‹ Lettres et épitres amoureuses d'Héloïse et d'Abeilard (volume 2)Chapitre 9 sur 17 · MISE EN VERS PAU M. FEUTRY · texte numérisé non relu

MISE EN VERS PAU M. FEUTRY

d'après LA LETTIîE de m. pope.

Sic Faturlacrymans... (Vinc En. I.VI.)

Dans ce sombre désert , paisible solitude, Séjour de l'innocence et de la quiétude, Où mon âme et mes yeux vers le ciel élancés Ne peuvent nuit et jour le contempler assez ,' jQoi peut venir troubler ma retraite profonde? Loin des plaisirs bruyans et des erreurs du

monde, Quel souvenir rallume un feu séditieux?

Mon cœur s'égare- t-il au delà de ces lieux ? Dans ce moment cruel, me connais-je moimême? [j'aime!

Helas! j'aime toujours... C'est Abeilard que La trop faible Héloïse adore encor ses traits. Nom redoutable et cher.... , que vous m'offrez d'attraits !

Ne le prononçons point: ma voix est consacrée 'A célébrer de Dieu la majesté sacrée ;

123 EPITRE D'Hi^LOISE

Cachbns-le dans mon cœur, qu'il y soit avec lui; Que leurs traits confondus se mêlent aujourJ

d'imi.

Ne l'écris point, ma main,... Mais ce nom plein de charmes, [mesj

Déjà s'offre à mes yeux Effacez-le, rneslar-

Je les répands en vain ; mon amour me trahit, Mon coeur dicte toujours et ma main obéit.

Vous, inflexibles murs, secrets dépositaires Des sincères remords, des peines volontaires; Rochers affreux, témoins des larmes de mon

cœur; Vous, caverne profonde où séjourne 1 horreur; Vases saints, devant qui nos vierges gémissantes Lèvent des yeux éteints et des mains languissantes ; D'ossemens précieux, triste et froid monument Qu'entourent le silence et le recueillement, Comme vous insensible, à moi-même barbare, Ces cilices, ces fers que le zèle prépare, N'ont-ils pas mille fois, par de cruels efforts, Sans éteindre mes feux, ensanglanté mon corps? Le ciel en vain sur moi veut avoir l'avantage ; L'homme asservit mon cœur , ou du moins le

partage , Mon amour indompte ne connaît plus de ftfejnj

A ABEILARD. lag

Les larmes el les temps se succèdent eu vain. A mes vives douleurs, il n'est point d'intervalle :

A l'aspect imprévu d'une lettre fatale, ' la frémis.... et, voyant mon nom baigné de pleurs, [malheurs :

Je tremblais d'y trouver quelques nouveaux Chaque mot m'effrayait, me remplissait d'alarmes; Je versais, en lisant, un déluge de larmes : Gémissant sur l'ennui de mon, triste séjour i Je vous voyais tantôt esclave de l'amour , Tantôt vainqueur, le fuir dans ce lieu solitaire Où de l'austérité la rigueur solitaire Détruit les passions dans nos cœurs corrompus, Et développe en nous le germe des vertus. Peignez-moi les rigueurs du sort qui vous opprime.

Nos cruels ennemis, que la fureur anime, Ne peuvent nous ravir, malgré leurs noirs complots [ glots.

La douceur de nous plaindre et 3'unir nos san- Ne me cachez donc rien et méprisons leur h;iinc : Abcilard aurait-il l'âme plus inhumaine?

Lire, verser des pleurs et pousser des soupirs, "\ oïl'» mou soit; bêlas! j'y home mes désirs.

i3o EPITR£ D'HÉLOISE

Ce don du ciel, cet art de peindre la pensée, Fait renaître l'espoir dans mon âme oppressée: Par son secours divin, les amans malheureux Se parlent , quoiqu'absens, et nourrissent leurs

feux.

Ce confident sacré les soutient, les console» Et porte les soupirs de l'un à 1 autre pôle. Par lui la jeune amante , exprimant ses regrets, Découvre sans rougir ses sentimens secrets ; Tour peindre son amour, elle prévient I aurore. Et dévoile son coeur à l'amant qu'elle adore.

Vous savez, Abeilard, avec quelle candeur Je répondis d'abord à votre tendre ardeur , Lorsque sous l'amitié l'amant, cacbant sa

flamme, Me perça de ses traits et captiva mon âme ; Sous ce voile trompeur, par des aitraits puissans, Vous portâtes le trouble et le feu dans mes sens. Mon cœur vous comparait aux sublimes essences, Et vous croyait formé des célestes substances 3 Tels que deux feux brillans qui décorent les deux, [yeux.

