Profonds sentiments d'humilité
Mon Père, — Je viens de lire votre lettre1. Mon Dieu, avez pitié de moi! Ayez pitié de votre fille la plus ingrate et la plus oublieuse de vos bienfaits. Il est vrai, il n'est que trop vrai que l'orgueil est en moi. Voyez : à peine ai-je eu lu votre lettre et aperçu le mot « orgueil » que le démon s'en est servi pour me faire tomber, ou presque tomber, dans le désespoir. J'ai été bien troublée pendant une heure. A la fin, n'y tenant plus, j'ai couru vers le crucifix, et, le front dans la poussière, je lui ai demandé plusieurs fois pardon en le priant de me faire mourir, là môme, à ses pieds sacrés. Mais il ne m'a pas fait mourir. Peu de temps après, je me suis retrouvée subitement dans le calme. Pauvre Jésus ! lui en ai-je fait ! J'ai pleuré aussi par suite de ma très vive douleur; je pleure même encore, main-
adoptive n'était plus là pour la soustraire, le cas échéant, au\ regards indiscrets des profanes. Elle y fait allusion dans celte lettre et dans plusieurs autres.
i. Pour l'éprouver, son directeur lui avait écrit qu'elle prit garde à l'orgueil dont il feignait avoir découvert en elle quelque indice. Gemma en frémit d'horreur.
tenant que j'écris, mais d'amour, parce que Jésus m'offre le pardon avec une infinie miséricorde. Où en arriverai-je si je continue à marcher de ce pas? Venez, accourez pour me couper la tête, sinon, écrivez qu'on le fasse : je suis prête. Mais je ne veux plus commettre de pareilles choses. Jésus m'a pardonnée, ce matin, et il n'y pense plus. Il ne reste que vous. A vous aussi, je demande pardon. Quant à moi, vous verrez, je ne le ferai plus. J'obéirai toujours. Je vous remercie à genoux. Mais pourquoi vous troubler? Ne savez-vous pas que j'ai la tête dure et peu d'intelligence? Allons, maintenant, pardonnez-moi. Je ne vous mécontenterai plus, jamais, jamais. Si vous ne m'écrivez pas, fiât pour ce sacrifice !
Pour Séraphine1 je fais mon possible, et tout mon possible ; mais vous n'ig-norez pas non plus que je ne sais rien faire. Je prie ; mais que valent mes faibles prières? Tout ce que vous me disiez dans votre longue lettre je ne l'ai que trop négligé, mais désormais il n'en sera plus ainsi. Je me comporterai bien, j'obéirai. Si vous saviez quelle peur j'ai eue. Figurez-vous que ce matin j'ai dit, après avoir lu cette missive : « Bon Jésus ! heureusement que je suis ici, si je me trouvais là-bas (à Rome) qui pourrait concevoir mon épouvante! » Car je m'imaginais bien que vous étiez très fâché !
La méditation, je la fais chaque jour du mieux que je peux, et j'en demeure à la Passion. Et puis, maintenant, je ne dis plus tu aux anges, mais toujours vous. Croyez-m'en : je me comportei'ai bien. Pourrais-je continuer d'offenser Jésus et d'ajouter à ses tourments? Non, non. Quelle peine lui aurai-je fait avec ces pensées d'orgueil? Quel martyre pour son cœur. Dites-lui qu'il ait pitié de moi, de ma pauvre âme qui, au lieu d'être bonne, ne songe qu'à se remplir de malice, d'iniquité et de superbe. Mais Jésus, qui m'a fait la grâce de découvrir ce vilain péché, m'accordera aussi de m'en corriger. Je tremble, j'ai peur qu'il ne me châtie de ce que je l'ai offensé. Et savezvous la punition que je redoute et que je mériterais? D'être condamnée à ne plus l'aimer, lui, mon Jésus. Non, non; qu'il choisisse pour moi d'autres châtiments, mais pas celui-là. Mon Père, si vous remarquez encore que j'ai de l'orgueil, ne temporisez pas, tuez-moi plutôt; faites tout ce qu'il vous
i. Une pieuse amie.
plaira, mais ôtcz-le-moi vite, de suite. Dites à Séraphine de se mettre immédiatement en prière ; faites aussi prier d'autres âmes. J'ai peur... Jésus chasse les superbes de sa présence. Que cela ne m'arrive jamais, Dieu de miséricorde, miséricordieux Sauveur !
Bénissez-moi et priez beaucoup pour une pauvre et indigne fille, Gemma de Jésus.
70. — Sur le même sujet. A la vue de ses péchés ' son trouble augmente outre mesure.
