‹ Lettres et épitres amoureuses d'Héloïse et d'Abeilard (volume 2)Chapitre 11 sur 17 · IV\\\«\W\IM · texte numérisé non relu

IV\\\«\W\IM

EPITRE

DHÊLOÏSE A ABEILARD.

Davs ce temple sacré, qu'entourent des déserts ;

Où la foi nous découvre un nouvel univers ;

Dans ce séjour de paix où l'ame recueillie,

Reconnaît le néant du songe de la vie;

Quel feu victorieux de la grAce et des temps,

Quand je touche au tombeau, se réveille eu mes sens !

Tu le croyais e'teint !..." Amante infortunée !

A de nouveaux tourmens te voilà condamnée !

^uoi ! je les ai trahis ces sermens que j'ai faits!

Il est donc des penchans qu'on ne dompte jamais !

Arrête-loi, mamain....il en est temps encore.. .

O Dieu! vois mes combats, Héloïse t'implore!...

Loind'elleunnomsiclier.... Ah ! s'il était tracé,

Que ce nom sous mes pleurs disparaisse effacé. ...

Que fais-je? et qu'ai-je lu?.... Ma plume d'ellemême

A tracé par instinct : Abcilard, que je t'aime!

164 BPITRE D'HELOISE

Tu frémis , et tu crains que ma coupable ardeur [ geur.' JN'arme enfin contre moi le bras d'un Dieu ven- Je ne sais s'il punit un instant de faiblesse ; Mais telle est de mes sens l'impe'tueuse ivresse j Pour arrêter ma plume, il tonnerait en vain. L'amour, (qu'il me pardonne!,) entraine ici ma main.

Séjour religieux , enceinte redoutable , Où le Qœur innocent se punit en coupable, Où, parmi les ennuis et les gémissemens, Le temps appesanti ne marche qu'à pas lents ; Temple où, près des autels, tremblante cipros-

tri.. e„ J'ni veillé tant de fois d'ombres environnée , Des marbres de nos saints embrassant les genoux, Vous savez si , du ciel redoutant le courroux, J'ai répandu sur moi des larmes solitaires : Eh bien! mes cris plaintifs, mes soupirs, mes

prières , Des voûtes, des tombeauxla ténébreuse horreur, Ces autels et leur Dieu.... rien n'a changé mon cœur.

Avec quels traits de feu lu peins ta tendre amante.

A ABEILARD. i65

Dons l'âge du bonheur et d'amour expirante,

Conduite tout à coup sous ces lugubres tours,

Sépulcre des plaisirs , où meurent lefe beaux jours !

Ici s'éteint l'amour, ici périt la gloire;

Ici le creur s'immole en pleurant sa victoire.

Ali! du moins fais parler ton cœur et ses désirs;

Ries soupirs répondrcat à tes tristes soupirs.

In amant malheureux inventa l'art d'écrire;

Sur un papier mue; .l'unie passe et respire ;

On soulage l'absent , on brave ses tyrans;

Crainte, embarras, nuiis, et nos plus doux penebans.

"rViutsedit, Abeilard, s «ns que le front rougisse;

Le sentiment naïf abjure l'artifice ;

Ce langage secret de deux ccenrs dans les fers ,

Vole d'un pôle à l'autre adoucir leurs revers. Tu me vantais l'am'vfu- et je te crus sans peine :

Le remords disparut à ta voix souveraine.

Tu régnais sans effort; tes vœux étaient mes lois ;

Le ciel même semblait s'expliquer i>;ir ta voix ;

D'autant plus éloquent, d'autant plus redoutable,

(Ju'.ï mes yeux des mortels s'offrait le plus aiui ible.

166 ÊPITRE D'HÉLOISE

Que dis-je ? je crus voir un de ces confidens ,

Des ordres du Tris-Haut ministres éclatans.

Tu souriais comme eux , une flamme légère ,

Tel qu'un rayon céleste animait ta paupière.

Sur un chemin de fleurs j'avançais sans effroi.

Sans regretter ce ciel que je perdais pour toi.

Tu- voulus que l'hymen consacrât notre ivresse.

Je te dis : Garde-toi d'outrager ma tendresse;

Quand l'amour nous unit, nousîaut-il d'autres lois?

Est-il des nœuds plus sûrs, des liens plus étroits ?

L'Amour, enfant céleste, ennemi de la gêucj

Fuit d'une aile légère à f<ispect de sa chaîne.

