SON AMANTE, SON ÉPOUSE
[mitet: et mise
I)';:piès la LETTRE D'AnEfLAKD , de M. G**', servant de réponse à celle d'HÉtoïsE, par ftl Pope.
AVERTISSEMENT
Tout ce qui peint l'amour et caractérise la violence de cette passion , presque toujours fatale aux malheureuses victimes qui s'y laissent entraîner par le seul attrait du plaisir qui les domine, ne peut manquer d'intéresser vivement.
Le succès prodigieux et si bien mérité de YÉpïire d'Hétcise, de M. Colardcau, a fait naître , depuis douze à quatorze ans , un torrent de petits poèmes , sous les titres d'Héroide, d'Ëpître, de Lettre, etc. , le plus grand nombre dans l'oubli , mais parmi lesquels il en est plusieurs où nous avons trouvé du sentiment , de l'énergie et des expressions si tendres et si analogues aux Amours d'Abeilard et d'Hélo se, que nous avons cru faire plaisir an public de les extraire et d'en former VÊpltrc suivante, en nous attachant toutefois à suivre presque littéralement le sens de la Lettre d'Abeilard à Héloise, qui sert
AVERTISSEMENT. 1 09
de réponse à la Lettre d lléloise , du oélébre Pope.
Nous n'avons d'autre mérite f si c'en est un) que d'avoir rassemblé, sous un seul point de vue , les beautés de détail qui nous ont paru les plus piquantes et les plus convenables à notre objet; ainsi , à quelques vers près de notre composition, il n'y a rien de nous. Semblables au jardinier qui, du cbo^x rie différentes fleurs de son parterre, artistement arrangées , en fait , au moyen du jonc qui les retient, un bouquet charmant. Le parterre, sont les poèmes que nous avons parcourus; les fleurs, les tirades de vers que nous avons été obligés d'ajouter pour la liaison et l'ensemble des différons larcins dont presque toute cette Ëpltre est composée. Avons-nous réussi ? C'est au lecteur à décider.
Après un aveu aussi sincère, on ne nous accusera point de plagiat. Si le public applaudit à notre ouvrage . notre zèle a tout lait, et nous ne nous prévaudrons
no AVERTISSEMENT,
point de ce succès. C'est aux auteurs que nous avons , pour ainsi dire , métamorphosés , à s'en réserver toute la gloire.
AVANT-PROPOS
Abeilaud ne s'attendait pas , dans la retraite de Saint-Gildas de Ruys , dont il était abbé et supérieur, à recevoir une lettre d'Héloïse. Sa naissante vertu et sa faible piété se trouvaient alors comme étouffées sous la multitude des idées qui s'élevaient de son cœur comme d'un fonds dont l'amour s'était emparé. Lorsqu'il quitta la France pour se retirer h son abbave, Abeilard crut y laisser sa passion et ne penser qu'aux devoirs de sa nouvelle dignité; mais il se trompa!
Il y avait déjà quelques années qu'il était dans cette abbaye, où, voulant profiter avec fruit de la solitude que la Providence lui avait destinée, if faisait tous ses efforts pour éteindre, par ses larmes et ses austérités, la flamme dont son cœur était toujours dévoré pour Héloïse, lorsqu'il îcçut d'elle une lettre si tendre, qu'elle détruisit en un instant
i i 2 AVANT-PROPOS,
tous las vœux qu'il avait faits du ne vivre uniquement occupé que du service de Dieu. Il eut beau vouloir résister à la violente passion qui l'animait , l'amour le tyrannisait. Aussi faible qu'Héloïse , il était plus à plaindre qu'elle.
Dans aette lettre, Abeilard fait une vive peinture des combats qu'il éprouve. S'il goûte les douceurs de la grâce , c'est par intervalle. La piété cependant l'emporte sur l'amour; il engage Héloïse de limiter; il lui représente que c'est une nécessité indispensable , pour son salut et le sien , de vaincre une passion qui ne peut être que criminelle; qu'il est détaebé totalement de ce monde , et que ce n'est que par un retour sincère à la vertu et une longue patience dans l'exacte observation des devoirs qu'ils ont chacun à remplir clans le saint état qu'ils out embrassé , qu'ils peuvent obtenir de Dieu le pardon de leurs crimes. C'est ainsi rju'il faut prendre le caractère d Abeilard dans le temps qu'il a écrit cette lettre.
