LETTRE D'HÉLOISE
semble dans d'arides déserts, et pour
pleurer nos malheurs.
Soudain tu montes sur une tour à demidétruite par le temps , autour de laquelle rampe le triste lierre , ou sur des rochers dont la cime sourcilleuse estsuspendue audessus de la mer. Là tu semble me parler du haut des cieux ; mais les nuages nous séparent, les vagues mugissent et les vents furieux grondent. Je frissonne d'horreur, le sommeil me quitte brusquement; je me retrouve au milieu des tristes objets qui m'environnent toujours, et eu proie à des tourmens qui me suivent partout.
Le destin a tempéré sa rigueur à ton égard d'un mélange de bonté : il ne t'a réduit qu'à une froide suspension de plaisirs et de peines. Ta vie est un calme profond;; aucunes passions n'agitent ton coeur : semblable maintenant à ce que la mer était avant que les aquilons orageux eussent reçu l'ordre de la troubler , ton état est paisible comme le sommeil d'un saint à
qui ses pèches sont pardonnes , et dont le salut n'a plus depreuves à attendre.
Viens donc, cher Abeilard; cpu 'auraistu à craindre ? Le flambeau de l'amour ne brûle point pour les morts :1e danger d'aimer ne subsiste plus pour toi. La nature garde le silence , la religion seule t'anime ; et la froide indifférence règne dans ton cœur. Cependant Héloïse t'aime encore.
O flamme toujours durable et toujours désespérée , semblable aux lampes sépulcrales , qui communiquent à des urnes une chaleur inutile, et qui ne brûlent que pour éclairer les morts !
Quelles nouvelles scènes viennent s'offrir encore? Partout où je tourne les yeux, partout où je porte mes pas, ces images chères et dangereuses me poursuivent.
Soit que je pleure sur les tombeaux, soit que je prie au pied des autels , elles fascinent mes yeux, et jettent le trouble dans mon âme. Ton image est toujours dans mon cœur entre lecicletmoi :si j'entends chanter une liymne, je crois reconnaître ta
a6 LETTRE niIÉIOISE
voix : chaque mot, dans mes prières , est accompagné d'une larme. Tandis que des nuées d'encens s'élèvent dans l'air, et que l'orgue remplit l'oreille de ses sons harmonieux, une seule pensée qui te retrace à mon esprit, me ramène à toi , et détruit toute cette pompe. Prêtres , cierges , temple , tout s'évanouit pour moi : et au moment même que les autels brillent de mille feux, et que les anges qui les environnent sont saisis du plus profond respect, je me trouve noyée dans une mer de passions ardentes.
Mais dans le temps que , charmée de verser des larmes de pénitence , je me prosterne devant le trône de Dieu ; dans le temps que j'invoque ce Dieu avec la plus humble ardeur, et cju'une grâce victorieuse est prête à s'emparer de mon âme, viens , si tu l'oses , tout charmant que tu me parais, viens t'opposer aux décrets du ciel. Dispute-lui mon cœur : viens avec tes regards séducteurs effacer à mes yeux l'image des félicités célestes, détourner de
moi la grâce, et rendre ma repentance infructueuse. Êcarte-moi de la route des cieux; viens et m'arrache des bras de Dieu même.
Que dis-je ? malheureuse ! Fuis-moi plutôt, fuis-moi : que des montagnes s'élèvent entre nous, et (jue des mers nous séparent : ne reviens plus ; ne m'écris point ; ne pense pas même à mci : surtout ne partage aucun des tourmensque je ressens pour toi. Je dégage Abeilard de tous ses sermens, et ne veux plus même me souvenir de lui. Qu'il s'efforce donc à haïr tout ce qui peut avoir quelque rapport avec moi.... Regards séduisans, que je ne me rappelle que trop encore ! Douces idées où j'aimais tant à m'arrêter, je vous dis adieu pour jamais! Et toi, grâce divine, vertu céleste, tranquille oubli des soins de ce monde profane, espérance toujours renaissante, fille du ciel, et mère de la joie, toi qui fais jouir d'une immortalité anticipée, venez, entrez tous dans mon cœur; demeurez-y comme de»
28 LETTRE D'HÈLOISE
hùics doux et aimables : recevez et plongez-moi dans un éternel repos. La triste héloïse, étendue sur une tombe, vous désire et vous attend. Qu'entends-je? est-ce le souffle des vents qui murmure autour de moi , ou une voix qui retentit aux environs de ces murs , et qui m'appelle? Je crois déjà l'avoir entendue plus d'une fois. Une nuit, que je gardais les lampes qui brûlent dans notre temple autour des sépulcres, il me sembla, au moment qu'elles étaient prêtes à s'éteindre qu'une voix creuse sortait du fond d'un tombeau :
« Viens, triste sœur, me disait-elle, viens; « ta place est ici : viens-y demeurer pour u toujours. Je fus autrefois, comme toi, « victime de l'amour: je tremblais, je ver- « sais des larmes, et je priais comme toi. « Je n'ai trouvé de calme que dans ce « long sommeil. Ici les malheureux ces- « sent de se plaindre, et les amans n'y « répandent plus de pleurs : la supersti- « tion même y perd toutes ses craintes; « car Dieu, plus indulgent que les hom-
A ABEILARD. ag
«< mes, nous y pardonne nos faiblesses. » Je viens , je viens. Que les anges me préparent leurs berceaux odoriférans , leurs palmes célestes et leurs fleurs toujours nouvelles. Je vais où les pécheurs peuvent trouver du repos, et où les saints ne connaissent que des flammes épurées.
