M"*^ de Beaulieu, qui l'appeloit un pom-
* BoMuet, éTêquo de Meaux. Il vint souvent à Saint-Cyr, à l'époque du quiétiamc, dont les erreurs avaient été adoptées par quelques Dames. Il s'agit sans doute ici d*un des cantiques de M"» Guyon, qu'on fil chanter devant lui ptrM"» de Beaulieu, l'une des belli's voix tVEsfher,
peux galimatias : n'est-il pas rempli d'erreurs des quiétistes? Au nom de Dieu, bannissez tout cela de votre maison; ne laissez jamais entrer chez vous aucuns livres ni manuscrits, sans approbation, sans examen ou permission de vos supérieurs, ni par le canal de ce qu'on appelle honnêtes gens , ni par celui des dévots, ni même par celui des filles qui entrent pour vous servir. On pourroit bien faire passer par elles ce qu'on n'oseroit pas vous donner autrement. »
M™'' de Blosset dit qu*il venoit quelquefois de ces imprimés, par des enveloppes, des paquets qu'on porte de Paris, que les demoiselles ramassent; et qu'elles avoient trouvé depuis peu une partie du Mercure galant ' , dont elles avoient ramassé les feuilles. « Quoi! dit Madame, vous souffrez que ces feuilles qui servent d'enveloppes tombent ainsi dans les mains des demoiselles ! qu'elles les ramassent! qu'elles les relient! qu'elles les lisent! Voilà ce que j'appellerois matière de confession pour une maîtresse si cela m'étoit arrivé ! — Nous voilà instruites pour jamais sur cet article, dirent-elles toutes# — Je le désire, repartit Madame, et que vous transmettrez à celles qui viendront après vous cette même fidélité et cette même exactitude à ce qu'il n'entre rien de suspect chez vous, p
A la fin de cette conversation. M"* de la Rozière
1 Recaeil qui paraiMait tous les mois, et contenait des nouvellen politiques, des anecdotes, des contes, des pièces de vers, etc. 1i avait commencé en 1605, sous le nom de Mercure français, et il finit en 1792.
242 LETtRES ET ENTRETIENS SDR L^ÈlWCATim.
demanda è Madame ce que devoit faire une mattresse qui auroit souffert ou fait faire aux demoiselles quelque chose de mal à propos (par exemple, de chanter des noêls, dont il étoit question de Taire une représentation, un jeu ped convenable), si Ton pouYoit se contenter de ne le plus faire faire aux | demoiselles, comptant qu^insensiblement elles l'oublieront. «Il faudroit, dit Madame, leur défendre de continuer^ car, croyez-moi, s'il y en a d'assez simples pour croire cela bon, vous en avez d'assez spirituelles pour voir qu'il ne vaut rien et pour conclure que, puisque vous ne voulez plus qu'elles jouent et qu'elles chantent comme auparavant, c'est une marque que vous vous êtes ravisée et qu'on n'a pas approuvé ce qu'on avoit fait. Le détour que vous prendriez pour trouver des prétextes de l'abolir, sans leur en dire la raison, ne serviroit qu'à | leur faire voir que vous n'êtes pas de bonne foi. — \ Ce ne seroit donc pas, ajouta-t-on, une imprudence capable d'attirer leur mépris, que de leur dire tout franchement : « Mes enfants, je vous avois fait apprendre ce jeu, cette chanson, où je ne croyois point de mal \ mais après y avoir bien pensé, je trouve que cela ne vaut pas grand'chose par telle et telle raison; ainsi je vous conseille de l'oublier et dé vous remplir de choses plus solides ; je ne veux plus du tout qu'on le fasse. » — Je goûterois fort, dit Madame, ce procédé droit et simple; je suis persuadée que, bien loin de vous faire mépriser de vos demoiselles, elles vous estimeroient davantage ; vous leur donneriez par la l'exemple de la bonne
AUX mrniEssfis des cïjme$ (i709). 943
foi et de la simplicité qu*elles doivent pratiquer en semblables rencontres. Il n'y a rien de si grand que cette droiture qui va jusqu'à n'être point honteuse de se rétracter quand on a eu tort. — Ne pourroit-on pas simplement leur dire : « Nous ne faisons plus telle chose parce que les supérieurs Tont désapprouvé? i> — On le pourroit, dit Madame, mais j'aimerois mieux leur dire les raisons que Ton a eues de changer d'avis, parce que cela leur foniiera à elles-mêmes le jugement et la raison. «
232«. — LETTBË AUX MAITRESSES DES aASSES.
