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Mon cher Père. — Oh ! qui se serait jamais attendu aujourd'hui à cette petite échappée de la part de Jésus? Aujourd'hui qu'il était lui-même tout en fête à cause de la solennité de sa très sainte Mère (le saint Rosaire), ne m'a-t-il pas laissée simplement toute seule? Oh! où s'en est allé mon Jésus? Pourquoi m'a-t-il délaissée? Je sais bien, Père, que Jésus a toutes sortes de raisons de me fuir. Mais néanmoins s'il est parti, il faut qu'il revienne; car je me sens à toute heure entourée de chaînes plus nombreuses, de divines ardeurs me brillent encore, et Jésus n'est pas là... Oh ! Père, fut-il jamais peine pareille? Oh ! où s'en est allé tout ce temps que Jésus me consolait si fort? Gomme il a vite passé ! Je me trouve seule, Père, abandonnée. J'ai envie de souffrir; personnelle peut me consoler...
i. On dira plus loin ce qu'était cette Ligue ou Collège,
Jésus n'est plus là. Mais dites-lui néanmoins, à Jésus, que je suis à lui, et que toujours je serai à lui; s'il veut me fuir, je le suivrai toujours partout. J'espère qu'il reviendra, n'est-ce pas? Écrivez-moi et dites-moi quelque chose du couvent'. Jésus attend que vous vous remuiez un peu, vous autres. Monseigneur est disposé à faire tout son possible, mais il faut que quelqu'un s'en occupe : lui ne peut pas. Jésus veut cela; demandez-lui, et vous verrez. Faites- le, car Jésus a l'air de préparer... je ne sais quoi, mais il ne m'a pas l'air content. Et Jésus, Père ? (o« est-il ?) — La pauvre Gemma.
27. — Elle annonce la guerre terrible que le démon va lui faire.
Il y a deux jours, Père, que Jésus me redit après la communion: aMa fille, le démon te prépare une grande guerre. » Et ces paroles il me les fait entendre à chaque instant au fond de mon cœur. Priez... Qui demeurera vainqueur : le diable ou mon âme ? Oh ! que cette pensée m'afflige. D'où me viendra cette g-uerre? Je suis toujours occupée à chercher en quoi elle consistera, au lieu de prier Jésus de me donner force et secours. J'ai voulu vous en aviser assez tôt. Pensez-y, aidezmoi. — La pauvre Gemma.
28. — Le motif de cette guerre: le démon frémit de rage en voyant que Gemma s'occupe de la conversion des pécheurs.
Votre lettre, reçue il y a une heure environ, envisage bien des possibilités concernant la journée de dimanche ! Et maintenant je me rends compte pourquoi ce vilain démon lança dans l'église ce bel éclat de rire2. Je croyais avoir
i. Il s'agit de la fondation d'un monastère de Religieuses Passionistes à Lucques. Gemma en parlera bientôt plus longuement dans plusieurs de ses lettres.
2. Elle fait allusion à un désagrément qui lui était survenu le dimanche précédent. Le démon lui ayant fait un grossier affront dans l'église, il s'en était glorifié par un non moins grossier éclat de rire.
vaincu... Mais, mon Jésus! combien de fois je m'entends redire à l'oreille ces paroles : « Guerre, guerre à ton âme ! » C'est là un cri que j'ai entendu plusieurs fois ces jours derniers. La tentative de l'écrit dérobé se fit de la sorte1. Une nuit, je ne me souviens pas bien quelle nuit c'était, je dormais tranquillement lorsque le démon vint avec une tentation. Je luttai pendant plus d'une heure, priant, faisant des signes de croix, etc., etc.. Par une seule invocation à l'Immaculée Conception je fus délivrée. Lui, frémissant de rage, désirait se venger et aurait bien voulu me frapper sur le dos; mais cette fois en ayant été empêché, il ne put y parvenir. Que lui restait-il à faire ? Car il voulait me faire dépit. Il cria : « Guerre, guerre, guerre! ton écrit est dans mes mains », et il s'en alla.