Et qu'avons-nous besoin de tous ces vains scrmens

Que la crainte commande aux vulgaires amans ?

Ne prenons pour garant d'une flamme si belle

Que ce charme inconnu que nous trouvons en elle.

D'un sentiment si pur pourquoi faire un devoir ?

S'armer contre le crime est déjà le prévoir.

Quand un roi sur mon front mettrait son diadème ,

Dédaignant sans orgueil l'éclat du rang suprême,

Et renonçant sans peine à vingt titres pompeux,

Ou me verrait choisir un nom plus glorieux ,^

Nom cher à mon amant, nom fait pour la tendresse ;

Le nom simple et touchant, le nom de sa maitresso.

Titre dont je suis fière , oui , tu rn enorgueillis !

Sceptres, trônes, grandeurs, cm êtes- vous à ce prix ?

Que les indifférons condamnent mon ivresse;

C est dans ces cœurs glacés que l'amour est faiblesse.

Trop heureux deux amans l'un à l'autre attachés ,

Toujours de leur bonheur également touchés,

Qui, fuyant les détours, sans art, sans imposture,

Suivent en paix l'amour, le plaisir, la nature?

Ils jouissent ensemble, enivrés de leurs feux,

Et l'univers trompeur a disparu pour eux.. .. Tel était notre sort.; il n'est plus qu'un vain songe,

Quel réveil!... dans l'abîme à jamais il nous plonge.

Ah ! périsse ce jour!... Quels horribles tableaux !

Mon époux qu'on entraîne.... un fer.... et des bourreaux.

Il tombe , il se débat dans leurs bras homicides.

iG8 ËPITRE D'HÉLOISE '

Ah ! cruels ! contre moi tournez vos coups perfides!...

Que faisait Héloïse en ces momens affreux?...

Ses pleurs, son désespoir, ses accens douloureux. . . .

De tels monstres quel Dieu pouvait dompter la rage?...

Malheureux Abeilard! abominable outi'ng^ !

Ma voix meurt ; de mon front la brûlante rougeur

En taisant le forfait en révèle l'horreur.

Il luit bientôt ce jour où, pâle, gémissante,

Me traînant aux autels, victime obéissante,

Je dis au monde entier un éternel adieu.

Je me jetai mourante entre les bras d'un Dieu :

Vains efforts, vain espoir d'une amante insensée!

Toi seul, cher Abeilard, t'offris à ma pensée.

Prêtres, temple, flambeaux, tout avait fui pour moi;

Mes sermens , si j'en fis, s'adressèrent à toi.

Tu me donnais le voile, et mes mains languissantes

Le portaient avec peine â mes lèvres tremblantes.

Je sacrifiais tout, mon espoir mon soutien;

Abeilard, j'immolais ton amour et le mien.

Le ciel fut étonné de ce vœu téméraire,

Et déjà l'Eternel allumait son tonnerre ;

Mais voyant mes remords, mes larmes, mes combats ,

Au cri de mes douleurs, il désarma son bras. Sois sensible aux tourmens qui consument mon âme :

Viens, j'expire d'amour, je porte un coeur de flamme.

Que je boire à longs traits ce poison; dangereux.

Ce poison enchanteur que j'ai pris dans tes yeux.

Repose sur mon sein....Oue je retrouve encore

Ce sourire si doux, et ce front que j'adore;

Ces regards de l'amour.... Va, si j'en crois mon cœur ,

La volupté pour nous n'a pas perdu sa fleur.

Ces momens fortunés . nous pourrons les connaître.

Ali ! sons combien de traits le plaisir peut renaître,

Plaisirs chers!... dans tes bras je les goûterai tous,

Et ne croirai jamais qu'il en est de plus doux. 1

Qu'ai-je dit ? Ah ! pardonne à mon trouble fil-» neste,

A des vœux impuissans que ma raison déteste ;

Uaus un cœur plein de toi, rappelle un Dieu vengeur ;

iC8 ËPITRE D'HÉLOISE '

Ah ! cruels ! contre moi tournez vos coups perfides!...

Que faisait Héloïse en ces momens affreux?...

Ses pleurs, son désespoir,, ses accens douloureux. . . .

De tels monstres quel Dieu pouvait dompter la rage?...

Malheureux Abeilard! abominable outrage !

Ma voix meurt; de mon frout la brûlante rougeur

En taisant le forfait en révèle l'horreur.