La première maîtresse doit parler aux demoiselles le plus souvent qu'elle peut ; c'est par les instructions gént^rales et particulières qu'elle leur inspirera le bien; c'est par là qu'elles seront élevées solidement*, le reste n'est qu'un ordre extérieur qu*il faut pourtant toujours observer, mais l'important est de les connoltre, de leur parler sur leurs besoins, de leur donner des moyens pour se corriger, de les attendre avec patience et de les encourager, de suivre les progrès qu'elles font, de les louer ou blâmer selon le naturel qu'on leur connolt, de leur parler fortement en particulier et avec beaucoup de ménagements en général, de leur parler de la misère qu'elles trouveront hors de
* le f fret et Àvit, p. 310.
244 LETTRES ET ElITIIETIENS SDR L'ÉMIGATIOX.
Sainl-Cyr, mais avec bonté et jamais par manière d'insulte , se souvenant toujours qu'on a été soimême du nombre de ces pauvres demoiselles. Enfin il faut les traiter comme de bonnes mères qai compatissent à toutes sortes de misères, mais qui veulent toujours les consoler ou les adoucir. Les | maîtresses subalternes doivent agir avec le même esprit de bonté et de charité et de vrai zèle pour le bien solide des demoiselles que le Roi et FÉtat lear confient.
F.a perfection de votre état, la perfection de maîtresse de classe, le zèle de votre institut et les services que vous lui rendrez demandent de vous la môme chose, ma chère fille; vous ne serez jamais bonne à vos classes qu'autant que vous serez bonne religieuse. C'est un abus qui a été de tout temps dans votre maison, qu'il faut de grands talents pour les demoiselles : tous les talents vous seront difficiles et dangereux, si vous n^avez point j de vertu, et avec une véritable vertu vous serei 1 utile aux demoiselles, quelque peu de talents que 1 vous ayez-, soyez solide, droite et simple, et vous I les rendrez telles à proportion de leur âge et de leur état. Vous ne pouvez mieux faire, ma chère
' Lettres éditantes, !. VI, lettre 53.
fille, que de vous bien porter; je suis fort bien aujourd'hui.
On peut quelquefois leur faire faire ce qui n'est pas marqué dans le règlement, comme, par exemple, les faire travailler pendant quelque temps aux récréations qu'elles ont libres, leur faire cesser pour un jour ou deux leurs exercices -, mais en même temps il est bon de leur faire sentir qu'on a des raisons pour cela, comme, par exemple, qu'on est fort pressé de quelque ouvrage -, et il ne faut pas qu'elles osent dire : Cela n'est pas dans nos règlements. Vous avez l'autorité de changer tout cela comme il vous plaît, mais cependant il faut prendre garde à le faire rarement et que chacune ne suive pas son goût particulier, car une fille, par exemple, portée à la piété les retireroit de leurs exercices ordinaires pour leur faire faire , tantôt des oraisons particulières, tantôt des neuvaines a quelque saint-, et une autre qui aimeroit le travail leur féroit quelquefois sentir, même sans le leur dire, qu'elle a regret aux moments qu'elles donnent à Toraison , et négligeroit volontiers leur instruction pour les faire travailler comme de bonnes servantes, croyant que qui travaille fait tout, et que le
