‹ Lettres et entretiens sur l'éducation des fillesChapitre 83 sur 120 · DE LA. CLASSE BLEUS · texte numérisé non relu

DE LA. CLASSE BLEUS

(Des Tertus cardinalei *. )

Juûk 1705.

M'"' de Maintenon, se trouvant à la classe bleue, parla aux demoiselles sur les vertus cardinales, et dit premièrement que ce mot était pris d*un mot latin qui signifie un gond, parce que de même qu'une porte roule sur ses gonds, aussi toute la conduite de notre vie doit rouler sur ces quatre vertus qui renferment toutes les autres. Elle les exhorta à les aimer et à ne s'en pas tenir à les savoir définir, mais à les pratiquer, afin d'acquérir de bonne heure du mérite.

* Voir la noie de la page 100.

* Lettres édifiantes, t. V, p. 355,

* Voir dans les Conseils aux demoiselleSf t. I, p. 259, la Con» vtnation xiv sur le même sujet.

JF"*^ Villeneuve lui demanda en quoi consistait le mç^ite ; elle répondit : « A avoir un assemblage de vertus et de bonnes qualités, et surtout de la religiop et de la raison, n Puis elle expliqua la justicci, disant que celle d'action consiste à rendre à chacun ce qui lui est dû et à consentir qu'on nous rendeà nous-mêmes ce que nous méritons : a Qu'estce que Ton mérite quand on a tort? Mademoiselle de Laudonie, répondez. — On mérite le blâme, répondit la demoiselle. — Oui, dit M°*® de Maintenon, et c'est une justice de souffrir qu'on nous blâme quand nous avons tort, et outre cela, c'est une des meilleures manières de réparer ses fautes-, il n'y a personne qui n'en puisse faire-, mais c'est la marque d'un très-bon esprit de les reconnoitre et d'en convenir, et, au contraire, c'est une marque de trèspetit esprit que de ne pouvoir convenir de ses torts, et de chercher de fausses excuses pour les couvrir. »

Elle dit ensuite qu'outre cette sorte de justice qui se doit trouver dans nos actions, il yen a une de jugement qui s'appelle équité, qui fait que, sans se laisser préoccuper par ses inclinations ou ses répugnances, on se formede justes idées de toutes choses, on discerne le bien d'avec le mal, jusqu'à voir les défauts de ses amis sans se laisser aveugler en leur faveur par l'amitié qu'on a pour eux, et à reconnoitre de bonne foi les bonnes qualités qui se peuvent trouver dans les personnes que nous aimons le moins ou qui nous sont le plus contraires. « Non que nous soyons obligés de découvrir les défauts de nos amis, puisque l'amitié

102 LETTRES ET ENTRETIENS SCR l'ÉDtCATlON. 183'. - ENTRETIEN AVEC LES DEMOISELLES

01 LÀ CLASSI BLEUI*.

... « Qu'une de vous dégoûte une fille de la piété, cette fille en dégoûtera plusieurs autres qui deviendront ou de méchantes religieuses, dont le mauvais exemple en gâtera encore plusieurs, ou des mères de famille qui, étant impies, élèveront leurs enfants dans l'impiété et le libertinage. Ces enfants se marieront et donneront à leurs enfants Téducation qu'ils avaient reçue de leurs mères, cela se mul- * tipliera sans fin, se perpétuera, et on aura à répondre à Dieu des péchés qui se commettront peutêtre mille ans après sa mort. Que cela est terrible! Quel labyrinthe, et comment en sortir.^ Quand une fille mauvaise, mais seulement pour elle, est touchée de Dieu et veut se convertir, son changement n'est pas difficile; elle n'a qu'à demander pardon à Dieu du passé, travailler à corriger ses défauts, et pratiquer le bien^ mais celle dont nous parlons en a gâté tant d'autres, comment fera-t-elle? Car il fout réparer le mal qu'on a commis et le faire cesser; où trouver les personnes qu'elle a gâtées, qui sont peut-être déjà mortes? comment les persuader et

' Recueil d'Instructions, p. 685.

* Celle instruclion reproduit, mais en d'autres termes, la fin de rinstrucUon précédente.

AUX DEMOISELLES DE LA CLASSE BLElE.(l705). 107

du Roi firent réflexion que celte terre étant à lui» les maisons qui y éloient situées dévoient par la même raison lui appartenir, ou du moins qu'il falloit lui payer la valeur du fonds où elles éloient bâties^ les particuliers prélendoient que le long temps qu'il y avoit qu'ils éloient en possession de ces maisons étoit un titre suffisant pour se les conserver. L'affaire fut rapportée au Roi et jugée en sa présence: une partie des juges fut pour lui; l'autre, en pareil nombre, se déclara pour les particuliers ; ce qui fut bien louable, le Roi étant présent. Or, c'^st une loi du royaume que dans les procès qui sont ainsi jugés devant le Roi, à la pluralité des opinions, en cas de partage égal, celle qu'il embrasse a gaindecause^il ne tenoit ainsi qu'au Roi de gagner son procès, puisque, les opinions étant également partagées, il pouvoit embrasser le parti qui lui étoit favorable-, mais, au lieu de le faire, il se mit du côté qui lui étoit contraire, en disant que, puisqu'il y avoit de bonnes raisons de part et d autre, il aimoit mieux relâcher de ses droits que de les porter trop loin au préjudice de ses sujets.

« Passons à la prudence : c'est une vertu qui règle toutes nos paroles et nos actions selon la raison et la religion; elle fait discerner ce qu'il faut faire ou omettre, dire ,ou taire, selon les occasions et les circonstances; elle est opposée à l'indiscrélion qui fait parler mal à propos. y> Et sur cela, elle demanda iM^^ de Saint-Maixant^ ce qu'elle croyoit de plus

1 Ou Saint-McMant.

104 LETTRES ET ENTaSHENS SUR L*ÉDDCAT10* .

toute la suite d^votre vie. M"* de La L^nde * m'écrivoit l'autre jour qu'elle avoit besoin de se rappeler les instructions qu'on lui a données ici pour se soutenir dans son affliction : elle vient de perdre soa fils dans le temps qu'elle commençoit à en jouir, car il avoitdeux ou trois ans et étoit fort joli. Vous autres vous ne connoissez presque point ici Fennu) ni les afflictions^ mais comptez que vous n'en manquerez pas dans la suite^ et vous pourriez, en vous accoutumant à bien prendre les petites présentement, vous mettre en état de supporter les grandes qui vous attendent dans le monde. »

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