Précieux avantages qu'elle retire de ses humiliations
Révérend Père, — Mon confesseur n'agit que dans la vue de mon plus grand bien. Il prend tous les moyens de me sauver, et je veux moi-même, à tout prix, sauver mon âme. Vous ne savez peut-être pas qu'il semble à présent que je me sois convertie? Et combien ne dois-je pas être émerveillée de l'infinie miséricorde de Dieu! Oui, oui, Père, mon Jésus est vraiment le Dieu de bonté ; il a de nouveau opéré le miracle de ma conversion... Grâce à la lumière qu'il a daigné me donner, je suis parvenue à acquérir la connaissance de ma bassesse ; et en pleurant sur mes nombreux péchés je sens ma douleur s'augmenter encore, à la pensée de tant d'outrages et d'ingratitudes dont chaque jour les créatures se rendent coupables à son égard.
Non seulement, Père, Jésus est dédaigné, mais il est encore insulté. Que d'âmes (moi la première) refusent, dans un moment de frénésie, d'accepter ces chères épreuves qu'il leur envoie et qui les eussent placées au nombre des élus ! Que d'âmes encore qui, sous le coup de la passion, disent que Dieu ne s'occupe pas de nous, qu'il nous abandonne à nousmêmes et qu'il est injuste ! Père, Jésus oublie ses créatures ? Jésus injuste? Quelle monstrueuse calomnie contre sa paternelle providence ! Mais la terre entière est remplie de Jésus, de ses bienfaits continuels. Et qu'importe, si Jésus contrarie notre corps ? Qu'importe s'il nous afflige ? Ce que nous devrions appréhender, et ce que je devrais redouter beaucoup moi-même, c'est l'assaut que nous livre le démon pour nous faire tomber dans le péché. Et je n'y pense pas ! Si vous voyiez, Père, que mon âme fût en danger, pensez-y, vous, et aidez-moi. Une grande bénédiction pour la pauvre Gemma.
77. — Au milieu de ses épreuves elle proteste ne vouloir que Dieu et soupire après la mort afin d'aller à lui.
Père, — Je me suis enfin bien convaincue que Dieu seul peut me satisfaire, et j'ai mis en lui toutes mes espérances. Que Jésus ne veuille plus de moi, qu'il me repousse; moi, je le chercherai toujours. Maintenant je suis vraiment à une heure où je me rends parfaitement compte que je ne suis bonne à rien, pas même à former une bonne pensée pour Jésus. Continuellement je commets des péchés; hier, j'en découvris encore deux nouveaux. Parfois je suis fortement tentée de désespoir parce qu'il me semble impossible que Jésus me pardonne tant de fautes ; d'autres fois, il me semble qu'il ne se peut pas non plus que Jésus veuille me perdre. Et alors je hausse les épaules et ne tiens plus compte de mes péchés. Comment cela peut-il se faire ? Me i'indiquerez-vous ' ? Or je commets ces fautes sans m'en apercevoir. Si je devais tomber sciemment dans un péché léger, ce qui se pourrait, ne vaudrait-il pas mieux mourir sur l'heure, de suite? Mourir, oh! oui! aller auprès de Jésus, être assurée de l'aimer toujours et de ne plus le perdre ! Priez pour la pauvre Gemma !
78. — Elle revient avec inquiétude sur la pensée de ses fautes, et se console dans l'espoir d'une véritable conversion.
Quelles sont nombreuses, ô Père! ces âmes privilégiées qui, après avoir reçu beaucoup de grâces de Jésus, sont peu à peu tombées dans l'indifférence ! Et le Sauveur gémit en regardant ces âmes. En sera-t-il ainsi de moi, Père? Non, je ne le veux pas, avec l'aide de Dieu, non, non. Mon Jésus, je vous en supplie, protégez-moi toujours davantage; et vous, mon bon Ang-e, défendez-moi et ôtez de moi tout ce qui distrait ;
i. Gemma explique elle-même un peu plus loin qu'elle ne tienne pas compte de ses fautes, en avouant qu'elles sont involontaires : plutôt mourir, dit-elle, que de commettre avec advertance un péché « même léger ».