1 Recueil des Répotuety etc., p. 5C.
246 LEHRV^ ET ENTRETIENS $|jR L ÉDDGATIO?!.
reste ne doit âtrp cooipté pour riep. Cbacua peptr diversement, et plus diversement qu'on ne sturoit dire, et je suis persuadée que qui vous feroit écrire à toutes en pilrticulier ce que vous pensez sur Téducation, il ne s'en troiiveroît pas une qui ne pensit un peu diflTéremment. II y a bien de certaines j maximes principales que vous auriez toutes, comme: qu'il les faut élever chrétiennement, les accoutumer à une vie laborieuse; mais il y n des choses plqi particulières sur lesquelles you$ ne conviendnei pas de même. Ainsi le remède c'est de ne les point conduire par votre propre esprit, de sacrifier vos vues, de n'entrer pas même dans ce qu'on pourroil vous proposer qui seroit meilleur que ce qu'on i établi dans la maison, mais le suivre par préférence à tout ; sans cela on ne gardera point cette unifor* mité dans les maximes qui est le capital pour elles et pour vous. Quand j'ai dit qu'on est maîtresse de changer leur règlement, j'entends pour quelque temps en passant : ce seroit renverser Tordre si l'on étoit plus longtemps hors de la règle que dans l'exercice de la règle.
Dl Ll CL1S8I BLIDB.
(Contre Tetprit de cachotterie et sur robéissaoec, )
« Mes chères enfants, je viens vo|is parler de deux
1 Uttru édifiantes, t. VI, p. 143.
AUX DjEMOlSELLES DE LA CLASSE BLEDB (1709). ii7
choses iropjDrtantes ^ et bien différente^ Tune dç l'autre, niais qui ne se nuisent point, et doivent même s*arcommoder ensemble : la première est sur Tesprit de cachotterie, que je vous prie de détruire absolument parmi vous. Soyez bien aises que voj^ maîtresses voient tout ce que vous faites, parce qge vous n'êtes pas encore assez mûres et expérimentée^ pour juger de ce qui est bien ou mal, et ceux qui veillent sur votre conduite sont en état de vous le faire remarquer, ce qui vous formera extrêmement U raison. Dans le monde on jugeroit très-mal d*une fille qui voudroit se cacher de sa mère, ou d'une femme qui, voyant entrer son mari, cacheroit un livre, un papier, oq se cacheroit elle-même; il eq concevroit de terribles soupçons. Quand donc vous voyez arriver une de vos maltresses, il ne faut pas vous cacher de ce que vous dites ou de ce que vous faites, et, si elle vous le demande, il faut lui dire simplement ce que c*est. Ce qui retient quelquefois les jeunes personnes sur cela, c'est qu'elles croient qu'on va les blâmer et les reprendre. Ne craignez rien, vous ne serez reprises que pour votre bien, et selon la qualité de la faute que vous faites; si elle est considérable, on vous le fera voir avec bonté, car on ne se servira jamais de votre propre aveu pour vous punir; au contraire, on vous saura gré de votre droiture; si c'est une enfance, on vous le fera remarquer, et si c'est une chose indifférente, on vous dira qu'il n'y a point de mal, et ainsi on vous apprendra à faire un discernement juste. Plus je vis, et plus l'expérience me fait voir que Tesprit
de cachotterie est ce qui perd la plupart des jeunes personnes ; et tout ce qu'il y a de gens éclairés, que j*ai consultés, m'ont toujours dit de même.
