S ÉPITRE D'HÉLOISE
L'abeille sur les fleurs cherchant son ambroisie Le zéphyr qui se joue au fond de nos bosquets; Ces cavernes-, ces lacs et ces sombres forêts ; Ce spectacle riant, offert par la nature, N'adoucit point l'horreur du tourmentç/ue j'endure :
L'ennui, le sombre ennui, triste enfant du
dégoût, Dans ces lieux enchantés se traîne et corrompt
tout.
Il sèche la verdure ; et la fleur palissante Se courbe et se flétrit sur sa tige mourante. Zéphyr n'a plus de souffle, Echo n'a plus de voix, Et l'oiseau ne fait plus que gémir dans nos bois. Hélas ! tels sont les lieux où , captive enchaînée, Je traîne dans les pleurs ma vie infortunée : Cependant, Abeilard, dans cet affreux séjour, Mon coeur s'enivre encordu poison de l'amour. Je n'y dois mes vertus qu'à ta funeste absence, Et j'ai maudit cent fois ma pénible innocence. Moi , dompter mon amour , quand j'aime avec
fureur!
Ah ! ce cruel effort est-il fait pour mon cœur ? Avant que le repos puisse entrer dans mon âme, Avant que ma raison puisse étouffer ma flamme.
A ABEILARD. r,9
Combien faut-il encore aimer, se repentir, Désirer, espérer, de'sespérer, sentir, Embrasser, repousser, m'arraclier à moi-même, Faire tout, excepté d'oublier ce que j'aime?
O funeste ascendant ! ô joug impérieux ! Quels sont donc mes devoirs, et qui suis-je en
ces lieux ?
Perfide! de quel nom veux-tu que l'on le
nomme ?
Toi , l'épouse d'un Dieu , tu brûles pour un
homme !
Dieu cruel, prends pitié du trouble où tu me
vois ; A mes sens mutinés ose imposer tes lois. Tu tiras du chaos le monde et la lumière : Hé bien'.jjl Faut t'armer de ta puissance entière.
Il ne faut plus créer 11 faut plus en ce jour,
11 faut dans Htloise anéantir l'amour.
Le pourras-tu, grand Dieu! mon désespoir, mes
larmes , Contre un cher ennemi te demandent des armes; Et cependant, livrée à de contraires voeux, Je crains plus tes bienfaits que l'excès de mes
feux.
Chères sœurs, de mes fers, compagnes innocentes ,
ioo LP1TRE DHÉLOISE
Sous ces portiques saints, colombes ge'rnissantcs, Vous , qui ne connaissez que ces faibles vertus
Que la religion donne et que je n'ai plus ;
Vous qui, dans les langueurs d'un esprit monastique , Ignorez de l'amour l'empire tyrannique; Vous enfin qui, n'ayant que Dieu seul pour
amant, Aimez par habitude, et non par sentiment : <Jue vos cœurs sont heureux, puisqu'ils sont insensibles! (sibles.
Tous vos jours sont sereins, toutes vos nuits pai- I.e cri des passions n'en trouble point le couis. Ah! qu'Hcloïse envie»et vos nuits, et vos jours! Héloïse aime et brûle au lever de l'aurore ; Au coucher du soled elle aime et brûle encore; Dans la fraîcheur des nuits elle brûle toujours. Elle dort pour rêver dans le sein des amours. A peine le sommeil a fermé mes paupières , L'Amour, me caressant de ses ailes légères, Me rappelle ces nuits , chères à mes desirs , Douces nuits, qu'au sommeil disputaient les
plaisirs r Abeilar'd, mon vainqueur, vient s'offrir à ma
vue :
Je l'en tends... je le vois.... et mon âme esterai»:
A ABEILARD. loi
Les sources du plaisir se rouvrent dans mon
cœur ; Je l'embrasse. . . . Il se livre à mn plus tendre
ardeur.
La douce illusion se glisse dans mes veines : Mais que je jouis peu de ces images vaines ! Sur ces objets flatteurs , offerts par le sommeil, La raison vient tirer le rideau du réveil. Non, tu n'éprouves plus ces secousses cruelles, Abeilard, tu u'as plus de flammes criminelles. Dans le funeste état où t'a réduit le sort, Ta vie est un long calme, image 'de la muit. Ton sang, pareil aux eaux du lac et des fontaines, Sans trouble et sans clialeur circule dans les
veines.
Ton cœur glacé n'est plus le trône de l'amour. Ton œil appesanti s'ouvre avec peine au jour : On n'y voit point briller le feu qui inc dévore, Tes regards sont plus doux qu'un rayon de
l'aurore.
Viens donc, cher Abeilard ! que crains-tu près
de moi ?
Le flambeau de Vénus ne brûle plus pour toi. Désormais insensible aux plus douces caresses, T'est-il encor permis de craindre des faiblesses.'' Puis-je espérer encor d'être belle à tes yeux'.'
ioa. ÉPITBE DILÉLOISE
Semblable à ces flambeaux, à ces lugubres feux, Qui brûlent près des niorls sans étouffer leur
cendre , Mon amour sur ton cœur n'a plus rien a prétendre.
Ce cœur anéanti ne peut plus s'enflammer. Héloise t'adore et tu ne peux l'aimer.
