Dure épreuve à laquelle est soumise son obéissance
Ah ! Père ! Un reproche, que Jésus m'a fait ce matin après la sainte communion, me tient dans une continuelle tristesse : « Ma fille, m'a-t-il déclaré, je veux de toi un peu plus de recueillement intérieur, c est-à-dire une union plus intime avec moi. Mon bonheur est si grand quand je te presse sur mon cœur ! Et toi, au contraire, bien souvent tu t'éloignes, tu détournes sur d'autres objets ton esprit et ton cœur, et tu me laisses seul. On dirait presque que tu ne t'entretiens pas volontiers avec moi. — 0 mon Dieu, lui ai-je répondu en pleurant, vous voyez bien pourquoi je fais ainsi. » Et, ensuite, je n'ai pu continuer, je suis demeurée sans parole. Bénissez-moi; je suis toujours la pauvre Gemma.
86. — Elle se réjouit de ce que Dieu l'aide à faire la volonté de son
directeur.
Rév. Père, — Me voilà, depuis plusieurs jours, chez les pauvres Petites Sœurs 2 0 Père, comme il fait bon dans la maison de Jésus! Ici je suis bien, parce qu'il y a Jésus, et parce que je dois y rester par obéissance. Au reste, mon Père, je m'en rends bien compte; apparemment ce n'est pas là que je pourrais me fixer, car mon cœur n'est pas entièrement satisfait ; et puis, il me semble que ce n'est pas la volonté de Dieu. Si plus tard le confesseur m'y obligeait, pensez-y vousmême. Quant à moi, j'ai promis à Jésus de ne rien dire, et il en paraît content, puisqu'il ne me le reproche aucunement. Il m'a néanmoins fait entendre que je devais tout vous exposer. Soyez sûr que je serai ponctuelle à obéir, et à obéir en n'importe quel lieu où vous me mettrez : j'obéirai toujours,
i. Le confesseur avait commandé à Gemma, soit pour l'éprouver, soit pour éviter les extases dont il redoutait les suites fâcheuses, de distraire de Jésus sa pensée et son cœur. La docile entant exécuta cet ordre avec une héroïque énergie et malgré les apparents reproches du Sauveur lui-même.
2. Sa mère adoptive, ayant dû s'absenter de Lucques, l'avait oonfiée aux religieuses « Mantellates » appelées à Lucques Petites Sœurs.
parce que Jésus le veut. Ici on m'a donné l'ordre de ne rien éprouver d'extraordinaire1, et tout va bien. Mais comme Jésus me sollicite! Il m'en coûte, à la vérité, un peu de fatigue. 0 cher sacrifice ! ô chère obéissance !
Il n'est jamais rien survenu. L'obéissance !
Le confesseur a proposé, si cela vous agréait, de me laisser ici pour toujours. Je désire uniquement accomplir la volonté de Dieu. Je ne dis rien ; à vous d'y penser. Et vous-même vous devez obéir à Jésus, n'est-ce pas? Je suis paisible et calme : je veux seulement accomplir la volonté de Dieu. Une bénédiction particulière chaque jour : je suis la pauvre Gemma.
87. — Elle se dit prête à entrer dans n'importe quel monastère désigné par son directeur.
Père, — Voyez un peu : Hier j'allai trouver mon confesseur pour me confesser; il me dit d'aller à quelque autre2. Il m'engag-ea pareillement à demander au Sauveur de plus grands éclaircissements touchant certaines questions. Jésus pourtant ne veut que le confesseur et vous. Song-ez-y, venez à mon aide. Si ensuite Jésus voulait effectivement que j'allasse à quelqu'un plus, j'obéirais aussitôt. Mais où en arriverai-je à la fin ? Jésus ne voudrait pas du tout cela; il me le répète chaque matin. Mais il parle aussi au cœur du confesseur, n'est-ce pas? Et celui-ci ne peut se tromper. Donc, Père, je dois me soumettre. Si vous le voulez, je m'exécuterai tout de suite. Song-ez néanmoins à vous en entretenir avec Jésus.
Père, j'ai toujours obéi avec l'aide de Jésus. Savez-vous quand l'ange est là ce que nous faisons? Nous adorons ensemble l'infinie majesté de Dieu, nous répétons à qui mieux mieux : Vive Jésus! et ensuite nous parlons d'autre chose. Est-ce bien? Est-ce l'obéissance? Pour ce qui est ensuite de se salir les mains, je le lui redis constamment ; mais il fait mine de ne pas comprendre. Alors que dois-je y faire?