Ah ! Père ! — Seigneur, ayez pitié de mon cœur glacé dont chaque jour tant de fois la nonchalance vous attriste ! Mon cher Père, mon âme, en ce temps-ci, a besoin de beaucoup de prières. Le démon s'acharne à l'orgueil. A chaque instant, je m'en vais me redisant à moi-même : « Orgueilleuse, n'as-tu pas encore assez inspiré de dégoût au cœur de ton Jésus? Humilie-toi devant lui, et souffre volontiers d'être méprisée... » 0 Père, considérons bien ceci : vous me connaissez déjà; suis-je vraiment digne d'alier chaque jour à la communion? Non, non; j'ai mille fois méconnu Jésus, et je me suis détournée quand il m'appelait. Donc, miséricorde; non pour les autres, mais pour moi-même ! Père, demandez, demandez sans cesse pour mon âme, miséricorde à Jésus. Implorez auprès de lui le pardon de mes péchés; dites-lui que pour réparer mes fautes, mille douleurs de l'âme et du corps me paraîtront légères. Omon Dieu, le châtiment ne sera jamais aussi terrible que je le mérite. Châtiez-moi donc, mais ôtez-moi le poids de tous mes péchas, car ce fardeau m'oppresse et m'écrase. Ces péchés commis, je les déteste, ô Jésus 1 délivrez-m'en pour toujours. Ecoutez-moi, ô Jésus! puisque à tout instant je vous demande pardon ; agréez mon sincère repentir. Quand je pense que si souvent j'ai eu l'audace de parler devant vous des fautes d'autrui ! Malheur à moi si même une minute je venais
i. Ce que lurent ces péchés, ou plutôt ce que fut l'extrême pureté de cette ftme, sa biographie le démontre assez. Gemma ne cessait toutefois de déplorer ses fautes et de les avoir en horreur. Comment concilier tant d'innocence et de repentir? C'est ce que l'auteur de sa Vie a tâché d'expliquer.
à perdre de vue mes fautes et mes propres iniquités ! Jésus, humiliez mon orgueil... Mais, ô Père, que l'amour est sublime dans le pardon, n'est-ce pas?
Sur ce point, je ne sais trop comment m'expliquer; mais vous me comprendrez, j'en suis sûre. Jésus, Père, est un amant très cher à qui rien ne résiste. Sa miséricorde en ce moment me ravit hors de moi. Comment ne pas aimer Jésus de toute mon âme, de tout mon cœur? Comment ne pas désirer d'être tout absorbée en lui et consumée dans les flammes de son amour? Quel dégoût j'éprouve de moi-même! Ah! si par le passé j'avais mené une vie bien pure, si j'avais été modeste, si j'avais repoussé les vaines pensées, si j'avais pris soin d'éviter le mal, maintenant ce vilain démon ne me ferait pas une guerre aussi acharnée, n'est-ce pas? Mais si j'avais du moins un repentir qui égalât mes fautes! O mon Dieu, donnez-moi, vous-même, cette véritable contrition ; transpercez mon cœur d'une extrême douleur; prenez ma vie, mais purifiez mon âme. Vive Jésus ! Bénissez-moi. — Gemma.
71. — Elle s'humilie à la pensée de ses communions quotidiennes dont il lui semble ne retirer aucun fruit.
Me voilà encore. Priez beaucoup, mon Père, pour que vraiment Jésus vous éclaire. Je ne vous cacherai rien, je ferai ce que vous me direz, je serai bonne, docile; mais aidez-moi; le besoin de votre assistance devient chaque jour plus grand. Faites prier pour moi. Et Jésus, Père, est-il content de mon âme? Je me tiens toujours unie à lui. Mon bien-aimé Jésus est mon tout en ce misérable monde. Ce qui me donne un peu à réfléchir c'est que la réception continuelle de l'Eucharistie, vrai pain des anges, n'a pas communiqué à mon intérieur tous ces biens qu'il confère avec abondance à tant d'autres âmes. Et le mal vient, je l'ai compris, de ce que mes rares vertus sont languissantes, et de ce que je m'approche de Jésus sans aucun mérite. Aidez-moi, Père, aidez-moi. Je pourrais aujourd'hui être fort avancée dans la perfection, tandis que j'ai rétrogradé, au grand détriment de ma pauvre âme. Cette tiédeur, je l'ai découverte ce matin. Je vais tâcher de me corriger. Parfois, Père, le croi riez-vous? je tremble et je rougis à la pensée que,
moi si impure, je vais recevoir Jésus, la pureté môme... Et voilà sûrement pourquoi auprès de ce feu divin je me trouve toujours plus froide. Mais Jésus, mon cher Jésus, ne laisse pas que de m'aimer ainsi, et continuellement il se fait sentir à mon âme. Je n'ai, Père, qu'une seule chose de bonne, et c'est la bonne volonté ; celle-là, ce me semble, je la sens bien. Et puisque Jésus me dit qu'il aide beaucoup quiconque est faible et pauvre, comme je suis telle moi-même, j'espère qu'il agréera ce bon vouloir, lui qui est grand et fort. Adieu, Père. Bénissez la pauvre Gemma.