IU\IVMU«U\VUM
ÉP1TRE
D'ABEIEARD A HELOISE.
Wci peut m'écrire? Ouvrons.... Grand
Dieu ! c'est Héloïse !
A peine votre ëpoux revient de sa surprise. Je couvre de baisers cet écrit séduisant;
II pénètre mon cœur d'un plaisir ravissant
!\]ais Abeilard doit-il s'occuper de vos charmes'' Vos tourmens, vos soupirs me causent mille
alarmes....
Nos amours, nos malheurs par votre main tracés, Le cruel souvenir de nos plaisirs passés , Pour le plus tendre amant votre excès de tendresse....
\h ! cessons d'écouter une impure faiblesse ! Loin de nous éloigner du sentier des vertus, Oublions un amour dont les nœuds sont rompus. Du plus funeste sort compagne infortunée, A u malheur de mes jou rspar l'amour enchaînée, Chère Héloisc! 6 vous, dont le nom seul m'est cher
Ii4 EPITRE DABEILARD
A mon repos pourquoi venez-vous m'arracher? Vous pouvez, partageant l'horreur qui me consume , Des pleurs que je répands adoucir l'amertume; Mais le triste néant où mon être est plongé , En vous faisant frémir ne peut être changé. Si le plus beau jour luit, une affreuse lumière D'un rayon accablant vient frapper ma paupière.... [douleur, Puissiez- vous, dans ces traits qu'a formés ma ¥ contempler les maux qui déchirent mon cœur! Objet* infortuné de la fureur céleste , Je paitage à regret le jour que je déteste. Tout ce qui m'environne est ligué contre moi ( i ). Quand l'hymen nous soumit sous sa plus tendre loi, Nous vivions tous les deux, sans nulle défiance, Dans cette douce paix que donne l'innocence. L'amour et la vertu dirigeaient notre cœur Dans les sentiers étroits qui mènent au bonheur; Jamais nous n'avions vu la discorde indocile De- son flambeau cruel alarmer notre asile.
(i) Abeilard était alors persécuté sicruellement par les moines de son abbaye, qu'ils en voulaient même à sa vie.
A HÉLOISE. \ i5
Aussitôt que l'aurore avait doré les cietw, Que ses premiers rayons venaient frapper nos
yeux, A la Divinité, dont nous sommes l'image, Nousportions,^ genoux, un légitime hommage. De mes faibles talens , employant le secours. , Nous bénissions la main qui veillait sur nos jou^s Et dès que la nuit sombre, amenant les ténèbrefs, Déployait les ressorts de ses voiles funèbres, A peine délassés des fatigues du jour, Nous cherchions le repos. .. et nous trouvions
l'amour.
Unis étroitement, les plus vives caresses Signalaient chaque jour nos égales tendresses. . . . Ocicl! aurais-je cru, dans des momens si doux, Ou'Abeilard d'Héloïse eût cessé d'être époux ? Aurais-je pu penser qu'une main infernale, Conduite par l'excès d'une fureur brutale, Aurait détruit en moi (i)?... Mais chassons de
mon cœur Ces mortels souvenirs, objets de ma douleur. Pour vivre dans l'opprobre avais-je une àmc
faite?.
(i) Par un excès de la plus horrible vengrajice, Abeilard perdit les signes de sa viiilité.
i iG LETTRE D'AbEILARD
Il Faut me concentrer da"hs une humble retraite -' On cède au 'désespoir quand la honte s'y joint; L'cspi il 6st philosophe et le cœur ne l'est point. •La fureur des complots n'a rien qui m'épouvante ; Vous êtes mon soutien, mon guide, mon amante; Et pour combler mes vœux, je vois dans votre
cœur Un tempie à la tendresse, un autel à l'honneur. D'un amour malheureux vous êtes la victime; Ma passion pour vous fut la source du crime. Aimons-nous enoor plus, et prouvons aux jaloux Que les rapports dv. cœur ont seuls des droits
sur nous.
Le ciel qui nous ferma , qui porta dans notre âme Ces élans mutuels du feu qui nous enflamme, Veille encor sur nos jours.... Nos liens sont
sacrés ; Pourquoi, s'ils l'offensaient s les aurait-il serrés?...