Cher Abeilard , rends-moi les derniers devoirs : adoucis-moi le passage de ce monde aux demeures célestes : vois mea lèvres tremblantes : ferme mes yeux déjà immobiles , et reçois mon dernier soupir avec monâme qui s'envole. Non , non.... Que je te voie revêtu de tes vêtemens sajrés , le cierge dans ta main tremblante, Présente la croix à mes yeux élevés vers le ciel; enseigne-moi, et apprends en même temps de moi à mourir. Considère alors cette Héloïse , que tu as tant aimée. Ce ne sera plus un crime de la regarder. Vois les roses de mon teint se flétrir , et la denière étincelle de la vie s'éteindre dans mes yeux; prends ma main, et rnesse-la jusqu'à ce que , perdant tout
3o LF/nîlE DH^LOISR
sentiment, je cesse de vespirer, et même d'aimer mon Abeilard
Que tu es éloquente, ô mort! il n'appartient qu'à toi de prouver que c'est une folle passion que celle qui a un peu de poussière pour objet.
Le temps viendra où ces traits qui ont eu tant de pouvoir sur moi seront détruits. Que les peines que lait souffrir le passage douloureux de la vie à la mort soient nlors suspendues à ton égard par une sainte extase Que de brillantes nuées d'anges descendent du ciel, et veillent autour de toi : que des rayons de gloire partent des cieux ouverts, et que les bienheureux s'avancent au-devant de toi, et tt-mbrassent avec une tendresse égale à la mienne.
Puisse un même tombeau réunir nos deux noms , et rendre mon amour aussi immortel que ta renommée ! Alors si , dans les siècles à venir , deux amar> voyageant ensemble , viennent par hasard visiter les murs et les sources du Pa-
A ABEILÀRD. 3i
raclet , ils inclineront leurs têtes en les approchant l'une de l'autre pour lire l'inscription de notre sépulcre, et , buvant mutuellement les larmes qui couleront de leurs yeux, ils diront , touchés de la plus vive compassion : Puissions-nous ne jamais aimer aussi malheureusement qu'eux.
... Ils s'aimèrent trop, 1I9 furent malheureux '• Gémissons sur leur tombe , et n'aimons pas comme eux.
Comment ne seraient-ils pas attendris?
Celui qui , au moment même de la pompe la plus solennelle du redoutable sacriiiee, jettera un regard sur la tombe qui couvrira nos froides cendres , sentira son cœur s'émouvoir; sa pensée, pour un instant, sera détournée ilu ciel; ses yeux se rempliront de larmes , et sa douleur lui sera pardonnée.
Si le destin faisait jamais ressentir à quelque poète des maux pareils aux miens, et qu'il fût condamné à pleurer
32 LETTRE D'HÉLOISE, etc.
des années entières l'absence d'un objet chéri, et à se retracer toujours l'image des charmes qu'il ne pourra plus revoir , pourvu qu'il ait aimé aussi long-temps et aussi fortement que moi , qu'il écrive notre funeste et tendre histoire. Celui qui sera le plus sensible à nos malheurs, les chantera le plus dignement.
U£loïse.
LETTRE
D'ABEILARD A HÉLOÏSE
TBADU1TE UBBEMENT DU LATIN
Par M. C** Pour servir de réponse à la lettre précédente,
LETTRE
D'ABEILARD À HÉLOÏSE
Abeilahd, Sans sa retraite de Saint-Gildas , dont il était abbé, pour montrer l'exemple à ses moines , ne s'occupait que de lectures spirituelles, et se livrait entièrement au service de Dieu. Il ne s'attendait pas qu'une lettre de consolation, écrite à un ami, dans laquelle il lui fait le récit de ses malheurs, tomberait entre les mains d'Héloïsg ; il s'attendait encore moins à recevoir de cette tendre épouse une lettre dictée par la passion de la plus vive tendresse, que son cœur conservait intérieurement pour un époux qu'elle ne peut effacer de sa mémoire. Dans cette réponse, ce n'est point un maître ni un directeur pour Héloise qui parle , c'est Abeilard qui a aimé, qui aime encore, qui ouvre son cœur, et qui pour consoler une femme, dont il est adoré, lui fait voir ce qu'il souffre, et les efforts qu'il fait pour se détacher d'elle. Les
3G LETTRE D'ABEILAUD
giands hommes sont souvent des tableaux d s plus grandes faiblesses ; et c'est dans l'emportement de l'amour que la nature est le plus à plaindre : c'est ainsi qu'il faut se représenter la situation d'Abeilard au moment qu'il écrit. II fait entendre à Héloïse qu'on ne devient vertueux que par degrés. Qu'un homme épris violemment ne change pas aisément de cœur et de langage; que souvent l'amant qui fuit n'est pas toujours maître de l'amour; que pour avoir fait des vœux on n'en est pas souvent plus parfait, et que pour être savant on n'en est pas plus sage. Cependant les expressions dont il se sert ne sont pas si tendres, si fortes, si animées que celles d'Héloïse.