Il luit bientôt ce Jour où, pâle, gémissante,

Me traînant aux autels, victime obéissaute,

Je dis au monde entier un éternel adieu.

Je me jetai mourante entre les bras d'un Dieu :

Vains efforts, vain espoir d'une amante insensée!

Toi seul, cher Abeilard, t'offris a ma pensée.

Prêtres, temple, flambeaux, tout avait fui pour moi;

Mes sermens , si j'en fis, s'adressèrent à toi.

Tu me donnais le voile, et mes maius languissantes

Le portaient avec peine â mes lèvres tremblantes.

Je sacrifiais tout , mon espoir mon soutien ;

Abeilard, j immolais ton amour et le mien.

Le ciel fut étonné de ce vœu téméraire,

Et déjà l'Eternel allumait son tonnerre ;

Mais voyant mes remords, mes larmes, mes combats ,

Au eri de mes douleurs , il désarma son bras. Sois sensible aux tourmens qui consument mon âme :

Viens, j'expire d'amour, je porte un cœur de flamme.

Que je boive à longs traits ce poison; dangereux.

Ce poison enchanteur que j'ai pris dans tes yeux.

Repose sur mon s:in....Oue je retrouve encore

Ce sourire si doux , et ce front que j'adore ;

Ces regards de l'amour.. ..Va, si j'en crois mon coeur ,

Là volupté pour nous n'a pas perdu sa fleur.

Ces momens fortunés , nous pourrons les connaître.

Ah ! sous combien de traits le plaisir peut renaître,

Plaisirs chers!... dans tes bras je les goûterai tous,

Et ne croirai jamais qu'il en est de plus doux. 1

Qu'ai-je dit? Ah ! pardonne à mon trouble funeste ,

A des vœux impuissans que ma raison déteste;

Daus un cœur plein de toi, rappelle un Dieu vengeur ; --

170 ÈPITRE D'HËLOISE

L'or vil du criminel a lui-même odieux Ka point formé pour nous des vases précieux; L'orphelin n'a point vu les trésors de son père, D'un faste sacrilège orner le sanctuaire ; Sous de simples dehors l'auguste pieté, Brille de sou éclat, belle de sa beauté. Accours, cher Abeilard, nos vierges inquiètes Languissent, loin de toi, dans leurs tristes retraites.

Les soucis ténébreux pèsent sur chaque front ; Parais, à ton aspect ils s'évanouiront.

Les dômes cl les tours de ces demeures sombres. Où le jour perce à peine en combattant les ombres, Vont luire d'un soleil plus pur, plus éclatant : Cet astre radieux est l'œil de mon amant. Tout brille autour de lui; la gloire le couronne; 11 répand ses rayons sur ce qui l'environne, Mon père , mon ami , mon frère , mon époux ; O toi qui reunis les titres les plus doux , Rends-moidonc cette paix que tu m'avais promise; Jette un œil de pitié sur ta chère Héloise. Plus de repos pour elle ; et les jours et les nuits Sont des siècles entiers comptés par ses ennuis: Rien ne la touche plus. La terre renaissante

Étale en vain lemail de la saison brillante. Ces lacs majestueux qui ceignent nos bosquets, L'aquilon qui mugit à travers les forêts , Et ces sauvages bois , que , &ans vaine culture , De son ciseau hardi façonna la nature, A mes tristes regards ont perdu leurs beautés. Le morne désespoir s'assied à mes côtés ; Sous son crêpe funèbre il éteint la verdure , Et prête au zépbir même un lugubre murmure. Je ne vois dans ces bois , sous ces rians berceaux , Qu'une terre stérile ouverte à des tombeaux, Et le signal du temps est un son d'épouvante, Où j'entends de la mort la voix sombre et tonnante.

C'est ici cependant qu'il faut toujours gémir; Tu l'as voulu, cruel, je n'ai su qu'obéir. Un jour notre union deviendra légitime ; Nos cendres au tombeau se mêleront sans crime. Grâce ! Dieu de bppté, suspends ton bras vengeur; .le déteste mon crime et j'en ebéris l'auteur. Hélas ! comment dompter une ardeur si puissante ?

Dans ces sombres prisons, captive et suppliante, Qu'il faut, avant de vaincre, essuyer de combats!

172 EPITRE D'HÊLOISE

O mort! la paix du cœur n'est donc qire dans tes

bras.

Prends sa cause, Abeilard. lu le rendrais vainqueur.