Le seul nom d'Héloise apais3 mes alarmes : Vous volez dans mes bras , vous essuyez mes
larmes ; En aimant Abeilard, vous aimez un époux," Et Dieu ne peut m'ôter ce nom si saint, si doux. Oui, ces astres obscurs, ces monts inaccessibles^
A HÊLOISE. 117
Ces rochers à nos yeux deviendraient moins terribles,
Si nos soins, notre -amour savaient les embellir.
Nous verrions l'aquilon chassé par le zéphyr,
Les neiges en torrens s'écouler dans les plaines,
La chaleur du midi réchauffer nos haleines,
Et la nature enfin . sausible à nos revers ,
Créer à nos désirs un nouvel univers;
Nous en jouirions seuls.... Votre oncle eî ses complices,
Que Thémis a punis de trop légers supplices ( 1 ),
Ne viendraient plus troubler l'union de nos cœurs ;
Dieu seul éclairerait nos fidèles ardeurs ;
Nos jours s'écouleraient au sein delà tendresse;
Chaque jour, chaque instant, l'amour et son ivresse
Porteraient dans nos cœurs leurs charmes bienfaisans ;
Le plaisir unirait deux époux, deux amans ;
Nos baisers.... Mais que dis-je?... Ah! malheureux! arrête;
Vois le ciel couroucé qui menace ta tète. .. .
(1) Un tel attentat serait aujourd'hui puni de mort.
Quels souhaits formes-tu?... Dans ton état affreux , Ôses-tu te livrer à de coupables vœux?
Tu prétends que le ciel , devenu plus propice , Répande sm tes feux sa faveur protectrice.... Rentre dans ton néant... connais-toi... Tu frémis!...
Un espoir si flatteur peut-il l'être permis 3 Quoi! lorsque dans mes sens, que le désir consume , La flamme la plus forte à chaque instant s'allume Quand je sens tous les feux du plus ardent
amour.
Brûler et déchirer mon âme tour à tour; Quand mon cœur, enchainé par la loi la plus
douce , Suitl'instinct séducteur qui l'agite et le pousse, Et que, par la tendresse au plaisir animé, Il cherche avec transport l'objet qui l'a charmé, Ce cœur est criminel!... Lorsque, dans le
silence , Je forme des projets "d'amour et d'espérance , Tout me dit: Abeilard, tes vœux sont superflus, Ne cherche le bonheur qu'au sein de tes vertus. Héloïse, qui peut blâmer notre tendresse? Des époux malheureux elle fait la richesse.
Le fardeau 'des malheurs me paraîtra plus doux Si , sans nous affliger , je le porte avec vous.
O vous, pour qui j écris ces tristes caractères, Du trouble de mes sens affreux dépositaires : O vous que j'adorais ! .. . que je n'ose nommer. Que mon malheureux sortm'a défendu d'aimer; Quoique trop rassure' par mon insuffisance . Je sens trop le danger de la correspondance : Le ciel de tous liens veut qu'on soit dégagé, Et rejette le cœur quand il est partagé. Ne pensez plus à moi. . . . mon ardeur vous outrage ; Dans mon état cruel la honte est mon partage... C'en est fait, Héloîse.... étouffons notre amour, Peut-être touchons-nous à notre dernier jour.
Le monarque des cicux qui fait nos destinées, Ne nous a rien appris du cours de nos années : C'est une route obscure où l'on va sans flambeau; Tel pense commencer qui descend au tombeau. La mort, cette cruelle, h qui (ont rend hommage, A' moissonné Clorinde au printemps de son âge. Le jeune Céladon est tombe sous ses coups : Ce qu'elle a pu sur eux, elle le peut sur nous ; Et puisque, tôt ou tard, par un effet barbare, Il faut que, malgré nous, sa rigueur nous sépare. . Vous m'entendez, hélas! dans l'état où je suis.
iso EPïTRE D'A HEI LARD
Prier pour Héloise est tout ce que je puis. Bannissez tout espoir de réchauffer ma cendre ; [tendre?
Peut-on, en s'éteignant , conserver un cœur
Une plante stérile, un flambeau sans clarté,
Doivent être rejetés de la société.