Mais Jésus, lui, a bien compris; car voilà trois matins que après l'avoir reçu (dans la communion) il en agit comme
i. Allusion aux extases, stigmates, etc..
2. Afin de le consulter concernant ses voies extraordinaires.
— yo —
si je ne le possédais nullement. 11 se tait et me lait mourir de désir; en sorte que durant une heure et plus je me sens défaillir et me consumer. Vive Jésus, vive Jésus!
Mon pauvre cœur est commeà l'ordinaire. Mômeavec l'obéissance, pour le refréner il me faut un grand effort. Et puis ce n'est pas tout : ce feu que je sentais seulement en cet endroit précis du cœur, je m'aperçois qu'il va peu à peu se répandant par tout le corps, et alors je suis toute tremblante. Vive Jésus caché1.
Secourez-moi, Père ; si vous vous apercevez que je glisse dans le mal, dites-moi ce que je dois faire. J'ai toujours la volonté d'obéir et de mettre en pratique tout ce que vous m'avez enseigné. Cela vous va-t-il ainsi? Père, ce soir c'est jeudi2!... Bénissez-moi, je suis la pauvre Gemma de Jésus seul.
88. — Craignant de désobéir elle prie son directeur de s'interposer pour qu'on ne l'oblige pas à prendre des aliments en plus grande quantité.
Père, — H y a aujourd'hui trente jours que mon estomac ne peut supporter qu'un peu de bouillon. Auparavant il supportait encore un peu de lait ; maintenant, non. Père, je vous en supplie à g-enoux, si vous m'en croyez, ordonnez à ma bonne mère de ne pas insister pour me faire manger. Voyez : à Centrons {maison de campagne) elle m'ordonna de manger: j'obéis, mais dans un vomissement qui survint ensuite j'allai jusqu'à rejeter des caillots de sang. Elle vit bien que je m'étais un peu trop forcée : le sang me sortait jusque par les narines. Si vous le jugez bon faites-lui cette recommandation une fois pour toutes en la priant de ne pas l'oublier. Je continue à prier le bon Jésus (selon l'ordre reçu) pour qu'il m'accorde une bonne santé. Mais qu'y puis-je si lui-même permet qu'il en soit ainsi? Ayons bon espoir. Je ferai de mon mieux, aidezmoi. La pauvre Gemma.
i. Expression motivée parle Sauveur qui, tout en se cachant à cette «âme, ne laissait pas d'y opérer de telles merveilles.
2. Jour particulièrement solennel à cause des mystiques agonies qui commençaient alors et la faisaient participer à celles du Sauveur jusqu'au lendemain dans l'après-midi.
89. — Sur l'avis de son confesseur elle se considère comme une morte et veut être tenue pour telle.
Il faut que vous sachiez, Père, que je suis morte aujourd'hui à quatre heures. Mon confesseur m'a dit que je devais être comme une morte. Et savez- vous pourquoi? Je me lamentais de ceci, de cela ; il m'a écoutée un instant, puis ne m'a pas donné d'autre avis que celui-ci : « Vous devez vivre comme si vous étiez morte. » Je ne dois donc plus parler, plus manifester mes désirs, plus rien. Je suis morte, Père. Un mort ne dit jamais : « je veux, je voudrais, je serais bien aise » ; mais il se tait et laisse faire. Et moi, de quoi ai-je à me préoccuper? Vive Jésus. Bénissez-moi toujours : la pauvre Gemma de Jésus.
90. — Elle essaie de dépeindre la beauté de Marie qu'elle a pu contempler dans une vision'.
