‹ Lettres et épitres amoureuses d'Héloïse et d'Abeilard (volume 2)Chapitre 4 sur 17 · AVEC LES RÉPONSES · texte numérisé non relu

AVEC LES RÉPONSES

D'ABEILARD A HËLOÏSE,

Imitées et mises en vers, d'après la fameuse lettre de Pope et les lettres originales latines ,

Par MM. Colardeau, Douât, Feutry, Mercier , G. Dourxigisé, Saurin, C**;

D'une idée précise des amours de ces célèbres et malheureux époux.

IDÉE DES AMOUKS

DHÉLOÏSE ET D;ABEÎLARD.

J ja charmante Epître d'Héloïse à Abcilard, mise en vers par M. Colardeau, ainsi que celles de MM. Dorât, Fcutrj, Saurin , etc. etc. , ne peuvent s'entendre sans avoir une idée des célèbres personnages qui en font le sujet. Pour ne pas répéter ce que nous avons déjà écrit des amours et des malheurs de ces amans infortunés, nous serons de la plus grande précision. Abeilard et Héloïse vivaient sous les rois Louis-le-Gros et Louis-le-Jcune, c'està-dire dans le douzième siècle ; Abeilard mourut en l'an 1 1 4 i , et Héloïse en 1 1 6/j . Abeilard s'était rendu fameux dans toute la France , autant par sa science profonde dans la théologie scolastiquc, que par sa galanterie et ses malheurs. Il avait la taille la plus avantageuse , la figure aimable , la dt- m air! if aisée ■ mnis fière et noble: fa-

meux orateur et philosophe , on remarquait en lui une netteté d'esprit surprenante , une grandeur d'âme que rien <ie peut ahattre, une capacité qui s'étendait à tout, de la délicatesse dans les passions,' de la fermeté dans les malheurs. Si toutes ces qualités caractérisent un grand homme, tel était Abeilard; ce savant que la postérité plaindra toujours.

Héloîse avait près de dix-huit ans lorsqu'elle connut Abeilard. Cette jeune fTle joignait à la nlus grande beauté les plus rares talens ; elle savait la philosophie, avec l'hébreu, le grec et le latin; elle était déjà la plus savante personne de son sexe à cet âge où ses semblables commencent à peine d'acquérir des connaissances. Elle avait la taille très-bien prise , les traits du visage dune juste proportion , le tein vif et animé, le regard séduisant , l'esprit solide , brillant et enjoué ; la nature , en la formant , l'avait douée des plus excellentes qualités; cette aimable fdle enfin réunissait en elle-même tant de perfections , que

D'HÉLOÏSE ET D' ABEILARD. ;3 les cœurs les plus insensibles ne pouvaient la veir ni l'entendre sans admiration» On assure que le nom d'Héloïse (i) lui fut donné à cause de l'étendue de ses lumières, et comme étant un prodige de génie et de beauté ; ainsi que son amant , qui fut nommé Abeilard , à cause des connaissances infinies qu'il avait acquises dans l'Écriture , dans les pères , et dans les langues orientales.

Fulbert , ebanoine de l'église de Paris, boinmc riche, mais aussi simple qu'avare, prenait un soin particulier d'Héloïse.

Comme oncle et tuteur, il voulut soutenir des avantages si considérables par une éducation extraordinaire.

Dans ce temps-là Abeilard se faisait admirer dans Paris, où il ensaignait avec un applaudissement universel. S'il avait la réputation d'être le plus habile homme de

(i) Voyez, pour l'étymologic des noms d'Héloïse et d' Abeilard, la Vie et les Amours de ces époux malheureux, lonie I pn£. •>. \ et 3i.

l'Europe , Héloïse était aussi regardée comme la merveille de son sexe. Fulbert jeta les jeux sur Abeilard , pour instruire sa nièce dans la théologie. Abeilard , qui avait entendu parler d'Héloïse et de son esprit étonnant, consentit sans peine aux désirs de Fulbert. C'est de ce moment que ces deux personnes , si supérieures à leur siècle parles lumières de leur esprit et par la sensibilité de leur âme , se virent , s'aimèrent, se le dirent, se le jurèrent, et prirent des mesures pour se livrer sans contrainte à leur passion. Abeilard n'eut pas de peine à inspirer sa tendresse à Héloïse. L'amour est si aisé à persuader à une fille de dix-huit ans , que les chaînes de ce diou lui semblent des liens de roses, et que son cœur aveuglé suit ses premiers mouvemens sans autres réflexions que celles qu'inspire le plaisir d'aimer et d'être aimée.

S'il faut juger de la faiblesse de l'iiomme par Abeilard, on ne doutera point qu'un philosophe, quelque éclairé

D'HËLOISE ET D'ABEILARD j5 qu'il soit , n'est pas plus sage qu'un autre ; et quelque envie qu'il ait de ne se point commettre pour conserver sa réputation , tôt ou tard il fait une faute que tout le monde blâme et que tous les hommes feraient commelui : OmniavincitAmor. Le ciel permet aussi quelquefois, pour punir notre vanité, que le plaisir d'un moment soit comme l'écueil et le malheur de notre vie.

