POUR UN ONCLE
Pardonnez-moi, monsieur mon cher oncle, si j'ai été si longtemps saos vous écrire. L'espérance où j'étois que vous me feriez l'honneur de me venir voir en est la cause ; mais voyant le quartier fini, et que je n'ai pas même eu le bonheur de recevoir de vos nouvelles, je crains que vous ne soyez tombé malade. Vous pouvez croire le chagrin que jen aurois, ayant pour vous tout le respect et toute la reeonnoissance que je dois pour tous les biens que vous continuez a me faire, et que je n'aurois jamais osé espérer. J'ai aussi un grand désir d'apprendre
* Lettres édifiantes, t. IV» p. 222.
» Lcttrei idifianten, t. IV, p. 223.
190 LETTRES ET ENTRETIENS SUR L*ÉDUCATI(Hf.
(les nouvelles de ma mère, y ayant fort longtemps qu'elle ne m'a fait Thonneur de m'écrire. J'ai apprit avec une grande joie que mon frère s'est enfin consacré à Dieu parla profession religiense; je tous supplie, quand vous le verrez ou que vous lui écrirez; de l'assurer que je prierai Dieu pour lui. Je suis, etc.
eO •. - INSTRUCTION AUX DEMOISELLES
DI LA CLàSSC BLKtB.
(Dei qualités que doit avoir la TénUble piété.) ^ JaoTier 1695.
La première maîtresse de la grande classe^, qu'on appelle communément classe bleue, à cause qu'elles portent un ruban de cette couleur, dit à M"^ de Maintenon : « U y a longtemps, Madame, que vous avez la bonlé de me faire espérer que vous renouvellerez i nos demoiselles 1 instruction que vous leur avez déjà faite des qualités que doit avoir Ia véritable piété. — Est-ce qu'elles n'en ont plus nulle idée? dit-elle : je veux bien la répéter, car il tfy a rien de si nécessaire que de la bien entendre; je leur ai dit, ce me semble, que la véritable piété doit être solide, droite et simple. » Et adressant la parole i M"* de Feriol, elle lui demanda ce que c'étoit que la piété solide. La demoiselle lui répondit : « Vous nous avez dit, Madame, que c'étoit celle qui nous fait
» Lettres id^antci, t. IV, p. 201.
< C'était alors M"« de Loubert. (Voir p. ISf.)
ACX DEMOISELLES DE LA CLASSE BLEUE (l69ô). 191
consulter Dieu dans toutes nos entreprises. — Oui, dit M""* de Maintenon , afin d'agir en toutes choses parles principes de la religion, par préférence à ses intérôCs temporels et à son inclination naturelle. Plur exemple, un père et une mère veulent marier leur fille; il se présente deux partis^ Tun est plu^ riche que l'autre, mais de mauvaises mœurs; ils voient clairement que leur fille sera malheureuse et ne pourra vivre chrétiennement avec lui ; l'autre a moins de hien, mais est honnête homme: lequel des deox devroit-on choisir? c'est sans doute le dernier. Cependant c'est ce qui ne se &it presque point dans le monde; mille livres déplus ou de moins décident (fan mariage; c'est pourquoi il y en a si peu d'heureux. Un autre exemple encore : un homme a plu* Mrs enfants ; il veut donner son bien à l'atné ; pour eeiail destine les autres selon sa fantaisie, sans con* ariter IMeu ni leur volonté : Je veux, dit-il, que iBon atné ait mon bien, et pour cela je ferai celui-ci d'Église ; je veux marier ma fille, et pour cela je forai les autres religieuses, sans me mettre en peine à elles ont vocation ou non : voila un manque de piété solide. Une personne a un procès; si elle a de la piété, elle examinera si la cause est juste, si ce l'est pas sa partie qui a raison ; si elle découvre que c'est elle qui a tort, elle se démettra de ses prétentions et cessera de plaider. Une personne est-elle dans le cas de choisir un état de vie, il faut que Dieu soit sa première vue, et qu'elle ne fasse rien sans l'avoir consulté -, si elle agit autrement, elle n'a point de piété solide. — Mais, ajouta M*"' de Main-