Mon bon Père, — Si vous aviez vu comme était belle ma céleste Mère ! Il m'a semblé l'avoir aperçue plusieurs fois par le passé; mais il m'était toujours resté un grand désir de la revoir. Grande fête pour elle aujourd'hui dans les cieux; grande gloire donnée par Jésus à sa Mère et à la mienne. Marie est si belle, mon Père, qu'on ne saurait la dépeindre. Le Père éternel l'orne de la couronne du saint amour. Et si vous aviez vu l'extrême beauté de cette couronne glorieuse posée par l'Eternel sur le front de ma divine Mère! Un or très brillant, tout en flammes, en composait la base (je la décris telle qu'il m'a semblé la voir). Diverses pierres précieuses, qui représentaient les vertus de la Vierge, s'y trouvaient tout autour; il y avait aussi des perles en très grand nombre. Marie était encore ornée de la couronne de Sagesse; elle était parée des splendeurs
i. On a parlé en détail dans la Vie de Gemma de sa tendre et ardente dévotion envers la Reine du Ciel. Elle y revient elle-même fréquemment dans ses lettres. Outre ce que le lecteur aura déjà remarqué, les quatre suivantes confirment éloquemment tous ces témoignages.
les plus rares, que je ne saurais rendre; et sur cette belle couronne elle portait un signe indiquant qu'elle était la dispensatrice des trésors du Paradis. 0 Père, mon cher Père! Bénissezmoi : la pauvre Gemma.
91. — Elle parle des sentiments qu'elle éprouve en présence de Marie.
Père, — Tout à l'heure, après la sainte communion, ma céleste Mère m'a appelée et m'a dit que aujourd'hui c'était sa fête. Elle avait changé de vêtement, qui n'était plus noir, mais blanc. Elle m'a comblée de caresses. A elle aussi mes péchés inspirent delà compassion, comme en témoigne l'expression de son regard. Et savez-vous ce que je fais quand je suis [ devant elle, comme aussi devant Jésus? Je me mets d'abord à genoux par terre. Puis, si c'est Jésus, je lui baise les pieds comme en tremblant; mais en esprit, car pour le corps, lorsque je souffre je ne puis parfois le remuer. Si c'est la divine Mère elle m'embrasse, et je lui baise les mains. Les anges font de même; ils s'agenouillent et adorent Jésus; je fais ce que je leur vois faire. Pardonnez-moi si je parle ainsi ; je ne sais comment dire. Mais vous me comprenez, n'est-ce pas? Bénissezmoi encore une fois : je suis la pauvre Gemma.
92. — Elle demande à Marie de nouvelles croix pour les offrir au Sauveur.
Mon cher Père, — Si vous étiez ici vous verriez comme je suis contente : je sens très fort la présence de Jésus. Qui a porté Jésus à se faire sentir ainsi aujourd'hui à mon âme si misérable? « U amour que j'ai pour loi », me répond-il. 0 bien immense, que donnerais-je en échange? Père, remerciez Jésus de ce qu'il m'a tant aimée.
C'est demain matin la fête de ma céleste Mère. Je l'aime beaucoup, vraiment, cette bonne Mère. Et si je ne l'aime pas assez elle n'a qu'à me donner elle-même un cœur plus enflammé, et puis, me conduire promptement en Paradis. Je soupire après Jésus et ma divine Mère. Je la cherche toujours et ne voudrais
jamais manquer une occasion de lui plaire, ainsi qu'à Jésus. Si je dois vivre encore un peu, je ne veux pas rester loin de leur présence. Et demain j'ai l'intention d'obtenir une grâce de Marie; écoutez ce que je désire : qu'elle me donne une croix, une croix lourde, bien lourde ; tel est le cadeau que je lui demande. Je veux quelque chose de très lourd, afin de suivre ainsi mon Jésus crucifié. Je ne suis pas capable de bien souffrir; mais avec la croix je demande aussi la patience. Si j'obtiens cette grâce je vous l'écrirai tout de suite ; il n'y a pas à vous préoccuper. Pardonnez-moi tout ce verbiage; s'il vous ennuie, ne me lisez plus. Bénissez-moi et priez beaucoup pour la pauvre Gemma de Jésus.
93. — Une grande humiliation lui étant survenue à l'église, elle pense que c'est là le présent demandé à la Reine du Ciel.