« Quand je reviendrai vous voir , je prétends qu'on me puisse dire qu'il n'y en a aucune d'entre vous qui fasse des fautes considérables; pour les fautes légères, il n'est pas étonnant que vous en fassiez quelques-unes, et elles ne m'empêcheront pas de vous venir voir, quand d'ailleurs vos maltresses seront contentesde vous, et je prendrai plaisir à écouter toutes les demandes que vous voudrez me faire, et à vous faire connoître ce qui est mal en soi, et les raisons qui le rendent tel. J^emploierai de bon cœur, et avec plaisir » tout ce que Dieu m'a donné de lumières et de raison» à votre service; mais promettez-moi donc que vous prendrez pour toujours une conduite franche, ouverte, sans aucun déguisement ni détour, n'ayant rien de caché pour vos maîtresses tant que vous serez ici, et que vous conserverez ce même bon esprit à l'égard des personnes dont vous dépendrez, comme vos pères, vos mères, oncles ou tantes, maris ou autres personnes, quand vous serez dehors. »
Elles le lui promirent toutes. Puis elle ajouta: « Croyez, mes enfants, que ce que je vous demande est très-raisonnable, et pour votre seul bien; vous le pouvez voir vous-mêmes, pour peu que vous réfléchissiez sur ce que je viens de vous dire ; j'y ajouterai encore, pour achever de vous convaincre, que j'ai connu une femme de qualité et de grand mérite qui avoitpris auprès d'elle une jeune demoi-
sellc dans le dessein de lui faire sa fortune en rétablissant après qu'elle y auroit demeure quelque temps ; mais qu'elle en fut dégoûtée, et la renvoya sans avoir rien fait pour elle de ce qu'elle avoit projeté, uniquement parce qu'elle lui trouva un air mystérieux \ dès qu'elle entroit dans sa chambre elle avoit toujours quelque chose à cacher, tantôt un livre, tantôt un ouvrage, une autre fois un papier, et je vous assure que toute femme sage et raisonnable en auroit fait autant qu'elle, et que qui que ce soit ne s'accommode pas d'une personne dans la conduite de laquelle on ne voit point clair.
« La seconde chose que je vous demande est de vous appliquer à l'obéissance, de la pratiquer de bon cœur, d'en prendre une bonne habitude, et ne point regarder cette vertu comme ne convenant qu'aux* jeunes personnes ou aux religieuses. Je puis vous assurer, avec cette sincérité que vous me connoissez et avec laquelle je vous parle toujours, qu'elle est de tous les états et de tous les âges. Demandez à cette demoiselle, ajoute-t-elle en montrant M"* d'Aumale qui avoit l'honneur d'ôtre chez elle à la cour*, si elle n'a pas besoin de beaucoup de soumission, et si elle sait à quelle heure elle se lèvera et se couchera, et ce qu'elle peut faire à chaque heure du jour. Il n'en est pas, dans le monde, comme de vous, à qui tout est réglé et marqué j on ne sait pas souvent, d'une heure à l'autre, ce que l'on fera, surtout quand on est dansia dé-
* Voir pnjro 110,
350 iETTRES ET ENTRETIRNS ^tïi L*ênUCATION.
pendance. Plût à Dieu que les personnes qui y sont eussent fait auparavant un bon noviciat, oii on leur eût bien appris à se soumettre et à rompre leur volonté, elles en seroient bien plus heureuses et plus contentes, car celles qui y ont été accoutumées dés leur jeunesse le font avec bien plus de facilité qae à les autres. !
« Ce qu'on appelle proprement upe personne bien née est une personne prête à faire tout ce que Ton a raisonnablement raison d'exiger d'elle. Je ne puis trop vous exhorter, mes chères enfants, à vous accoutumer à rompre votre volonté; vous voqs en trouverez bien en quelque état que vous soyez dans la suite. Si votre fortune, par exemple, vous oblige à être chez quelque personne de condition, il faut obéir continuellement, être toujours prête à tout, et dans une sujétion continuelle; il faut orclinnirement, dans ces sortes de postes, rompre dix à douze fois les projets qu'on pouvoit avoir faits. Si vous êtes mariées, vous ne ferez point vos volontés avec un mari , mais il faudra nécessairement faire la sienne. Si vous êtes religieuses, le vœu d'obéissance que vous ferez vous y obligera doublement. Ne vous imaginez donc point que la dépendarice soit une ; pratique d'enfant. Qu'on me demande, à moi-même, | si je reviendrai demain à Saint-Cyr : je n'en sais rien ; à quelle heure je dînerai : je ne le sais pas, parce que, si je suis à Saint -Cyr, ce sera à onze heures, si je demeure chez moi, e'esjt à midi *, â la cour je dtne à deux heures. Il en est de même pour mon coucher, ce n'est quelquefois qu'après minuit.