Écoutez, Père, une chose curieuse : Mon confesseur m'avait particulièrement recommandé de prier pour les pécheurs; je le lui avais promis. Une heure ou deux après la confession, alors que je ne pensais plus à rien, le démon (j'ai bien connu que c'était lui) me dit : « Tant que tu nagis que pour toi, fais ce que tu voudras ; mais prends bien garde de ne rien faire pour les pécheurs; car tu me le payerais cher.-» Père, ditesmoi quelque chose. Quand vais-je en finir ? Le diable fait des pieds et des mains, met tout en œuvre. Et il machine encore autre chose ; attendez-vous-y : bien des choses vont encore arriver. Donc, si vous voyez que mon âme soit en quelque péril, ne craignez rien, aidez-moi, parce que Jésus le veut. Le diable aura beau faire. Bénissez-moi fortement et toujours : la pauvre Gemma.
29. — Jésus l'invite à devenir semblable à lui dans les voies de la Croix, et Gemma accepte de grand cœur.
Ce matin, après la communion, Jésus m'a dit: « Si ton affection pour moi est profonde et véritable, comme tu me
i. Gemma, par obéissance, avait écrit son journal afin de rendra compte de sa conscience. Déjà elle Bongeait ;'t l'expédier ;'• sou directeur lorsque le démon, lui apparaissant visiblement, le lui déroba et ne le rendit qu'à force d'exorcismes, plusieurs jours après.
Vas affirmé bien des fois, je veux que tu portes mon image gravée en toi-même. Regarde-moi : tu me verras blessé, méprisé de tous, mort sur la croix. Je t'invite aussi à mourir ainsi crucifiée avec moi. » Sur ce, je demeure toujours en silence : je n'ai plus une parole, je n'ai plus une affection pour répondre à Jésus. 0 Père ! vive Jésus !
Vive Jésus ! qui me tient dans cet état, assurément le meilleur pour moi. Pourquoi si souvent me plaindre, moi qui ne suis qu'une poignée de terre ? Quelle raison puis-je en avoir? Bien souvent je me lamente ainsi, ou parce qu'on m'a dit une parole piquante, ou parce qu'on n'apprécie pas ma manière d'agir. Mais Jésus, par hasard, n'a-t-il pas passé sa vie au milieu des peines et des humiliations? Et à moi, que me manque-t-il? Rien, vraiment. Je ne veux plus me lamenter du tout. Vous ne sauriez néanmoins vous imaginer combien je souffre : il me semble que je suis je ne sais où... au purgatoire. Mais je me recueille en mon cœur qui possède Jésus ; et en possédant Jésus je me sens capable de sourire au milieu même de toutes mes larmes. Je sens, oui, je sens que je suis heureuse malgré tant de chagrins. Priez pour moi, car si grande est ma faiblesse que je tombe à chaque instant, et qu'il ne s'en écoule pas un seul où je ne fasse quelque sottise. — La pauvre Gemma.
30. — Elle est durement frappée par le démon qui lui apparaît sous les traits d'un homme connu.
Père, — Écoutez bien: Comme Jésus était contentée matin! J'étais persuadée que je n'avais rien fait pour lui, et il m'a rappelé lui-même quelque chose qui lui a été très agréable. Voici : (je ne voudrais pas le dire, l'Ange le veut ; mais vous, ensuite, ne le dites à personne). Hier soir quelqu'un avait sonné la clochette, et l'on me dit d'aller ouvrir ; j'y allai. A la porte il n'y avait personne ; je mis la tête à la fenêtre et je vis un homme. Il ne voulait pas monter; il me dit de descendre : il avait de la marchandise. Je priai les tantes de s'y rendre à ma place, ne voulant pas y aller moi-même parce que c'est un homme étrange. Voyant que personne ne descendait il monta dans la maison. Il avait le gourdin qu'il porte dans ses
courses, et me frappa violemment sur le cou, mais si violemment que je crus presque en mourir. Je courus dans ma chambre, je l'offris à Jésus, et Jésus fut content. Je regrettai ensuite de m'être échappée : j'aurais pu recevoir quelques coups de plus, et les offrir à Jésus. Cela m'a fait un peu mal, car je souffre des épaules et ne puis lever la tête. Je ne peux même pas me déshabiller ni me vêtir'. Je n'ai rien dit à personne dans la maison, et il vous faudra le taire également: Je suis trop heureuse de souffrir avec Jésus seul, et en silence!