Les rayons les plus purs s'échappaient de vos Tantôt a votre voix amoureuse et plaintive t Je prêtais eu silence une oreille attentive j

A ABEILARD. i3i

Vos chant9 mélodieux, par des accens divers, Portaient, avec leurs sons, mon âme dans les airs; Tantôt de vos discours l'éloquence rapide Prouvait avec adresse à mon esprit timide Qu'une vaine terreur ne doit point alarmer , ' Et cpie sans crime enfin nos cœurs pouvaient

s'aimer.

Un désir inconnu, principe de mes peines, A l'instant se glissa dans mes brûlantes veines : L'image du plaisir à mes jeux se peignit ; De ma faible raison le flambeau s'éteignit; Mais l'amour me guidant par sa clarté funeslc, Je tremblai de vous croire une essence célesie : Du sort des chrérubins, mon cœur trop peu

jaloux, N'enviait plus le ciel qu'il oubliât pour vous Avant ce jour fatal, marqué par l'iiymcnée, Qui devait décider de votre destinée , Nos deux cœurs satisfaits d'un mutuel retour, Ne voulaient d'autres lois que celles de l'amour. Un bonheur toujours pur suit les cœurs qu il

enchaîne :

Mais cet enfant des cieux, ennemi de la gêne, Plus léger que les vents, aussi libre que l'air, A l'aspect des liens fuit ainsi que l'éclair. Que les biens, les honneurs satisfassent l'épouse,

i3a ÉPITRE D'HÉLOISE

Qu'elle en jouisse enfin, je n'en suis point jalouse. [ pris , Honneurs , richesses , biens , objets de mes nié- Fuyez.... j'ai mon amour.... Qu'êtes-vous à ce prix? [trône, Le plus puissant Ses rois viendrait -m'offrir un Je foulerais aux pieds son sceptre et sa couronne: Je ne veux pour tous biens que lecœurdAbei-

lard, Et je dédaignerais l'hommage de César.

O temps! ô jours heureux de l'innocence pure, Où l'on suivait les lois de la simple nature ! Les humains fortunés , guidés par les plaisirs , Ne formment point alors d'inutiles désirs : De nouvelles ardeurs renaissaient avec l'âge, Et leurs jours s'e'coulaient sans le moindre

nuage.

Voilà le vrai honheur, si son être est certain. D'Héloïse autrefois tel était le destin. Quel changement, ô ciel!.... et quelle horreur soudaine ! . [ entraine

Que voi-;-je? ô cruauté'!.... mon amant qu'on Keçoit le coup fatal et nage dans son sang! Barbares, arrêtez.... percez plutôt mon flanc; Frappez, voilà mon sein, je m'offre pour \ ictiiiie.

A ABEILARD. i33

Je mérite vos coups. . . . mon amour fit son crime. Mais que dis-je? insensée, et que faisais-je alors? La rage et la fureur, secondant mes efforts , Eussent armé mon bras conduit par le courage, Et sauvé mon amant de ce cruel outrage. Je succombe... ô pudeur! je respecte vos lois. La douleur ei ia lionte affaiblissent ma voix.

Pouvez-vous oublier cette horrible journée. Lorsque, faible victime à l'autel entraînée, Je fis â l'univers mes éternels adieux? Une source de pleurs ruisselait de mes yeux. Quand du bandeau fatal je me ceignis la tête . Un cri triste et plaintif interrompit la fête ; Mon front pâle est couvert d'une froide sueur; Le feu sr.cré n'a plus qu'une affreuse lueur; Du tabernacle saint les voûtes retentissent, La terre tremble, s'ouvre, et les tombeaux gémissent.

J'approclie en frémissant de ce terrible autel ; J'y prononce des vœux aux yeux de l'Éternel , Et par un faux serment dont vous êtes complice, Je consomme, grand Dieu, ce cruel sacrifice! Clier amant, puis-je encor compter sur votre foi? Si je perds votre amour, tout est perdu pour moi. Venez.... De vos discours la force enchanteresse Adoucira mes maux, calmera ma tristesse.

i34 EPITHE D'ETE L01SE

Venez.... Que dans vos bras je perde ma raison, Que d'un stérile amour j'avale le poison. Malgré votre froideur, mon âme trop frappée, De vos nmbrassemens est encore occupée.... Que dis-je? hélas! Non, non. venez plutôt des

cieux M'aplanir le chemin et dessiller mes yeux. Combattez de mon cœur les passions funestes ; Rappelez mon esprit aux vérités célestes ; Montrez un Dieu vengeur qui veut nous pardonner ; Vous même, forcez-moi de vous abandonner. Songez que cl troupeau, ce fruit de vos prières, Ces enfans,de vos soins attendent vos lumières, Pour conduire, animer leur courage abattu, Et suivre les sentiers de l'austère vci iu. Lorsque par vos bienfaits on forma cet asile , Vous rendiez ce désert moins triste etplus tranquille ; Nous goûtions le bonheur de vivre sous vos lois, Et tout s'embellissait au son de votre voix. Nos autels ne sont point ornés par des subsides Enlevés à la veuve, aux orphelins timides; Des avares craintifs ne nous ont point douné L'or chéri uu'cu mourant ils ont abandonné;