AUX DEMOISBLLES DE LA CUSSE BLEUE (1709). 251
On pourroit croire que c'est pour son plaisir qu'on se couche» lafd;ou parce qu'on ne se soucie pas de le faire plus tôt ; point du tout, on seroit quelquefois fort aise de se coucher de bonne heure, maiâ on n'est pas libre de disposer de soi. Vous qui êtes si bien instruites, à qui oh lâche d'apprendre sitôt à obéir, obéissez donc, soumettez-vous ; rien n^est meilleur^ c'est le partage de notre sexe^ et j'espère que vous profiterez des leçons qu'on vous donne là-dessus, et que vous excellerez dans l'art merveilleux de savoir se vaincre soi-même, et de plier à toutes mains, selon lu volonté de ceux dont vous dépendez*, car ce n'est pas seulement pour le temps que vous êtes à Saint-Cyr que je vous prêche cette obéissance, c'est pour tout le temps de votre vie. Je vous l'ai dit cent fois, et je vous le redis encore, il ne s'en trouve point où il ne faille se soumettre à quelqu'un \ les princes et les magistrats obéissent, quoique ce soit eux qui ont l'autorité en main : ils se soumettent aux lois, aux remontrances qu'on leur fait. Le pape même n'obéit-il pas à son confesseur, en ce qui regarde su conscience ? Vous ne trouverez personne sur la terre de raisonnable qui he se soumette, m
252 LETTRES ET ENTRETIENS SUR L*ÉDi;CAT10N. 226 ^ — ENTRETIEN AVEC LES DAMES
DI SAINT-LOUIS
Quels jeux contiennent anx demoiteUes, et eeax dont il est eoDresibie de faire la dépende. ]
Pour trailcr toutes sortes de matières, la première maltresse des rouges demanda un jour à Madame si elle pourroit permettre aux plus jeunes de faire des poupées aux récréations, que cela serviroit à les rendre adroites en les réjouissant. « l*aimerois toujours mieux toute autre chose que Toisivelc, dit Madame; mais vous les rendrez bien plus adroites en leur faisant faire des choses utiles qui les formeront encore mieux, et je ne crois pas que vous leur deviez laisser faire des poupées. Les filles commencent à être capables d*apprendre à travailler de bonne heure, et les moins habiles savent bien vite tirer quelque utilité de leurs doigts. Vous n'en avez point qui n'aient sept ans accomplis, et vous ne pouvez trop tôt les occuper utilement pour elles, afin d'avancer leur éducation le plus qu'il est possible. Les enfants, d'ordinaire, prennent plaisir â | tout ce qu'on leur fait fiiire, et il n'y a que manière de s'y prendre avec eux , en leur montrant avec douceur et patience, prenant la peine de remettre ou de faire remettre par quelqu'un de raisonnable
