D'HÉLOÏSE A SON ÉPOUX
L) se lettre, où nos maux étaient par toi dépeints, L'autre jour,par hasard, fut remise en mes
mpios ; Des traits de mon époux je reconnus l'empreinte, Et crus pouvoir l'ouvrir sans scrupule et sans
crainte ; Mais que mon triste cœur d'un vain espoir flatte, Abeilard , paya cher sa curiosité !
Hélas I loin d'adoucir l'ennui qui me dévore, Cette lettre n'a fait que l'augmenter encore. Eh quoi! d'un malheureux, pour calmer les
douleurs , Fallait-il rappeler le sujet Je nos pleurs; Et que, pour soulager des disgrâces communes, Ta main lui retraçât toutes nos infortunes? Ah! du sort d'un ami c'est prendre trop de soin; Et pour moi ton amour n'eût pas été plus loin. Depuis ce jour fatal, ainsi que ma tristesse, J'ai senti dans mon cœur renaître ma tendresse. Mes feux qu'avaient domptés le temps et la vertu,
i,,6 É PITRE DHELOISE
Ont repris sur mes sens un pouvoir absolu. Que dis-jc? de tes maux la peinture touchante, Les a renouvelés dans l'âme d'une amante. Non , ces maux, Abeilard , par ta plume tracés , Jamais de mon esprit ne seront effacés. Je croirai voir toujours cette main ennemie , Qui d'un oncle cruel servit la barbarie. /
Je n'oublierai jamais ces indignes rivaux Dont l'orgueil distilla son fiel sur tes travaux; En vain pour tL' soustraire à leurs lâches oulragcs Tu daignas expliquer le sens de tes ouvrages ; On te vit succomber sous leurs coups oduux, Et le feu cous 1 ma tes écrits précieux. Par combien de noirceurs, ces docteurs téméraires , Ces vils religieux, que tu traites de frères, N'essayèrent-ils pas de flétrir ton honneur? Le temps même n'a pu désarmer leur fureur; A peine ton trépns éteindra-t-il leur haine ; Et peut-être qu'un jour leur envie inhumaine, Jusque dans ton cercueil, lançant sur toi ses
traits, De ta cendre tranquille ira troubler la paix. Que cette idée, o ciel! et m irrite et m accable! Rougis de ton erreur, siècle avcuglect coupable! Toi qui, l'abandonnant à d'injustes mépris,
Des vertus d'Abeilar3 n'as point connu le prix. Quoi! de tes maux passés la mémoire remplir, Te faudra-t-il trembler sans cesse pour ta \ ie ? Et dans ces beux, jamais, hélas ! ne pourronsnous Prono ccr sans effroi le nom de mon époux ? Ce nom y fera-t-il toujours couler mes larmes 3 Montre-toi, cher époux, sensible à nos alarmes; Que le plus prompt retourte rapproche de moi; Ou, si du sort jaloux l'impérieuse loi , A mon empressement t'empêche de te rendre , Console, en m'écri vaut, l'amante la pins tendre; Le fardeau 'de mes maux en sera plus léger, Si ton cœur avec moi veut bien le partager. Par tes letires tu'pcux modérer mon martyre ; Au nom de notre amour, hâte-toi de m 'écrire. Pouvant de son épouse adoucir les douleurs, èJbeilard sera-t-il insensible à ses pleurs? Et ne voudra-t -il pas Elire du moins pour elle Ce que pour un ami lui suggéra son zèle?: Ce n'est pas <pie je blâme une juste pitié : L'amour d'un noble cœur n'exclut pas L'amitié. Je ne pnis condamner L'ingénieuse adresse Par «jui de ton ami tu calmas la tristesse, En comparant au sien un plus cruel ennui ; Mais ne nous devais-lu pas encor plus qu'à Lui?
njS EPITRE D'HÉLOISE
On nous nomme tes sœurs : nous sommes ta
famille :
Chacune d'entre nous prend le nom de ta fille; Et,siquelqu'aulrenom pouvait plus nous flatter, Nous nous disputerions l'honneur de le porter. Tout nous inspire ici des sentimens si justes, Et de ta piété ces monumens augustes, Ce cloître, ces autels sont autant de témoins De notre attachement ainsi que de tes soins. Nous n'en perdrons jamais le souvenir fidèle , Et nous dirons toujours que c'est toi dont le zèle , Dans un désert, au meurtre autrefois consacré, Daigna fonder pour nous un temple révéré ; Que ce n'est point aux rois qu'est dû cet avantage, Et que ces murs sacrés sont ton unique ouvrage. C'est là qu'en ta faveur nos cœurs reconnaissais Offrent sans cesse au ciel les vœux les plus ar-
dens.
