Nouvelles instances pour entrer au couvent
Votre lettre m'a fait pleurer, mais je me résigne. Tout ce que vous me dites indirectement est bien vrai. Vive Jésus ! Je vous enverrai Jésus; vous verrez ce qu'il vous dira. Il m'a certainement toujours tenu caché le lieu où je dois être. Et qui sait ce qui arriverait si vous en parliez à la Mère Présidente1? Jésus peut tout. Vous ne vous en occupez pas, n'est-il pas vrai? Parlez-en à Jésus. 0 Père! essayez, essayez, Jésus peut tout; je sais qu'en toute chose sa puissance est infinie. Jésus a pour agréable et veut (ce me semble) que j'aille au couvent. Rien d'étonnant que ensuite il fasse marcher les choses?... Je prie jour et nuit; ce sera un essai. Faites-moi venir avec ma tante pour faire une retraite (dans le monastère de Corneto) ; et de mon côté je prierai Jésus pour que jamais plus on ne me renvoie. Faites ce que vous pouvez, et vite; parce que Jésus va chaque jour de l'avant2. — La pauvre Gemma.
i. La supérieure des Religieuses Passionistes île la ville de Corneto. 2. Par les progrès d'un mal qui la ferait aller à Lui eu Paradis, si l'on ne se hâtait de lui ouvrir les portes du cloître.
51. — S'étant offerte au Seigneur en victime d'expiation, et s'attendant en conséquence à des souffrances extérieures extraordinaires, elle demande au Ciel de les différer jusqu'à son entrée au monastère.
Je tremble, je tremble pour moi-môme. Je regarde mon Jésus Crucifié et je suis confuse. Je pense à Jésus au milieu des douleurs, des supplices et je sens croître ma honte. Jésus parmi tant de peines, parmi tant d'angoisses se contente d'offrir ses tourments pour le salut du monde entier. Père, quelle admirable patience! Et moi? Je me lamente, je m'afflige et souvent je pleure. Et pourtant je mérite bien toutes ces tribulations, parce que je suis méchante et pécheresse. Ah ! mon bien-aimé Jésus, combien peu je vous ressemble! Je ne sais rien souffrir sans me plaindre. Et maintenant, Père, faites ce que je vous dis : sur cette feuille écrite vous trouverez une prière. Me ferez-vous la charité de la lire immédiatement ? Si vous croyez qu'elle soit l'expression du vouloir divin, Jésus et sa très sainte Mère accorderont la grâce comme conforme à leur propre volonté. Comme vous le savez, je suis une victime et Jésus doit être mon sacrificateur. Donc tout ce qui m'arrivera de la part de Jésus sera pour moi un présent. Mais je suis encore dans le monde, faible, misérable et bonne à rien. Et qu'en serait-il de moi s'il m'arrivait dans la rue, à l'église ou dehors, des choses extraordinaires1 ? Prions pour que Jésus, s'il le juge bon, attende encore un peu. Hélas ! ce Dieu si bon, il y a déjà longtemps qu'il attend! Mais faites vite, sinon... Je dis continuellement à mon confesseur de me mettre au couvent. Pensez-y, vous, n'attendez plus, je me recommande à vous. Je ne puis m'empêcher de m'offrir, comme victime, à tout moment; et je dois néanmoins ajouter : « Attendez, Jésus.» Nesavez-vous donc pas que, au dernier moment, vous, vous-même, vous devez faire l'offrande de ma vie à mon bienaimé Jésus'? Je ne sais plus dire autre chose, je n'entends plus
i. Par suite, veut-elle dire, des stigmates et autres faits surnaturels dont son humilité redoutait la manifestation.
2. « Et je la fis, en effet, remarque le vénéré P. Germain, je la fis celte offrande si agréable au ciel ; et quelques heures après cet acte, accompli de fort loin, Gemma cessait de vivre. »
rien; je ne dis plus rien, car je ne sais plus rien. Je suis absolument seule, mais tranquille, mais calme... Jésus est avec moi, je le sens : mais, mon Dieu ! — Bénissez-moi. Je suis la pauvre Gemma de Jésus.
Prière.