A ABEILARD. i35

Une simplicité noble et majestueuse,

Rend l'approche du temple humble et respectueuse ;

Nos dornes et nos toits 'de mousse sont couverts;

Is'os jardins en tout temps, sont peuples d'arbres verts ;

Nous contemplons du ciel l'éternelle harmonie,

Et nous chantons de Dieu la puissance infinie.

Venez, 6 cher époux, cher frère, cher amant!

Je gémis sous le poids de mon cruel tourment;

Laissez -vous donc fléchir par votre' tendre amante ;

Venez voir votre sœur, votre épouse tremblante;

Pour réunit ces noms, venez, par notre amour,

WP arracher à jamais de ce triste séjour.

Ces chênes orgueilleux qui couvrent nos montagnes, [StieS5

Ces ruisseaux argentés qui baignent les campa- Ces antres, ces forêts, ces vallons, ces coteaux,. Ces grottes dont l'écho répond au bruit des eaux, Le souffle des zéphyrs agitant les feuillages, De mille oiseaux divers les différera ramages, Ces lointains azurés, 1 immensité des cieux, Ces riantes beautés n'affectent plus mes yeux; Les prés n'ont plus pour moi cette aimable verdure ;

i36 ÊPITRE DHÉLOISE

Les fontaines n'ont plus ce tendre et doux murmure, De nos champs e'maillés les plus brillantes fleurs Ont perdu leur éclat et leurs vives couleurs Hélas! dans ma profonde et triste solitude, Rien ne peut dissiper ma triste inquiétude ; Pour calmer de mes sens le trouble et les transports , [ morts.

J'erre autour des tombeaux et je cherche les Les feux noirs et treroblans de leurs lampes funèbres , Le silence qui règne en ces lieux de ténèbres, Les spectres effrayans , enfans de la terreur , En augmentent encor l'épouvante et l'horreur. C'est ici cependant mon affreuse demeure ; : Il faut que dans ces lieux et je vive et je meure; Je suis donc condamnée à d'éternels ennuis; De mes égaremens voilà les tristes fruits. Fatale preuve , hélas ! de mon amour funeste ! Impitoyable mort, ton secours seul me reste. C'«st ici qu'en tombant sous ces terribles coups, Mon cœur perdra co feu dont il brûle pour vous; Il attend que, sans crime, ensemble répandues, Nos cendres au tombeau se mêlent confondues. O ciel ! secourez-moi dans ces extrémités , Et daignez mettre uu terme à mes calamités :

A ABEILAIID. i37

Dieu suprême, en me croil votre excuse chérie; Je suis une coupable indigne de la vie, Une esclave du crime, attachée aux. erreurs Dont ce monde pervers empoisonne les cœurs. Mais, ciel! quelle lumière a passé dans mon âme, Est-ce un rayon divin! je crois sentir sa flamme. D'où naît cette ferveur? me vient-elle des cieux, Ou des cruels transports de mes sens furieux? Je pleure mon amant sans gémir de mon crime! D'un invincible amour, malheureuse victime, J'eutends les lois du ciel que je veux accomplir, Je connais mes devoirs et ne peux les remplir. Dans un cœur combattu, lliéroisme suprême Est de fuir sans retour l'aimable objet qu'on

aime.

A ce sublime effort j'aspire vainement, Puis-je vaincre l'amour et penser à l'amant ? J'adore le coupable et déteste l'offense.... Comment de mes remords connaître l'innocence Mon âme forme en vain le projet de vous fuir. Non, cher Abeikrd, non.... je ne puis vous haïr... Rappelez vos vertus, et, domptant la nature, Etouffez de mes sens le coupable murmure ; 1 De mon funeste amour, que Dieu soit le vainqueur,

i38 ÈPITRE D'HELÛISE

Lui seul peut occuper et vous ravir mon cœur. Que le sort d'une vierge excite mon envie !

A'ertucuse, elle mène une tranquille vie;

Ses vœux sont exaucés, ses désirs satisfaits ;

Chaque jour est marqué par de nouveauxbienfaits : [ calme ,

Son cœur pur et content jouit d'un heureux

Et voit, au loin, des cieux la couronne et la palme ; [ vois ,

Quand sur ses yeux la nuit vient semer ses pa-

Paisible, elle se livre aux douceurs du repos.