O ma chère et trop sensible Héloïse !
faut-il que la Providence ait voulu que nos malheurs , tracés de ma main pour consoler un ami de la perte de sa fortune, soient parvenus jusqu'au fond de votre solitude ? Mais , que dis-je ? est-ce à moi à me plaindre de cette sage Providence, quand je lui suis redevable de
À HÊLOISE. 37
cette tendre lettre ,<jue je ne cesse de mouiller de mes larmes ? Dois-je vous peindre la vive émotion que j'ai ressentie à la vue de ces eharmans caractères qui ont fait si souvent mes plus chères délices ? Je vous avoue que je n'ai pu lire une seule de vos pensées , sans y porter mes lèvres encore brûlantes de ces mêmes désirs , de ces mêmes feux qui consumaient mon cœur dans nos secrètes enentrevues. Il me semblait , en comblant de baisers votre écrit , baiser la main qui l'a tracé. Le souvenir de nos plaisirs passés me fait toujours verser des larmes sur mon funeste sort. Trop heureux si ces larmes ne proviennent pas d'une faiblesse impure! Je n'écoute, en pensant à vos charmes , <jue la tendresse que , malgré mon malheureux état, j'ai toujours pour vous. Mais, hélas! cette tendresse , que je me fais un plaisir de conserver comme votre époux , chère Héloïse, ne vous la dois-je point? Qui peut me faire un crime de vous niroer? Les vœux
que j'ai formés , de renoncer au monde , n'ont pu rompre les liens qui nous enchaînent : et s'ils ont été dissolubles aux jeux des hommes , ils ne peuvent l'être aux jeux de Dieu ; il a reçu nos sermens. En changeant d'état , qu'ai-je perdu ? la moitié de moi-même , une épouse tendre
ment chérie , adorée même , il est vrai
Mais quand je considère que vos appas se flétriront , que ce corps , qui semble avoir été formé par les grâces, sera un jour réduit en poussière , je me dis à moimême : Abeilard , Abeilard , rien n'est stable en ce monde : ces plaisirs si vantés de tous les temps, tôt ou tard font la perte de l'homme qui s'j abandonne ; et si par eux il croit jouir de ce qu'on appelle plaisir , il sera malheureux dans l'éternité... L'amour que nous devons au Créateur doit l'emporter sur l'amour que nous portons à la créature. En aimant Dieu , en nous immolant pour lui , nous espérons une félicité éternelle. Biais quelle est la félicité que procure une
femme? la félicité d'un instant, et qui souvent est suivie de remords. Ce sont ces réflexions ou plutôt ces vérités qni me consolent. C'est avec elles , Héloïse , que j'ai été au pied des saints autels , jurer à Dieu un parfait dévouement à ses lois. Ainsi donc cette union de l'homme et de la femme , si belle en apparence, n'est à mes regards, qu un chemin à la corruption , lorsque le plaisir des sens l'a fait seule rechercher. Dois-je vous .lire que ce sentiment de satisfaire ma passion m'a seul porté à vous épouser?.... C'est peut-être pour cette cause d'impureté que Dieu a permis le cruel châtiment que j'ai souffert , et dont je porterai la honte jusqu'au tombeau. Que ne puis-je chasser de mon esprit ce fatal événement (jui ma séparé pour toujours de ce que j'avais de plus cher au monde!.... Won, non, Héloïse ; crojez que cette séparation n'a point lieu ; quant à nos cœurs , ils seront toujours unis; et, si Dieu veut, ils le seront encore jusqu'à près notre moi t.
4o LETTRE D'ABEJLARD.
Mon inclination s'accorderait bien avec la vôtre , ma trop tendre Héloïse , pour entretenir un commerce de lettres ensemble ; mais cette correspondance familière ne deviendrait-elle pas dangereuse pour votre tranquillité et la mienne?... Il faut si peu d'air pour enflammer le feu qui couve sous les cendres.... Les nôtres ne sont pas encore assez éteints pour oser hasarder de nous exposer au moindre vent. Le nocher qui craint la tempête aborde au premier rivage. Si sujets à faire naufrage, pourquoi le chercher ? Tranquilles au port , con« templons d'un œil serein les mortels audacieux qui s'engagent sur cette mer orageuse. Nous nous sommes consacrés , par les vœux les plus solennels , à vivre dans la retraite la plus austère. L'a pénitence de nos crimes est ce qui doit nous occuper.... Fermons donc l'oreille aux discours de l'esprit tentateur, qui veut troubler nos repos Aimons-nous; mais
que ce soit d'un amour pur et chaste,
comme nous nous y sommes engagés en nous revêtant de l'habit sacré que nous
portons ... Abcilard renonce à Hé-
loïse , rcomme Héloïse doit renoncer à Abeilard et, s'il se peut, oublionsnous l'un et l'autre 'Ce n'est pas que
vos lettres me feraient beaucoup de plaisir ; mais je ne me trouve pas encore assez ferme et assez décidé sur les mouvemens de mon cœur pour juger si le désir que j'aurais de vous écrire ne serait pas encore un effet de l'amour qui nous unissait autrefois.