72. — Elle s'humilie en se voyant affectueusement traitée par ses bienfaiteurs.
Cette dame a demandé que vous ayez la charité de lui envoyer quelque opuscule concernant le pieux Collège. De cette association je n'en parle jamais avec elle; je me tiens cachée, parce que si on venait à savoir que j'en fais partie on serait scandalisé. Ici on me connaît, tandis que là peut-être pas encore. Je voudrais vous dire bien des choses sur cette Ligue sacrée. Je demande à Jésus la patience, non pour moi, mais pour cette bonne tante à qui pour le moment elle est un peu nécessaire. De tout ce qu'on fait pour moi, Père, je n'en voudrais absolument rien. Si vous voyiez! A présent, le soir, on me chauffe le lit. Est-ce là vraiment des choses à faire pour celle qui mériterait d'être logée au poulailler? On me comble, au contraire, d'une foule d'égards, et ensuite de ma bouche il ne sort même pas un merci. Si je pouvais du moins leur être utile par mes froides prières ! C'est là encore mon espoir. Je voudrais, comme je vous l'ai déjà dit d'autres fois, que tous, jusqu'aux derniers (de la maison) me considérassent comme leur esclave. Bénissez moi, Père, et priez pour moi. — Je suis la pauvre Gemma.
73. — Elle s'humilie au milieu des tentations dont le démon l'afflige.
Mon cher Père, — Je m'aperçois, et souvent même je sons, que je suis sous une forte impression du démon. 11 me semble bien que je ne voudrais pas, non, commettre réellement
le péché ; maintenant et à jamais je préférerais mourir que d'en admettre un seul. Je proteste à Jésus, croyez-m'en, que j'aimerais mieux devenir aveugle pour toujours que de l'offenser même légèrement. Il en est ainsi de tous les autres sens de mon pauvre corps; j'aimerais mieux en rester absolument privée que de m'en servir pour le mal. Je me suis plainte à Jésus de ce qu'il permet certaines choses, et il m'a répondu : « C'est moi qui le permets ainsi, afin que tout le monde sache que tu peux être fautive. C'est aussi afin qu'on sache ta misère, et que toi-même tu apprennes à devenir humble, vraiment humble. Avec tous ces défauts essaie donc un peu de t' enorgueillir? » — « Mais, mon Jésus, lui dis-je, faites au moins que je ne vous offense plus. » — « N'y donne jamais ton consentement, et puis demeure bien tranquille. » Bénissez-moi et priez pour la pauvre Gemma.
74. — Elle s'étonne de ce que dans un tel état Dieu lui continue sa bienveillance.
Père, aidez-moi, car Dieu seul connaît le nombre des péchés que j'ai commis et commets encore. Comme la nature se réveille à la moindre parole ! Comme je suis imparfaite dans le support de ce petit malaise de rien que Dieu m'envoie! Comme souvent je donne aux autres l'occasion de murmurer contre moi ! Quel sujet de multiples tracas ne suis-je pas dans cette famille! Et, malgré tout cela, le miséricordieux Jésus luimême se montre bienveillant et me comble de caresses. Oh! pourquoi tant de bonté? Bénissez-moi. — La pauvre Gemma.
75. — Elle se réjouit de ce que Dieu est glorifié par ses humiliations.
Père, Père, — A l'instant je reçois votre lettre. Je vous écris de suite. Oui, oui, vive Jésus! vive l'amour de Jésus! vive la croix de Jésus ! vive encore la volonté de Jésus ! et c'est assez. — Vraiment, ce dernier message a relevé un peu mon courage. Oh! comment ferai-je pour vivre de la sorte? En avant!... Soyez sûr que si vous parveniez à me mettre au couvent on ne
verrait plus en moi la moindre sottise; Jésus me suffirait. — Père, j'appartiens à Jésus. C'est pour lui que je suis créée : qui, d'ailleurs, voudrait jamais de cette pauvre fille ignorante et mauvaise? Que sa très sainte volonté soit faite ! et qu'il tire sa gloire des petites humiliations qu'il m'envoie. Je suis avec lui, n'est-ce pas, Père? J'y suis encore maintenant. Bénissezmoi toujours. — Je suis la pauvre Gemma.