Viens, et songe du moins que le devoir t'appelle; Ne dois-tu pas tes soins à ce troupeau fidèle Que ta voix conduisit dans l'ombre des déserts, Loin de ces vanités qui trompent l'univers ? Ce désert embelli sourit à ton outrage ; JNous adorons un Dieu sous un toit moins sauvage, Heureuse mille fois une vierge innoeente, Qui trouve en l'Éternel cette paix consolante ; Elle est avec le Dieu qui rempli: l'univers, Et son ebaste sommeil lui peint les cieux ouverts : Ses jours purs et sereins se lèvent sans nuage ; La tempête des sens, long et terrible orage, N'effleure point le calme où repose son cœur , Et l'austère devoir ajoute à son bonheur.

Ab! qu'Héloïse est loin de cetètat tranquille! Moi que toujours dévore une flamme inutile Moi , qui de mon esprit ne peux bannir ce jour Ou mon orgueil vaincu couronna ton amour : Image dangereuse et sans cesse présente, Comment peux-tu mourir dans le sein d'une amante ?

En songe quelquefois je vole sur tesfpas ;

Je t'arrête , je crois te serrer dans mes bras.

Tout change...5ous les flancs d une cime avancée,

< )ii se brisent les flots d'une oncle courroucée ,

Sur les avides bords du vaste sein des mers ,

Mon œil te voit monter sur îe trône des airs.

In nuage brillant te dérobe à ma vue;

Je; m'élanoe vers toi, je retombe éperdue;

Je ni'év cille, et soudain la triste vérité

Prés< ;'i" a mort erreur sa fatals clarté.

Rends grâces au destin sévère et favorable ;

Nul désordre des sens ne te rendra coupable.

La nature est enfin d'accord avec la loi;

Ces redoutables feux ne vivent plus en toi.

Pourquoi donc m éviter? craindrais-tu ma présence ?

Eh! qui pourrait troubler ta paisible innocence?

Tels que sur les tombeaux, ces vases pleins d'encens,

Exhalent près des morts des parfums impuissans,

Tels sont les vains soupirs de mon âme enflammée;

Ces soupirs près de toi se perdent en fumée.

Je t'aime, et c'est, hélas ! sans espoir de retour ;

Mais, tout duel qu'il est, je chéris mon amour.

Pour gémir, pour prier, je devance l'aurore,

176 LTITRE DHÉL01SE

La faiblesse y reçoit un pardon généreux,'

La crainte est sur la terre et la grâce est aux cieux.

C'en est fait, et je sens mes forces défaillantes;

Mon âme vient errer sur nies lèvres mourantes.

Confonds-la dans ton sein... En proie à mes remords ,

Pale et les yeux éteints, je descends chez les morts

Je tremble, je m'égare, et je te cherche encore,

Dieu me irappe... j'expire... Aieilard, je t'adore...

Hcloïse u'csi plus; tu cesses d'être aimé ,

fci l.auour abandonne un cœur inanimé....

J a mort m'a présenté son affreuse lumière;

J'ai lu dans les cercueils: « L'homme n'est que <t poussière,

o L'univers n'est que cendre aux yeuxdelÉter- « nel. >:

Hais, lorsque je t'aimais, n'étais-tu qu'un mortel? Oui, je veux te frayer ce terrible passage.

Quedis-je! épargne, ô «ici! ton plus parfait ouvrage ;

Ajoute de mes jours à ceux de mon amant :

C'est du monde étonné le plus digne ornement.

S'il faut qu'il meure, hélas ! puissances immortelles,

Accourez près de lui , couvrez-le de vos ailes j

A ABEILARD. i-7

Ouvrez à ses regards le spectacle He$ cieux ; Que son dernier soupir soit un" soupir heureux. Que son àive par vous en triomphe amenée Retourne à l'être pur dont elle &st émanée ! Puisse un même tombeau nous renfermer tous

deux, Rendre immortels nos noms, nos malheurs et

nos feux !