Notre amour mutuel, funeste l'un à l'autre,
Exciterait mon feu sans éteindre le vôtre ;
Vous n'auriez'un époux que pour vous affliger,
Et vous n'embrasseriez qu'un fantôme léger
Mais quoi ! de mes discours vous êtes attendrie!
Croyez que d'Ahcilard Héloise est chérie :
Oui, mon cœur enflammé de vos attraits puissans,
Se range , malgré moi, du côté de mes sens.
L'amour dans ma retraite encormetyrannisc....
Abeilard croit jouir des faveurs d Héloise ;
Et, .loin que mon cœur pense à sortir de vos fers,
Je vois avec chagrin les douceurs que je perds.
En vain pour me guérir du mal qui me possède
Le plus affreux désert me paraît un remède ;
Votre idée est toujours une ombre qui me suit;
A chaque pas l'amour s'y mêle et me conduit.
Vos traits à mon esprit sr> présentent sans cesse;
Cette pensée alors ranime ma tendresse. .
A HELOISE. i 2 1
Je vous parle et vous jure une constante foi. Héloîse à mes yeux est l'univers pour moi. L'amour, le tendre amour me transporte et m'enflamme ; Et, lorsque dans l'ivresse où se trouve mon âme, Je me dis : Abeilard, il faut bannir l'amour, Le fuir, n'y plus penser dans cet obscur séjour: Je m'écrie : O mon Dieu! tandis que toutrappelle A mon cœur enchanté mon épouse fidèle, Jenedoisplusl'aimer!... Présente à mon esprit, Héloîse me suit, en tout lieu m'attendrit. Errant dans nos déserts, les ruisseaux, les fontaines , Les bocages, les prés, les vallons et les plaines. Tout me parle de vous.... Dans quel trouble je suis!.... [soucis.
Peignez-vous mon teint blême et mes cruels Si je respire l'air dans ces climats champêtres, Je relis votre nom sur 1 ccorce des hêtres ; Nos cbiSres amoureux, l'un dans l'autre enlacés, Paraissent de ma main sur le sable tracés. Au plus liant des rochers où je fois ma retraite, Eclio, de nus accens est souvent l'interprète. Lorsqu'elle prend le soin de conter auxzéphj rs. Et mes chagrins mortels et mes tristes soupirs,
Aussitôt, abîmé dans ma douleur profon le . a. ' ' ii
Je me laisse assoupir au mumiure de l'onde. Abeilard, tout rempli de vos puissans attraits, Semble vous voir alors plus belle que jamais. Si la nuit dans les airs étend ses sombres voiles, Et ramène en ces lieux la lueur ces étoiles, Je me trouve à vos pieds. ... et l'aurore à son tour Me revoit sommeillant dans les brasde l'amour. Tous mes sens transportés de la plus cloice
ivresse, Me font voir Héloïse approuvant ma tendresse.... Mais, hé'as! l'instant où de vous je crois jouir, M'échappe à mon réveil et sert à me punir.
Voilà, tendre Héloïse, une faible peinture De mon trouble pour vous et dés maux que j'endure.
Je nem'enrepens pas; au contraire, il est doux. Selon l'homme, de vivre et de mourir pour vous; Mais, Héloïse, aussi, selon Dieu, le diraj-je? Vivre et mourir pour vous c'est être sacrilège. Le maître des humains, en nous donnant le jour. S'est réservé nos cœurs ainsi que notre amour, Comme il nous a formé sur son divin modèle, Sa copie en doit être et sincère et fidèle ; Il faut qu'elle ressemble à son original; Ou'elle fasse le bien, qu'elle évite le malj
A HÉLOISE. i5.3
Qu'elle s'attache à lui, surtout, comme a sa
cause, Et qu'elle l'aime seul plus que toute autre chose. Que ce triste abandon m'arrache de soupirs! Je sens combattre en moi désirs contre désirs. De vos charmes toujours mon âme possédée , De nos plaisirs passés se retrace l'idée. Je rappelle en mon cœur ces entretiens secrets Qui me font soupirer et forment vos regrets. J'admirais chaque jour votre profond génie, Je devais sous vos lois passer toute ma vie. Il faut rompre, Héloise, et ma chaîne et mes fers; Passer mes tristes jours dans ces vastes déserts; Cesser de vous aimer dan's la force de lMge Où de l'amour vainqueur ou connaît le langage; En fuyant tout plaisir , ne penser désormais Qu'à vivre et qu'à mourir consume de regrets. Quoi qu'ordonne, He'loise, un amour doux et
tendre, [tendre.