Des esprits bienfaisans, par dinnocens mensonges ,

Font naître et voltiger les plus aimables songes;

Elle entend quelquefois ie langage flatteur,

Et voit du ciel ouvert le spectacle enchanteur.

De ferveur consumée... elle (ombe... elle expire;

Son âme prend l'essor vers le céleste empire ;

Et , traçant dans les airs des sillons lumineux,

Elle vole au séjour des êtres bienheureux. A des songes impurs, mon âme, hélas! se livre;

De leurs plaisirs trompeurs, sa* crainte, elle s'enivre .

Vogalxunle, elle échappe, et, volant jusqu'à vous .

Elle brave du ciel le trop juste courroux.

A ABEILARD. i39

O nuit! vient déployer les voiles les plus sombres, Sur ces crimes honteux confiés à tes ombres. Quand de l'astre du jour tu nous caches les traits L'image d'Abeilard s'offre avec ses attraits. De ce fantôme vain je dévore les charmes, Sa beauté me ravit et suspend mes alarmes. Je crois le voir, l'entendre et ma main le poursuit; Elle croit l'arrêter... il se dissipe... et fuit. Douces illusions, venez ; mensonge aimable, Paraissez à mes yeux; vous fantôme adorable, Venez remplir mon cceur de vos divins appas : Je le revois.... il vole au devant de mes pas, Et s'élève au sommet d'une tour menaçante , Que blanchit l'Océan dans sa rage impuissante; Sur ces arides bords, mille monstres divers, Par d'affreux hurlemens font retentir les airs; Ce spectre tout à coup 6'élance dans la nue ; Il m'invite à le suivre... et s'échappe à ma vue: Mon cœur est pénétré d'une secrète horreur ; L'air siffle, la mer gronde et roule avec fureur; Des flots précipités les cliocs épouvantables Se mêlent aux éclats des foudres redoutables; Je m'éveille tremblante... et les destins cruels. Jusque sur mon repos versent des maux réels.

i4o ÊPTTRE D'IIËLOISE

Dans les arrêts du sort, ah! quelle différence! Il répand sur vos jours la froide indifférence. L'indolence du cœur, l'insensibilité, Et vous fait voir mes maux avec tranquillité. Vous les coulez, ces jours, dans une paix profonde , Aussi purs que les airs, aussi calmes que l'onde, Avant que l'Esprit Saint fût porté sur les eaux, Et qu'il permit aux vents de soulever les flots. Clier et cruel amant qu'Héloïse est à plaindre! [die?

Revenez, Arjeilard. Ali ! qu'avez-vous a crain- Le flambeau de l'amour brûle t-il pour les morts ? t ports ; Dieu! je revois le fer... je cède à mes trans- La nature frémit, le ciel gronde et s'enflamme. Hélas! vous êtes froid.... je suis toute de flamme; Je veux vous fuir, partout votre image me suit , Dans mon antre, aux autels, et le jour et la

nuit; Elle occupe mon cœur, rend vaine ma prière, Et se roule avec moi dans la vile poussière.) (^uaud par le culte saint on invoque les cieux, Temple, prêtres, flambeaux, tout s'éclipse à mes yeux. [tei née,

Lorsqu'aux pieds des autels humblement pros-

Je ck'voi'e mon âme au crime abandonnée;

Quand je demande au ciel ce feu toujours vainqueur,

Venez, si vous l'osez, lui disputer mon cœur;

Venez, par vos regards, vos discours et vos c!i armes,

Dissiper mes remords et suspendre mes Lames;

Faites évanouir la grâce et ses effets,

Opposez votre amour aux célestes bienfaits;

Venez, si vous l'osez, suivi de l'enfer même,

M'arracher à mon Dieu que j'implore et que j'aime.

Mais non, fuyez plutôt, craignez ce Dieu jaloux;

Entre-Abeilard et moi, rochers, élevez-vous !

Que les plus vastes mers â jamais nous séparent;

Que, par mes pleurs, grand Dieu! mes crimes se réparent,

•l'espère en vos bontés , je crains votre pouvoir.

Hélas ! puis-je sans vous rentrer dans mou devoir?

Filles pures des cieux, vertus, grâce ineffable;

Lancez vos traits divins dans mon âme coupable.

Je sens déjà vos feux, espoir foi,... churité,

Je vole sur vos pas à l'immortalité.