Je fais tout ce qui dépend de moi pour suivre les décrets de cette même Providence; mais toutes les sciences auxquelles je me suis appliqué , ne m'ont pas donné le talent de les connaître à fond. Les réflexions que je fais sur les troubles de mon âme , me jettent dans une incertitude et une perplexité qui ont tout lieu de m effrayer sur mon état actuel. Si quelquefois l'envie de méditer et l'amour de la solitude m'éloignent de mes religieux,
4a LETTRE I.VABE1LARD
et me font pénétrer dans les lieux les plus écartés et les plus affreux de notre maisdn , mon imagination me présente Héloïse à la tête d'une troupe de vierges consacrées au Seigneur. Elle leur commande avec cette douceur qui lui est si naturelle ; elle les exhorte à une piété fervente par des paroles douces et pleines de cette érudition que la nature lui a départie avec tant de prodigalité ; elle les affermit par les exemples les plus sensibles ; enfin je vois les anges descendre du ciel pour enlever cette chère épouse de .T. C. , et la placer au rang de ses brebis les plus chéries. Mais , par un mouvement qu il m'est impossible de vaincre, lorsque je suis rentré dans le cloître , tous ces rochers escarpés, ces montagnes inaccessibles, cette vaste étendue de mer dont la vue est, pour ainsi dire, accablée; ces déserts, ces rivages battus par les flots; enfin tout ce qui , dans ces lieux, n'est capable que d inspirer de lhorreur,
A IIELOISE. 43
disparait à ma vue, et je retrouve mon ancienne Héloïse. '
N'attribuez donc point à mon indifférence pour vous le long silence que j'ai gardé jusqu'ici. Il ne m'est pas possible île vous oublier; car il ne dépend pas rie nous de le faire, surtout à l'égard de quelqu'un que l'amour a gravé si profondément dans notre cœur. Il est vrai que dans le commencement de ma profession j'étais plus tourmenté de votre idée , et la grâce , chez moi , n'avait pas encore , à beaucoup près , pris le dessus sur mon âme troublée. Mais comme jo m'aperçois qu'elle les balance déjà d'une manière sensible , j'imagine et je compte avoir trouvé un moyen sûr pour la rendre toulà-fait prépondérante.
Effaçons de notre souvenir ce temps OÙ l'amour, prenant la forme de l'amitié la plus tendre , vous remit entre mes bras pour la première fois. Oublions ces tendres plaisirs dont nous jouissions paisiblement lorsque l'bymcn semblait avoir
4i LETTRE D'ABEILARD
rendu nos transports légitimes et éternels. Car enfin vous ne pouvez ignorer à quel excès ma passion m'avait livré , et le honteux esclavage où elle m'avait réduit ; j'en étais à cette extrémité , que ni le res pect pour Dieu et pour les jours qui lui sont consacrés, ni certains devoirs d'honnêtetés qui se gardent parmi les personnes même les moins chrétiennes , ni enfin aucune considération divine et humaine n'était capable d'arrêter la fougue qui m'emportait. La semaine sainte , comme dans un autre temps, il fallait satisfaire ma cupidité ; les fêtes les plus solennelles qui imposent aux plus impies quelque sorte de respect , et qui les obligent de faire trêve avec le crime, ne pouvaient mettre des bornes à mes convoitises enflammées ; et lorsque , par un esprit de religion , vous vous opposiez alors à mes volontés , et tâchiez , par toutes sortes de raisons, de me faire rentier en moi-même , j'en devenais plus furieux; et ne ménageant ni mon autorité sur vous , ni les
A h£lo:se. 45
menaces , je vous obligeais , malgré vous , de contenter ma passion. L'amour dont je brûlais pour vous était si ardent, et avait tellement obscurci toutes les lumières de ma raison , que je ne savais plus ce qui me convenait, ou ce qui vous était avantageux : mes intérêts, ceux de mon salut , les vôtres , ceux de Dieu même , ne m'étaient plus rien; et, par un aveuglement qu'on ne saurait assez "déplorer , je leur préférais tous les jours ces brutales voluptés qu'on n'oserait même nommer sans rougir. C'est donc un effet de la justice de Dieu comme de sa miséricorde, de s être servi de la trahison de votre oncle pour me priver de cette partie de mon corps où la concupiscence avait établi son siège et ce cruel empire qui m'as« sevvissait tout entier à ces désirs infâmes De là, comme de son trône, elle commandait absolument à tous mes membres , et les obligeait, malgré qu'ils en eussent, à suivre les injustes lois de sa tyrannie. Mais prenons les choses de plus haut;
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ma chère Héloïsc; remontons jusqu'à la source de nos malheurs , et nous trouverons que rien n'est plus juste et plus équitable que cette conduite de Dieu envers moi , et que par conséquent rien n'est plus capable de nous consoler et d'apaiser votre douleur. Oui , il a eu raison de me punir ainsi , et il s'est vengé de nous avec plus de justice lors même que nos fautes passées étaient couvertes du sacrement, que lorsque nous nous abandonnions au désordre. Pour vous en convaincre, souvenez-vous, ma tendre amie, de quelle manière nous nous sommes comportés ensemble dans un état aussi sacré qu'est celui du mariage des chrétiens, et combien do^fautes nous y avons commises. Avez-vous oublié que , durant le séjour que vous faisiez à l'abbaye d'Argenteuil , je fus une fois vous y trouver clandestinement, dans le dessein de satisfaire notre passion, sans aucun égard à la saii>teté du lieu où nous étions, ce qui seul mérite une punition exemplaire? Comptcz-vom
A HKLOISE. 47
encore pour rien tous les désordres qui ont procédé notre mariage? L'affront que j'ai fait à votre oncle, en abusant de la confiance qu'il avait en moi, en violant dans sa maison les droits de l'hospitalité, vous parait-il une petite faute ? JNTe faut-il pas tomber d'accord que la trahison qu'il m'a faite est juste , après l'avoir trahi moi-même d'une manière si outrageante?