Père, — Jésus est tout à moi; je le retrouve en tout. Il m'aime toujours beaucoup; il me fait quantité de petits présents, et si je ne me plains ni ne me lamente, il vient aussitôt me consoler. Dernièrement, il me fit un petit cadeau : ce fut une assez grande humiliation. Je ne sais pourtant pas si ce présent venait de lui ou de sa divine Mère ; vous vous souvenez, en effet, que le jour de la fête du Rosaire je leur avais demandé une croix. Je la dois, ce me semble, à ma bonne Mère. Voici donc ce qui en est : Dimanche, ayant besoin de me confesser, j'allai à Saint-Michel, et j'attendis le prêtre. Je lui avais écrit préalablement; ne le voyant pas néanmoins venir, j'avisai un des clercs. Pendant que je lui parlais en survint un autre, qui me connaît bien et qui comprit que je demandais mon confesseur : « Un confessseur à cette heure! s'écria-t-il, va donc voir si tu ne pourras pas embrouiller quelque autre prêtre! » Il ajouta bien autre chose; mais je m'esquivai, car tout le clerg-é s'habillait pour aller au chœur. Mon confesseur vint ensuite de lui-même. J'éprouvai bien un peu de confusion, mais je me souvins de Jésus, et cela n'eut pas d'autre suite. Bénissez-moi : je suis la pauvre Gemma de Jésus.
94. — Vifs sentiments de reconnaissance à l'égard de son Père spirituel. — Zèle pour la conversion d'un pécheur.
Mon cher Père, — S'il m'est donné avant de mourir d'aller dans une solitude, que de larmes j'aurai à verser, que de pénitences à accomplir! Mais Jésus, que voudra-t-il? Attendons tous les deux, vous et moi ! Je ne sais pourquoi votre lettre m'a produit cette fois une impression nouvelle. Je l'avais lue et, comme à l'ordinaire, je l'avais mise sous mon oreiller. Dès que je fus seule dans ma chambre je la repris, la relus et sans savoir pourquoi je versais des pleurs. 0 Père, merci infiniment pour toutes vos sollicitudes à l'égard de ma pauvre âme, à qui, je l'espère, vous voudrez bien les continuer toujours. Je pense que, maintenant, vous m'aurez parfaitement connue et que vous tâcherez de me rendre meilleure. Priez pour moi, pour que je vous éclaire bien sur mon état, et que, ensuite, vous me convertissiez. Y réussirez-vous, Père, à me convertir? Je m'obstine à verser des larmes; je pleurai de plus belle quand votre dernière lettre me suggéra cette réflexion, et je pleure encore toujours en y pensant. Vive Jésus!
Père, convenons de ceci : Moi je songerai à... (votre pénitente) et vous, vous songerez à une âme en état de péché mortel, qui ne trouve pas le chemin du repentir. Je suis à peu près sûre qu'elle se convertira ; mais je prie pour que, aussitôt après sa conversion, elle soit enlevée par Marie, sinon elle retombera sûrement dans l'abîme où elle a vécu. Est-ce que c'est bien de faire cette prière? Je voudrais que demain matin vous offriez le sacrifice de la messe pour mon pécheur. Aidezmoi à le sauver, et moi, s'il plaît à Dieu, je vous aiderai à connaître (cette personne). — Vous avez vite fait, vous, de lancer ce mot « abandonner »; Jésus, lui, ne le dit jamais. Attendez, attendez. Ne vous fâchez pas, Père; car je prie beaucoup pour vous, beaucoup. Si enfin vous parvenez à sauver mon âme, vous verrez ce que je ferai... vous verrez quand je serai en Paradis. Je vous entraînerai avec moi a tout prix'.
i. « Et dans cette espérance je vis, écrivait le regretté I'. Germain... Et, panai les peines de cet exil, ces paroles de Gemma me seront un continuel réconfort. »
Et Jésus? Il est à moi et je suis à lui : ainsi je l'espère Voilà qu'il se cache; serait-ce par ma faute? Mon Dieu ! pauvre âme que je suis! Mon bon Père, si je n'avais la foi! ... Oh! oui, je vis bien de !a foi, mon âme reçoit des secours spéciaux par le moyen de la foi. Je me soulage par des aspirations et oraisons jaculatoires aussi enflammées que possible. C'est ainsi que mes journées se passent. Vive Jésus, et qu'il soit toujours béni! Adieu, Père; merci infiniment pour votre facilité à me pardonner tant de manquements! Je n'en commettrai plus avec l'aide de Dieu. Je me hâte de vous répondre. Une grande béuédiction. — Je suis la pauvre Gemma.
95. — Elle insiste encore pour la conversion de son pêcheur '. Elle parle de la douce paix qui remplit son cœur à la fin de ses journées et jusqu'au milieu de ses agonies.
