LETTRE DE M. DE LA CHETARDIE
▲ MADAME DK MAIMTENON.
Je ne sais pourquoi vous croyez que j'ai un peu flatté le portrait de Sainl-Cyr, madame, et que je vous expose à concevoir de Tamour-propre làdessus 5 non, madame, il n'y a rien d'exagéré, et
1 Le mariage du duc de Berry, pclit-Ûls du Roi, avec la ÛUe du duc d'Orléans.
* Lettres édifiantes, l. VI, IcUrc 82.
ceux qui travaillent aux bonnes œurres ont besoin qu'on les encourage, qu*on les soutienne et qu'on les porte à la reconnoissance envers Dieu. J'eus une telle impression de joie et de consolation intérieure pendant tout le jour que j'eus le bonheur de voir cet ouvrage, qu'elle me dura trois ou quatre jours d'une manière sensible, et que je ne puis assez exprimer mes sentiments là-dessus. Je pense que mon attrait pour ces ouvrages, l'expérience que j'en ai, l'excellence de celui que je voyois, qui surpasse et ce que j'ai vu et ce que j'ai pensé, aucun défaut qui se présentât à moi, Fexamen que je faisois, sans dire mot, du règlement, de la manière d'enseigner^ des babits, de Tordre, de la modestie, des récréations, de la posture, de l'habileté des maîtresses, de leur douceur et de leur autorité, des manières propres à cultiver l'esprit des enfants proportionnées à leurs âges différents, à se former et à faire éviter des puérilités et les amusements mauvais.... enfin, madame, je vis tout, et je compris tout, ce me semble, mais je ne saurois Texprimer.
13 octobre 1710.
La fpule de la particulière dont vous m'écrivez est fâcheuse, madame, et vous donnera de la peine -,
. ^ Lettres et Avis, p. 810.
LBTmes ET orniBncxs son t^ÈÊncàiwn, maïs ce que yom me dites (b Tesprit de vos anciennes est plus important , et il est bien diflBcîie d'y remédier. J'ai vu autrefois cet esprit dans notre grande classe : on ne pouvoit faire une réprimande i une fille que toutes les autres ne fussent dans Yé- i fliction, mais affliction pleine de révohe et bien loin | de la charité. Il a fallu traiter ce mal dans les plus jeunes et leur inspirer un autre esprit ; les grandes s'en sont allées, bonheur que vous n'avez pas, et nous jouissons présentement du fruit de nos peines. Quand on met ici une fille en punition, les autres ne rinsultent pas, elles en sont affligées, elles la consolent, elles la conjurent de s^humilier et de se corriger, el de ne rien oublier pour se remettre bien avec ses supérieures; elles ne se mêlent pas de demander grâce pour elle. On ne peut être pi» unies qu'elles le sont ; mais c'est en effet une union, et non pas une sédition ; tout concourt ici au biea public et particulier; aussi y vit*on dans une p«x qui vous charmeroit. Nous ne cessons de prêcher au dedans la confiance pour les confesseurs, la sin* cérité, la soumission, le respect*, les confesseurs ne cessent de renvoyer aux supérieures, aux maîtresses du noviciat, des classes, des sœurs converses, des servantes, aux règles de la maison. On sait tout ce qui se passe, on avertit les maîtresses de tout sans se cacher et sans se faire haïr. Il n'y a pas un enfant ici qui ne soit persuadé que tout ce qu'on lui fait est pour son bien ; il n'y a pas une seule personne qui ne soutienne la supérieure, et elle soutient toutes les premières cfficières de chaque
AVBC lUDAM M ttJtfWH (t7 1 1)^ 36a
charge. La nôtre gouverne sans embarras trois cent trente filles dans cette maison....
▲LOES MUTEISSE GÉNÉ&ALK DU CLASSES.
(gim neteatri» n(rtw1i«r d« ee ^t aélé resté pM^lesdeoMitelltt, pour l*hâbiilc«ieiit et poar U Dovrritore , excep'é dans des temps de grinde disette^ et toojovrs après atotr coanneiicé par la comronaaalé, ni les faire traTAiikr à l'excès. — 0*eil U^ de GUpian ^ni parte. )
Ce 30 jantier 1711.