Croyez-vous qu'une incision , une douleur d'un moment ait suffi pour punir tant de crimes ? Souvenez-vous encore de ce que vous fîtes, lorsque je voulus vous tirer de la maison de votre oncle , et vous envoyer à mon pays pour dérober à sa connaissance l'état où vous étiez, et vous épargner tous les chagrins qui ne pouvaient vous manquer si vous fussiez restée chez lui ; ne prîtes -vous pas alors l'habit de religieuse pour vous déguiser? Dieu est donc juste de vous avoir fait entrer , comme malgré vous , dans un état dont vous aviez profané l'habit, afin qu'en le portant aujourd'hui avec respect ,
vous effaciez l'insulte que vous aviez faite
alors aux livrées de l'état monastique.
Le ciel a permis sans doute l'accident qui m'arriva , pour détruire en moi la passion trop violente que j'avais pour vous. Vos charmes séduisans se représentaient à tous momens à mon esprit , et quoiqu'unis ensemble par les liens indissolubles du mariage , je vous adorais ; vous étiez ma seule divinité , l'objet de tous mes vœux : enfin , j'oubliais le ciel pour ne penser qu'à vous... Que dis-je? malheureux ! Sont-ce là les mouvemens de cette grâce que tu regardes déjà comme maîtresse de ton cœur ? Tu veux briser une chaîne qui te tient attaché aux voluptés de ce monde , et tu retraces les désordres affreux qui t'ont conduit vers le précipice ! Tu t'en rappelles les endroits les plus sensibles et les plus attravans.
Ah ! pardonnez-moi cet égarement , chère Héloise, et prions ensemble le Seigneur de chasser loin de nous ces tableaux affreux et redoutables. Bannissez, de votre
mémoire ces préceptes séducteurs que je vous donnais lorsque j'étais votre maître. Reconnaissez-en tout le faux. Ils n'étaient dictés que par la volupté et la concupiscence. C'était l'enfer qui m'inspirait cette éloquence insinuante , qui nous aurait perdus tous les deux si le ciel ne fut venu à notre secours. Je vous y montrais le crime décoré des ornemens de la vertu , et je glissais dans votre âme un poison d'autant plus violent , qu'il était enveloppé d'un miel doux et séduisant. J'avalais moi-même à longs traits ce poison pernicieux lorsque je vous enseignais , comme vous le dites, qu'aimer n'est point un crime. Je vous l'ai persuadé, et j'en étais convaincu moi-même; mais dans quelle erreur n'étions-nous pas plongés ! Il est vrai que notre amour n'était point volage et inconstant , et que , rendu légitime parles liens de l'hyménée , il n'en devint que plus ferme et plus violent , bien loin de s'enfuir à l'aspect des nœuds éternels qui nous unissaient. Von- étiez
5o LETTRE D'ABEILARD
la maîtresse adorée d'un époux que vous chérissiez. C'était donc avec raison que vous teniez pour cruelles toutes les lois que l'amour n'a point dictées, et avec justice que vous préfériez celui qui vous aimait sincèrement à celui qui vous aurait comblée de bien et d'une fortune des plus brillantes. C'était là notre état actuel , et celui où nous aurions passé toute notre vie Peut - il se trouver dans le monde un sort plus heureux et plus digne d'envie ? Mais que les temps sont changés. Des vœux indissolubles nous séparent pour toujours du reste des humains. O triste souvenir! cet heureux temps a passé comme un éclair , et ne reviendra jamais. Que cette perspective est triste et accablante ! Que ce jamais est désespérant!
Mais aussi que le chemin qui conduit à la vertu est étroit et plein d'épines ! qu'il est difficile de ne pas s'en écarter»! combien de difficultés insurmontables et d'obstacles presque invincibles n'y ren-
A HELOISE. 5i
contre-t-on pas ? J'entreprends de vous conduire dans ce sentier étroit , et je m'égare dès le commencement de ma route.
Toutes mes exhortations ne tendent qu'à vous renouveler la mémoire de mes fautes passées , et à rallumer en mon cœur un feu mal éteint et caché sous la cendre d'une vie austère. Je 6uis un malade en danger qui veut donner du soulagement , et en guérir un autre moins malade. Aveugle , je prétends réussir à conduire un autre aveugle. Dieu tout-puissant ! vous seul pouvez changer les cœurs ; servezvous de ce pouvoir pour arracher de l'âme d'un pécheur un trait qui le déchire. Faites que, par un heureux retour, il abandonné et perde le souvenir de tout ce qui est capable del éloigner île vous Ce changement est en votre pouvoir, Seigneur; je n'ai recours qu'à vous.