1 Kecueil des Réponses, p. 615. — Lettres éd\fiantts^ t. VH.
AVBC LBS DAMES DE SAINT-LOUÎS (1709). 253
leur ouvrage en bon train quand on a été obligé de leur défaire, car il ne faut rien négliger afin de par- Tenir à leur donner à toutes le goût de Touvrage, qui s'acquiert communément par Fhabitude. Quant aux poupées, outre la perte du temps, où trouveroient-elles de quoi les faire ? Vous les mettrez dans la tentation de couper leurs dentelles, d'effiler leurs rubans, et de prendre tout ce qu'elles pourront trouver pour les habiller •, car je ne crois pas que vous leur fournissiez de quoi le faire, n'ayant rien dans ta maison dont on ne fasse usage, puisque vous vendez vos guenilles pour faire du papier. Je n'aimerois pas, encore une fois, a laisser faire dçs poupées à de pauvres filles qui manqueroient de tout si elfes éloient chez leurs parents. — A quoi donc les réjouir aux heures de récréation , reprit la maîtresse, car elles ont besoin de quelques amuse- . ments, et on leur défend plusieurs jeux, ou parce qu'ils sont d'un grand bruit, ou qu'ils font de la poussière? — Il faut bien qu'elles jouent, dit Madame, et qu'elles se divertissent à tous les jeux d'usage parmi les enfants ; mais l'on ne doit permettre à la classe que des jeux paisibles, et réserver pour le jardin tous les jeux de mouvement, ceux où il faut sauter, courir, etc. , et ne jamais souffrir qu'elles se pressent, se poussent, se tiraillent, qu'elles se jettent par terre, qu'elles jouent à des jeux de mains, qu'elles marchent et sautent sur les bancs et sur les tables, et encore moins sur des tabourets, qu'elles se fassent porter, qu'elles se traînent dans une chaise, qu'elles se coiffent de leur ouvrage, et II. n
254 LETTRES ET ENTRETIENS SDR L^ÉDUUTM»»
d'autres jeux semblables qui causent une grande ruine, w
Madame a eu la bonté de donner aux classes uo grand nombre de jeux d'échecs, de daines, etc., et a fort recommandé de les y entretenir toujours aussi régulièrement que les livres , parce qu'il est de grande conséquence d'occuper la jeunesse innocemment et utilement, et que ces sortes de jeai sont propres à cela. <& Je crois , nous a-t-elle dit bien des fois agréablement, cette dépense si nécessaire que j'ai presque envie de la fonder, de crainte qu'à Tavenir vous ne la voulussiiez pas faire, la regardant inutile. » Lorsque Madame va aux classes les dimanches, elle parait ravie de voir les demoi* selles occupées d'une partie de dames ou d'échecs, et plusieurs fois elle a mis de l'argent pour celle qui gagneroit, aûn de les affectionner à ces petits jeux.
« Est-il vrai, Madame, lui dit-on encore, que vous désapprouveriez qu'on oblige les demoiselles d'avoir dos gants dans leurs classes lorsqu'il fait froid? — Oui, dit-elle, je désapprouverois infiniment qu'elles en eussent lorsqu'elles font quelque chose où il ne convient pas d*en avoir; par exemple: en portant un bouillon à une malade, en pliant du linge, ou en des occasions semblables où c'est une malpropreté et une vraie négligence d'en avoir; mais je voudrois que Ton tâchât de les préserver des engelures, parce que tant qu'elles durent elles les rendent inhabiles à toutes sortes d'ouvrages. On pourroit, pendant les grands froids, faire tiédir
l'eau avec laquelle elles se lavent les mains, et leurs scMirs converses en seroient chargées : ceci pour les petites classes. »
»7'. - ENTRETlEiN AVEC MADAME DE BERVAL.
( Du toia qu*il faut prendre de former lei demoiseUef du ruban mtir, et qu*oa les doit traiter avec dtiUnction.)
Juillet 1710.