Et pour ma gloire enfin, puisse la renommée Apprendre a l'univers combien je fus aimée ! Si deux jeunes amans remplis du même amour, L'un par l'autre égarés, visitent ce séjour, Cet éloquent tombeau suspendra leur ivrdsse ; Ils pleureront sur nous, sur eux, sur leur faiblesse ; L'œil humide et fixé sur ce uiste cercueil , Ils verront des plaisirs l'inévitable écueil ; Et celui qui, rompant un douloureux silence, Osera le premier gémir en assurance , S'écriera : « C'est ainsi que, malgré nos ardeurs, « La mort assoupira la flamme de nos cœurs. » Pour toi, jeune vestale, innocente cl paisible, Dont l'âme aux passions est encore insensible, Quand, chérissant le nœud que tu nte connais pas, Dans ce temple fatal on conduira tes pas,

i ;8 ÉPITilE D'HÉLOISE, etc.

Au récit de nos maux, loin d'être indifférente , Prêtes- y tous les jours une oreille indulgente ; Interroge ton Ame et prévient les regret9 Que traînent après eux les sermens indiscrets ; Et lorsqu'au jour présent, de roses couronnée, Trop crédule victime avec pompe amenée, Un seul mot de ta bouche ordonnera ton sort , Avant crue d'embrasser ces voiles de la mort , Ces lugubres bandeaux et ces chaînes mystiq ues, Tremble. . . et jette un coup d'ceil sur nos froides reliques.

HÉLOÎSE.

ÉPÎTRE

DABEILARD AHÉLOÏSE,

Pau M. DORAT

Pour servir de réponse à iépitre précédente.

AVANT- PROPOS

Q» ne peut voir une réponse plus grave, plus humble et plus chrétienne que cette Êpître. Aheilard passe sous silence tout ce qu'IIéloïse lui avait mandé de son attachement pour sa personne.

Il ne lui dit rien sur toutes les marques qu'il avait autrefois reçues de son amour, et dont elle tâchait de lui rappeler le souvenir. Il semble qu'Abeilard ait oublié , et qu'il veut qu'IIéloïse oubMe aussi qu'il a été son amant et son époux, et que , s'il l'est encore , c'est pour l'exhorter à une entière résignation en Jésus-Christ. Enfin Abeilard ,' dans toute cette Epître . instruit , exhorte et console Héloïse , à qii il recommande qu'après sa mort son corps soit porté au Paraclet pour y être inhumé.

ivwawui i \\ -w. Mm "v

ÉPÎTRE

D'ABEILARD A HÉLOÏSE

3Ialheureux! qu'ai-ie fait? j'ai rallumé ta flamme ;

J'ai troublé le repos qui rentrait dans ton urne;

Ce cœur où , malgré moi , le ciel seul doit régner,

Déchiré par mes mains, recommence à saigner!

Que veux-tu? comme toi, je languis, je soupire,

Je meurs.... l'amour sur moi reprend tout son empire :

J'ai gardé trop long-temps un silenceorgueilleux,

Et ce cœur fatigué s'abandonne à ses feux.

Du sort qui m'accabla, quoi! la rigueur extrême

A séparé de toi la moitié de toi-même !...

O trouble ! ô désespoir! ardeurs, transports, désirs ,

Tout me reste , Héloïse , excepte5 les plaisirs.

Cet abandon du cloître, et sou affreux silence,

Tout me livre à moi même, et m'afflige, et m'offensi' :

Malgré tous mes efforts, je ne peux l'oublier.

Dieu rr,e menace en vain, et j'ai beau le prier, 2- iG

i8a ÊPITRE D'ABEILARD

Tu triomphes toujours : oui , ma main téméraire Te place à ses côtés au fond du sanctuaire ; Et , quand de toutes parts règne un muet effroi, Prosterné devant lui , je n'adore que toi.

Plus de calme, il me fuit ; j'en offre en vain l'image. [ l'orage.

Dans le fond de mon cœur j'entends gronder Mais toi, quelle (erreur a glacé tes transports? Héloise fidèle a senti des remords!

Des romords, Héloise !... est-ce à toi d'en connaître?

A la voix d'un amant ils doivent disparaître. Ah ! qu'ils ne souillent point tes Lnnocens attraits !

Mets-tu donc ta faiblesse au nombre des forfaits ? Héloise, crois-moi, ta flamme est légitime : Quelles sont nos vertus , si l'amour est un crime ? Sur l'univers entier jette un moment les yeux; Animé par l'amour, l'univers est heureux. Où suis-je?... et qu'ai -je dit? 6 ciel! où m'égarais-je ?