Vous n'êtes plus l'objet où mon cœur doit pré- Jo vous aime, il est vrai; vos attraits m'ont
charmé ; J'ose même en secret me flatter d'être aime. Etait-il sur la terre union plus parfaite ? J'étais contenu de vous, vous étiez satisfaite : Du tyran de nos cœurs Heloïse avec moi ,
Suivait aveuglément l'impérieuse loi :
Ma chaîne paraissait attachée à la vôtre,
Un charme séduisant l'éloignait de toute autre.
Cependant vous voyez que le ciel en courroux,
Pour punir notre amour, m'a séparé de vous — Pour n.oi plus de plaisirs. . . . Hélas ! mon tceur avide ,
Plein des plus beaux objets, se trouve toujours vide;
Sur mille et mille fleurs j'ai beau chercher le miel,
Je ne l'y trouve pas.... J'aspire vers le ciel.
11 faut quitter pour Dieu, parens, amis, maîtresse ,
Renoncer au plaisir, étouffer la tendresse,
Mépriser, rejeter la gloire, les honneurs,
Et foulera ses pieds les mondaines grandeurs. Le Seigneur a jeté ses regards sur- la terre ,
Pour voir s'il est encor quclqn'un qui le révère;
Il n'en estpasunseul : tous se sont corrompus;
Tous se sont éloignés du sentier des vertus.
Les hommes, du vrai Dieu, n'ont pîus la connaissance ;
Ils mettent en oubli ses bienfaits , sa clémence;
L'esprit est égaré, tout cceur devient pervers,...
Méloise, servons d'exemple à l'univers.
A HELOISE. ia.>
Il en est temps encor: Uieu pardonne le crime.
Attachons-nous à lui, suivons sa loi sublime;
Nous lui donnons nos cœurs, lui seid doit nous cli armer, [mer....
Et son amour en nous doit toujours s'enflam-
Dieu m'inspire Il agit.... O décrets que
j'adore !
Déjà le froid succède au feu qui me dévore:
Il exerce en mon cœur un pouvoir tout-puissant;
Oubliez, Héloîse, oubliez votre amant...
Pénétrez- la, grand Dieu! d'une céleste flamme.
Le feu de votre amour épurera son ûmc
Et la dégagera des terrestres liens
Dont le poids a causé ses malheurs et les miens.
Ne me reprochez point que je suis infidèle ;
J'écoule mon devoir; je vais où Dieu m'appelle.
A voirtous les dangers d'un monde séducteur,
C'est en Dieu qu'Abcilard trouve le vrai bonheur :
De tout être vivant il exige l'hommage;
C'est un crime à ses yeux que le moindre partage ;
Son amour désormais doit faire nos plaisirs.
Hélojsc n'est plus l'objet de nos désirs....
i26 EPITRE DABEILARD
Dieu me dégage enfin d'une ardeur criminelle
Abeilardj embrasé d'un charitable zèle, Ne voit plus qu'en lui seul son unique recours A l'aimer, le servir, je consacre mes jours. l Rien ne doit m'attacher , me fixer sur la terre Je n'y rencontrerais qu'une éternelle guerre (i). Heureux de vous quitter pour un Dira que je
sers, Mais malheureux H'aimerencorce que je perds, Adieu donc pour jamais.... notre funeste flamme Nous perdrait tous les deux, sauvons du moins
notre âme.
Que nos cœurs réunis ne forment plus qu'un
cœur , Pour le présenter pur à L'Être créateur : Que l'univers, plaignant nos excès de faiblesse , Verse sur nos malheurs des larmes de tendresse y Qu'il sache qu'Abeilard, qui n'adorait que vous, Renonce pour Dieu seul au nom de votre époux: Abeilard.
(i) Abeîlard essuya mille persécutions de ses ennemis : on condamna un de ses ouvrages au feu, dans un concile qui se tint à Soissons en 1 1 40.
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ÉPÎTRE
D'HÉLOÏSE A ABEILARD