Mon cher Père, — Heureux êtes-vous de pouvoir en ces jours faire les saints exercices ! ou plutôt non, heureux sommesnous ensemble! Je vous suivrai partout, soyez-en sûr; à nous deux nous tâcherons de convertir mon pécheur; et si, à la fin de la retraite, il n'est pas converti, gare, gare à vous! Vous me menacez toujours; moi, je ferai de même, non pour me venger, sûrement, mais pour que vous priiez beaucoup. Père, vous me recommandez toujours la paix. A d'autres, aussi, il peut sembler que je ne l'ai pas ; et pourtant je la possède. Vous comprendrez tout plus tard, avant de mourir. Si je suis sérieuse, taciturne, ce n'est qu'à l'extérieur. A l'intérieur je jouis d'une paix que je n'avais jamais éprouvée, ou rarement. Et j'en jouirai davantage encore quand mon pécheur sera converti. Vive Jésus !
Ma tante douterait de mon affection pour elle? Mais, Père, après l'unique mère terrestre, que Jésus me donna et qu'ensuite il m'enleva, il me l'avait ainsi rendue; et maintenant, de nouveau, il me laisse orpheline2.
1. Ce fut le dernier que, selon son expression, Gemma « porta sur ses épaules ». Elle prit à tâche cette conversion, jusque sur son lit où elle gisait moribonde, et finit par l'obtenir deux jours avant de s'envoler au ciel.
2. Cette impression lui venait de ce que cette deraière maladie l'obligea de quitter le toit hospitalier de sa famille adoptive.
Je penserai plus tard à cette seconde mère : je l'emmènerai avec moi, mais ce ne sera pas maintenant. Si j'apprends réellement quelque chose de Jésus, je vous le dirai : mais avec moi Jésus s'est un peu caché. Père, je le dis à vous seulement : parfois, sans la moindre réflexion, il me vient une lumière à l'esprit. Je n'y attache pas d'importance; et puis, un jour après ou le jour même, je m'aperçois que cette intuition venait de Dieu. Cela, sachez-le, m'arrive très, très souvent, mais sans que rien n'en paraisse à l'extérieur. Je me comporterai bien, priez à tout moment pour moi. Adieu, Père. — La pauvre Gemma.
96. — Elle parle de sa tendre dévotion envers la Mère de Dieu.
Mon cher Père, — Nous voici au mois de mai! Je pense, je pense aux grands bienfaits que la céleste Mère a répandus sur moi en ces premières années de ma vie, et je suis remplie de confusion. Car je n'ai jamais regardé avec amour ce cœur et cette main, qui me les octroyaient avec tant de bonté ; ou plutôt, ce qui est pire encore, j'ai répondu par des ingratitudes et des péchés à toutes ces libéralités.
Oui, Père, que de fois devant une image de Marie j'ai confié à cette bonne Mère les pénibles anxiétés de mon cœur agité ; et que de fois elle m'a consolée! Or, quelle a été ma reconnaissance envers elle? Oui, Père, je vous le déclare franchement, dans mes plus grandes afflictions, je me souviens que je n'ai plus de mère ici-bas, et je sens que j'en ai une beaucoup plus tendre dans les cieux. Mais quand je suis bien et que je n'ai aucun déplaisir, alors j'oublie tout, jusqu'aux témoignages de gratitude dus à ma céleste Mère. Voici le temps, Père, où la Mère de Jésus doit montrer qu'elle est aussi vraiment la mienne. Le mois de mai est pour moi le plus beau de l'année, le plus comblé de grâces. Et cette année j'espère que Marie m'accordera deux faveurs, deux seulement, deux. D'abord je voudrais... (c'est trop, n'est-ce pas?) je voudrais qu'elle me donnât un signe clair et certain pour me rassurer sur l'état de mon âme. Sur ee point, mon cher Père, je suis toujours dans la crainte. Je voudrais ensuite que Marie daignât... Père, me comprenez-
vous ' ? Ces grâces, je les lui demande avec beaucoup d'instances, de supplications, et j'espère qu'elle ne manquera pas de me les accorder. Pauvre Mère, quelle exquise bienveillance à mon égard ! Je l'ai encore expérimenté hier matin. Gomme vous le voyez, c'était vendredi matin. La veille au soir, vers neuf heures, je fus prise d'une grosse fièvre; si bien que durant la nuit je craignais de ne pouvoir me lever'le matin. Et savezvous d'où venait cette fièvre? D'un ardent désir de souffrir. Je souffrais parce que je ne pouvais souffrir. Je ne parviens pas à me faire comprendre, n'est-ce pas? Ecrivez-moi sans tarder, et dites-moi si vous me comprenez. Je passai une nuit bien tourmentée. Enfin, vers les six heures, je commençais à m'assoupir. Mille pensées me roulaient dans l'esprit ; une seule n'y était pas : celle que l'Ange gardien vînt me consoler. En un clin d'œil je me sentis profondément recueillie, je joignis les mains et, de toute l'énergie de mon faible cœur, je fis l'acte de contrition avec une vive douleur de mes innombrables péchés. Mon esprit demeurait tout éperdu à l'idée des offenses faites à Dieu. Je finis par m'apercevoir qu'un ange était là, et fus toute confuse de me trouver en sa présence. « La divine Mère m'envoie, me dit-il, et elle veut que tu obéisses toujours. Obéis, ma fille; Jésus t'aime beaucoup. » Il me donna sa bénédiction et disparut. Vive Jésus ! Bénissez-moi, vous aussi ; je suis la pauvre Gemma.