A mes profanes vœux je joins le sacrilège! Arbitre souverain de mon funeste sort , A mes sens désolés pardonne ce transport. Tu le sais : abattu sous la haire et la cendre, D'un trop cher souvenir je voudrais me défendre :

A HÉLOISE. i83

Déclaré devant toi par d'horribles combats, L'existence pour moi n'est plus qu'un long trépas, [mise, Mon Dieu, lorsqu'à tes lois mon âme s'est sou- Je ne t'ai poinj juré d'oublier Héloïse.... Héloïse.... va, cours, tembe aux pieds des aulels; Renonce pour jamais à tes feux criminels: Que la religion, t'armant d'un saint courage, De ton cœur, s'il le faut , arrache mon image , Mon image trop chère et qui fait tes tourmens : Je te remets ta foi , je te rends tes sermens. C'est moi de qui la main couronnant ma victime , Te cachait sous Ses fleurs le penchant de 1 abîme ; Compte, si tu le peux, tessuins ettes chagrins. Que de jours orageux pour quelques jours sereins.!

Rassemble de l'amour les ennuis et les peines, Et ses jaloux transporis etses terreurs si vaincs; Mets à part ses douceurs, ses passagers désirs , Et vois combien ses maux surpassent ses plaisirs. Rappelle toi surtout, pour affermir ta haine, Ces jours de deuil, ces jours où, respirant à peine, [veaux, Courbe sous mes malheurs, je m'en fis de nou- Gù dans tous les mortels je ci us voir des rivaux.

i84 ÉPITRE D'ABEILARD

I évoré, poursuivi par mes noires alarmes, Je rédoutais eu loi la jeunesse et les charmes, Un s; xc trop facile et prompt à s'enflammer; Je redoutais surtout l'habitude d'aimer.

J'en hâtai chaque jour linjuste sacrifice-, Songeant à mon repos, je pressais ton supplice: Je desirai qu'un cloître, asile redouté, Pour dissiper ma crainte enfermât ta beauté. J es caresses, les pleurs d'Héloïse attendrie, Rien ne pouvait calmer ma sombre jalousie , Et , ton amour lui-même augmentant mon effroi, Je voulus que ton Dieu me répondit de toi. Oui, de ma propre main je traînai la victime. Je te donnais à lui ; mais , ô fureur 1 ô crime ! Retenant mon présent, arraché de mes mains,' Je te donnais à lui, pour t'ôter aux Immains. Tu me disais : Ordonne , et choisis ma demeure ; Où veux-tu que je vive? où veux-tu que je meure? [momens,

Abeilard , je suis prête Et moi , dans ces

Je goûtais le plaisir au sein de mes tourmens. Portiques révérés, asiles respectables, Aux profanes regards dômes impénétrables , Grâce à la piété qui veille autour de vous , Combien vous assurez le bonheur d'un jaloux1. Que je fus soulagé de t'y voir renfermée,

AHiiLOISE. i85

Et de te voir soustraite au péril d'être aimée ! J'attendais cet instant où quelques mots cruels T'enlèveraient à moi comme à tous les mortels. Par l'offre de ta dot , je parvins à séduire Celle qui dans ton cloitrc exerçait sod empire ; Et cette femme enfin, secondant ton bourreau, Pour toi, dans un désert, me vendit un tombeau. Ah ! d'un pareil amour n'es-tu pas indignée?, TSe vois-tu pas le piège où tu fus entraînée ? A des transports honteux cesse de Remporter, Et d'aimer un mortel que lu dois détester.... Me délester! qui ? moi !... Non. ma chère Hé-

loïsc....

Non.... tu ne le dois pas.... Ta foi me fut promise. Je réclame ton cœur, il est encore à moi.... Cent fois plus qu'à ce dieu. . . . que je trahis pour

toi. [tage,

Mes douloureux affronts, tes maux que je par- Jusqu'aux emportemens de ma jalouse rage, Tout m'assure à jamais une àme où j'ai régne.... Je suis trop malheureux pour être dédaigne'.

