‹ Lettres et entretiens sur l'éducation des fillesChapitre 74 sur 120 · DS LA GLAISE VKKTS · texte numérisé non relu

DS LA GLAISE VKKTS

loin 1704.

M*"* de Maintenon , étant à la classe verte , demanda aux demoiselles sur quoi elles vouloient qu'on leur parlât ; M"* d'Escoublant ' lui proposa la reconnoissance -, plusieurs furent du même avis. M°^ de Maintenon dit à M""" de Ségonzac' d'opiner du bonnet, lui demandant si elle savoit ce que c'étoit. — Elle répondit que c'étoit d'être du même sentiment que ceux qui donnent leur avis avec nous sur quelque chose, a Oui , dit M"' de Maintenon, et par exemple quand les juges sont assemblés pour terminer quelque affaire, et que le rapporteur a expliqué le fait en question, chacun dit son sentiment, et quand les premiers ont parlé, si les autres sont de même, ils ne font qu'ôter leur bonnet pour marquer qu'ils sont de même avis que. les autres ; cela s'appelle opiner du bonnet , parce que c'est en effet un bonnet qu'ils ont quand ils jugent. — Mais savez-vôus, ajouta-t-elle , ce que c'est qu'opiner? » Une demoiselle répondit qu'elle croyoit que ce mot venoit d'opinion, et qu'opiner, c'étoit prendre l'avis ou le sentiment de ceux qui doivent délibérer sur

* Lettres édifiantes, t. V, p. 191. — Recueil d'Instructions, p. 701.

* Anne Françûiso d'Escoublant de Tourneville. Celle demoiselle devint Dame de Saint-Louis; elle fit profei^siou le 15 mare

' Cette demoiselle lit profession aux Capucines.

idque chose. M"^ de Maîntenon approuya cette pense et dit agréablement : a Nous avons déjà ipris aujourd'hui ce que c'est qn' opiner du bonnet : ssons à la reconnoissance. Solare, qu'en pensezlUS? — C'est , dit-elle , faire tout son possible pour aire aux personnes qui vous ont fait du bien. — >n-sentement vouloir leur plaire, répondit M"* de lintenon, mais se souvenir du bien qu'elles nous tt fait et le témoigner dans les occasions qui s'en ésentent. Et l'ingratitude, la connoissez-vous ? » i demoiselle dit que c'étoit tout le contraire, a II t vrai, dit M"*deMaintenon, c'est oublier les bienîl8 qu'on a reçus. Savez-vous pour qui vous devez oir de la reconnoissance? C'est premièrement »ar Dieu, et puis pour les personnes qui vous font 1 Inen ; par exemple, devez-vous avoir de la recon- »issance pour l'instruction que je vous fais à pré- Dt? » La demoiselle fut embarrassée : elle en Dloit beaucoup pour M"* de Maintenon, et elle yoit qu'elle en devoit avoir encore plus pour Dieu *, e ne savoit que dire, a N*en doutez point » lui dit ■• de Maintenon -, c'est principalement pour Dieu l'îl en faut avoir-, c'est lui qui a permis que je lisse ici plutôt qu'ailleurs; c'est lui qui m'inspire vous parler, et qui fait que Ton vous dit des oses convenables. Mais pensez-vous qu'il soit in- ^e de Dieu de se mêler de si petites choses , et >yez-vous en effet qu'il s'en mêle ? — Oui , marne, dit M*** de Merbouton *. — Assurément, rcprit-

Cclte (leiiioifclle fit proreMion aux Capu<inc3.

elle^ il VOUS les reDd profitables et uliks. Y arl-il rien dans lÉvangile qui marque que Dieu ordonne et permet tout? d M"''de Cateuil' répondit que notre Seigneur Jésus-Christ dit qu'il ne tombe pas un seul cheveu de notre tôte sans son ordre, a S'il ne tombe pas un seul cheveu de notre tète sans son ordre, reprit gaiement M'"'' de Maintenon, combien plus se mèlera-t-il de mon instruction , car ne vaut-«lle pas mieux qu'un cheveu ? »

Puis elle demanda à M*^ de Morangk si elle pou* voit avoir de la reconnoissance pour une personne qu'elle n'aimeroit pas. Elle répondit que cela étûU difficile, mais qu'il faudroit se contraindre. aLaissoM la reconnoissance, ajouta-L-elle , pour un moment \ dites-moi tout simplement si vous pourriez aimer une personne pour qui vou& n'auriez pas d'estime. » Elle répondit que non. ce II est vrai,, dit M""* de Maintenon , qu'il n'est pas possible d'aimer d'une vraie amitié une personne qu on n'estime points parce que la vraie et solide amitié est fondée sur l'estime , et l'estime sur le mérite. Revenons i la reenanoissance. Il faut rapporter a Dieu toul le bien qu'on ùous fait, mais il ne faut pas se Caire de cela un mauvais prétexte pour être ingrates i l'égard des personnes de qui Dieu s'est servi pour nous faire du bien*, ce seroit un très-mauvais rai* sonnement de dire : C'est pour Dieu que je dois avoir de la reconnoissance, je ne dois rien aux créatures. Il veut qu'on leur doive après lui tout le bien

* Voir la note de la page 15.