« Mon Jésus bien-aimé, me voici à vos pieds pour vous témoigner à tout instant ma reconnaissance et ma gratitude pour les grandes et continuelles faveurs que vous m'avez accordées et que vous voulez me faire encore. Que de fois je vous ai invoqué, ô Jésus! et vous m'avez toujours exaucée. J'ai eu souvent recours à vous, et vous m'avez toujours consolée ! Gomment vous exprimer ce que j'éprouve, ô bien-aimé Jésus? Je vous remercie. Mais je veux encore une autre grâce, ô mon Dieu ! si c'est votre bon plaisir : Attendez, Jésus, attendez; je suis votre victime, mais attendez ; ma vie est entre vos mains, mais attendez; vous pouvez, ô Jésus! décharger sur moi votre colère, mais attendez, s'il vous plaît. Que en tout soit faite votre très sainte volonté ! »
52. — Nouvelles révélations célestes touchant la fondation d'un couvent de Religieuses Passionistes à Lucques.
Père, — Vous ne sauriez croire combien de fois ces jours-ci j'ai pris la plume pour vous écrire. Il me semble avoir tant de choses à vous dire ! Mais vous ne pouvez vous faire une idée de la grande répugnance que j'éprouve à vous en parler. Aussi, Père, il s'est bien passé plus de dix jours depuis que je crus recevoir de Jésus l'ordre de vous communiquer ce qui va suivre ; mais je n'obéis pas même à Jésus. J'ai commencé par faire prier beaucoup d âmes chères à Jésus, afin que, d'abord, il me donne la force d'écrire; puis, qu'il prépare le cœur de mon Père à contenter le cœur de mon Jésus (si c'est vraiment Jésus), et à lui donner la satisfaction que ce divin Cœur désire tant. Enfin... Père, Père, maintenant encore, ma répugnance est si forte qu'elle me paraît insurmontable. Je reviens d'auprès de mon confesseur avec la permission de vous écrire librement. Je sens, mon cher Père, que lorsque j'aurai parlé ;\ cOBUr ouvert et que je vous aurai tout dit, je serai mieux. Donc, aye»
compassion de moi! Vous ferez pour le mieux, selon que Jésus vous inspirera. Je serai contente de toute manière. Vive Jésus! Je ne sais par où commencer; mais Jésus m'aidera.
11 y a plusieurs jours que Jésus se fit sentir, après la communion, au point de me faire presque défaillir et expirer. Et il me parla de certaines choses que sa bonté voulait me faire comprendre. Il y a dix jours, à peine l'avais-je reçu, qu'il me fit cette demande : « Dis-moi, ma fille, m'aimes-tu beaucoup? » 0 Père ! que répondre?... Mais mon cœur lui répondit par ses palpitations. « Et si tu m aimes, ajouta-t-il, feras-tu tout ce que je veux ? » Encore là mon cœur répondit en exprimant le désir que j'éprouve. « C'est une affaire importante, ma fille; tu dois communiquer de grandes choses à ton directeur. Lui-même donnera à mon cœur la douce satisfaction que je désire. » Il me sembla que Jésus continuait ainsi en soupirant : « Ma file, que d'ingratitude et de malice il y a dans le monde! Les pécheurs continuent à vivre, opiniâtrement attachés au mal. Mon Père ne veut plus les supporter. Les âmes lâches et avilies ne font aucun effort pour réprimer la chair. Les âmes affligées tombent dans le découragement et le désespoir. Les âmes ferventes s'attiédissent peu à peu. Les ministres de mon sanctuaire... (Là Jésus se tut; et, un instant après, il reprit) : Eux que j'ai chargés de continuer la belle œuvre de la Rédemption... (Jésus se tut de nouveau.) Eux non plus, mon Père ne peut désormais les supporter. Je leur donne continuellement lumière et force; et eux en retour !... Eux que j'ai toujours regardés avec prédilection; eux que j'ai toujours considérés comme la pupille de mes yeux... (Jésus se taisait et soupirait) Je suis continuellement oublié, méconnu par d'ingratescréatures. L'indifférence augmente chaque jour; personne ne s'amende. Et moi, du haut du ciel, je ne fais que dispenser à tous grâces et faveurs : je donne lumière et vie à l'Église ; vertu et puissance à ceux qui la gouvernent ; sagesse à qui doit éclairer les âmes enténébrées ; force et constance à quiconque marche après moi; grâces multiples à tous les justes et même aux pécheurs cachés dans leurs ténébreux repaires. Là même je les éclaire; là, encore, je leur manifeste ma tendresse et mets tout en œuvre pour les convertir; et eux en retour!... Oui, avec tout cela,