Vous m'assurez que votre vocation n'était qu'une feinte , et qu'elle était plutôtlasuite dune obéissance aveugle pour un amant chéri , que l'effet d'une inspi-
5a LETTRE D'AEEILARD
ration divine. Connaissez -vous mieux, ma chère Héloïse. Quoique votre retour ne semble pas plus sincère, et même moins que le mien , cependant il est certain qu'il ne peut venir que d'en haut , et qu'il coule de cette source pure d'où sortent toutes les pensées et toutes les actions agréables au Tout-Puissant. Sa bonté nous est un sûr garant qu'il conduira son ouvrage jusqu'à sa fin. Mais comme le passage d'une extrémité à l'autre, c'està-dire c^u vice à la vertu , qui sont si éloignés entre eux , est si vaste et si étendu , qu'il faut un temps considérable pour parvenir à le traverser, il nous faut passer par les épreuves les plus rudes et par les travaux les plus accablans avant d'arriver au but. Espérez donc toujours , vous en avez tout lieu ; car enfin , que n'avez-vous pas sacrifié ? Beauté , jeunesse , éducation , bien de la fortune , enfin tout ce qui peut faire le bonheur et combler les désirs des humains. Vous pouviez passer dans le monde une vie aisée et tranquille , et par-
venir à la fin de vos jours , quoiqu'après bien des épreuves , au séjour des mal heureux , où vous arriverez avec plus de certitude, mais non pas sans peine , en menant la vie austère et pénitente de toutes les communautés religieuses. Or , un désintéressement aussi volontaire , et un abandon aussi universel de tant d'avantages , ne peuvent être inspirés que par un Être suprême qui veille à notre salut. Votre modestie et , votre timidité vous font voir du faux dans votre vocation ; mais soyez sans crainte, il n'en est rien ; et la suite vous prouvera que c'est le Seigneur qui vous a appelée vers lui.
Priez-le d'achever son ouvrage.
Quant à moi, quel sacrifice ai-je fait? qu'ai-je abandonné? quel est mon mérite? Une troupe cruelle de bourreaux acharnés après moi assouvissent leur fureur et m arrachent tout ce qui semblait aloii faire mon unique bonheur; ils me laissent sans connaissance, entre les bras de la mort, et accablé des douleurs les plus
54 LETTRE D'ABEiLARD
cuisantes. Leur rage était satisfaite , ils étaient contens. Revenu de cette espèce tle léthargie , et , baigné dans mon sang, je ne retrouvai plus en moi qu'un corps mutilé et qui méritait à peine le nom d'homme. Le désespoir affreux où mon état me jetait m'aurait fait trancher une vie que leur barbare pitié n'a ménagée que pour me donner tout le temps de conserver le souvenir de leurs cruautés ; mais les forces me manquaient. Ce récit vous fait horreur ; je le sens bien : cependant il est vrai , tout incroyable qu'il paraisse , et ce n'est qu'une légère esquisse de l'affreux tableau de cette horrible scène.
Qu'ai -je donc présenté au Seigneur pour victime ? une brebis galeuse et le rebut du troupeau; un objet hideux, dont la seule vue était capable d'inspirer de 1 horreur; un vaisseau battu et brisé par la tempête , et dépourvu de tous ses agrès; enfin, rien qui soit digne d'être offert sur l'autel d'un Dieu aussi miséri-
cordieux , et même qui ne soit capable do l'irriter. La retraite devenant donc mon unique ressource , était le seul parti que j'eusse à prendre. Qu'aurais-je fait dans le monde? comment aurais-je pu y vivre? Méprisé de toute la terre, je n'aurais été regardé que comme un objet inutile et détestable. Plus d'égards , plus de complaisance , plus de plaisirs : c'était là où j'étais réduit. Quel moyen avais -je pour me soustraire à toutes ces humiliations ? celui de me retirer du monde , puisque mes bourreaux ont poussé la cruauté jusqu'à me laisser une vie qui ne peut m'être qu'odieuse et insupportable. Ce moyen n'était que la solitude et léloignement de toutes les choses qui me devenaient insipides ou à charge. Jai donc fait des vœux; mais vous royei quel en a été le motif. Quelle différence entre les vôtres et les miens! Aussi al-je tout lieu dé craindre que le Seigneur ne m'abandonne et né rende pas mon retour aussi sincère que je le désire. Heureux,
S6 LETTRE D'ABEILARTJ
encore si le glaive tranchant et meurtrier de mes bourreaux eût été capable de me priver de tout sentiment, et d'arracher de mon âme une image qui lui est toujours chère!
Nous pouvons bien lasser le ciel , mais il ne nous est pas possible de le tromper. Le Seigneur , qui pénètre jusqu'au plus profond des cœurs , voit quel est le sujet de ma vocation , et il m'en punit avec '.ou te la rigueur imaginable. Le ver rongeur qui me dévore est un monstre envoyé de la part de ce Dieu terrible pour me tourmenter continuellement; il n'y a que lui seul qui soit capable de m'en délivrer. Mais si sa justice est infinie , sa miséricorde est sans bornes ; c'est pourquoi j'espère toujours en lui , étant secondé de vos ferventes prières.
Vous m'invitez à venir passer quelque temps auprès de vous afin de vous instruire de votre devoir, pour dessiller vos yeux , vous peindre tout l'éclat de la gloire céleste, et enfla faire en sorte que
A HËLOISE. 5?
votre âivie m'abandonne pour son Dieu.