Afin que les leçons d'Abeilard fussent plus souvent réitérées , Fulbert l'engagea à demeurer chez lui ; il poussa même la complaisance jusqu'à lui permettre d'entretenir Héloïse le jour et la nuit, et même de la châtier si elle était indocile à ses leçons. Abeilard accepta ces conditions avec d'autant plus de plaisir, qu'elles le mettaient à portée de voir à toutes les heures du jour sa chère Héloïse , dont les progrès dans les sciences humaines étaient étonnans. Cette savante fille n'entendait rien de si beau que ce que lui enseignait Abeilard, et Abeilard ne trouvait rien de si merveilleux que la facilité d'Iléloï.se à

comprendre et à expliquer même les passages les plus abstraits de l'Ecriture.

Les entretiens savans ne faisaient pas seuls l'occupation de ces amans trop heureux, l'amour en faisait la plus grande partie. L'étude et la méditation demandent la retraite et les lieux écartés : ils en profitèrent , sans que ceux qui s'en apercevaient pussent y trouver à redire. Ils vivaient si satisfaits l'un de l'autre dans les bras de l'amour, qu'Abeilard (in Ilistorla calamitati:m]^s 'exprime ainsi : « Dans «ces retraites, nous nous entretenions « beaucoup plus de notre mutuelle arec deur que de questions de philosophie ; « nous nous donnions plus de baisers que « nous n'expliquions d'axiomes : je por- « tais , continue Abcilard , plus souvent !a « main au sein d'Héloïse qu'à ses livres; « et , en badinant île diverses opinions de <( la morale, j'y trouvais la souveraine <( félicité. »

Une vie si douce ne fut pas de longue durée. La fortune vint troubler la tran-

D'HELOISE ET D'ABEILARD. 77 quillité de ces deux amans. Leur commerce transpira, et Fulbert, par des chansons , apprit les écarts d'Héloïse. 11 se repentit , mais trop tard , de sa trop grande simplicité. Pour éviter les suites de cet amour et conserver l'honneur de sa nièce , il la fit partir pour Corbeil et chassa Abcilard de sa maison.

Héloïse aimait Abeilard autant qu'elle en était aimée. Elle lui écrivit le lieu de sa retraite : l'amour donna des ailes et favorisa Abeilard. Ils continuèrent de se voir secrètement , et ils se donnèrent , dans des entrevues clandestines , tant de preuves d'amour et de tendresse, qu'Héloïse ne fut pas long-temps sans s'apercevoir d'un embonpoint qui ne lui était pas ordinaire ; elle en instruit son amant , qui l'enlève et la conduit en Bretagne, chez une de ses sœurs , où Héloïse accoucha d'un garçon beau comme le jour.

De retour à Paris, Abeilard apprend que Fulbert est furieux : il va le voir , et , pour apaiser la colère de cet oncle outragé ,

il lui propose d'épouser Héloïse; Fulbert y consent. Héloïse, soit qu'elle prévit les suites fâcheuses de cet hymen, soit qu'elle aimât mieux vivre maîtresse d'Aheilard que sa femme, employa toute son éloquenc3 pour le détourner de ce dessein. Abeilard avait donné sa parole ; cet hymen se fit, mais il ne put adoucir la vengeance horrible et p-qéiiiéditée de Fulbert.

Pour ne point perdre son canonicat et ses écoliers, il fut convenu entre Héloïse et Abeilard que leur mariage serait tenu secret. En conséquence Héloïse se retira au monastère d'Argenteuil , où elle prit l'habit de religieuse. Fulbert se croyant joué de ses neveu et nièce , résolut de punir l'un et l'autre du même coup. Il corrompt le domestique d'Abeilard; et une nuit, accompagné de quatre scélérats , ils surprennent ce malheureux époux, le mutilent et ne lui laissent de l'homme que le nom. Fulbert, convaincu de cet attentat, fut puni par la perte de ses bénifices et de ses biens confisqués, et deux de ses cora-

DHÉLOISE ET D'ABEILARD. 79 pliccs subirent la peine du talion. Cet événement causa des larmes à tout Pavis , et principalement aux femmes. La mort d'un mari ou d'un amant ne leur aurait pas été plus sensible que la nouvelle de ce malheur. Il n'est pas possible d'exprimer la douleur d'Héloïse, lorsqu'elle apprit cet horrible attentat ;. elle en fut toujours inconsolable. Abeilard , guéri de sa blessure, honteux de lui-même, se retira chez les moines de Saint-Denis. Mais, avant de prononcer ses vœux, il engagea Héloîse, soit par excès d'amour, soit par excès du jalousie, à faire profession avant lui.

Héloîse aimait trop son malheureux époux pour ne pas lui obéir. En prononçant ses vœux, elle tenait dans ses mains <:t baignait de ses larmes le dernier billet d Abeilard, dans lequel il lui jurait nu amour éternel. « Je portais ( disait-elle « en allant à lautel) le cœur de mon « amant et le mien , et mon sacrifice im- « molait l'un et l'autre. »

Aluilanl, pour conserver sa réputation,

8o IDÉE DES AMOURS

recommence ses exercices. Un Traité de théologie qu'il compose lui attire beaucoup d'ennemis , entre autres saint Bet'nard.