Madame de Maintenon ayant parlé à plusieurs personnes de la communauté, et craignant que nous eussions excédé en certaines choses et poussé trop loin Tépargne et le ménage, craignant aussi qu'on ne chargeât les demoiselles de trop d'ouvrage dans la maison, me marqua combien cela lui faisoit de peine : « Je suis très-persuadée, me dit-elle, que, dès que j'aurai parlé sur cela, on y remédiera ^ je ne suis point en peine qu'on y manque *, j'ai bien plus à craindre, au contraire, qu*on ne se porte trop tôt à ce je veux *, mais ce qui m'afflige, c'est la crainte que j'ai pour l'avenir, et la pente qu'on aura peut- être à retomber dans ce que je reprends aujourd'hui, car si on s'y laisse aller de mon temps, que ne fera-t-on point un jour? Cepend.int, quelle injustice seroît-ce ? Quoi! si ces pauvres enfants ne
' « Leone éd^nttSf t. V, p SOT. — Wémoireê de languet de
I G«ryy, p. 401.
se plaignent pas, si elles souffrent tout sans dire un mot, faudroit-il pour cela retrancher et prendre sur elles ? Et quoique ce qui est réglé pour leur habillement soit très-simple, trouver encore à diminuer quelque chose , et cela , pour de petits ménages ! qu'on peut appeler de vraies vilenies, des lésines et > des ravauderies pitoyables! Car, en vérité, ma ' sœur, quand vos grandes filles, par exemple, ont porté plus d'un an leurs habits, il est excessif de les faire durer encore aussi longtemps sur les petites; c'est ce que je ne puis souffrir. Il en est de même de je ne sais combien d'autres choses que Ton a pous« sées à un tel degré, depuis quelque temps, que je ne sais comment on peut fournir aux raccommodages, car voila ce que cela fait : on rapetasse continuellement, sans songer que si d'un côté cela épargne quelque chose, on y met tant de soie, de fil et de temps, que l'un revient bien à l'autre.
c( Qu'est-ce encore que cet honneur que les maltresses se sont fait de faire tant d'ouvrage dans leurs classes? Elles n'ont qu'à le laisser si on leur en donne trop, si on les presse excessivement; qu'elles aillent à la supérieure et qu'on fasse faire au dehors ce qui embarrasse; pourquoi se piquer de faire faire tout dans la maison? Vos demoiselles n'ont-elles pas assez de temps à travailler dans leur règlement, sans les faire lever plus matin pour qu'elles le fassent encore davantage? Sont-elles des ouvrières? le Roi vous les a-t-il données pour cela? et croyez -vous leur avoir rendu un bon service quand vous leur avez montré à bien faire des man-
ieaux? Il leur est bien meilleur qu'elles sachent faire un peu de tout. Vous les pressez, vous les poussez vous-mêmes, et qu'en arrivera-t-il? c'est qu'au milieu de cela vous ne pouvez les bien élever. Comment voulez-vous qu'elles vous écoutent et leur parler vous-mêmes comme il faut, quand vous n'avez, comme elles, dans la tête, que l'envie d'avoir fini votre tache? Cet empressement-là no vaut rien, il faut un peu de tranquillité.