Demandez à Jésus qu'il m'accorde croix et patience. Qu'il me soit donné d'offrir, par la prière et la souffrance, des âmes à Jésus. Je me sens misérable ! mais avec Jésus je puis tout. Attention, ne tenez pas compte de mes paroles, car vous connaissez ma tête. Je vous demande à genoux votre bénédiction, et vous recommande de bien prier pour la pauvre Gemma de Jésus.
31. — Spasmes douloureux du vendredi. Sa profonde humilité dans la souffrance.
Hier, Père, c'était vendredi ; je souffris un peu. Tous mes nerfs se révoltent ce jour-là. De plus, ils me faisaient éprouver une soif épouvantable. Aussi ai-je beaucoup souffert de cette soif. J'ai été altérée d'autres fois, mais aussi fort que cette nuit, jamais. Etpuis, voyez, chose plus curieuse: l'eau ou quelque autre boisson commune étanchent la soif. Mais pour moi, cela ne faisait que l'accroître et me tourmenter davantage. D'après tout ce que j'écris, Père, vous vous persuaderez toujours plus que je ne suis bonne à rien, et qu'au lieu d'avancer je recule. J'étais fatiguée, exténuée (je parle de vendredi).
Ce n'est pas, croyez-m'en, le poids de la croix qui fait tant souffrir Jésus, mais c'est le poids de mes péchés. 0 Père, si je
i. Cet homme, ancien commis de la maison Galganij doue con« duitc irréprochable etde mœurs polies, était incapable d'un tel méfait, surtout envers Gemma avec laquelle il n'avait jamais eu le moindre dissentiment. Ou peut donc penser à bon droit que le démon prenait ses traits pour tourmenter la jeune vierge. Et l'on a su depuis que ce vilain jeu se reproduisit plus d'une fois. En vérité, Gemma pouvait appeler un tel personnage « un homme étrange ! »
ne suis pas encore en enfer, c'est une grande miséricorde ! Oh ! si les années de ma vie passée revenaient, je voudrais... Mais elles ne reviendront plus.
Si néanmoins il me reste encore un peu de temps à vivre, que ferai-je ? Je me souviens fort bien que Jésus a dit qu'il ne méprise jamais un cœur repentant. Je courrai donc à lui, et je l'aimerai de toute la force de mon faible cœur. Je l'aimerai dans le sacrifice, je l'aimerai même, si l'occasion se présente, en donnant pour lui et mon sang- et ma vie. Et quel rapport y a-t-il entre mon sang- et le sang- d'un Dieu î entre une vie pleine de péchés comme la mienne, et la vie d'une Majesté infinie? Père, priez beaucoup Jésus pour moi. J'aurais une foule de choses à vous dire, mais je ne puis y réussir ; je vais essayer.
Aujourd'hui c'est dimanche; je suis bien mieux. Ne croyez pas que je parle ainsi parce que je suis malade; je me porte très bien. Je veux dire que je suis mieux par rapport à ce qui m'est arrivé dernièrement ; jeudi dans la nuit, et vendredi durant la journée. Quelles choses curieuses, Père ! La nuit je ne dormis pas un instant, et le jour je me trouvai bien mal. J'étais lasse, lasse; et pourtant je ne faisais rien. Mes mains se mouraient; mes jambes, non moins alanguies, ne me permettaient plus de faire un pas sans souffrir immensément1. Du côté gauche2, pas de souffrance continue, non ; mais les oppressions furent multiples, quoique moins douloureuses. Fig-urezvous : Jésus m'a dit dernièrement que ces douleurs augmenteront chaque jour davantage, jusqu'à m'aliéner les sens, et que dans l'une de ces... (je ne sais comment dire), je dois mourir. Et vive, et vive Jésus! Quant à la tête j'y ai souffert un peu, mais toujours sans désobéir (du moins il me semble3). La douleur se fit particulièrement sentir aux yeux et ensuite aux dents. Malgré tout cela ne croyez pas que je sois
î. Par suite de mystiques Llessures aux mains et aux pieds, où le san<^ coulait de ses chairs lacérées, elle éprouvait un indicible martyre. De ce phénomène extraordinaire il est parlé tout au long dans sa Vie. Elle-même y reviendra dans plusieurs de ses lettres.