AUX MElHMmteS 9B LA CLASSE VEftTfi (1704). 71

qall nous fait par plies. Il y a des personnes de si mauvais cœur, qu'elles voudroîent n'avoir obligation i qui que ce soit ; j*en ai connu une qui disoit : Je Toudrois que cette personne fût morte , car me voM engagée à lui être obligée toute ma vie. »

Elle demanda ensuite s'il n'y avoit point dlngrates dans la classe -, eHes répondirent toutes que non; etledH encore : « Que les ingrates se lèvent! n personne ne remua de son siège ; ce qui lui fit dire que l'ingratitude est un défiaut qu'on ne veut point avooer, parce qtf il est bas , et qu'il montre un bien mauvais cœur*, chacun le désavoue, et cependant il est fort commun, fl y a d'autres défauts dont on convient plus aisément : je suis sûre , par exemple, que si je demandois les paresseuses, il y en auroit qui se lèveroient pour peu qu'elles fussent simples , car il n'est pas qu'il n'y en ait ici quelqu'une qui s'en sente coupable. » Puis parlant à la première maltresse : «Consolez-vovs, ma sœur, lui dit-elle, vous n'avez pas une seide ingnÉe dans votre classe; ce* pendant je vous apprendrai bien à tes oonnottre : œ sont celles qni dotaient de Ut peine et <faî ne font pas loor devoir; elles sont ingrates, puisqu'elles ne savent pas reconnoltre par leur bonne conduite les bontés ^'on a fom elles et lessoins qu'on en prends poisqu'elles soni indociles , et qu'elles ne se sou* ckni pas de donner du coAtentement, car les cSonirs reconnoissants font tout ce qu'ils peuvent pour satisfaire les personnes à qui ils ont obligation ; il n'y en a pas de plus grande que d'être élevées et instruites comme Ton est ici. »

72 LETTRES ET ENTEETIEMS SUR L'ÈDQCâTIO?!.

Elle demanda ensuite s'il n'y avoit point de disputes dans la classe et si elles étoient toutes bien unies ensemble. La maltresse assura qu'elles s'aimoient toutes comme des sœurs, et qu'on ne voyoit aucun démêlé parmi elles. « Si cela est, répondit M""* de Maintenon, vous avez la paix » qui est un si grand bien, que Jésus-Christ a tant de fois recommandée à ses apôtres, et que saint Paul soubaitoit aux chrétiens à qui il écrivoit. C'est une excellente, disposition pour vous préparer à recevoir le Saint- Esprit. Adieu, mes enfants, je vous reviendrai voir avant cette fête pour nous exciter ensemble à la bien célébrer, et a tâcher de mériter d'y recevoir l'abondance des grâces qui y sont attachées. »

6 octobre 1704.

Vous me faites plaisir, ma chère fille , de ne me point parler de votre charge. Je ne sais ce que deviendroit mon goût et ma dévotion pour l*obéissance, si on me la vouloit donner; le commerce avec M. Bernard ^ ne m'en consoleroitpas. Vous me faites toutes un grand plaisir de vous renouveler dans l'esprit de votre institut, et de ne pas renvoyer le zèle aux maltresses de classes. Vous y allez toutes directement ou indirectement^ et on doit leur dire

' Lettres édifiantes y t. VI, lettre 108.— Ltttns agréable*^ p. 1203.

• Elle était alor» dépositaire.

» Inlemlant de la maison.

A MADAME DE BBRVAL (1704). 73

àrinfirmerie, au garde-meuble, à la porle et à l'apothieairerie, ce qu'on leur dit dans les classes, et avoir toutes les mêmes principes d'éducation, quoiqu'on y soit employé différemment. Vous le comprenez fort. bien, et ce n'est que malice quand vous y manquez. Mais laissons les reproches du passé, et faisons merveille pour l'avenir.

Notre mère me ravit en ce qu'elle me mande de l'éducation des demoiselles. Je n'ai jamais mieux senti rintérèt ou l'affection de mon cœur pour Saint- Cyr, d'avoir été capable de la joie que je sens d'un progrès si essentiel -, mais il faut soutenir tout ce qui s'établit, ou vous le verrez tomber. Dites a mes sœurs de Champigny et de Cuves ^ qu'il faut suspendre les conversations ^\es proverbes^ les vers, etc., dans les temps que la lecture et les écritures sont en arrière, et que ces sortes de choses-là devroient leur être accordées comme des récompenses d'avancement dans leurs exercices. J'ai reçu une lettre de ma sœur de Routy^-, mais je voudrois savoir combien de brouillons elle a faits, car Solar^ me rend fort défiante des beaux ouvrages des demoiselles : je suis pourtant bien contente d'elle.

Adieu, mes filles, priez pour nous, mais ne vous affligez point avec nous * *, aimons la volonté de Dieu quand elle est contraire à la nôtre -, nous ne savons

^ Dames de Saint- Louis.

• fîoTice qui devint Dame de Saint-Louis en 1706.

» • Jeune demoiselle qu'elle faisoil écrire sous elle et qui avolt assez de peine à s'en tirer. » {Nou du manuscrit,)

♦ On venait de perdre la bataille de Hociistett.

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