mon esprit et mon cœur ne doivent s'occuper que de Jésus. Ici, je ne sais si vous comprendrez ce langage, car c'est un avertissement que me donna hier le confesseur. Il me dit de bien prendre garde que toutes les grâces dont Jésus m'a gratifiée ne soient pas rendues inutiles par ma faute. Avez-vous compris ? Me voilà de nouveau retombée dans mes défauts habituels. Mon Dieu ! comme en ce moment ma témérité m'épouvante ! Tant et tant de fois je me lamentais devant Jésus des fautes du prochain ! Malheur à moi si je venais à perdre de vue mes propres égarements ! Tous les péchés qu'on peut faire je les ai commis bien des fois : j'ai aimé les plaisirs du monde, les satisfactions de la vanité, j'ai été orgueilleuse, j'ai méprisé les autres ; et bien d'autres choses encore. Donc, mon Jésus, pardonnez-moi ! Je ne mérite que votre châtiment. Miséricorde, ô mon Dieu ! Mais ce serait déjà une miséricorde que de m'anéantir, ô Jésus I Car rien ne m'est dû sinon l'enfer. Mais non, pas d'enfer; votre pardon, ô Jésus, voilà ce que je vous demande avec le ferme propos de m'en rendre digne.
Pourquoi, Père, n'écrivez-vous plus? Oh ! serait-ce réellement parce que j'ai été mauvaise, que je suis retombée dans mes fautes ordinaires et que je suis redevenue orgueilleuse ? Veuillez me le dire tout de suite. Si c'était à cause de cela, je me comporterai mieux à l'avenir. Priez pour moi, bénissezmoi. — Je suis la pauvre Gemma de Jésus.
79. — Encore sur le même sujet ; elle craint pour son salut éternel.
Si j'avais réfléchi, Père, que les humiliations furent pour Jésus le chemin nécessaire pour entrer dans sa gloire, je n'aurais pas été si bouleversée par ce qui vient d'arriver. Mais qui pourra donc me donner, à moi, la sainte humilité? Et dire que chaque jour, moi qui suis remplie de toutes les vilenies de l'orgueil, je fais la communion et m'unis à Jésus, source d'humilité ! — Jésus, Jésus lui-même me donnera cette vertu, et avec elle ce dont j'ai besoin pour y ajouter toutes les autres. — Le démon ne dort pas. Qui sait par quelles tentations je devrai encore passer? Qui sait ce qui m'attend au lit de la mort et au tribunal du Souverain Juge ? lit à quoi me serviront
alors toutes les miséricordes dont Jésus aura usé à mon égard et tant de grâces qu'il m'a faites ? Moi en enfer, haïr et maudire Jésus pour toujours? Non, n'est-ce pas ? Comment Jésus pourrait-il, en effet, souffrir la perte d'une pauvre petite fille qui est toute à lui, qui a tant désiré l'aimer et ne l'offenser jamais ? Mon Dieu, dites-le-moi : me sauverai-je ou me damnerai-je ? Si je me sauve, oh ! que de fois je devrai baiser les mains de mon Jésus pour tant de bienfaits dont il m'a comblée ! Mon Dieu, durant ma vie j'ai été ingrate envers vous, mais si je viens en paradis je ne le serai plus.
Croyez-moi, Père, je vois l'ingratitude que j'ai eue pour Jésus et j'en suis confondue. Je voudrais implorer des grâces et je n'ose pas, l'ingrat ne méritant plus aucune faveur. Mais, à la réflexion, je vois que la divine miséricorde est plus grande que mon ingratitude, et je demande au Seigneur, je lui demande... et ne cesse jamais de lui demander, le pardon de mes péchés, beaucoup d'amour pour lui, la sainte persévérance et enfin... le paradis. Oh ! quand donc viendra le jour où je me trouverai en sûreté aux pieds de Jésus, où je pourrai le voir, où je pourrai voir encore ma céleste Mère, la mère des orphelins ?
0 Père, priez pour que la volonté de Dieu s'accomplisse en moi. Je veux, je veux m'y employer de tout mon pouvoir, et sans me plaindre. Bénissez-moi. Je suis la pauvre Gemma.
80. — Elle revient sur la question du « tu » et du « vous » dans ses colloques avec le Sauveur.