97 — Sur le même sujet. Elle parle d'une communion faite avec l'assistance visible de la T. S. Vierge.
Père, Père, — Comme elle est belle la communion faite avec notre Mère du Ciel ! Père, je l'ai faite ainsi hier, 8 mai. Cela ne m'était jamais encore arrivé. Mais savez-vous, Père, à quoi se réduisaient tous les élans de mon cœur en ce précieux moment? A ces seules paroles : « Ma Mère, ma Mère, quelle joie pour moi de vous appeler ma Mère! Mon cœur, vous le voyez, bondit comme à la pensée de Jésus. » Et elle, de me redire :
i. « Je compris alors, remarquait le P. Germain en publiant ces lettres ; maintenant, ajoutait-il, je ne saurais dire avec certitude quelle était cette seconde grâce. »
<c Tu te réjouis de m' appeler ta Mère, et moi j'exulte en l'appelant ma fille. » Ces paroles, elle me les a répétées au moins trois fois dans la journée. Et elle me les adressait avec tant de douceur qu'à cet instant je me serais crue en Paradis. Mais, Père, à qui donc Marie daignait-elle parler ainsi? Il n'est pas nécessaire que je me mette de nouveau à raconter mon histoire. Vous connaissez déjà, Père, le nombre infini de mes fautes, mes défauts qui vont toujours s'aggravant; et néanmoins, la divine Mère me veut encore du bien.
Réfléchissons ensemble, Père, sur la fête de ma céleste Mère!... Ce jour n'est-il pas le plus beau de tous ceux de l'année ? En ce jour l'âme jouit d'une paix sereine et oublie les orageuses vicissitudes de ce monde. Tous en ce jour, même les méchants, se souviennent qu'au ciel nous avons une Mère pleine de tendresse et de sollicitude pour nous, ses véritables enfants. Sans même la contempler des yeux du corps, et rien qu'en se trouvant devant une image qui la représente, ne sent-on pas s'éveiller en son cœur des sentiments d'amour, de gratitude et de confiance ? N'est-il pas vrai qu'à certains jours on est particulièrement stimulé par des motifs de foi, et par le besoin d'honorer Marie avec plus de fidélité? Oui, oui, je l'ai plus d'une fois constaté : la fête de ma Mère est toujours pour moi un jour de paix plus profonde, d'amour plus grand, et c'est aussi un jour de sanctification pour tous.