Madame me dit un jour qu'il y avoit longtemps qu'elle avoit envie de me parler sur les demoiselles dtt ruban noir, qu'elle craignoit que les officiëres qui en avoient dans leurs offices ne s'en regardassent pas assez chargées, a Elles le sont cependant, dit-elle, autant qu'une maîtresse Test des demoiselles de sa classe, au moins pour la conduite extérieure-, ainsi, elles doivent les former, les veiller, les reprendre , et ne s'en pas reposer sur la maitresse générale , puisque c'est elle qui les voit le moins, et qu'elle ne peut répondre de ce qu'elles font dans leurs charges. C'est ce qui doit engager les officiëres a en prendre un plus grand soin, à proBter de toutes les occasions de leur montrer quelque chose, de les rendre raisonnables, de leur apprendre i bien employer leur temps , à être eiaetes à faire ce qu'on leur dit, fidèles à se trouver aiQX lieuK où elles doivent être, enfin il faut leur servir de mères et les reprendre avec charité de
* êecufUMes Mépmmes, p. 6SS.
leurs défauts et de leurs mauvaises manières. Par tous ces soins, les oilicières peuvent avoir autant de part à Téducation que les maltresses des classes, et comme elles n en ont la plupart qu'une dans leor I ofTice, elles ont encore plus de moyens qu'elles de I leur être utiles. \
« Quoique vous les deviez reprendre, continua Madame, il est cependant bon de les ménager devant les demoiselles sur qui elles ont souvent quelque aulorilé et qui les doivent regarder comme leurs ainées; ainsi je ne voudrois pas prendre le temps qu'elles sont avec elles (lors, par exemple, qu'elles en gardent dans les charges), pour leur dire tout ce qu'on trouve à redresser dans leur conduite ou des fautes qu'elles n'ont pas faites devant les demoiselles, car pour celles qu'elles leur voient faire il est bon de les reprendre devant elles : une mère gronde bien sa fille devant la compagnie si elle fait une incivilité ou qu elle dise une sottise. Il seroit plus contre leur honneur de faire des choses mal à propos devant les demoiselles que d'en être reprises, quand elles sont assez sottes pour n'y pas prendre garde.
c( Autant, dit-elle encore, qu'il faut être attentive i à former les demoiselles du ruban noir , à les reprendre, à ne leur rien laisser passer, autant seroit-il à souhaiter que vous eussiez beaucoup de considération pour ce corps-là. Vous en avez besoia, vous voyez même que vous ne sauriez vous ea passer; il faut donc songer à le conserver, et pour cela les bien traiter, leur témoigner en toute occa-
AV£C VADAME DE BERVAL (17 lO). 257
sion qu*on les considère et qu*on les aime, leur donner la préférence sur les classes, leur choisir ce qu*il y a de meilleur-, si l'on a, par exemple, quelque plaisir à faire aux demoiselles, commencer par les noires ; en un mot, je voudrois les bien traiter et les bien reprendre. »
Elle ajouta : « Je crois qu'il faudroit aussi leur faire trouver une utilité sensible à être noires. Yos filles commencent à compter; elles voient que huit sous par jour, qu'elles auront de la rente de leurs mille écus, ne sont pas grand'chose; elles sentent le besoin où elles pourront être de gagner le reste par leur travail, surtout depuis qu'on fait faire aux classes certains ouvrages dont elles espèrent du profit. Elles n'ont pas beaucoup d'empressement pour avoir le ruban noir, nous nous en sommes bien aperçues; il est même assez naturel qu'elles aiment mieux apprendre des ouvrages qui leur peuvent être utiles, que d'employer le temps à vous servir dans vos charges, et si vous leur donnez ce ruban sans qu'elles le désirent, elles feront mille fautes, puisqu'elles en font bien lors même qu'elles Vont désiré longtemps. Il faut donc tacher qu'il y ait une grande émulation dans les classes pour par-* venir à cette distinction ; c'est pourquoi je pense qu'il seroit peut-être à propos de faire quelques présents à ces filles-là quand elles sortent, régler une certaine somme pouç leur donner de plus qu'aux autres, à proportion du temps qu'elles auroient été noires, afin de leur faire désirer cet état et de les affectionner au service de votre maison. »