« Revenons à l'épargne; prenez-la pour vous, qui êtes religieuses; ménagez une chemise, une guimpe; portez des pièces à vos babils, cela convient fort à votre vœu de pauvreté; mais je ne crains point que vous poussiez cela trop loin pour la communauté. Je crois bien que vous ne manquez de rien en santé et en maladie, et si on retranchoit quelque chose, on verroit peut-être bien à tort des représentations; mais, parce que les demoiselles ne disent mot, fera-t-on des ménages pitoyables pour elles sur le linge, sur des draps? les laissera-t-on pourrir aux lits de certains enfants qui ont des incommodités, ce qui fait après cela qu'on ne les peut blanchir? On retranche leurs rubans, leurs gants; et ce qui m'inquiète, c'est qu'on sera toujours tenté d'y revenir, car, pour peu qu'on leur ôte, cela ne laisse pas d'être considérable a cause du grand nombre, et encore une fois, voilà ce que je crains pour l'avenir. Cependant, il faudroit s'en tenir à ce qui a été réglé, qui ne peut être plus simple ; je vous assure que rien n'auroit si mauvaise grâce que de vous voir, vous autres, bien étoffées, bien vêtues II. 23
966 LETTHBS ET ERItETlERS SUE L'ÉDCCATIOlf •
et bien en linge blanc, pendant qu'elles seroient dans la saleté et la négligence. Quand il Tiendra des temps bien misérables et bien (acbeux, où il faodn faire Taire des retranchements, qu*on les fasse d'abord sur la communauté^ qu'on tous Toie un peo i éguenillées; qu on diminue vos portions^ et puis, i quand vous aurez fait cela du temps, je vous permettrai de voir s'il faudroit de là passer à faire de même aux demoiselles. Mais que vous soyez bien traitées en tout, et qu'on ne prenne que sur elles, c'est une injustice que les supérieures ne doivent jamais souffrir. Souvenez-vous donc de tout ceci dans la suite, et veillez, vous qui êtes maîtresse générale, à tous les besoins de vos Glles. Il faut qu'elles soient traitées selon vos règlements; il n*y a rien en vérité à retrancher-, parlez pour elles, regardez si elles n'ont pas ce qui leur faut, représentez-le à la supérieure-, mais que je vous plains quand dans la suite du temps il faudra peut-être que vous ayez sur cela recours à un visiteur, à un évéque, parce que vous ne serez pas toutes d'accord , et qu'une supérieure, par exemple, et la maîtresse générale seront d'avis différents; que Tune voudra trop d'é- ; pargne et fera taire celle qui voudra soutenir Tin- I térêt des demoiselles ' ! Dès que vous en serez U, | tout ira bien mal, et vos filles seront bien à plaindre, j car une particulière ne peut faire autre chose que 1 d'avertir de ce qu'elle voit, de représenter à la supé- ;
< Les recommandaUoDs de M"*' de Maintenon ftirenl fidèlement I observées, et jusqu^à sa destnicUon la maison de Saint-Cyr n'eul I bcwin ni d'être Ttsitée, ni d'être rélbrai^.
A JUkDAHB DB TANAAM (17 11). â87
«eure : si on ne récoutè pas, il iaut bien qu'elle se taise, et que pour tout remède elle attende la visite. Hais quel secours peut donner le visiteur qui ne voit pas les choses par lui-^néme, et qui souvent est bien embarrassé à démêler la vérité et nécessité des divers avis qu*il reçoit? Au nom de Dieu, ma chère fille, inspirez à vos jeunes sœurs ce soin et ce zèle, pour que les demoiselles soien.t toujours aussi bien traitées que vos fondateurs Tont prétendu, et que le bon esprit de les regarder en tout CQjnme le premier objet de la fondation et de Tinstitut se perpétuée jaftiais dans votre maison. »
PHEMliKK MMTMSSK OIS JAUMCS.
Ce 26 fénier 1711.
£n faisant des réflexions sur vos classes, ce qui m'arrive très-souvent, je trouvai que la vôtre est celle qui a le plus besoin d'instruction. Les deux petites passent la plus grande partie de leur temps à apprendre le catéchisme, la lecture, récriture, l'arithmétique et le reste *, les bleues sont trèsséparées : elles vont dans les offices, dans les petites classes et deviennent noires; je n'en vois pas de plus sédentaires que les vôtres, et il faut en profiter. Appliquez-vous donc plus que jamais à former leurs cœurs et leurs mœurs, et ne prétendez pas
1 Lettres et ÀvUy p. 329.
268 LETTRES ET ENTRCTIEfIS SUR L'ÉDCCATION.
qu'elles comprennent ce qae vous comprenez-, il faut du temps, et il y en aura plusieurs qui ne vous entendront que lorsqu'elles ne seront plus ici et qu'elles se trouveront dans l'état que vous leur annoncez tous les jours, et qu^elles regardent souvent comme des suppositions et des exagérations. Travaillez donc dans l'obscurité, mais en foi, sans vouloir voir ce que vous faites 5 Dieu le verra et le récompensera.