\ oyez <i lus ya retraite Héloïse éperdue,

i 4a EPITRE D'HÉLOISE

Sur un sombre tombeau tristement étendue, Couverte d'une haire, en proie à ses remords, Fuyant leclat du jour pour vivre avec les morts : Dans ces lieux écartes consacre's à mes veilles , Une lugubre voix vint frapper mes oreilles: « Votre place est ici, venez, ma triste sœur, « Dit-elle, et du repos éprouvez la douceur; « Autrefois de l'amour, comme vous la victime, « J'en reconnus bientôt le dangereux abime; « J'ai vaincu parmes pleurs mon penchant criminel, <i ht je jouis enfin du bonheur éternel. »

Grand Dieu, de mes regrets recevez les offrandes : [ landes ; Je viens, esprits heureux, préparez ^os guir- Héloîse1 vous suit au céleste séjour; (ùiidcz ses pas trernblans aux royaumes du jour; En vêtemens sacres, avec une foi vive, Soutenez , Abeilard , mon ame fugitive ; Pour expier mon crime, hélas! je dois périr; Vous-même, en me voyant, apprenez a mourir; Contemplez cet objet de voire amour funeste ; La pâleur de la mort est l'éclat qui lui reste. Voyez de ce beau teint les roses s'effacer, La crainte et la terreur sur mon front se tracer; Ne m'abandonnez point et servez-moi de guide j

A ÀBEILAR». 143

Ranimez de mon cœur l'espérance timide ; Sans crime vous pouvez, sur moi fixer les yeux ; Dans ces derniers momens, recevez mes adieux. O mort! maître éloquent, ton affreuse lumière Peut seule nous prouver que nous sommes poussière , Que l'homme <St un ne'ant, ses projets vanité , Que ton pouvoir suprême est seul réalité. Lorsqu'au fatai instant de ceue heure imprévue, Le destin offrira l'avenir à ta vue.

Et, lorsque de tes jours s'éteindra le flambeau, Que la même épitaphe'et le même tombeau Rappellent de mes pleurs la déplorable histoire ; Kos malheurs, mes amours, mes combats, ta victoire.

Si de jeunes amans, conduits par le hasard, Venaient voir dans ces lieux la tombe d'Abeilard, Sur ce marbre insensible ils liront nos alarmes , Une douce pitié leur arrachant des larmes, Ils s'écrieront, sans doute, embrasés de leurs

feux :

(( Que notre amour, o ciel! ait un sort moins ai freux. »

: i . pénétré des maux «l'une absence cruelie, Quelque poète enfin, amant tendre et fidèle,

i44 EPITRE D'HELOISE, etc.

Est, ainsi qu'Héloise, accablé de tourmens; S'il en est dont l'amour, par ses enchantemens., Par ses fejntes douceurs et par son artifice , l'ait, comme moly conduit au fond du précipice, Qu'il chante mes malheurs, mes feux, mon repentir; Mais pour les bien dépeindre il faut les bien sentir

Héloïse.

ÉPÎTRE

D'HÉLOÏSE A ABEILARD

Par M. DORAT.

Four servir de réponse à la lettre précédente.

AVERTISSEMENT

L'épitre suivante a été entièrement refaite par l'auteur. Nous la donnons telle qu'elle est imprimée dans la brochure intitulée : Les Victimes de l'amour, ou Lettres en vers de quelques Amans célèbres , par M. Dorât.

EPITRE

DABEILARD A 11ÉLOÏSE.

(// faut supposer (ju'Abeilard, dans Sa retraite, est environné de livres sacrés à l'instant qu'il veut régondre à Héloise. )

D'une triste morale interprètes austères .' Loin de moi, livres saints; vos dogmes, vos

mystères , Ces sombres vérite's qu'on adore eu tremblant, fte peuvent rassurer mon esprit chancelant : Que reoffrez-vous ? des .biens que la crainte empoisonne ; Vous montrez le bonheur, Heloîse le donne Laissez-moi parcourir ce gage de sa foi , Cette lettre oùson cœur s'élance enctjrvers moi. J'y puise ù tout moment une ardeur qui mendiante :

J'y respire les feux dont brûle mon amante.. Mon cœur, loin d'étouffer ces cruels souvenirs, Semble former ençor de criminels désirs. Trop coupable Abcilard ! trop sensible H^loûe!

8 48 ÉPITRE D'ABEILAblD

Amans infortunés!... Quelle fut ta surprise,

Quand ton œil reconnut ces traits baigne's de pleurs

On ma tremblante main a tracé mes malheurs!

Le ciel m'a-t-il chargé d'empoisonner ta vie ?

La paix te restait seule, et je te l'ai ravie!

Pardonne. .. que veux-tu? Comme toi je languis ;

Laisse-moi dans ton sein répandre mes ennuis;

Me plonger daus l'amour, m'y concentrer sans cesse , [ blesse. . .

Et, pour l'accroître accor, parler de ma fai- Au plus cruel regret condamné pour toujours, [jours,

Quand je vis loin de toi G*en voler nos beaux

J'ai :ru que la sagesse et surtout que la grâce

Pouvaient de mon esprit eu effacer la trace.

