I.e reste de la terre était pôrJu pour moi
Mon univers, mon Dieu, ji trouvais tout en toi. Tu le sais ; quand ton âme , à la mienne enchaînée,
Me pressait de serrer les nœuds de l'hyménée,
Je t'ai dit : Cher amant, hélas ! qu'exiges-tu?
L'amour n'est point un crime; il est une vertu.
Pourquoi donc l'asservir à des lois tyranniques?
Pourquoi le captiver par des nœuds politiques?.
L'amour n'est point esclave, et ce pur sentiment,
Dans le cœur des humains naît libre , indépendant.
Unissons nos plaisirs sans unir nos fortunes.
Crois-moi: l'hymen est fait pour des âmes
communes, Pour des amans livrés à l'infidélité.
Je trouve dans l'amour, nies biens, ma volupté.
92 ÉPHRE D'HELOISE
J e véritable amour ne craint point le parjure.
Aimons-nous , il suffit, et suivons la nature.
Apprenons l'art d'aimer, de plaire tour à tonr;
Ne cherchons, en un mot, crue l'amour dans l'amour. [ trône ,
Que le plus grand des rois, descendu de son
Vienne mettre à mes pieds son sceptre et sa couronne, [traits,
Et que, m'offrant sa main pour prix de mes ai-
Son amour fastueux me place sous le dais ;
Alors on me verra préférer ce que j'aime
A l'éclat des grandeurs, au monarque, à moimême. [ cœur ;
Abeilard, tu le sais, mon trône est dans ton
Ton cœur fait tout mon bien, mea titres, m? grandeur.
Méprisant tous ces noms que la fortune invente,
Je porte avec orgueil le nom de ton amante;
S'il en est un plus tendre et plus digne de moi,
S il peint mieux mon amour, je le prendrai pour toi.
Abeilard, qu'il est doux de s'aimer, de se plaire!
C'est la première loi ; le reste est arbitraire.
Quels mortels plus heureux que deux jeunes amans ,
Hennis par leurs goûts et par leurs senttmeus.
A ADEILARD. ç)3
Que les ris et les jeux que le penchant rassemble,
Qui pensent à la fois, qui s'expriment ensemble;
Qui confondent la joie, au sein de leurs plaisirs;
Qui jouissant toujours, ont toujours des de'sirs?
Leurs cœurs, toujours remplis, neprouvent point de vide.
La douce illusion à leur bonheur préside.
Dans une coupe d'or ils boivent à longs traits
L'oubli de tous les maux et des biens imparfaits.
S'il est des cœurs heureux, ils sont heureux sans doute : [ route.
IS'ous cherchons le bonheur, l'amour en est la
L'amour mène au plaisir, l'amour est le vrai bien.
Tel fut, cher Abeilard, et ton sort et le mien. Que les temps sont changés! ô jour, jour exécrable,
Jour affreux, où l'acier dans une main coupable,
Osa.... Quoi! je n'ai point repoussé ses efforts.'
Malheureuse Héloîse! ah ! que faisais-je alors!
Mon bras, mon désespoir, les larmes d'une amante
Auraient Rien ne fléchit leur raae frémissante!...
Barbares, aimez! respectez mou époux!
Seule i'ai mérité de périr sous vos coups.
t)4 EPITRE D'IIËLOISE
Vous punissez l'amour, et l'amour est mon
crime! [time
Oui, j'aime avec fureur; frappez votre vic- Vous ne m'écoutez pas ! le sang coule. . . Ah !
cruels ! [ criminels !
Quoi ! mes cris , quoi ! mes pleurs paraîtront Quoi ! je ne puis me plaindre en mon malheur funeste ? [ reste :
Nos plaisirs sont de'truits, ma rougeur dit le Mais quelle est la rigueur du destin qui nous perd 1 [ ouvert.