Ne vous rebutez point de leur dire cent fois ce qu'on leur a peut-être dit aux rouges et ce qu'on leur dira encore aux bleues, et qu'il faut dire toute la vie.
Bonjour, ma chère fille; donnez ce que vous avez reçu.
SUPÉaiEUHE.
Les classes sont votre principale affaire , c'est votre institut, c'est l'intention du Roi, c'est la fin de votre fondation. Ne vous lassez jamais de prêcher vos sœurs sur la vigilance à la garde et à l'éducation de vos demoiselles ; n'ajoutez point règles sur règles, vous en avez assez-, mais les maîtresses ne les lisent pas assez. Attaquez incessamment cette chicane que les Dames de Saint-Louis font sur leur
* Extrait des écrits, etc., p. 439.
A MADAME DU PÉMU (1711). 269
temps : elles vont contre la volonté de Dieu, l'intention de leurs instituteurs et fondateurs, contre la ^ charité qu'elles doivent aux demoiselles quand elles les quittent dans les temps que leur règle ne les envoie pas à réglise. Celte faim de la prière n'est qu'amour-propre qui veut se savoir gré de quelque chose et qui ne compte pour rien ce qui est de la règle. Comment enseigneront-elles aux demoiselles que la charité doit être exercé^ selon l'état de chacune, si elles manquent elles-mêmes à la dévotion de leur état qui est le soin des demoiselles ? Une vraie Dame de Saint-Louis devroit ménager tous les moments qui lui seroient possibles pour aller aux classes même aux heures où Ton n'y est pas obligé ; et nos filles croient être agréables à Dieu en allant faire une demi- heure «roraison qu'on ne leur demande point et en quittant Temploi du temps selon ce quil leur demando et selon leurs vœux. Je ne finirois pas sur ce chapitre, ma chère fille ; ne vous y rendez jamais, je vous en conjure : c'est à vous à faire observer les règles, et quand vous serez une particulière, donnez Texemple pour la fidélité aux classes.
Il vous faut de la droiture et du discernement pour bien appliquer les divers avis que je vous ai donnés sur vos demoiselles. Combien de maîtresses, par exemple, qui se préviennent! Combien qui s'effrayent de rien ! Combien peu qui savent distinguer ce qui est de conséquence ou ce qui n'en est pas ! Combien d'exagérations si en usage parmi vous! Quels écrits pourront remédier à cela? Je ne cesse
A70 LETTRES ET KnUTKM 80» L'ADVCATIOX.
de y DUS dire que tout dépeadim de votre droîtan. C'est cette droiture qui vous fer» meilre dtns les charges principales les Mjete les plus oapeUes de les remplir, sans compter vos incUiialioDS, vos lé» pugoances, votre commodité.
Exhortez les maltresses des classes A instruire les demoiselles sur les obligations du mariage et sur k piété convenable aux gens du monde. On ne parie jamais chez vous que de couvents, et Dieu n'y veut pas tout le monde.
On ne peut trop prêcher aux demoiselles qu'il ne faut pas aller dans les déserts, mais servir Dieu daas son état, par la prière et la pratique des verlus.
Le Roi m*a dit qu'il croyoit présentement votre maison dans la perfection, mais qu'il avoit grand'peor que vous ne dégénérassiez.
23i». — INSTRUCTION AUX DEMOISELLES
DE LA CLASSS JAUKE.
(QuMI y a un TÔritible contenteir.eut à servir Dieu. '
24 août 1711.
M°** de Maintenon, ayant fait lire la vie de saint Augustin, Gt remarquer aux demoiselles le trouble dont il éloit agité avant qu'il fût déterminé à être entièrement à Dieu, et en prit occasion de les assurer qu'il n'y a de paix et de joie que dans la piété, que c'est une erreur de se persuader qu'en se rea-
* lettns éUifiauttê, t. Vï, p. aS6.