Mais en ces beaux jours, déjà si nombreux dans ma vie, quelle sollicitude ai-je apportée pour abandonner le péché qui répand tant de laideur dans une âme coupable? Ah 1 si la T. S. Vierge ne me vient en aide avec sa miséricorde, je suis perdue ! Plusieurs fois elle m'a demandé quelques renoncements ; et vous savez ce que je lui ai répondu !... Si je m'en suis acquittée, c'est avec peu de générosité ; et encore, ce peu, l'ai-je souvent refusé à celle à qui je dois tout. Hier matin, elle me demanda un de ces sacrifices, et les larmes me vinrent aux jeux en y acquiesçant. M'embrassant alors : « Ne suis-tu pas, me dit-elle, que depuis le sacrijice de la croix, les tiens doivent Couvrir les portes du ciel ? » Devineriez-vous ce que me demandait ma céleste Mère ? Elle ne m'expliquait rien ; mais je la compris. Elle s'exprima ensuite en ces termes (cela se passait dans la communion du 8 mai) : « Vois, ma fille, dit-elle, je t'ai donné tout ce matin : je t'ai donne
ce que f ai de plus cher, mon fils Jésus lui-même. Et toi, que me donneras-tu ? Ne m' offrir as-tu pas, toi aussi, ce que tu as déplus précieux ? — Si, ma Mère », lui répondis-je en pleurant ; mais les larmes venaient d'elles-mêmes et malgré moi. Vivent Jésus et Marie ! Ce matin-là il me sembla que mon bon Ange m'accompagnait auprès de Jésus lorsque j'allai le recevoir. Ce fut pour moi une journée du Paradis 1 Bénissez-moi toujours : je suis la pauvre Gemma.
98. — Elle parle de la grande douceur qu'elle trouve dans la sainte communion '.
Père, mon Père. — Je vais essayer de me faire comprendre de vous au sujet de quelque chose. Chaque matin (vous le savez déjà) je fais la sainte communion ; c'est mon unique et plus ferme réconfort. Bien qu'elle ne soit en rien préparée, et que je sois dénuée de tout ce qu'il faudrait pour aller à Jésus, j'y vais quand même. Père, j'éprouve un pressant besoin d'être fortifiée par cet aliment si doux que me donne Jésus. Ce témoignage d'amour que le divin Maître me renouvelle chaque matin, m'attendrit sans mesure et absorbe toutes les pauvres affections de mon misérable cœur. Alors, en ces moments célestes, mille promesses. Je dis à Jésus que toutes mes aspirations ne tendront qu'à l'aimer, lui seul ; que si parfois j'accorde quelque petit regard à la créature, ce ne sera que pour l'aimer encore lui-même et le faire aimer davantage.
Il y a des jours où Jésus reste avec moi très longtemps et se fait continuellement sentir dans mon cœur ; et alors ce pauvre petit cœur qu'un rien fait déborder, devient tout palpitant et me fait infiniment souffrir ; et alors mon esprit s'envole en Paradis. Qu'on est bien en Paradis, mon Père! Voyez: si j'avais un cœur vaste, très vaste et que Jésus n'y fût pas à l'étroit, je n'éprouverais jamais de ces défaillances... Je ne sais pas, Père, je ne sais pas m'exprimer. M'avez-vous comprise ? Bé-
i . De l'Eucharistie, objet de l'amour le plus tendre de Gemma, et point culminant de sa dévotion, il est spécialement fait mention en divers passages de la Vie. On va grouper ici quelques-unes des lettres où la séraphique vierge en parle, pmirainsyiirfs. e.rr, professo.
JTHECA »
pondez-moi sans tarder. Parfois un trop grand effort, un transport délirant, un désir véhément me fait perdre l'usage de mes sens. Parfois aussi je trouve quelque soulagement(comme je l'éprouvai un matin) à courir très vite. Je ne sais, Père, je ne sais m'expliquer davantage. Vive Jésus ! Mais Jésus me fait beaucoup souffrir, croyez-moi. Je suis contente, il ne me lâche pas une minute. Ne me gronderiez-vous pas un peu, Père, si j'avais le désir de me consumer d'amour pour notre bon Jésus ? Oh ! qu'elle me serait chère une douloureuse agonie provoquée par l'amour et le contentement de Jésus ! Mais, ô Jésus, il me serait infiniment plus doux de mourir pour vous que de mener pour moi une vie heureuse I
Quelles belles paroles, n'est-ce pas, Père? Et quelles sont expressives ! De grâce, faites qu'elles ne soient pas démenties par ma conduite! Au moment où je vous écris, et chaque matin, ou plutôt à chaque instant elles s'échappent de mon cœur, de ce cœur qui cependant a montré si souvent de la dureté pour Jésus. J'ai fait, il y a un moment, la sainte communion; c'est aujourd'hui la belle fête de la Reine de Miséricorde. Père, j'ai quelque espoir d'obtenir un petit présent de ma céleste Mère. Si vous saviez ce que je lui ai demandé ! Devinez. Quand je serai en Paradis, savez-vous de quoi je veux beaucoup remercier Jésus? Par-dessus tout, de la sainte communion. Vive Jésus !