258 LETTItCS BT BRTRBnElfS SUR L^OOCATKHf •
Madame nous a sourent donné Vexemple de ce qu'elle nous propose à ses dépens : elle leur enToie souvent des fruits, des oranges, de la pàtissene, elle leur fait des présents. Un jour, elle mît deoi douzaines de gants blancs fort beaux sur la taBlede leur chambre *, comme elld n'y trouva personne, elle écrivit un petit billet adressé à la ninttresse générale : c( Voilà des gants pour les noires^ que vous leur donnerez quand vous serez contente d'elles. » Elle a mené quelques-unes des demoiselles noires à Versailles, à Marly, à la paroisse du village, et lorsque ces demoiselles, pénétrées de reconnaissance de sa bonté, s'assemblent en corps pour la remercier , elle les reçoit toujours fort bien et s'arrête pour leur faire des amitiés, leur disant avec bonté: « Vous êtes les filles ainées de Saint-Cyr, vous êtes l'élite des classes, vous êtes le bras droit des Dames de Saint-Louis, leur bâton de vieillesse. » Et elle leur donne ainsi mille témoignages de considération et de bonté , jusque-là qu'elle veut qu'elles se chauffent à son appartement. En attendant qu'on fût convenu de leur donner quelque chose quand elles sortiroient de la maison, elle y a suppléé en donnant elle-même quinze louis à toutes celles qui sortirent, depuis qu'on proposa de leur donner quelque chose jusqu'au temps qu'on en prit la résolution.
4» rM. HE i4à G«iK«MI» (tr 14^). Sflt
2^6 >. — LETTRE BE M. DE LA CflËTÂHDIE*,
GXJlil»! 8AII«THrVI.TICC, A. KADIHE DS HMlfTIMON.
Je ne crois pas, madame, pouvoir me dispenser de YOiis faire mes très- humbles actions de grâces de tout rhonneur, de toute la consolation et de toute rédlikation que j'ai reçus de Saint-Cyr. Comme j'ai eu toute ma vie un attrait particulier pour Tinstruclion, que Je m'y suis appliqué de longues années, que j ai lu tous les livres que j'ai pu recouvrer là-dessus, et composé même des traités sur ce sujet, il me semble que j'en puis mieux juger que beaucoup d'autres. Ma's votre ouvrage , madame , excelle par-dessus tout.ce que l'esprit même pourroit se figurer ladessus, et tout ce qu'on pourroit désirer est au-dessous de ce qu'on voit dans votre maison : des enfants sérieux sans gêne, joyeux sans puérilité, modestes sans affectation, savants sans ostentation, pieux sans fausse dévotion, où l'on a trouvé le secret de cultiver Tesprît dès qu'il commence à paroitre et de le former à mesure qu'il se produit, où les exercices sont proportionnés à l'âge et aux forces, les talents perfectionnés, les défauts redressés, les tempéraments ménagés, la conduite sage, attentive, modérée, qu'une longue expérience et une raison éclairée et non une vaine spéculation
» Lettres édifiantes, t. VI, lettre 78. * Voir t. L page ICI.
MO LETTfts n EJimiii» um VÈmsaaum.
de cmbinet oot prodoite ; enfin, madame, il me semble que Toos tirez des enfants de Totre sexe tout ce qu*on en peut tirer, et que jamais l'idée de saint Je* Tôme et des anciens, ni le soin des premières dames qui formèrent autrefois les monastères et les cooh | munautés de vierges, n*ont approché de ce qu'oo . admire chez vous : ce que je dis, madame, après y ' avoir réfléchi et sans aucune flatterie ni complaisance. EnGn, madame, je m'en revins charmé; il m'a fallu quelques jours pour bien revenir â moi ejL pour vous savoir débarrassée de ce grand mariage', afin de me clonner Thonneur de vous remercier, madame, et de vous exposer une petite portion de ce que j*avois dans Tesprit sur ce que j'avois vu. Je n'ai pu attendre la réponse que je ferai bientôt à vos deux derniers mémoires, à vous marquer, madame, Testime que je fais de la grâce qui vous a été donnée et mon profond respect.