AUX DEMOISELLES J>E JLX CLASSE lAL'MB (i7ii). 271
dant dévote on renonce à la joie et aux plaisirs .pour mener une vie triste, qu'au contraire il n*y a personne de si content que ceux qui sont a Dieu, parce que la joie de la bonne conscience, Tassurance d*étre dans la voie du salut, le plaisir de sentir qu'on plait à Dieu, est mille fois plus doux que le plaisir qu'on trouve à contenter ses passions, qui est toujours suivi de remords. Elle leur prouva cela par une comparaison familière : u N'est-il pas vrai, Martinville, dit-elle en adressant la parole à cette demoiselle, que si je vous disois : Mon enfant, jeûnez aujourd'hui pour l'amour de moi, vous me ferez plaisir, je vous en tiendrai compte -, vous vous feriez une joie de vous rendre ce témoignage a vous-même : Je donne à M""'' de Maiutenon une marque de mon amitié, je lui plais, je lui fais plaisir. Cette pensée vous donniToit sans doute plus de joie que vous n'en auriez de satisfaire votre appétit, car je suppose que vous avez le cœur assez bien fuit pour cela. Si vous êtes ainsi disposée pour une créature, aurez-vous peine à croire ce que dit saint Augustin, qu'il y a un plaisir véritable à se priver de tous plaisirs défendus, et même permis, pour Tamour de Dieu ? — Mais, répliqua M"' de Verdille, n'y auroit-il pas de Torgueil à se persuader qu'on fait quelque chose qui plait à Dieu ? — Non, dit M*"' de Maintenon, puisqu'il nous assure lui-môme que les œuvres vertueuses lui sont agréables, et qu'il nous en tiendra compte. — Mais, dit M"' de Saint-Pol, je pourrois donc penser que je suis une petite sainte ? — Non, dit M"*' de Maintenon, quelques bonnes
272 LETTRES ET EITTRETIEITS SUR L*ÉINJCATI01C.
œuvres que vous fassiez, il s'en faut bien que vous approchiez de ce qu*ont fait les saints, et si Dieu vous fait la grâce de le devenir, comme je l'espère, I il vous en coûtera bien davantage ^ mais vous pou- 1 vez du moins vous réjouir dans la pensée que vous j êtes dans le chemin qui conduit à la sainteté, et que | vous y arriverez si vous êtes fidèle à le suivre. H vous est permis de penser avec plaisir que si vous ne vous en détournez point au dedans par des péchés intérieurs, car je suppose que vous n'en pouvez fuire d'autres bien considérables, vous mènerez une vie innocente, et qu'on peut même appeler une vie d'ange. Tous vos exercices sont pieux, vous ne lisez que de saints livres, tout vous porte à Dieu, on vous en parle, vous en parlez*, si vous accompagnez ces exercices extérieurs d'un cœur fidèle et qui aime Dieu, qui ait intention d'agir pour lui, vous pouvez vous assurer que vous lui êtes agréable, et dans la voie du salut. Est-il un plaisir plus doux que de pouvoir, avec fondement, se rendre ce témoignage : Je puis espérer que je plais à Dieu, et que je suis dans la bonne voie ? Non, mes enfants, il n'y a point d'orgueil dans cette espérance, pourvu qu'on reconnoisse que cette bonne disposition vient de lui. L'orgueil seroitde se l'attribuer à soi-même, de compter sur ses propres forces, et de se persuader qu'on aura assez de courage et de force d'esprit pour soutenir la vie dévote quand on l'aura une fois entreprise, j)
▲ MADAME DE BOUID (iTll). 273
4 novembre 1711.
Dieu me garde de suivre voire conseil et d'écouter encore une fois nos sœurs sur les changements qu'elles voudroient proposer. Je suis très-persuadée que toute la déférence et la complaisance que M. Tévéque de Chartres^ veut avoir pour moi n'iroit pas jusqu'à y consentir, et je vous assure aussi que, tant que j'aurai quelque autorité dans votre maison, on n'y changera pas la moindre chose. Si j'avois à faire Tordre du jour, je le feroîs comme il est. Je suis ravie que l'on se plaigne de manquer de temps : rien n'est plus dangereux que d'en avoir trop 5 on a coupé les exercices tout exprès. Vous ne savez toutes ce que vous demandez, mais vous devriez savoir vous soumettre et accepter vos vœux : on vous a dit partout que vous n'avez été établies que pour les demoiselles 5 tout a élé réglé par rapport à elles. Vous voudriez une oraison tranquille : plusieurs la font fort bien dans les dortoirs, et on en Irouveroit qui avoueroient qu'elles sont plus distraites au chœur qu'en demeurant auprès des demoiselles. Leurs distractions sont au moins utiles à la vigilance, et les autres sont en pure perle. Demeurez en paix où Dieu vous a mise, avertissez-moi de tout, mais sans exagération, nous en tirerons toujours quelque proGt. Adieu, ma chère fille *, ne cessons point de demander la véritable sagesse.