Père, écoutez bien. Vous n'êtes plus d'accord avec Jésus , lui-même, bon Papa. Vous m'avez dit, en effet, plusieurs fois de ne plus dire lu à Jésus, de ne pas avoir tant de confiance ; et lui au contraire m'a dit hier matin : « Sois persuadée, ma fille, que lorsque je témoigne un peu de froideur à certaines personnes, c'est parce qu'elles nont pas en moi toute la confiance que je désirerais. » Celui qui ne va pas à Jésus avec confiance fait injure à la bonté qu'il nous a si souvent témoignée et de mille manières. Il me semble au contraire qu'en ayant en Jésus une grande foi et confiance on lui fait comme une douce violence qui l'oblige à répandre sur nous
\ ses bienfaits. Est-ce vrai, Père? Je ne sais; je le dis comme cela me vient. Mais vous, dites-moi ce qui en est, car, sans doute, je me trompe. Ma tête est si vide ! — Père, je me traîne toujours péniblement, je souffre. Mais si Jésus est content, je le suis aussi. Que de joie on goûte à se tenir abandonnée entre ses bras ! Quel bonheur pour moi que Jésus daigne m'accueillir malgré toutes mes misères! Oui, Jésus est en moi et je suis toute à lui en attendant d'être enfin toute transformée en lui. Pauvre Jésus !
Chaque matin après la communion, Jésus, mon bon Jésus se fait sentir toujours plus fort, et me demande si je l'aime. Père, quel bien voit-il donc en moi, pour tant souhaiter ma présence ? A cette pensée et en m'examinant ensuite moi-même, je me sens tomber en défaillance et m'évanouir. Et comme il me console, ce cher Sauveur! Je ne puis m'empccher de lui dire : « Chaque fois, ô Jésus! que je me suis tournée vers vous, mes peines intérieures ont cessé de m'affliger. Votre grandeur, ô Seigneur, est sans limite, votre bonté sans aucune imperfection. » C'est bien vrai, Père?
Lisez la lettre que vous écrira ma mère et jugez... Il semble bien que Jésus veuille tout cela. Pauvre Jésus! oh! contentons-le. Oh! Père, n'est-ce pas que nous ferons tout pour le satisfaire? — Donc, en avant! Bénissez-moi et priez pour la pauvre Gemma.
81. — Elle proteste n'avoir d'autre volonté que celle de Dieu et de son directeur.
Père, soyez sans crainte ; recommandez-moi à Jésus, et je ferai toujours l'obéissance; pour certaines choses même elle ne me pèse aucunement. J'exécuterai tout ce qui m'est commandé. Jésus, il y a quelques jours, m'accorda cette grâce dont je ne cesserai de le remercier. Je me souviens qu'à ce moment ces paroles me vinrent comme spontanément à l'esprit :
Au bon vouloir de mon grand l>ieu Je me conforme de mon mieux.
Ma seule pensée sur la terre Est de l'aimer et de lui plaire.
Vive Jésus! Je me vaincrai en tout, Père; soyez tranquille,
je ne veux plus provoquer le dégoût de Jésus. Bénissez-moi. Je suis la pauvre Gemma.
82. — Elle résiste au démon qui la tente de désobéissance ; elle fait même difficulté de s'entretenir avec l'Ange gardien afin d'obéir à son directeur.
Savez-vous, Père, à quoi le démon s'en est pris? A la permission que je vous demandai et que vous me refusâtes1. Voici ce qu'il me suggère : Gomme tu plairais à Jésus si tu n'avais plus en rien la moindre satisfaction ! G rois-tu avancer de lasorte?Tu mènes une vie trop commode. Si tu ne fais pas pénitence pour expier tes péchés, tu as donc envie de rester en purgatoire ; si cela te va !... L'enfer est toujours ouvert aux paresseux, etc., etc. Père, malgré toutes ces sornettes je me tiens calme, tranquille, je me fie à vous et j'affronterai de suite l'enfer luimême plutôt que de vous désobéir.
J'ai obéi, sachez-le, avec l'ange 2. Vous le savez déjà, sans doute, que par deux jours j'ai eu la visite de mon cher Ange? 0 Père, oh! qu'y aurait-on pu faire? 11 vint à moi à l'improviste, tandis que je me reposais en Jésus. En l'apercevant, je fus un peu troublée et j'éprouvai quelque frayeur. Si tu es un envoyé de Dieu, lui dis-je, viens, je te reçois; si tu es un envoyé du démon, je te crache à la figure. Lui, alors, souriant, adora la majesté de Dieu, puis il offrit ses hommages à la très sainte Trinité. Quant à vous, Père, aidez-moi toujours, tenezmoi de près, je désire obéir; je ne veux pas que par ma faute Jésus ait à me retirer ses grâces. Donnez-moi toujours une large, très large bénédiction. La pauvre Gemma de Jésus.