tenon, qu'est-ce que la piété droite?— Cest, répondit une demoiselle, de faire chaque chose en son temps. — C'est bien cela, reprit M*"* de Maîntenon, mais c'est aussi de conformer sa piété à son état : par exemple , si vous vouliez aller visiter les malades pendant que vous êtes à Saint-Cyr, vousvoyez bien que votre piété ne serait pas droite, puisque vous ne le pouvez pas ; cela sera bon quand vous n*y serez plus, et qu étant chez vous, vous aurez la liberté d'aller visiter les malades de votre village, ou ailleurs; il le faudra faire avec les bienséances convenables, les consoler, leur donner quelque chose si vous le pouvez, ou les assister d'une autre manière : alors votre piété sera droite parce que cette pratique sera de votre état. Si une Dame de Saint-Louis vouloit avoir les yeux bien fer mes quand il faut vous regarder, ne la trouveriez-vous pasbien dévote? oui, mais sa dévotion seroit de travers, puisqu'elle la doit faire consister à remplir ses devoirs, et elle ne le feroit pas si elle vouloit prier quand il faut vous regarder et veiller sur vous. Si une personne mariée éloit tout le jour à l'église en oraison, abandonnant sa famille a une femme de chambre, ou même à une servante, sa piété ne seroit pas droite, parce qu'elle est obligée de veiller sur ses enfants et sur son ménage, et non pas d'être toujours à l'église. Mais voyons ce que c'est que la piété simple : c'est de ne point chercher de raflSnement dans la dévotion, ni de nouveauté dans la doctrine et dans les livres; il ne faut point être curieuse ni en bien ni en mal, car nous sommes des
A MB BAVE DE SAIKT-LOUIS (1695). 193
ignorantes, et n*en devons pas être honteuses; nous n'avons point de science; ainsi nous sommes incapables de juger de ce qui est bon ou mauvais. Ayez peu de livres, et des plus communs, et surtout n*en lisez jamais de suspects, ni pour la doctrine ni pour les moeurs; lisez ceux que vous avez bien choisis, cinquante fois, cent fois, si vous voulez, et enfin JBsqu'à ce que vous ayez mis en pratique ce qu'ils enseignent , car c'est la fin que nous devons nous proposer dans toutes nos lectures spirituelles. »
6î K — LETTRE A UNE DAME DE SAINT-LOUIS,
MAITRX88K DKS OUTBAGES.
16 ami 1695.
Je suis ravie de ce que vous me mandez sur le tnvail des demoiselles, mais je n'approuve pas les empressements que vous avez toutes pour les louer e( pour que je les loue : c'est par cette conduite fi'on les a gâtées et qu'elles croient qu*on leur en doit de reste; quand elles fontleurdevoir, dites-leur donc simplement que l'ouvrage va bien et rien de plus. Ayez soin aussi de le diversifier afin qu'elles s'en lassent moins ; il faut passer du neuf au vieux, do beau au grossier, des habits au linge, aux bonnets, aux coiffes et enfin qu'elles sachent un peu de tout. Il faut que leur intérêt l'emporte en tout sur le vôtre qui seroit de faire travailler les mêmes aux mêmes
> Avis ftttx relhjieutes de Saint^Louis, p. 530.
194 LETTRES ET ENTRETIENS SDR l'ADUCATIOX.
choses pour qu'elles le fissent mieux et plus vite ; c'est ce que des marchands feroient. Mais pour vous qui èles des mères, prenez-en les sentiments et tAchez de leur appr^idre un peu de chaque chose; elles s'ennuieront moins et il leur sera meilleur que d'exceller dans une seule sorte d'ouvrages. U fisut que les jeunes travaillent aux habits : ce sera une utilité pour la maison , parce qu'elles auront quelques années à y travailler et que les bleues deviennent noires et qu'elles ne travaillent plus guère. Souvenez-vous aussi que je vous ai conseillé de ne jamais donner rien de pressé aux vertes et aux rouges -, il faut que leurs exercices aillent devant le travail, et que ni les maltresses, ni les filles, ne se piquent point d'honneur li-dessus. Vous avez toutes besoin d'un bon esprit qui sache prendre le milieu et aller droit, qui s'oublie soi-même pour le bien de cellesdontvousètes chargées. Lesouvragea exquis qui vous sont défendus dans la constitution sont des agnus, des coliûchcts, des niches, des chasses et choses semblables qui, sous prétexte de piété, sont de vrais amusements d'enfants. Ils sont meilleurs que l'oisiveté dans les maisons où il y a peu de chose à faire; mais pour vous autres vous ne manquerez pas de travail avec la famille dont Dieu vous a chargées : le linge, les habits, les coiffes, les bas, les meubles, les ornements quand il en faudra*, tout cela fournira d'ouvrage abondamment et il arrivera souvent qu'on ne pourra tout faire.