Pour moi seul la nature est affreuse et stérile : Ce sépulcre où je vis n'est pas même un asile. Lcsolcii, que toujours je préviens par mes

pleurs, ]Nc trace pour moi seul qu'un cercle de douleurs. tO.

i86 ÉPITRE D'ABEILARD

Je clierclie les rochers et les antres funèbres; J'aime a m'ensevelir dans l'horreur des tc'nèbres. Je descends quelquefois dans ces sombres caveaux Où triomphe la mort au milieu des tombeaux; C'est là qu'anéanti je me dis en moi-même: Voilà donc la demeure et l'asile suprême, Le terme où les amans heureux ou malheureux Verront s évanouir leur tendresse et leurs feux. De moment en moment , il vient ce jour horrible ; Ou la mort ghrce enfin le cœur le plus sensible, Et c'est là qu'Abeilard, pour toujours renfermé, Ne se souviendra plus d'avoir jamais aimé.... Là , se perdent les ranjjs , les vertus et les charmes; Après de tristes jours, prolongés dans les larmes; C'est donc là qu'Héloise.... et soudain oppressé, Au milieu des cercueils je tombe renversé. Prends pitié de mes maux, du feu qui nie consume....

De ce^poison brûlant tout aigrit l'amertume ; Tout me blesse et me nuit.... Ah ! pénètre avec

moi Dans les replis d'un cœur qui ne s'ouvre qu'à toi. Combien je suis changé! moi-même j'en frissonne :

Je hais et je maudis tout ce qui m'environne , Et m'applaudis souvent de régner dans ces lieux Où je sers de ministre à la rigueur des deux. J'appesantis le joug de mes jeunes victimes; Ma jalouse fureur les punit de mes crimes. J'.iimy à voir la pâleur de leurs fronts pénitens, Et l'aspect de leurs maux adoucit mes tour-

mens....

Héloise, à quel point le désespoir m'égare! Qui l'eût pensé qu'un jour je deviendrais barbare ?

Tu lésais, Héloise, en des temps plus heureux, Je fus, ainsi que toi, sensible et généreux. L'indigence jamais ne me fut importune , J'ouvrais mon âme entière aux cris de l'infortune.

L'n vain mes ennemis, ardens persécuteurs, Chercli aient à diffamer ma conduite et mes

mœurs ; La bienfaisance alors, sûre de mon hommage, Pour entrer dans mon cœur empruntait ton

image ; Et, tant que j l'ai pu, dans mes obscurs destins-, J'ai goûte la douceur d'être utile aux humaine. O jours trop fortunés !...ô jours démon ivresse ! Où je laissais sans crainte éclater ma tendresse,

ïB8 ÊPITRE iyAUElLAKD

Où rien n'interrompait ce commerce enchanteur, Ce doux épanchement des secrets cfe mon cœur; Où libre de te voir et chargé de l'instruire , J'aimais à t égarer, au lieu de te conduire; Où , pour toute leçon , à tes pieds prosterné , Je te peignais l'amour que tu m'avais donné.... [Tu n'as point oublié cet instant de ma gloire , Ce moment où j'obtins la première victoire. Les parfums du matin s'exhalaient dans les airs. Un jour voluptueux brillait sur l'univers : Plus riante et plus belle, augré de mon ivresse, La nature semblait pressentir ta faiblesse Tes yeux; qu'obscurcissait une douce vapeur, S'ouvraient sur Abeilard avec plus de langueur. Ma main sous un berceau te conduisit tremblante ; J'entendis soupirer ta vertu chancelante : !Ues regards enflammes t'exprimaient le désir; J'aperçus dans les tiens le signal du plaisir.... .Je volai dans tes bras.... En vain ta voix éteinte, A travers cent baisers murmurait quelque

plainte ; Te ne t'écoutais plus , je n'entendais plus rien ; Heureux par mon transport, plus heureux par le lien.

A HKLOISE. 1 8i)

Ali ! détourne les jeux de ce tableau profane ; Tout me consterne ici, m'accuse et me condamne. Devant moi se découvre un avenir vengeur, Et la voix de mon Dieu tonne au fond de mon

cœur.

Toi qui creusas l'abîme où ton courroux me

J espérais que tonbrassouticndr.nt ma faiblesse; J'ai cru que ta bonté descendrait jusqu'à moi, Et que les passions se taisaient devant toi. Hélas! dans ces réduits ont-elles plus d'empire? Serait-il îles penchans que tu ne peux détruire ? Je pleure, je gémis et les nuits et les jours: Je me repens, t'implore, et je brûle toujours. Frappe enfinj, et punis un mortel qui t'offense; Fais au pied de l'autel éclater ta vengeance; Et, puisque tu n'as pum'arrachermon penchant. Pour éteindre l'amour anéantis l'amant.

O ma chère Héloïse! ô toi que j'ai perdue ! Toi que j'égare encore, éloigné de ta vue. Où me cacher? où fnir un feu trop dévorant Qui s attache à mon cœur et coule avec mon

sang ?