Ali ! faut-il t'envier un destin si funeste ? Abeilardj ces devoirs, ces lois que je déteste, L'austérité du cloître et sa tranquille horreur, A ton clier souvenir rien n'arrache mon cœur, Soit que ton Héloise, aux pleurs abandonnée, Sur la lombe des morts gémisse prosternée , Soit qu'aux pieds des autels elle implore son
Dieu, Les autels, les tombeaux, la majesté du lieu, Rien ne peut la distraire ; et son âme obsédée Ne respire que toi, ne voit que ton idée : Dans nos cantiques saints, c'est ta voix que j'entends.
Quand sur le feu sacré ma main jette l'encens; Lorsque de ses parfums s'élève le nuage , A travers sa vapeur je crois voir ton image : Vers ce fantôme aimé mes bras sont étendus : Tous mes vœux sont distraits, égarés et perdus. Le temple unie de fleurs, uos fêtes et leur pompe,
A ABEILABD. io3
Tout ce culte imposant n'a plus rien qui me
trompe :
Quand autour de l'autel brûlant de mille feux L'ange courbe lui-même un front respectueux, Dans l'instant redouté des augustes mystères, Au miiieu des soupirs, des chants et des prières, Quand le respect remplit les cœurs d'un saint
effroi, Mon cœur brûlant t'invoque et n'adore que toi. Cependant, Abeilar.d, crains qu'un pouvoir
suprême , [ même.
Pour m'arracher à loi, ne m'arrache à moi- Un jour ton Dieu, mon Dieu, peut parler à
mon cœur.
De ce Dieu, ton rival, sois encor le vainqueur. Vole près d'Héloïse , et sois sûr qu'elle t'aime. Abeilard , dans mes bras l'emporte sur Dieu
même.
Oui, viens... ; ose te mettre entre le ciel et moi : Dispute-lui mon cœur..., et ce cœur est à toi. Quedis-je? Non, cruel, fuis loin de ton amante; Fuis , cède à l'Éternel Héloïse mourante ; Fuis, et mets entre nous l'immensité des mers: Habitons les deux bords de ce vaste univers. Dans le sein de mon Dieu, quand mon amour
expie ,
io4 E PITRE D'HELOISE
Je crains de respirer l'air qu'Abcilard respire ;
Je crains de voir vos pas sur la poudre tracés :
Tout me rappellerait des traits mal effacés.
Du crime au repentir un long chemin nous mène;
Du repentir au crime un moment nous entraine.
Ne viens point, cher amant; je ne vis plus pour toi.
Je te rends tes sermens ; ne pense plus à moi.
Adieu plaisirs si chers à mon âme enivrée !
Adieu douces erreurs d'une amante égarée !
Je vous quitte à jamais et mon cœur s'y résout;
Adieu, cher Abeilard, cher époux..., adieu tout. Mais quelle voix gémit dans mon âme éperdue!
Ah ! serait-ce. . . . Oui , c'est elle , et mon heure est venue.
Une nuit.... je veillais à côté d'un tombeau;
La torche funéraire . obscur et noir flambeau ,
Poussait par intervalle un feu mourant et sombre.
A peine il s'éteignit et disparut dans l'ombre,
Que du creux d'un cercueil, des cris, de longs accens ,
Ont porté jusqu'à moi cette voix (|ue j'entends:
ArrcU-; chère sœur, arrête, me dit-elle;
A ABLILA11D. io5
Ma cendre attend la tienne et ma tombe t'appelle. Du repos qui te fuit c'est ici le séjour ; J'ai vécu comme toi victime de l'amour. J'ai brûlé comme toi d'un feu sans espérance. C'est dans la profondeur d'un éternel silence Que jai trouvé le terme à mes affreux tourmens. Ici l'on n'entend plus les soupirs des amans ; Ici finit l'amour, ses soupirs et ses plaintes ; , La piété crédule y perd aussi ses craintes. Meurs, mais sans redouter la mort ni l'avenir. Ce Dieu que l'on nous peint armé pour nous punir, Loin 'd'allumer ici des flammes vengeresses , Assoupit nos douleurs et pardonne aux faiblesses.
O mon Dieu ! s'il est vrai , si telle est ta bonté , Précipite l'instant de ma tranquillité.
O grâce lumineuse ! ô sagesse profonde ! Vertu, Glle du ciel, oubli sacré du monde, Vous qui me promettez des plaisirs éternels, Enlevez Hélasse au sein des immortels , Je me meurs..!. Abeilard, viens fermer ma
paupière.
Je perdrai mon amour en perdant la lumière. Dans ces derniers momens, viens du moins recueillir
ia6 ÊPITRE D'HÉLOISE, etc.
Et mon dernier baiser et mon dernier soupir.
Et toi , quand le trépas aura flétri tes charmes ,
Ces charmes séducteurs, la source de mes larmes;
Quand la mort de tes jours éteindra le flambeau;
Qu'on nous unisse encor dans la nuit du tombeau 5
Que la main des amours y grave notre histoire;
Et que le voyageiu , pleurant notre mémoire,
Uise : Ils s'aimèrent trop, Lis furent malheureux;
Gémissons sur leur tombe et n'aimons pas comme eux.
IlilOÏSE
ÉPÎTRE
D'ABEILAUD A HÉLOÏSE.