* I«//r«pi>Mm, p. 1982.— L««r«Afi/aiilef,t.VI,lellrç 154.
• M. de Mérlntille, neveu et raccesseur de Des Marels.
274 LETTRES tT timiBnEn tm l'éducation.
i36 «. —LETTRE A MADAME DU VtBOV, scriiiivii.
Vous ne pouvez trop reprendre la liberté devos filles pour parler de tout ce qui leur pUdt ; ce a'tst point à elles à rien dire sur les classes, elles ne ks connoissent point quand elles n'y sont pas, et celles qui y sont n'en doivent dire leurs sentiments qu ab supérieure. Ces louanges générales ou ces blâmes sont presque toujours faux, car il n'est point vrai que toute la classe fasse mal ou qu'elle fasse bieo: le bien et le mal y seront toujours mêlés; aussi ces discours ne se font que par rapport aux maîtresses qu'on veut ou fâcher ou flatter. J'ai toujours vu ce mauvais esprit chez vous : Dieu veuille l'en 6ter; priez-en mes chères filles de ma part.
DI LA CLA»SX BL-IUB.
(lu tQJet d*ane lettre <!• whH Pitaçeis de Sdet, doat mt leur hiNi^ lalcetare.)
Mm I7ff .
M°*' de Maintenon interrompit cette lecture et demanda à M"* du Mesnil ce qu'elle eotendoit par rhumilité gaie et généreuse dont pailoit saint Fran- i
* Uttmi éii/kuueit, t. VJ, p. 409.
AIX DEMOISELLES DE LA CLASSE BLEUE (l7l2). 275
çois (le Sales, u Je crois, dit la demoiselle, qu'en celle occasion la gaieté consisleroit à ne se point décourager des défauta dont l'humilité nous a faîl convenir avec un bas sentiment de nous-mêmes; et la générosité à nous donner de bon cœur et bien courageusement toute la peine nécessaire pour venir à bout de nous en corriger. » M""* de Maintenon fut très-contente de cette réponse, et fit ensuite remarquer aux demoiselles la bonté et la solidité de Tesprit de saint François de Sales, sa droiture, sa douceur, et la manière raisonnable et .insinuante avec laquelle il conduit les âmes à Dieu, et même à la plus haute perfection, quasi sans qu'elles s'en aperçoivent. « Que le vieux langage de ses ouvrages, a]outa*t-elle, ne vous rebute pas-, je trouve qu'il n*en ùte point la beauté; mais quand cela seroit, il n'en ôteroit jamais la vérité et Futilité. Le connoissez-vous, mes enfants, ce saint, et goûtez-vous ses maximes? — Oui, Madame, répondirent toutes les demoiselles, nous l'aimons et le goûtons beaucoup.— Ne pourriez-vous citer quelques-unes de ses maximes?
« Madame, dit M"* de Conflans, il dit, dans un chapitre de son Introduction à la vie dévote^ qui traite de la manière de conserver la pauvreté au milieu de^ richesses, que les jardiniers des princes sont plus curieux et plus diligents à cultiver et à embellir les jardins dont ils sont chargés que s'ils leur appartenoient an propre, parce qu'ils les considèrent comme étaafe aux rois et aux princes auxquels ils désirent de so rendre agréables par leurs
^76 LBTTIIBS ET ENTRBTIENft 80R L^ÊfHJCATlOlf.
services, et que de même nous ne devons pas regarder les biens que nous avons comme étant i nouSf-mais à Dieu qui nous en a donné le maniemeot pour les employer à sa gloire, à notre salut, eCi Tulilité du prochain, et qu'avec ces bonnes \ues4i, nous lui sommes agréables d*en prendre soin.