Cette démarche est en mon pouvoir , comme vous le dites fort bien ; mais y pensez-vous avec assez d'attention, chère Héloïse ? Que je m'approche de vous dans l'état où je me trouve! Grand Dieu! Indécis , chancelant , rempli de votre image , et enfin hors de moi , ne serait-ce pas m 'exposer au plus grand des dangers et vouloir, de dessein prémédité, perdre le peu de fruit que j'ai pu recueillir de mes travaux ? Ce serait rallumer une flamme qu'il est de mon intérêt d'éteindre entièrement; ce serait jeter de l'huile snr un bois bien embrasé. Comment vous instruirais-je de votre devoir , lorsqu'il ne m'est pas possible de m 'acquitter du mien ? Pourrais-je , aveuglé comme je le suis par ma passion , entreprendre d< dessiller les yeux et rendre la vue à quelqu'un plus clairvoyant que moi ? Quant à vous peindre tout l'éclat de la gloire céleste, vous en avez une idée pour le moins aussi juste que moi ; et mes leçon»
ne sciaient qu'un moyen pour rallumer nos anciens feux, en nous rapprochant ainsi l'un de l'autre . Pour ce qui est de m'abandonner pour Dieu, c'est son ouvrage, lui seul en a le pouvoir, et ce n'est que lui seul qui peut changer nos cœurs. Voyez donc vous-même dans quel précipice affreux je me jettcrr.ïs, si j'avais le malheur de condescendre à ce que vous voudriez exiger de moi: Ah' fuyons plutôt , dit l'apôtre ; c'est le seul moyen de nous débarrasser d'un ennemi aussi dangereux que vous. Ne croyez pas que ce soit par haine, ou même par indifférence , que je vous nomme un ennemi dangereux; mais c'est que le péril qui plait devient inévitable lorsqu'on s'en approche de trop près , et par conséquent la fuite est la seule ressource pour s'en garantir. Faible ressource cependant pour moi; car, quoiqu'absent et éloigné de vous , votre image m'accompagne et me suit partout; et en quelque endroit que jo me retire , je vous retrouve toujours :
A HÉLOISE. 5g
que serait-ce donc si nous étions réunis comme vous le désire/..
Héloïse! Hélo'îse! la pensée seule de cette réunion rallume dans mon cœur cette flamme criminelle dont j'ai brûlé autrefois pour vous. S'il est vrai que l'absence soit le remède le plus sûr aux tourmens de l'amour, c'est à moi de vous fuir à jamais et de me distraire de ces pensées délicieuses que votre imago offre sans cesse à mon cœur, toujours ulcéré du trait vainqueur que m'ont lancé vos charmes. Dans ces momens de méditation où je ne voudrais penser qu'à Dieu , le nom d'Iléloïse est sur le bord de mes lèvres ; et quoique mon devoir m'ordonne de vous oublier, à l'instant que je crois ma raison victorieuse, l'idée de mes plaisirs, se présentant à mon esprit occupé de vos charmes, détruit en un moment tous les vœux que je viens de former. Ne jouirai -je jamais de cette tranquillité que goûte l'âme pure? Si dans le temple je fais ma prière à la
Go LEiTRE D'ABEILARD
Vierge , dont j'implore le secours , en contemplant la mère de mon Dieu , je crois voir en ses traits divins ceux de ma
chère Héloïse Je lui jure un amour
éternel D'après le récit des troubles
que me cause le souvenir de vos attraits , jugez quels effets produiraient en moi votre présence. Il est donc de ma prudence de ne vous point reTair.... Je dois
vous montrer l'exemple Arbrisseau
trop faible, le moindre vent pourrait m 'abattre Adieu J'offense le Créateur en pensant davantage à la créature.
Ne comptez donc sur moi que lorsque je serai certain d'être affermi dans la voie de mon salut, et que, dégagé de toute passion, je serai en état de vous voir avec cette tranquillité chrétienne qui est seule capable de rendre le calme à une âme aussi agitée que la mienne jusqu'à présent.
Pour m engager plus fortement, vous le faites au nom de votre communauté .