Cette terre où je rampe a-t-elle assez d'abîmes, Si l'œil perçant de Dieu vient à compter mes

crimes ?

irjo ÈPITRE D'ABEILARD

Que de faibles mortels mon exempîe a séduits! Que de coupables feux par les miens enhardis! Dans les lieux les plus saints, nos fautes sont

connues.

Nos lettres, tu le sais, sont partout répandues: On hs lit, on s'y plaît, on y puise un poison Qui, pour aller au cœur, enivre la raison : ha jeunesse , livrée à tout ce qui l'abuse , Dans ses déréglemens nous cite pour excuse : Notre amour malheureux fait encordes jaloux; 11 a creusé l'abîme où l'on tombe après nous.

Il est temps, il est temps de se vaincre soimême , De contraindre nos icux à cet effort suprême. Nos longs égaremens, source de nos malheurs; Veulent, pour expier, delà honte et des pleurs. Pleurons et rougissons; du sein de la poussière, Élevons vers le ciel notre ardente prière. Peut-être crue le ciel , à la fia désarme , Au cri du repentir ne sera plus fermé.

Cesse de m'inviter, hélas ! trop indiscrète, A venir partager tes soins et ta retraite. Qui? moi! de tes devoirs soulager le fardeau. Diriger de tes sœurs le docile troupeau , Les sauver des périls que pour moi je redoute, Des vertus que je fuis leur aplanir la route !

A HilLOISE. u>i

Moi ! j'irais dans des lieux où tes jeunes attraits...

Non, ce n'est plus pour moi que les plaisirs sont

faits.

Si tu pouvais me voir, l'œil rave parle ; larmes

B tissant toujours ce front <jui t'offrit jquelques

charmes; Ee spectres efiràyaus toujours environné , Triste, défait comme eux, et comme eux décharné:

Tu voudrais Lien plutôt éviter cette image, Et loin de le chercher, tu fuirai mon INc me prodigue plus le nom de fondateur; Je suis un malheureux, je suis un corrupteur, Oui, dans l'affreux moment où la raison l'éclairé, Frémit da son amour, que pourtant il préfère; Arrache, avec effort, un cœur trop criminel, Qui, la bouche collée aux marches de l'autel , Dans la religion espérant un refuge, Attend la grâce encore, ou l'arrêt de son juge, Joins tes remords aux niions ; surtout ne m'écris

plus:

Cachons-nous désormais des soupirs superflus, (m laissons entre nous un intervale immense; Espérons tout 'du temps et surtoui du silerice. Va , cesse de chérir un fantôme d'amant , Vue l'aiiinu seul anime et dispute au néant.

192 ÉPITRE D'ABEILARD, etc.

Dieu le veut;... daus son temple ensevelis tes

charmes:

Offre à ce Dieu jaloux tes pe'nitcntcs larme?, Et que ces pleurs enfin effacent à leur tour Tous les pleurs qu'Héloïsc a versés pour l'amour. Si la mort, dans ces lieux, devançant ma

vieillesse , Vient terminer des jours tissus par la trisiesse . Je vi u\ gu'au Paraclet Âheilard soit porté, Et que dans cet état il te ooit présenté , Non pour te demander un regi'2t inutile . M lis pour fortifier ta piété fragile, plus éloquent que moi, ce spectacle cruel ïe dira ce qu'on aime en aimant un mortel. AbeilAed.

ÉPÎTRE

DIIÉLOÏSE A SON ÉPOUX

ABBÉ ÙE SAINT-GILDAS DE ItUYS ,

Par M. G** DOUXIGNÉ.

AVANT- PROxnOS.

HÉLOÏsE , dans cette Épkre , paraît beaucoup affligée île la lettre d'Âbeilard à un de ses amis ; elle le conjure de lui donner souvent de ses nouvelles; elle lui représente qu'après l'avoir perdu il ne peut, sans injustice , la priver de la consolation que ses lettres lui donneraient; qu'elle n'a jamais aimé en lui que lui-même ; et que, dans l'excès de son amour, elle s'est fait religieuse uniquement pour lui plaire; elle lui reproche la défiance qu'il eut alors de sa fidélité. Enfin, elle tire cette conséquence, qu'il serait le plus ingrat des hommes, s'il refusait de lui écrire et de la consoler , ainsi que ses religieuses , qu'elle qualifie filles d'Abeilard.

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ÉPÎTRE

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