AXtC LES DAMES OK SAISTF^LOCIS (1696). 195 62 «.«-ENTRETIEN AVEC LES DAMES
Dl SAIHT-LOCIS.
«Parlons un peu de la maîtresse générale^, dit M^duTourp*.— Voleotiers, répondit Madame; j'en parlerai mieux que d'aucune officière, car c'est une fhargequej'aî créée. Je pensai que les maîtresses ne pouvoîent être trop renfermées dans leurs classes, et que pour cela il falloit charger une personne de tout ce qui eonceme les demoiselles au dehors, qui le mélàt de leur entrée dans la maison, de leur sortie, de leurs lettres, des parloirs > et enfin qui eût la ¥ue sur elles dès qo^ellessont hors de la classe. Je dirai donc, dit Madame en riant, pour répondre à ce ^e vous me demandez, que je pense de la maltresse génânle ce qu'on dit delà méthode d'oraison, qu'elle cstdonnée pour aider, etnon pourembarrasser, c'est- Mireque la maîtresse générale doitsoulager tes mattiesses, aller à leurs classes quand elles la demandent, o« quand il y a quelque chose de conséquence*, mais bors de la n'y guère parottre, et ne point aller les importuner, les laissant faire au dedansde leur classe comme elles l'entendent, car, puisqu'elles ont la
> tUcutU det Bépontis, p. 4.
* Voir, sur les Tonctions de la roattresie génértle, VBhtoire de ta maison royale de Saiut^Cyr, p. 127.
* Elle était alors maîtresse générale. (Voir la note 2 de la p. 12S.
196 LETTRES ET ENTRETIENS SUR L*ÉDUCATiOIf.
peine, il est juste qu'elles en aient Tautorilé, et elle leur est même nécessaire pour gouverner les demoiselles, qui s'en moqueroient bientôt si elles remarquoient qu'elles fussent dépendantes de la maîtresse générale pour les punir et pour les récompenser, et rien ne diminueroit l'autorité des maltresses particulières comme de voir à tout propos une maîtresse générale les tenir, régir et gouverner. — Biais, dit une de nos sœurs , si quelque maîtresse corrigeoit trop, ou donnoit trop de relâchement , ne devroitelle pas y mettre ordre ? — Comment le saura-t-elle» répondit Madame, puisqu'elle doit aller rarement aux classes P II faudroit que cela fût bien excessif pour venir à sa connoissance^ et, en ce cas, elle d^ vroit en parler aux maîtresses ou à la supérieure. J'ai été aux Ursulioes S et je me souviens que quand la maîtresse générale venoit aux classes, c'étoit une nouvelle dont on parloit quinze joursdevantetquinze jours après; elle avoit sa robe et ses manches retroussées, et nous tremblions de respect. Ces personnes de grande autorité doivent se rendre rares. Après cela, pourtant, les maîtresses ne doivent point être blessées de voir la maîtresse générale parler aux demoiselles en particulier. Elle ne sauroit pourvoir à leur établissement et connoltre ce qui leur convient pour le choix d'un état, qu'elle ne juge par ellemême de leurs dispositions; maiscela ne regardeque la grande classe, d On demanda encore à Madame
^ Aux Ursulines du faubourg Saint-Jacques, où elle Ait élevée depuis l'Âge de douxe just^u'à quatorze ans.
A MADAMB DU TOLRP (1605). 197
commeut il falloit entendre l'article de la constitution qui dit que la maltresse générale veillera sur la conduite des maîtresses. « Cela s'entend, dit-elle, pour ce qui regarde les demoiselles, et non pas pour ce qui regarde les matlresses personnellement; car, pour être aux classes, ne sont-elles pas toujours du corps de la communauté? w
Ce 5 m«i 1695.