Ce serait en effet le motif le plus puissant
A HÊLOISE. bfc
pour m'y contraindre. C'est mon troupeau , ce sont des plantes cultivées par mes mains , et enfin ce sont les enfans de mes prières , comme vous me le dites fort bien. Mais , puisque le soin vous en est confié , peuvent-elles être en de meilleures mains ? Que ferais-je plus que vous? Bons exemples, exhortations touchantes et affectives , pratique fervente et habituelle d'une véritable charité chrétienne, douceur dans le commerce de la vie ; rien ne leur manque de votre part. A quoi donc servirais-je dans ce séjour tranquille dont la simplicité annonce le respectueux attachement aux biens célestes; où le morne silence inspire la pénitence et le dégagement entier des vanités de ce monde; où enfin régnent une tranquillité, un accord et une paix universelle , affermis par la piété des chastes vierges qui ont assez de bonheur pour se consacrer au Seigneur.' J'y- porterais une âme agitée et troublée par le ressentiment de nos désordres passés; jVu aurai*
6a LETTRE D'ABEJLARD
tous les jours l'objet encore chéri devant les yeux. Que cet état serait peu propre à maintenir cette douce tranquillité chrétienne qui fait les délices de cette charmante retraite ! Sous la conduite d'un fondateur dont l'âme est si peu en repos, il ne manquerait pas d'arriver un dérangement affreux parmi ces saintes filles; soit négligence dans les devoirs de la société , soit tiédeur dans les prières, soit nonchalance dans les exercices de pénitence : enfin tout éprouverait et se ressentirait du désordre des supérieurs , et je bouleverserais , par mon mauvais exemple , un ordre naissant dont je me sens le père Je dis des supérieurs , car je pense très-bien que votre vocation n'étant pas encore plus accomplie que la mienne, ma vue ne manquerait pas de causer en vous ce que je crains ponr moi , c'est-à-dire un dérangement d'esprit auquel il ne nous serait pas possible d'apporter du secours. Cet accident est encore plus à craindre en quelque façon pour vous que pour
moi. Vou9 n'êtes privée de l'usage d'aucun de vos sens; ainsi jugez quel empire ils prendraient sur vous à l'aspect de celui qui les a autrefois troublés par une passion que vous êtes encore en état de satisfaire. De mon côté , quoique mon malheur m'ait fait perdre les moyens de contenter mes désirs et les vôtres , il me reste néanmoins un ressentiment que la rage de mes ennemis ne m'a malheureusement pas pu.ôter. Ainsi , dans cette situation , serais- je plus tranquille? Au contraire , rempli de vains espoirs , ju deviendrais comme un forcené, et l'apparence du vice serait plus scandaleuse chez moi que la réalité ne le serait chez vous. Je suis donc un peu moins à plaindre que vous; car je n'ai à me débarrasser que de ce malheureux ressentiment qui me trouble ; mais vous avez de plus vos sens à combattre et un souvenir trop séduisant pour vous à effacer de votre mémoire. Il n'y wque l'absence et la prière qui puisse remédier à tous ces inau.v.
64 LETTRE tfABElLARD
Cessez donc, je vous prie, d'exiger de moi une démarche dont vous voyez tout le danger. Si même nous en agissions avec toute la prudence nécessaire en pareil cas , nous cesserions notre commerce de lettres, comme vous m'y exhortez par la vôtre ; et, quoique ce parti paraisse chez vous fort indéterminé , cependant il serait le plus sûr pour tous les deux, et cela jusqu'à nouvel ordre , c'est-à-dire , jusqu'à ce que nous nous sentions assez de force pour résister à toutes les tentations auxquelles nous serions exposés.
Ce grand ouvrage, comme je l'ai déjà dit, est celui d'un Dieu suprême : attendons tout de sa miséricorde.
C'est du plus profond de mon cœur que je vous exhorte à espérer avec patience une guérison qu'il semhle que le Seigneur nous ait promise , à en juger par ce qu'il a déjà opéré en vous. 11 vous a conduit dans une communauté; il vous a puni par l'endroit le glus sensible , qui est la perte de votre amant ; il vouf
donne encore à combattre votre passion, ce sont là les armes qu'il met entre les mains de ses élus pour les aider à remporter une victoire complète. Les effets de- sa miséricorde sont quelquefois fort longs , mais ils n'en sont pas moins sûrs. Souffrons pour J.-C. ; il a souffert pour nous : vous en avez les moyens en offrant vos peines à ce divin Sauveur.
Pour moi, si j'ai souffert l'affront le plus sensible et les douleurs les plus aiguës , ce n'était que pour vous et à cause do vous. Mais ces souffrances, qui ont un peu calmé mes sens , n'ont pas rendu mon âme plus tranquille et n'ont d'autre mérite devant Dieu que celui d'avoir souffert pour une créature. Jugez par-là de ma crainte, et combien j'ai raison de faire fond et d'espérer en mes prières, jointes au.v vôtres et à celles de votre communauté.
Ne comptons donc pas sur un moment de tranquillité dans ce bas monde , et regardons comme certain rjue Je dernier
06 LETTRE D'AUEILARD
jour de notre vie scia le premier jour de notre repos ; car il n'y a que la mort seule qui puisse mettre fin aux maux dont nous sommes accablés , et qui , nous débarrassant de ce corps mortel, nous fasse jouir de la gloire des saints , que le Seigneur promet à ceux qui ont souffert pendant leur vie.
Lorsque l'Eternel , qui tient nos jours entre se« mains et qui en détermine le nombre , aura tranché le fil de celte vie infortunée; et qui, selon toutr apparence, arrivera avant la (in de votre carrière . je vous prie de faire enlever mon corps , en quelque endroit que je meure, et de le faire transporter dans votre communauté, pour y être enterré près de vous. Par ce moyen, nous nous trouverons réuriiS'sans courir aucun risque et sans nous exposer a aucun danger; car alors, crainte, espérance, souvenir, remords, tout sera évanoui comme la fumée qui se dissipe dans l'air ett s'envole au gré îles vents , et il ne testera aucune trace de nos désordres
passés. Vous aurez même lieu , en considérant mon cadavre , de rentrer en vousmême , et de vous persuader combien il est ridicule de préférer, par nn attachement déréglé , un peu de poussière , un corps périssable et la pâture des vers , à un Dieu tout-puissant et immuable, qui seul peut combler tous nos désirs et nous faire jouir d'une félicité éternelle.
Abeiï.ahd.
ÉPlTRES
D'HÉLCMSE A ABEILARD,