Le Dieu que nous servons dans cet asile austère Y reçoit tous les jours notre hommage sincère. Toutefois cet amour pour la religion jVéïoiiife point en nous toute autre passion. De notre sc\c, hélas! tu connais la faiblesse: Si de nos cœurs souvent la grâce est la maîtresse .
A ABEILABD. 19g
Trop souvent la nature y domine à son tour, Et pour la vaincre il faut combattre plus d'un
jour, Notre veutu ragile a besoin qu'on la guide; C'est à toi d'affermir cette vertu timide. Esclaves du péché, de la chair et des sens, Que produiraient, sans toi, nos efforts impuis-
sans?
Ah ! reviens, Abeilard, reviens par ta présence Fortifier nos vœux, fixer leur inconstance; Et de Paul imitant les travaux précieux , Sois de notre salut l'artisan glorieux.
Nous savons qu'ennemi d'une oisive mollesse , Loin de nous, au travail tu te livres sans cesse , Mais tu n'enrichis plus de tes productions Que des hommes pervers indignes de tes dons; Et, refusaut tes soins à des enfàns dociles, lu. prends pour des ingrats des p< ines inutiles. Quoi ! pour rendre ton cœur propice à nus
souhaits, [sonnais?
Dois-je, au nom de mes sreurs, te parler dé- Héloise sur toi n'a-t-elle [dus d'empire? Crains-tu de consentit à ce qu'elle désire? Cependant, grà<:e au nœud dont nous sommes
unis, Abeilaixl, tout commerce entre nous est permis'
îqo ÉPITRE D'HÉLOISE
Et d'ailleurs, à me fuir qui pourrait te contraindre?
Detesdésirs éteints je n'ai plus rien à craindre. Et nos vœux, et le fer d'un assassin cruel, Ont mis à nos transports un obstacle éternel. Viens donc, par ton exemple, en ce heu solitaire, Rendre à mes sais troublés un calme salutaire. Si je suis par raison dans ce séjour de paix, Fais que, par pitié, j'y trouve des attraits. Dès qu'une fois l'amour a subjugué notre âme, Il est bien malaisé d'en éteindre la flamme.... Tu dois te rappeler quels étaient mes touruien Quand il fallait sans toi passerquelques momens, Et combien, Abeilard, de ta plus courte absence Le temps paraissait long à mon impatience. Fuyant toii6 les regards jusques à ton retour, Je veillais pour t'écrire et la nuit et le jour. Ma plume de mon cœur te peignait la tendresse Et les divers ennuis qui l'agitaient sans cesse, Et je ne jouissais d'un instant de repos Que lorsque ta réponse adoucissait mes maux. Que de pleurs à mes yeux n'as-tu pas fait ré" paudre? [tendre;
Ce détail le surprend , et lu crains de l'eu-
A kBEELAUD 201
Mais je ne rougis plus , depuis que , pour t 'aimer, Je suis venu:' ici , jeune encor , m'enfermer. Renoncer à vingt ans au monde , à ses délices ! Un vertueux amour fait seul ces sacrifices. Quand la soif des plaisirs excite nos transports, On n'a garde, Abeilurd , de s'attacher auxruorts, Et l'on cesse d'aimer l'objet dont la tendresse Ne peut plus de nos sens satisfaire l'ivresse. Que Fulbert se trompait alors que sa fureur Du plus noir des forfaits te fit subir l'horreur. Il crut que , du plaisir faisant ma loi sup' «me , Je préférais ton sexe à ta personne même ; Mais , malgré lui, toujours je sens les mêmes
feux :
Le perfide a commis un crime infructueux; Et mon fidèle amour, plus puissant que sa 1 âge, Te venge, dans mon cœur, de son barbare outrage, [pi «S L'homme en toi n'était pas ce que j'aimais le J'adorais ton esprit, tes talens, tes vertus. Tu l'as bien éprouvé par cette résistance, Qu'à notre hymen long-temps opposa ma constance :
Car, quoi<pi'autorisc par la religion, Le nom d épouse fût un respectable nom. Tu le sais, Aheilard, le tendre nom d'amantfl