Pour wiincre nioD amour, j'osai m 'ensevelir:

Contre lui, par des vœux, jecroyaism'aguerrir:

Vaine précaution! Contre sa folle ivresse.

Que peuvent la raison , la grâce , la sagesse ?. . .

Mais que dis-je? Héloïse, et que dois-je penser?

Entre le ciel et moi pourrais-tu* balancer?

Le ciel triomphe-t-il de mon ardeur jalouse?

Voudrait-il me ravir le cœur de mon épouse ?

Héloïse, peûx-tu rougir de tes transports?

Ta passion n'a point consumé tesremprds!...

Tes remords ! qu ai-je dit ? est-ce à toi d'en

connaître ?

A la voix de l'amour ils doivent disparaître. Qu'ils ne flétrissent point tesinnocens attraits: Mets tu donc ta faiblesse au nombre des forfaits? Va , notre Dieu n'est point un tyran formidable. Un feu qu'il alluma peut-il être coupable? Pourrait-il 'offenser d'un impuissant désir7 Lui, dont le soufie pur enfanta le plaisir? Ce doux frémissement, ce trouble, cette ivresse, Que l'amant fait passer au sein de sa maîtresse, Est un tribut tacite, un hommage enchanteur, Que l'homme anéanti rend à son créateur.... A de vains préjugés cesse d'être soumise : Qu'Abeilard soit ton Dieu, le mien est Héloïse. Oui , fidèle moitié d'un malheureux amant . Je t'aime, et mon amour s'accroît par mon tourment.

Malgré le ciel et moi , je brûle au fond de l'âme. Dans un corps tout glacé je porte un cœur de

flamme ; Et je rassemble en moi, par un contraste affreux, La vie et le néant , la froideur et les feux. Est-ce là ce mortel , dont l'ardeur dévorante Se rallumait sans cesse aux yeux de son amante, Et qui, plein d'un amour accru par les désirs3

ioo ÈPITRE D'ABEILAKD

Sut t'en prouverl'excès , par l'excès des plaisirs ? Je me meurs... C'est en vain que, bornant sa

vengeance , Le ciel me fait jouir d'un reste d'existence. Ménagemens cruels autant que superflus ! J'existe pour sentir que je n'existe plus. O mort: m'as-tu frappé sans pouvoir me détruire?

L'homme est anéanti dans l'homme qui respire, Et de l'humanité ce qui survit en moi Fait rougir la nature et la remplit d'effroi. Devrais-je faire, hélas! un aveu qui t'offense? Que veux-tu? je t'adore et n'ai plus d'espérance : Ali! pardonne aux transports d'un malheureux

époux Qui faisait de t'aimer son bonheur le plus doux!.: Pour te rendre à ton Dieu, jo te rends à toimême ; [ aime.

La paix renaît bientôt quand c'est lui que l'on C'est du ciel désormais qu il faut t'entreleuir, Et du fond de ton cœur c'est moi qu'il faut bannir, [l'adresse, Peux -tu m'aimer encor? C'est moi de qui Par l'attrait des faux biens , égara ta jeunesse : Séduite par moi seul, par mes discours trompeurs ,

A ilELOl'SE. 1J1

Tes lèvres ont touché la coupe des pécheurs. Ne pense plus à moi ; je te donne l'exemple: Dieu sera ton soutient; il t'appelle à son temple , Et mon fatal am.our qui blesse sa grandeur. Sans cesse me punit et te sert de vengeur....

Ce calme prétendu , dont je t'offre l'image , N'est dans mon cœur brûlant qu'un éternel

orage.

Peins-toi le désespoir de ce cœur furieux: IWes désirs font encore éànceler mes yeux. Le fer, qui m a laissé cette triste ressource , De la nature en moi n'a pu tarir la source. Plein de tes traits, de toi, de les feux immortels, Je retrouve Héloïse aux pieds de nos autels En vain ton Dieu, le mien , que je ne puis comprendre , A la voix d'un ministre est forcé d'y descendre; Je n'adresse qu'à toi rues vœux et mon encens; Je n'adresse qu'à toi mes douloureux accens. Si , dans les livres saints, oùma raisons' épuise, Je jette mes regards, je n'y vois qu'IIéloise, De la religion les pures vérités Ne peuvept consoler mes esprits agitée

O d'une àme captive impérieux murmure ! Dieu lui-même se tait où parle la nature. Arbitre souverain de mon funeste sort,

i5a ËPITRE D'ABEILARD

A l'excès du malheur pardonne ce transport,

Les morts dans le tombeau t'offrent-ils leur hommage ?

Rien ne rit plus en moi crue ma honte et ma rage.