Nous trouvons dans l'abîme un autre abîme O mon cher Abeilard, peiul-toi ma destinée; Rappclb-toi le jour où, de fleurs couronnée, Où prête à prononcer un serment solennel , Ta main me conduisit aux marches de l'autel ; Où , détestant tous deux le sort qui nous opprime, On vit une victime immoler la victime; Où , le coeur consumé du feu de mes désirs , Je jurai de quitter le monde et ses plaisirs. D'un voile obscur et saint, ta main faible et
tremblante , A peine avait couvert le front de ton amante ; A peine je baisais ces vétemens sacres, Ces cilices, ces fers à mes mains préparés ;
A ABEILARD. r 5
Du temple tout à coup les voûtes retentirent , Le soleil s'obscurcit , et les lampes pâlirent. Tant le ciel entendit avec e'tonnement Des vœux qui n'étaient plus pour mon fidèle
amant.
Tant l'Éternel doutait encor de sa victoire ! Je te quittais Dieu même avait peine à le
croire.
Hélas ! qu'à juste titre il soupçounait ma foi ! Je me donnais à lui quand j'étais toute à loi. Viens donc, cher Abeilard, seul flambeau de
ma vie.
Que ta présence encor ne me soit point ravie ! C'est le dernier des biens dont je veuille jouir. Viens, nous pourrons encor connaître le plaisir, I.e chercher dans nos yeux2 le trouver dans
nos âmes.
Je brûle. .. . de l'amour je sens toutes les flammes. Laisse-moi m'appuyer sur ton sein amoureux, Me pâmer sur ta bouche, y respirer nos feux : Quels momens, Abeilard! les sens-tu? quelle
joie!
0 douce volupté! ... plaisirs.... où je me noie! terre-moi dans tes bras! presse-moi sur ton
cœur : [ douce erreur !
Nous nous trompons tous deux; mais quelle
r,o ÉPLTB.E D.'HÉLOISE
Je r.e me souviens plus de ton destin funeste,'
Couvre-moi de baisers je rêverai le reste.
[Que dis-je ? cher amant; non, non, ne m'enj
crois pas. Il est d'autres plaisirs, montre-m'en les appas. Viens, mais pour me traîner au pied du sanctuaire, [taire, Pour m'apprendre à gtiiiir sous un joug salu- A te préférer Dieu, son amour et sa loi, Si je puis cependant les préférer à toi. Viens , et pense du moins que ce troupeau timide De vesiales , d'enfaus , a besoin qu'on le guide. Ces filles du Seigneur , instruites par ta voix , Baissant un front docile, et s'imposant tes lois, Marcheront sur tes pas dans ce climat sauvage. De ces remparts sacrés l'enceinte est ton ouvrage ; Et tu nous fis trouver sur des rochers affreux, Des campagnes d'Éden l'attrait délicieux. Retraite des vertus, séjour simple et champêtre, Sans faste , sans éclat , tel enfin qu'il doit être ; Les biens de l'orphelin ne l'ont point enrichi , De l'or du fanatique il n'est point embelli. La piété l'habite, et voilà sa richesse. Dans l'enclos ténébreux de celte forteresse,
A ABKILARD. 97
Sous ces dômes obscurs, à l'ombre de ces tours, Que ne peut péne:trcr l'éclat des plus beaux
jours , Mon amant autrefois répandait la lumière : Le soleil brillait moins au haut de sa car ière ; Les rayons de sa gloire éclairaient Ions les yeux. Maintenant qu'Abeilard ne vit plus dans ces
lieux, La nuit les a couverts de ses voiles funèbres ; La tristesse nous suit dans l'horreur des lénè,-
bres, On demande Abeilard, et je vois tous les creun. Privés 'de mon amant, partager mes douleurs. Des larmes de ses sœurs , Héloïse attendrie , De voler dans leurs bras te conjure et te prie. Ah ! charité trompeuse! ingénieux détour! Ai-je d'autre vertu que celle de l'amour! Viens, n'écoute que moi, moi seule je t'appelle. Abeilard, sois sensible a ma douleur mortelle. Toi. dans qui je trouvais père, époux, frère, ami; Toi, de tous les amans, l'amant le plus chéri , Ne \ ois-tu plus en moi ton épouse charmante, Ta fille, ton amie, et surtout Ion amante? Viens, ces arbres touflus, ces pins audacieux, Dont la cime s'élève et se perd dans les cieux; Ces ruisseaux argentés fuyant dans la prairie-