DE L ACADÉMIE FRANÇAISE
AVANT-PROPOS
Si les charmes de l'esprit et de l'éloquence rendirent célèbres Héloîse et Âbeilard, leur malheureuse passion les reud encore plus intéressons. Ces deux amans éprouvèrent la disgrâce la plus cruelle. L'illustre Pope a rassemblé dans une seule lettre les principaux événcmens de la vie de ces infortunés. Cette Épitre est plus imitée que traduite. M. Colardeau a cru ne point devoir s'assujettir au sens littéral du poète anglais. Il a taché d'éviter ce défaut, en ne s'attachant qu'à rendre , autant qu'il a pu , les beautés de l'original.
Il y a eu plusieurs copies manuscrites et même imprimées decette Épitre répandues dans le public; mais presque toutes ont été- tronquées , et ne sont pas aussi complètes que celle-ci, qui est la seule que l'auteur ait avouée.
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ÉPiTRE
DHELOÏSE A ABEILARD.
(Hèloise est supposée dans sa cellule, occupée à lire une lettre cî'Abeilard , et à y faire réponse.)
-Dans ces lieux habités par la simple innocence. Ou règne avec la paix un éternel silence, Où les cœurs, asservis à de sévères lois, Vertueux par devoir, le sont aussi par choix, Quelle tempête affreuse, à mon repos fatale, S'élève dans les sens d'une faible vestale ? De mes feux mal éteints qui ranime l'ardeur? Amour, cruel amour, renais-tu dans mon ■,-œur.' Hélas! je me trompais; j'aime, je brûla sncore. O mon cher et fatal'!... Abeilard... je t'adore. Cette lettre, ces traits, a mes yeux si connus, Je les baise cent fois, cent fois je les ai lus. De sa bouche amoureuse Héloisc les presse.... Abeilard! cW amant,! mais quelle est ma faiblesse?
Quel nom dans ma retraite osoje prononcer:'
88 ÊPITRE D'HÈLOïSE
Ma main l'écrit... Hé bien, mes pleurs vont l'eflàcer.
Dieu terrible ! pardonne ; Héloïse soupire, Au plus cber des époux tu lui défends d'écrire : A tes ordres cruels Héloïse souscrit... [obéit. Que dis-je? mon cœur dicte... et ma. plume
Prisons, où la vertu, volontaire victime, Gémit et se repent, quoiqu'exempte de crime ; OÙ l'homme, de son être imprudent destructeur, Ne jette vers le ciel que des cris de douleur : Marbres inanimés, et vous, froides reliques, Que nous ornons de fleurs, qu'honorent nos
cantiques, Quand j'adore Abeilard, quand il estmon époux, Que ne suis-je insensible et froide comme vous! Mon Dieu m'appelle en vain du trône de sa
gloire ; Je cède à la nature une indigne victoire; Les cilices, les fers, les prières, les vœux, Tout est vain, et mes pleurs n'éteignent point mes feux.
Au moment où j'ai lu ces tristes caractères , Des ennuis de ton cœur secrets dépositaires, Abeilard, j'ai senti renaître mes douleurs. Cher époux, clier objet de tendresse et d'horreurs ,
Vue l'amour dans tes liras avait pour moi de
charmes !
Que l'amour loin detoimefait verserde larmes! Tantôt je crois te voir, de myrthe couronné, Heureux et satisfait, à mes pieds prosterné ; Tantôt, dans les déserts, farouche et solitaire, Le front couvert de cendre, et le corps sous la
haire, Desséché dans ta fleur, pâle et défiguré, A l'oniLre des autels, dans le cloître ignore; C'est donc là qu'Abeilard, que sa fidèle épouse, Quand la religion, de leur bonheur jalouse, Brise les nœuds chéris dont ils étaient liés, V ont vivre indifférens,l'uu par l'autre oubliés; C'est là que, détestant et pleurant leur victoire, ils fouleront aux pieds, et l'amour et la gloire. Ah ! plutôt écris-moi : formons d'autres liens, fartage mes regrets... je gémirai des tiens. L'écho répétera nos plaintes mutuelles; L'écho suit les amans malheureux et fidèles. Le sort, nos ennemis, ne peuvent nous ravir Ijc plaisir douloureux de pleurer, de gémir: ISos larmes sont à nous... nous pouvons les répandre, [tendre.
Mais Dieu seul, me dis-tu, Dieu seul y doit pré- Cruel, je t'yi perdu } je perds tout avec loi.
cjo flPITRE D'HÉLOISE
Tout m'arrache des pleurs. . tu ne vis plus pour
moi. [mes larmes;
C est pour toi... pour toi seul que couleront Aux pleurs des malheureux Dieu trouve-t-il
des charmes? [t^m1»
Écris-moi, je le veux; ce commerce enchan- Aimahle e'panchement de l'esprit et du cœur, Cet art de converser sans se voir, sans s'entendre, Ce muet entretien , si charmant et si tendre , L'art d'écrire, Aheilard, fut sans doute invenîé Par l'amante captive et l'amant agité.
Tout vit par la chaleur d'une lettre éloquente; Le sentiment se peint sous les doigts d'une
amante.
Son cœur s'y développe; elle peut sans rougir Y mettre tout le feu d'un amoureux désir. Hélas ! notre union fut légitime et pure ! Ou nous en fit un crime, et le ciel en murmure ! A ton cœur vertueux quand mon cœur fut lié , Quand tu m'offris l'amour sous lenomd'nmitié, Tes yeux brillaient alors d'une douce lumière : Mon ame, dans ton sein, se perdit tout entière. Je te croyais un dieu, je te vis sans effroi. Je cherchais une erreur qui me trompât pour toi. Ah ! qu'il t'en coûtait peu pour charmer Héloisc! lu parlais.... à ta voix tu me voyais soiunisc.
Tu me peignais L'amour bienfaisant, enchanteur....
La persuasion se glissait dans mon cœur:
Hélas! elle y coulait de ta bouche éloquente;
Tes lèvres la portaient sur celles d'une amante.
Je t'aimai.... je connus, je suivis le plaisir;
Je n'eus plus de mon Dieu qu'un faible souvenir;
Je t'ai tout immolé, devoir, honneur, sagesse;
J'adorais Abeilard, et, dans ma douce ivresse,