Sans cesse déchiré par de cruels combats ,

L'univers est pour moi comme n'existant pas.,.

Frappe , achève , ou signale aujourd'hui ta puissance :

Venge-toi, mais en Dieu, d'un mortel qui t'offense.

Toi , dont la voix forma tous ces êtres divers .

Et du sein du chaos appela l'univers .

Accorde à mes soupirs là grâce que j'implore ;

Qui m'a déjà créé, peut bien le faire encore.

Brise ces fers honteux dont mes sens sont Iie's ;

Rends-moi mes droits, la vie, et je tombe à tes pieds....

Héloïse, ah ! plutôt dans mon ardeur nouvelle,

J'irais tomber aux tiens et te serais fidèle:

Que In mori i jamais puisse me consumer.

Si, pour revivre, il faut renoncer à t'aimer! Ainsi, toujours en proie à ce trouble funeste,

Je vois s'évanouir des jours que je déteste.

Séparé des humains, dans ces sombres ftjcîuksj

Je dcVore en secret mes pleurs et mes enntife.

.Tels des feux resserrés au centre déjà terre ,

AHÉLOISE. i53

Dans ses abîmes sourds font gronder leur tonnerre ,

Se détruisent enfin par leurs propres ardeurs.

Et s'exhalent dans l'air en stériles vapeurs. Tout ce qui s'offre à moi me confond 4 m'importune ,

Semble me reprocher ma cruelle infortune :

Je n'ai que la douceur de régner dans ces lieux (i).

Ou je sers de ministre à la rigueur des cieux.

J'appesantis le joug de mes jeunes victimes ;

Mon triste désespoir les punit de mes crimes.

A de sévères lois j'aime à les asservir;

Vengé par, leurs tourmens, je vois avec plaisir

Sur leurs fronts abattus, dans leurs regards avides,

La pâle austérité graver ses traits livides ;

Et, de ces malheureux sans cesse environné,»

Je me trouve plus calme et moins infortuné. TIéloîse, à quel point le désespoir m'égare!

Qui l'eut pensé, qu'un jour je deviendrais barbare ?. . .

J'en atteste l'amour, si^e vivais pour toi,

(i) Les moines de l'abbaye de Ruys élurent Abeilard pour leur supérieur.

i54 ÉPITRE B'ABEILARD

Mes sermens et mes vœux ne seraient rien pour moi.

Quels sont donc les liens d'un devoir si farouche?

Ah ! vaut-il un baiser imprimé sur ta bouche ?

Quand je vis de mes jours s'éteindre le flambeau,

Ton Dieu fut mon asile aux portes du tombeau.

Qu'aurais-je fait alors ? tes yeux pleins de tendresse ,

Par des larmes semblaient accuser ma faiblesse.

Il fallait t'éviter : ce nouveau culte , hélas !

Dut fixer un amant arraché de tes bras ;

Mais qu'il est languissant ! quelle faible puissance, [ mcnse!

En captivant mon cœur, y laisse un vide im- - La nature pour moi n'est qu'un désert affreux,

Où, parmi les débris, se traineun malheureux.

Sur les plus beaux objets , ma vue appesantie .

Etend le voile épais dont elle est obscurcie.

Le soleil, que toujours je préviens par mes pleurs ,

Ne trace pour moi seul qu'un cercle de douleurs .

Le silence des bois, le cristal des fontaines,

La verdure, les fleurs et l'émail de nos plaines,

D'un ciel pur et serein le spectacle riant ,

Ne font que redoubler mon ennui dévorant.

Je cherche les rochers et les antres funèbres :

A HÉLOISE. i S5

J 'aime à m'ensevelir dans l'horreur des ténèbres ; La , plein de mon outrage, indigné de mes fers. Je voudrais me cacher aux yeux de l'univers. Là , j'appelle Héloise, et dans ma sombre ivresse , Je crois entendre encor ta voix enchanteresse: Un lamentable écho , sur les ailes des vents , Semble me renvoyer tes longs gémissemens , Et sans cesse frappant mon oreille surprise, Répète en sons plaintifs , Héloise !... He'loîse ! Jusque dans le repos ton image me suit : Je soupire le jour et je brûle la huit ; Et, quand je crois saisir, embrasser ce que j'aime^ A mes regards confus je disparais moi-même.. . . Cette nuit même un songe, un songe séducteur, Avait rempli mes sens de leur première ardeur; J'expirais sur ton sein, et mon âme enivrée Errait avec transport sur ta bouche adorée. O douce illusion ! ô funeste réveil !

Mon rapide bonheur fuit avec le sommeil. Jetant les yeux sur moi , j'ai détesté tes charmes ; Ife ont fait mes plaisirs, ils m'arrachent des larmes, [bleaux.