Il faut défaire nos filles de lous les compliments, excuses, résolutions et promesses qu'elles savent faire, et leur montrer par notre conduite que nous ne compterons plus que sur la leur : je serai contente d'elles quand leurs maîtresses le seront, et jamais autrement. Faites de même, je vous en conjure; n'écoutez point leurs sentiments héroïques wr les reproches que je leur ai faits. On n'est que trop porté a Saint-Cyr à bien parler : il est temps de pratiquer. J'aimerois mieux leur modestie, leur soumission et leur travail, que les témoignages de leur reconnoissance.
Vous voulez, ma chère fille, que je vous parle sur TOUS : je n'aurois, ce me semble, qu'à vous appliquer ce que je viens de vous écrire pour vos filles, et j'ai ime l'appliquer incessamment à moi-même. Nous savons assez, nous parlons à merveille, nous cxhor^
* Lettres licutet, p. 1536.
198 LETTRES ET ENTRCTIBNS WK L*ÉDDCATION.
tons les autres bien mieux qu'il n'appartient à notre sexe, mais nous ne pratiquons pas assez. Nous nous flattons que nous ferions notre devoir dans les grandes occasions ; nous ferions des livres sur Tabandon à la volonté de Dieu, sur le détachement de nous-mêmes et sur la sublime perfections et cependant nous manquons presque à tout ce qui se présente devant nous. Comment, par exemple, avez-vous pu sentir de l'opposition à la manière dont on veut faire la retraite» vous que j'ai vue si disposée à vous passer des secours étrangers et à vous renfermer au dedans de la maison ? Je ne comprends point ce qui a pu vous déplaire là-dessus. Soyons fidèles dans les petites choses, ma chère fiUe *, examinez-vous bien sur la soumission au sens des autres et sur la défiance que vous devez avoir du vôtre. Il est très-vrai qu'il vous sera bon d'obéir avant de commander, mais il ne faut pas que vous soufiriez dans votre perfection de la nécessité où nous nous trouvons de mettre de jeunes personnes dans les premiers emplois : vous y deviendrez propre si vous vous en croyez incapable , et vous vous y perdrez si vous en jugez autrement. Adieu, ma chère fille; demandez bien Thumilité pour vous, pour moi et pour tout ce que Saint-Gyr renfiprme : nous ferions des merveilles si nous avions toutes cette vertu.
1 Mb* du Tourp était une des apôtres du quiéUsme à Saint-C^r, et Cet expressions sont un blâme de ses opinions religieuses. (Voir le cb. X de l'Histoire de la maison royale de Saint^Cyr.)
A UJLMME DE SAIKT-AUBIN (1696). 199
TAUliAB ■AXTUni Bit BUVIS.
Il septenOm il»9.
Plus VOUS aurez d'expérience dans les classes , plus vous verrez qu'il faut les conduire avec une uce autorité, qu'il y faut être grave, silencieux, me, et toujours sur ses gardes pour ne pas se nmeltre avec les grandes Glles, qui abuseront ■jours de la familiarité. Il faut peu se fâcher, et oore moins caresser, mais leur faire observer ir règle exactement, ne pas voir toutes leurs ites, punir celles de conséquence, ne pas vous patienter du peu de progrès qui vous parottra, Dpter pour beaucoup d'empêcher le mal en les Atenant en votre présence, et surtout prier pour es. Vous ne pouvez être trop unies, ma sœur de rval et vous; décidez tour à tour simplement, si vous pensez différemment en quelque chose conséquence, prenez-moi pour juge. Je suis ra- ^ ma chère fille, que vous possédiez votre àme paix. Dieu ne vous a pas mise dans un état où vous soit impossible d'être intérieure-, et quand vous ai vue dans la classe, il m'a paru que vous
t Lettret édifiantes, t. IV, lettre 6S. — Letires pieuses, p, 1577. ^ Louise de Saint-Aubin de l'Ëpine, née en 1669, morte en M). Eile Alt l'une des quatre premières Dames de Saint-Louis, profession des vœux simples le 2 juillet 1C86, et des vœux somU le 1 1 décembre 1098. Elle était presque toujours employée L classes, et succéda en 1695, comme premfère maîtresse des ttes, à M»« de I^ubert, qui quitta la maison.
ne le perdiez pas de vue; conservez-le bien soigneusement dans les commencements ici *, il viendra un * temps où les occupations les plus vives ne vous éloigneront pas de lui. Je me porte mieux, mais je ne sais pas quand Dieu voudra que j'aie la consolation d'aller travailler avec vous.