DE 8A1MT-L0U
Juin 1696.
Honseigneur Tcvéque de Chartres ayant parlé, daos Texhortation qu'il fit aux demoiselles qu'il vcnoît de confirmer, contre les chrétiens qui se plaisent à la lecture des livres profanes, M'*' de Maintenon dit' aux religieuses de Saint-Louis à cette occasion : « Je les crois fort dangereux , surtout aux personnes de notre sexe, qui sont naturellement eucieuses. — Qu'entendez-vous, dit M"® de Glapion, par ces livres profanes? sont-ce ^seulement les romans ? — Il y a, répondit M"** de Maintenon, des livres mauvais par eux-mêmes, «tels sont les romans, parce qu'ils ne parlent que de vices et de passions; il y en a d'autres qui, sans l'être autant, ne laissent pas d'être dangereux aux jeunes pcr-
* Lettres édifiatitea, t. IV, p. 421, — Recueil des lléponses, p, 7 etS34.
* Celte instrncUon parailralt d'une rifridité excessive si Ton ne iMigemit à l'époque où elle fut donnée. Nous avons déjà dit ailleurs qiM l'éducaUon de Saint-Cyr Ait, dans l'origine, superficielle et aondalDe, qu'elle amena de graves inconvénients, qu'il Tallut la réformer, et que M«« de Maintenon, passant d'un excès à un autre, proscrivit, à Saint-Cyr m(^me, lesciioses les plus innocentes. Ce Tut dani cette Terreur de réforme qu'elle donna l'instruction qu'on Ta lire, et où l'on trouvera d'ailleurs, toute sévère qu'elle soit, les préceptes les plus sages ; mais il est certain (voir plus loin la note de la page 240) que ces conseils outrés ne furent point ob« serves à la lettre, et que rinstniction générale, encere bien que subordonnée, dans Sainl-€yr, à l'édocaUon morale, ne ce^sa pas d'y être en honneur.
226 LETTKRS ET ENTRETIENS SUR L*ÉOUCAnOII.
sonnes, en ce qu'ils peuvent les dégoûter des livres de piété, et qu'ils enflent . Fesprit , comme, par exemple, Thistoire romaine ou Thistoire universelle, du moins celle des temps fabuleux. . — Mais, dit M"* de Blosset, vqus mettez ces hisloires au rang des livres profanes ? — J'appelle livres profanes , ma sœur, répondit M"* de Maintenon , tous ceux qui ne sont pas pieux, quoiqu'ils soient innocents, dès qu'ils n'ont pas une vraie utiKté. Apprenez à vq9 demoiselles à être extrêmement sobres sur la lecture y à lui préférer toujours l'ouvrage des mains^ les soins du ménage^ les devoirs de leur état , et si enfin elles veulent lire, que ce ne soit que des livres bien choisis, propres à nourrir leur piété , à former leur jugement et à régler leurs mœurs. Un bon esprit fait toujours un èen usage de ce qu'il lit, et le tourne à son profit de façon ou d'autre -, mais un mauvais esprit en abuse, ou pour s'enorgueillir, ou pour d'autres travers, dont vous devez vous efforcer de garantir votre jeunesse. »
M"* de Rocquemont hii demanda si on ne pouvoit jamais citer aux demoiselles des exemples vertueux des sages païens de l'antiquité et des philosophes^ puisque les plus saints livres en sont pleins. « Je craindrois fort, répondit-elle, que tous ces grands traits de générosité et d'héroïsme ne leur élevassent par trop Tesprit, et ne les rendissent aussi vaines et précieuses qu'elles Tétoient dans les commencements, oii nous avions pris cette sorte de maaière de les instruire -, vous avez vu combien tout ce que nous en mêlions dans nos instructions les avoit
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gàlées , et quelle peine nous avons eue à les ramener à la simplicité convenable à notre sexe'. C*e8t ce qu'il y a de pernicieux dans ces sortes de citations , et encore plus dans les livres tout profiines; ils dégoûtent de Taimable simplicité du saint Évangile et de tout ce qui tend à Thumilité, à la petitesse, au mépris de soi-même et aux vertus vraiment chrétiennes. Je crois qu*il ne vous en faut pas dire davantage pour vous convaincre du danger de ces sortes de lectures et de citations. Encore une fois, vos demoiselles ont infiniment plus de besoin d'apprendre à se conduire chrétiennement dans le monde et à bien gouverner leur famille avec sagesse, que de faire les savantes cl les héroïnes ; les femmes ne savent jamais quà demiy et le peu qu elles savent les rend communément fières, dédaigneuses^ causeuses^ et dégoûtées des choses solides^. Je suis si persuadée de ce que je vous dis, que vous voyez que c'est la conduite que je tiens à regard de ma nièce*, qui pourra cependant être on bon parti, et tout ce que j'exige de sa gouvernante'^ est qu'elle la rende une bonne fille, douce, pieuse, bienfaisante, charitable et bonne chrétienne. Mais pour en revenir aux citations pro-
' Cette phrase eipUque la note 3 de la page 325.
* Ceci s'adresse directement aux Dames en qui M»' de Maintenon voulait arrêter la recherche des choses d'esprit, et i^rincipalemeni à Mm« de Glapion, qui anait, disait-elle, un rafQncment «h saroir.
* M"* d'AubIfmé , qui doint la duchesse de Noailles. (Voir pajrc 60.)
^ M"* Balbien. (Voir la note 4 de la page CO.) « Elle disoit,
fanes,, je ne m'oppose point que, quand elles demandent ce que c'est, par exemple, qu'Alexandre^ on leur réponde simplement et sans affectation qae c'étoit un roi de Macédoine, fort grand conquérant, et ainsi du reste *, que quand vous leur faites quelque lecture où il se rencontre de ces sortes de traits, vous les leur laissiez lire comme le reste, en leur faisant remarquer en passant la différence qu'il y a entre ces actions qui paroissent si belles en apparence et celles qui sont animées par la religion et par la piété*, que les premières sont punies en l'autre monde à cause de l'orgueil qui les a fait faire, et les secondes couronnées de récompenses éternelles.
« La vie des saints, lés actes des martyrs, etc., sont tous remplis des noms des dieux, des empereurs et des philosophes païens *, ce n'est pas une raison pour les leur ôter ; il faut au contraire leur expliquer en peu de mots, à mesure que les ocea* sions se présentent, ce qu'étoient ces empereurs, ces dieux, et encore bien plus ces saints martyrs dont nos histoires sont pleines, mais avoir soin de les exciter au bien ou à la haine du péché par la crainte et l'amour de Dieu, et non pas par des exemples profanes qui, quoique utiles en certaines occasions, ne laissent pas d'exciter un orgueil qu'il faut détruire ensuite, et qui est plus difficile à surmonter
en parlant de IVducalion qae Madame vouloit qu*on donnât à n nièce : Madame veut qu'on ne lui mette dans l'euprit que ce qui peut servir h la rendre une bonne flile. » [Recueil des Réponses, p. S.)