Quel état! Mais pourquoi t'oflrir ces noirs ta- Et t'accablcr encor du récit de mes maux?

Retrace-toi plutôt ce moment de ma gloire, Ou l'arppur, maigre toi , m'accorda la victoire.

ijG ÉPURE D'ABEILARD"

L'astre du jour baissait, un vent paisible et frais Se jouait à travers les ombres des forêts. Je volai dans tes bras, et ta pudeur secrète, Au lieu de te défendre, assura ta défaite. Quels transports redoublés! bêlas! t'en souvienstu?

Abeilard triomphait dans ton cœur combattit. Ta voix éteinte, en vain me reprochait mon

crime ; J'embrasais de mes feux ma mourante victime. La foudre aurait grondé, je n'entendais plus rien. Heureux par mon transport, plus heureux par le tien.

La bienfaisance alors, sûre de mon hommage, Pour entier dans mon cœur empruntait ton

image.

En vain mes ennemis, ardens persécuteurs, Diffamaient saintement mes écrits et mes mœurs , Pour mieux m'assassiner se paraient d'un faux zèle, [reile,

Semblaient d'un Dieu vengeur embrasser la que- Et , défendant partout qu'on osât m'approcher, Déjà pour plaire au ciel allumaient mon bûcher: Je riais sur ton sein de leur haine farouche , Et j'étais consolé par un mot Je ta bouche. Je plaignais ces mortels , ces savans lénébreuxs

À HÉLOÏSE. i5'7

Toujours vïls et cruels , et souvent dangereux ; J'oubliais avec toi ces absurdes systèmes Démentis l'un par l'autre et détruits par euxmêmes , Et je savais unir, par un heureux lien , Les plaisirs d'un amant au devoir d'un chrétien.

Si j'étais près de toi, peut-être, chère amante. Tu pourrais ranimer ma force languissante : Dans tes yeux je verrais éclorcun nouveau jour; La nature obéit aux ordres de l'amour.

Je te verrais du moins contente d'un vain songe. Te prêter aux efforts d'un pénible mensonge....

Hé bien! dût l'Éternel s'élever contre moi ,

Je romps tous mes liens et je vole vers toi.

Toi seule de mon cœur tu peux remplir l'abîme.

Si mon amour te plait, je le crois légitime.

Héloïse m'appelle, Héloîse m'entend;

Je mourrai dans ses bras, et je mourrai content.

D'une religion aussi triste qu'austère,

Je suis las de traîner la chaîne involontaire ;

Consumé de regrets , sous le joug abattu ,

Dans le vil esclavage il n'est point de vertu.

Je préfère Héloïse à mes vœux , au ciel même ;

Et, fût-ce un crime enfin, c'est un crime que

j'aime!

Je teverrai ces lieux par mes mains éli vés, , 2. il

i58 Y- PITRE D'ACEILARD

A l'innocence ouverts, par tes soins cultivés, Ces lieux où la vertu , fière de son supplice , S'impose les ennuis et la peine du vice. Dans ce réduit obscur, séjour du repentir, Tu reverras briller les rayons du plaisir.

Malheureux! pour moi seul ce mot est un outrage.

Puis-je réaliser une si douce image?

Moi ! j'irais dans des lieux où tes jeunes appas Livreraient à mon cœur d'inutiles combats ! La beauté gémissante assiégerait sans cesse, Sans cesse irriterait ma honteuse faiblesse. Je verrais dans tes pleurs éteindre tes beaux

jours.

Et sans jamais jouir, je brûlerais toujours....

Que dis- je ! tout fuirait un mortel déplorable Que le désir dévore et que son être accable ; Et toi-même, évitant la trace de mes pas, Tu maudirais l'amour expirant dans mes bras. Sous un chêne brisé par les coups du tonnerre Voit-on se reposer la timide bergère?

Voit-on dans la prairie un essaim attaché Sur le pavot mourant où le lis desséché ?

C'en est fait ; étouffons un espoir inutile : Pour les infortunés la tombe est un asile. Va , cesse de chérir un fantôme d'amant.

A HÉLOISE. i50

Que l'amour seul anime et dispute au néant. A conserver ton cœur est-ce à moi de prétendre? Lorsque l'amant n'est plus, adore-t'on sa cendre.' Ferme, ferme l'oreille à rua mourante voix :

J'expire Dieu te parle.. ..obéis à ses lois.

Dans l'ombre de son temple ensevelis tes charmes; Offre à ce Dieu jaloux tes amoureuses larmes ; Des plus funestes feux éteins ie souvenir ; Je n'exige de toi que ton dernier soupir.

Abeii.ahd.

ÉPÎTRE

D'HÉLOÏSE A ABEILARD

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