Son livre est condamné au feu ; il est obligé de fuir; il se retire dans un désert près de Nogent. Les savans étaient rares dans ce siècle. On chercha Abeilard et on le découvrit; on le combla de libéralités pour entendre ses leçons. Ces présens furent si considérables, qu'il en lit bâtir, avec la permission de son évêque, un oratoire qu'il dédia au Saint-Esprit , sous le nom de Paraclet.

Ce fut alors que l'abbé de Suger , persuadé que les religieuses d'Argenteuil ne vivaient pas avec toute la régularité du leur état, les fit sortir de ce monastère, où il établit les moines de Saint-Denis.

Abeilard offrit le Paraclet à Héloïse, qui s'y retira avec plusieurs religieuses et deux nièces d'Abeilard , qui prirent aussitôt le voile de religion. L'établissement de ce monastère fut confirmé par une bulle d'Innocent II. Héloïse en fut la première

D'HÉLOISE ET D'ABEILARD. 81 abbesse ; elle y vécut saintement , et rcc ut , de différentes personnes de considération, des bienfaits qui enrichirent son abbaye. M. le duc de Bretagne, qui chérissait les savans , nomma Abeilard abbé de Saint-Gildas de Ruys , dans le diocèse de Vannes. Cette abbaye est située sur un rocher battu des flots de la mer. Un lieu si sauvage était propre pour nourrir le chagrin dont Abeilard était dévoré. Il prend possession de son abbaye : il y trouve les moines dans la plus grande débauche. 11 veut remettre le bon ordre, et réformer la conduite de ses religieux , dont la licence effrénée scandalisait ; mais , au lieu de les faire rentrer dans leur devoir et dans la piété dont il leur montrait l'exemple par l'austérité de ses mœurs , il s'en fit autant d'ennemis, (jui , à force de persécution , en voulant même à sa vie , l'obligèrent de se retirer au Paraelet , où il ne idemciira pas long-temps à cause des bruits calomnieux qui se répandaient sur son compte et celui d'Héloïse: comme si l'état d'Ori-

î>2 IDÉE DES AMOURS

gène où il était réduit, ne l'eût pas mis à

l'abri de tous soupçons.

'Abeilard s'était fait un ami ; cet ami était inconsolable de la perte d'une partie de sa fortune. Abeilard crut , pour le consoler, devoir lui écrire l'histoire de ses malheurs. (Vide, catamitatum Abelardihistoria.) Cette lettre , écrite avec énergie , et si intéressante d'ailleurs parles aventures singulières qu'elle contient, devint bientôt publique. Il en courut plusieurs copies, dont une, entre autres, parvint jusqu'à Héloïse, qui la lut avec la plus grande avidité , venant d'une main qui lui était si chère. Cet écrit rappela dans son cœur les sentimens les plus tendres et les plus vifs , tels qu'elle les avait eus autrefois pour Abeilard ; c'est là qu'elle prend occasion de lui écrire, et de lui faire sentir s'il est d'un amant délicat de laisser si long-temps une tendre amante en proie aux fausses idées qu'un long silence aurait pu lui donner. Cette lettre enfin produisit ces fameuses Lettres d'Hé-

D'HÉLOISE ET D'ABEILARD. 83 loïse et d'Abeilard, qui peignent si viv«ment les combats de la nature et de la grâce.

Le célèbre Pope a saisi avec la plus grande sagacité les expressions les plus délicates et les plus tendres dont Héloïse s'est servie dans les différentes lettres qu'elle a écrites à Abeilard. C'est un grand tableau que ce fameux poète a réduit en petit, et dont il a emprunté les couleurs les plus vives, qui, jointes à cet enthousiasme divin , seul fruit du génie , font regarder la lettre d'Héloïse comme une copie au-dessus de l'original, et que M. Colartlcau a mise en vers, transporté sans doute , tant des beautés qu'elle renferme, que de la richesse des sentimens expressifs de la plus vive tendresse dont elle est remplie.

Cette Épître, quoique imitée de Pope, est le chef-d'œuvre de ce poète charmant, de qui la parque meurtrière vient de terminer les jours à la fleur de son âge, a vaut à peine atteint quarante ans, et à la gloire

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duquel on ne saurait trop élever de monumens. Cet aimable poète est mort le 7 avril 1776, sans avoir joui des lauriers académiques que ses talens et ses travaux lui avaient justement mérités. Il avait été nommé à l'académie française le 7 mars , un mois avant sa.mort. Cette illustre'compagnie lui fit dire un service le 18 avril , quatre jours avant celui qui avait été fixé pour sa réception. M. Colardeau était bien digne d'occuper la place qui lui était destinée dans cette classe d'hommes célèbres , dont les écrits savans font tant d'honneur à la nation française.

ÉP1TRE

D'HÉLOISE A ABEILARD

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