— Go —
qu'est-ce que j'obtiens? Quelle est la correspondance que je trouve de la part de mes créatures que j'ai tant aimées? A cette vue, je sens mon cœur se déchirer de nouveau ! (0 Jésus!... continuons, mon cher Père!) Personne ne se soucie plus de mon amour; on se conduit envers mon cœur comme s'il n'eût rien soujf'ert pour personne et dût être oublié de tous; et ce cœur est continuellement attristé. Je reste presque toujours seul dans les églises; et si beaucoup s'y rassemblent c'est pour bien d'autres motijs; en sorte que j'ai la douleur de voir mon sanctuaire transformé en lieu de divertissement. J'en vois aussi beaucoup qui, sous d'hypocrites apparences, me trahissent par des communions sacrilèges. » Jésus aurait continué; mais je fus obligée de dire : « Jésus, Jésus, je n'y tiens plus! Puissé-je!... »
Jésus était fortement ému; il s'arrêta et reprit ensuite avec douceur : « Ma fille, il me faut des âmes qui me donnent autant de consolation qu'une foule d'autres me procurent de douleur. Il me faut des victimes, et des victimes fortes. Pour calmer la juste et divine colère de mon Père céleste j'ai besoin d'âmes qui, par leurs soujfrances, peines et tribulations, s'interposent pour les pécheurs et les ingrats. Oh ! si je pouvais faire comprendre à tous combien mon Père céleste est indigné contre le monde ! Plus rien ne le retient. Il prépare un grand châtiment pour tout le genre humain. Que de fois j'ai tâché de le calmer! La vue de ma Croix et de mes tourments ne l'arrête plus1. Que de fois je l'ai retenu en lui présentant un groupe d'âmes c/ières et de victimes courageuses! Leurs pénitences, leurs privations et leurs actes héroïques l'arrêtaient. » Pour qu'il pût l'apaiser encore maintenant je lui présentai ces âmes, et il ajouta : « Non, je ne puis plus. Ces âmes ne peuvent plus suffire pour tant d'autres, ma file; elles sont trop peu. » J'eus la pensée de demander : « Et quelles sont ces âmes? » Et Jésus de répondre : « Les Filles de ma Passion. » Je n'en revenais pas. Car je croyais qu'il s'agissait des Capucines, comme étant encore plus cachées que les autres. Jésus continua : g Si tu savais, ma file, combien de fois j'ai vu mon Père se calmer
i. Il ne faut pas, évidemment, prendre ces paroles au pied de la lettre, mais dans un sens emphatique et relatif à ce qui suit.
en les lui présentant; mais à présent elles sont trop peu, elles ne peuvent suffire. » Je me taisais... « Ma fille, dit-il, écris immédiatement à ton Père de se rendre à Rome, qu'il parle de mon désir au Saint-Père, qu'il lui dise qu'un châtiment est imminent et que j'ai besoin de victimes. Mon Père céleste est fortement indiqué. Je vous assure qu'on sera très agréable à mon cœur, en faisant ici, à Lucques, une nouvelle fondation de Religieuses Passionistes ; le nombre de ces âmes ayant ainsi augmenté, je les présenterai à mon Père, et il s'apaisera. Ecris que ce sont là mes propres paroles, et aussi le dernier avis que je donne à tous, ayant déjà suffisamment manifesté ma volonté. Bis à ton Père qu'il me donne cette satisfaction. »
J'ai fini, mon cher Père; je termine avec Jésus. Bénissez-moi. Relisez bien tout, et pensez à tout. C'est une affaire importante. Bénissez-moi. — La pauvre Gemma.
P.-S. — Quand Jésus me parla du nouveau couvent, il n'eut pas l'air de me dire que je dusse y entrer : non, ce me semble. Si même je le lui demande il ne me répond pas et se contente de sourire1.. .