‹ Lettres et épitres amoureuses d'Héloïse et d'Abeilard (volume 2)Chapitre 13 sur 17 · ÉPITRE D'HÉLOISE · texte numérisé non relu

ÉPITRE D'HÉLOISE

Offrait un plus doux charme à ma flamme innocente.

L'amour veut être libre, et de ses feux souvent L'hymen détruit l'ardeur en l'assujettissant. C'est ce qui de mon cœur alarmait la tendres, c; Je me voyais du tien souveraine maîtresse : Maîtresse d'Abeilard ! ele titre e'tait pour moi Plus flatteur que celui de l'épouse d'un roi. ' Le véritable amour, dédaignant la fortune,! Du faste et des grandeurs fuit la pompe importune , Et, ne trouvant en lui ce qui peut le charmer, Attache son bonheur au seul plaisir d'aimer. Oui, s'il est nu bonheur, il est dans ce délire, Dans ces doux sentimens qu'à deux amans inspire Un penchant mutuel que l'estime a produit. Tel fut, cher Abeilard, celui qui nous unit. Par ton mérite seul, mon ûme fut séduite. Eli ! qui n'eût poinl rendu justice à ton mérite: Est-il une province , une ville , un pays , Où ton illustre nom n'ait pas été transmis? On vantait en tous lieux tes sublimes ouvrages : Ton aspect triomphait des femmes les plus sages; Ton air nohle, tes traits, tes discours éioquens, Celte simplicité, compagne des talens,

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Ces yeux où de ton aine on lisrit la frai Tout parlait en faveur du vainqueur d; Tes rares qualités, sur toi, de toutes ports, Des peuples et des grands attiraient les i Admirant à l'euvi ton génie et tes grâces , Pour te voir et t'en tendre, on volaitsur tos traces. Solide tour à tour, et rempli d'agrémens, Tu ne ressemblais point à ces sombres savans Dont l'orgueil a rendu l'esprit atrabilaire , Et qui, pourtrop savoir, ignotent l'ait de! plaire. Quels charmes n'avaient pas ces vers ingénieux Où, pour te délasser d'un travail sérieux, De l'amour quelquefois tu traçais les cap) ices ? Du lecteur, en tout temps , ils feront les délices; Cette Rose ( i ), surtout, où de tant, de liraut's Tu découvris leclat à nos yeux enchantés , Fiction à la fois dé icate et nouvelle, Aux poètes toujours servira de modèle.

Quelle lyre a jamais rendu de plus doux sons? Ton génie animait jusques à ces chansons Qui, pour moi, par l'amour t'ayant été dictées, Seront par mille amans pour d'autres répétées.

(i) On attribue à Abeilard le voigan de lu Rose, en vers. C'est une erreur; ce rom m est de Jean de Mehun.

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Ainsi, tes vers touchans, monumens de nos fen\, Iront , de bouche en bouche , à nos derniers neveux , Et l'on s'entretiendra de iious et de nos flammes, Tant que le dieu d'amour régnera dans les âmes. Que j'ai vu de beautés , dont chacune pensait Etre l'heureux objet que ta muse encensait, Et dont la vanité, sur la moindre apparence, De captiver ton cœur concevait l'espérance , Mais qui, reconnaissant à la Sn leur erreur, Exhalaient contre moi leur jalouse fureur! Ton amante , Abeilard , disaient-elles sans cesse, Ne devait son éclat qu'à ta seule tendresse, Et serait dans l'oubli demeurée à jamais Si tes vers n'avaient point célébré ses attraits. Mon amour-propre en vain souffrait de cet outrage, Je méprisais des cris enfantés par la rage, Et je m'applaudissais d'avoir fixé les vœux " D'un homme qui savait, par un art merveilleux, Transformer en déesse une simple mortelle. Souvent même , peut-être , à tes regards plus

belle, En lisant tes écrits , je me persuadais Etre telle en effet que tu m'y dépeignais.

A ABEILARD. àbS

Mais que sont devenus ces jours remplis de

charmes ?

Maintenant, condamnée h répandre des larmes. Je puis à peine ouvrir mes yeux appesantis; Mes traits, par la douleur, sont usés et flétris. Je ne vois les objets qu'à travers un nuage ; Le jour le plus serein me semble un jour d'orage; Tout ce qui m'environne est pour moi sans

appas ; Et de toute ma joie il ne me reste , Lélas ! Çu'un souvenir amer qui redouble ma peine. O vous dont mou bonheur arma l'aveugle haine ! Cessez de vous livrer à des transports jaloux; Abeilard ne vit plus, ni pour moi, ni pour vous; Ses malheurs ont du soit a -servi l'injustice; Ma flamme à fuit son crime et causé son supplice; 11 se laissa toucher pur mes faibles attraits, Et, l'un de l'autre épris nous vivions satisfaits, Lorsque sur mon amant uni; main liomicide Osa, vil instrument d'une rage perfide-.'.'. Mais ici la pudeur et l'amour offensés, M'empêchent d'achever : mon trouble en dit

assez.