«Oui, dit M"*' de Maintenon, cela me fait souvenir d'un mot d'une de ses lettres qui me charme toujours, où il dit qu'il faut avoir autant de soin f que d'allachement. Remarquez qu'il ne veut pas qu'on soit sans soin, mais qu'on ait autant de Ton comme de Tautre , c'est-à-dire qu'il veut un jasle milieu en tout. — Dites-moi, mademoiselle, en pa^ lant à la même, si vous étiez mariée et que vous ayez quinze ou vingt mille livres de rente, et que vous fussiez bien à votre aise, ce que vous feriez de votre bien? — Je nourrirois et habillerois bien mes enfants, dit la demoiselle, je payerois mes dettes, j'assisterois mes proches qui seroient dans le be* soin, j'aurois soin des pauvres honteux, de tous c^ux que je verrois dans la misère, j'irois porter mes charités dans les hôpitaux. — Tout cela est excellent, dit M'"'' de Maintenon; mais, entre toutes ces sortes de charités, vous devriez d'abord préférer vos pauvres parents, et les pauvres de vos terres. Mais si voire revenu venoit a manquer par quelque malheur imprévu, ne pourriez-vous pas emprunter pour pouvoir soutenir vos charités, dans le dessein de rendre la somme dans six mois ou un an? cela seroit-il injuste? » W^^ de Chaunac répondit que non. a Si vous croyez véritablement, ma fille, que
g cela fût bien fait, répondit M"** de Maintenon, vous p vous trompez^ il ne faut pas emprunter pour faire , des charités-, et si vous mettiez votre bien en cha- ^ rite, de quoi vivroient vos enfants? qui payeroit vos r domestiques? Il y a peu de personnes à qui il soit , permis de mettre tout son bien en aumônes, comme , a moi, par exemple, qui n'ai point d'enfants, et qui ai la terre de Maintenon en propre % ne l'ayant pas reçue en héritage de mes parents, ce qui fait que , je puis en disposer sans faire tort à personne. Il faut ^ penser a conserver son bien pour ses héritiers, et ^ même l'augmenter s'il n'est pas suffisant, surtout vous autres qui en avez peu; il faut tâcher d'augmenter votre fonds par vos économies. M"* de Saint- Martin, que vous connoissez, ne dépense que qua- ■ lorze sols par semaine. Elle achète de la viande pour . huit jours, en fait ce qu'il lui faut de potage pour le . mémo temps; elle le réchauffe à chaque repas; elle aime mieux se retrancher sur cela, et avoir quelque chose pour les besoins qui peuvent survenir. D'un autre côté, j'ai oui dire que la maison du père d'une demoiselle de Saint-Cyr a été vendue, à cause de ses dettes, à un valet de son aïeul; les terres passent par décret tout communément; les châteaux (les seigneurs se vendent, et ils se voient obligés de prendre une chaumière de leur village, aimant mieux demeurer avec des gens de connoissance que
^ Elle Tavait acbelée en 1G74 avec un don de cent mille liTrei que lui fit le roi pour la récompenser de la maDière dont elle avait élevé ses enfants naturels.
If. Vk
278 LCmiBS ET ElfTRETIE!fS 8CR L^ËODGATIOII.
parmi des étrangers. Le paysan est rayi en pareilles occasions, parce qu'il bail la noblesse. Adieu, mes cbères enfants, priez pour la paix, vous y êtes toutes I particulièrement intéressées. » 1
( ■ M"* de U Mairie avait été életée à Saint-Cyr. M** de Mainteaan, qa'elle étoit Dominée prie«re de May, maiaoB extrèineaieBt paune, Uk U tout le bien qui lui fut poiaible; naii wrtoot elle tâcha d^ l'aider ém le deaseia qu'elle avoit de bien goutemer lea religieuses et de douer une bonne éd«Kaiion h tes pensioniiaiies. Cette dame loi écriToit sovvcit avec conriaiice, et M"** de Maiateooa ne maaquoit pas de lui tépeadre. « (Note de» Lettres et Avis, p. 845.)