A combien de revers étais-tu destinée, Trop sensible Héloisc! épouse infortunée? I.e temps, de ton époux & ralenti l'ardeur :

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La glace de ses sens a passé dans son cceitr; ' A sa flamme légère un froid debout succède ; L'ingrat te laisse en proie à l'ennui qui l'obsède; Et, las de sa conquête, il dédaigne aujourd'hui Un cœur qui s'était mal défendu contre lui : IJ l'avait pris sans peine, il te le rend de même. Tu devais Lieu prévoir cette i:. fortune extrême, Quand ta raison pouvait , certaine du succès, De ion amour naissant arrêter les progrès : Que te serf, i présent, sa tardive lumière? A tes feux, sans remords, livre toi tout entière, Ame lâcfie ! et. perdant à jamais tes plaisirs, Pour ces plaisirs encor forme de vains désirs. Qu'ai-je dit? où m'emporte une ardeur cri- ]..inelle?

Dans quel aveuglement, ô ciel! me plonge-t-elle? Quoi! l'épouse d'un Dieu brûle pour un mortel! Et j'ose l'avouer ! lu m'y forces, cr ici ! Fallait-il tout d'un coup, par ta flamme inconstante, Porter le désespoir dans le crenrd'iuie amante? Et ne devais-tu pas attendre que le temps Eût pubriserdes nœuJs si cbers et sipuissans? Viens m'arraclier du moins à ma propre faiblesse.

Abcilard, viens m'aidera vaincre ma tendresse]

Et de la piété me montrer les appas.

Mais non, fuis-moi plutôt, et ne m'écoute pas: Ta présence , fatale au repos de mon Ame , Au lieu Je la dompter, irriterait ma flamme; Et , sous l'excès d'un feu vainement combattu , Je verrais à regret succomber ma vertu. Fuis-moi, dis-je; il est temps qu'à mes vœux

asservie ' Je consacre à moa Dieu le reste de ma vie. Oui , Seigneur, c'en est fait, je m'abandonne à toi.

Trop long-temps indocile et rebelle à ta loi , Je ne veuxm'appliquer désormais qu'à te plaire, Et mourir, s'il se peut, sous ton joug salutaire. Daigne, du haut des cieux, sensible à mes remords , De moD cœur pénitent proléger les efforts, Eteindre en moi le feu d'une coupable flamme, Et par un feu plus pur l'eflàcei de mon âme. Être éternel, toi seul mérites notre amour. Contre un amant cliéri, je t'implore en ce jour. Signale en ma faveur ta puissance céleste. Je ne peux rien sans elle; un obstacle funeste Vient s'opposer sans cesse à mon juste dessein : Mon feu mal étouffe se rallume en mon sein;

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Malgré moi, de mes sens à toute heure il s'empare ; Je ne me connais plus, je me perds, je m'égar ', Je frémis, je frissonne . et mon cœur déchire Repousse en vain l'amour dont il est dévoré. Quels combats!... Quels tourmeus faut-il que je

subisse ?

Puis-je sans expirer souiïVir an îel supplice?...' Quel souvenir encore m'sgite et me poursuit ! Au milieu des tombeaux , dans i'ombre de la

nuit , Héloïse , à genoux sous ces voûtes fatales , Veillait à la lueur des lampes sépulcrales : Les! flambeaux presque éteints dans ces lieux

redoutés , A peine répandaient leurs mourantes clartés. Du fond d'un monument, une -soix souterraine, Semblait jusques à moi s'élever avec peine. Viens, ma sœur, disait-elle, et descends irès

de moi ; Cet asile éternel est préparé pour toi: .Viens , ô ma triste sœur '. brise un joug qui l'opprime.

Comme toi, de l'amour je fus longtemps vie

time , j'ai tremblé , j'ai gémi , j'ai répandu des pleurs:

A ABEILARD. aqg

La mort a dans son sein endormi mes douleurs. Ici , des malheureux on n'entend point les plaintes.

La superstition y rougit de ses craintes , Et l'Éternel pardonne aux cœurs inforlune's Que 'des cruels humains l'orgueil a condamnés. Viens , il te tend les bras. ..son auguste clémence, Des mortels malheureux fut toujours l'espérance...

Sensible à ces accens, je me rends, et mon cœur, Cher Abcilard, renonce à sa profane ardeur : Dieu l'emporte sur toi dans mon a me soumise. Seconde par tes vœux ma pieuse entreprise , Et reçois, en cédant ton épouse à ton Dieu, D'Hiiloîse mourante un étemel adieu.

HÉLOÏSK.

\*XV\VX\-l.l-VÎ.'l,TA--V».Vl.V».-».?^-l.-6...

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