Maintenant, permettez-moi de vous le dire, bien que cela doive vous ennuyer : cachez-moi promptement; car malgré la violence que je me fais, je crains que par quelque impétueux transport je n'en vienne un jour à me révéler aux autres. Ainsi, comme je souffre parfois dans la rue, à l'église, par suite de l'effort que je m'impose I Je me distrais alors, mais sans toujours arriver à mon but. Faites vite. Ne vous fâchez pas de ce que je vous ai dit : il semble bien que Jésus me l'ait un peu suggéré, ce Jésus qui à cette heure est bien toujours Celui de la communion. Bénissez-moi. Gemma, de Jésus seul.
99. — Elle craint de communier avec peu d'amour, tout en parlant du feu intime qui embrasait son âme et affectait même sensiblement son corps '.
Mon cher Père, — Jésus ne vous a-t-il pas encore fait comprendre l'ingratitude de mon âme? 0 Père! aidez-moi; ne m'abandonnez pas ; je serai sincère, obéissante et ne vous cacherai rien. Je serais assez tranquille pour le reste ; mais la communion me donne quelque appréhension : je crains de la mal faire, de ne pas m'y bien préparer, quoique souvent je passe la plus grande partie de la nuit en action de grâces. Puis, Jésus m'attire à lui : et voilà que je fais les choses sans tête ni queue, et Jésus ne peut pas être content, non. Et que faire alors? Père, j'attends de vous un conseil. Le démon redouble d'efforts pour me priver de ce bienfait. Imaginezvous qu'il ne se passe pas une nuit où je ne rêve que je bois ou que je mange. Et la chose me paraît si vraie que si ensuite je ne me rendais compte que j'étais au lit et que la réalisation de mon rêve était impossible, j'irais je ne sais où plutôt que de communier. Néanmoins, je ne me trouble pas. Le confesseur m'assure que dans les songes on ne commet aucun péché, et je vais de l'avant pour plaire à Jésus. Mais j'en souffre beaucoup, Père, croyez-le. J'ai encore autre chose à vous communiquer. Depuis environ huit jours, je sens du côté du cœur un feu mystérieux que je ne puis m'expliquer ! Au commencement, je n'en fis aucun cas, n'en étant que fort peu ou nullement incommodée. Mais ces trois derniers jours, il s'est tellement, tellement accru qu'il n'est presque plus tolérable et qu'il me faudrait de la glace pour l'éteindre. Il me fait beaucoup souffrir, m'empêche de dormir et de manger. C'est un feu, Père, qui se communique jusqu'à l'extérieur ; et sur la peau il y a trace de brûlure. C'est un feu qui ne me tourmente pas précisément, mais qui m'anéantit, me consume. Que Jésus, demain matin, vous fasse tout comprendre ; ou plutôt, il vous aura déjà tout expliqué.
Grand Dieu, je vous aime! Je veux tant vous aimer! Et maintenant, Père, comment remédier à cet état?... Je suis
i . Voir la Vie au sujet de ce mystérieux phénomène.
entièrement disposée à tout déclarer, à recevoir la visite du docteur, à me soumettre en tout. J'attends un signe de mon bon Père sur ce qu'il faut faire. Je m'arrête, car j'ai la fièvre et je n'en puis plus. Que Jésus et mon bon Ange vous expliquent tout. Priez pour mon âme qui est en danger de se perdre. 0 mon Dieu ! ne le permettez pas : je suis disposée à tout. Bénissez-moi. — La pauvre Gemma.
100. — Jésus feint de se cacher, et Gemma se consume de désir.
Mon cber Père, — Je suis très affligée d'avoir tant offensé Jésus. Cette peine m'est encore plus sensible en ce jour où l'on fête son T. S. Nom. Aujourd'hui, avant de m'approcher de lui, je l'ai ainsi prié : « Mon Jésus, avant que vous veniez en moi, ce matin, je dois vous adresser une prière. Que mes péchés ne vous éloignent pas, que ma froideur ne provoque pas votre dégoût; considérez, ô mon Jésus, l'affection que vous porte une indigne enfant rachetée par vous. C'est à vous seul que j'ai recours, ô Jésus, pour obtenir de vous plaire toujours davantage, d'accomplir toujours votre très sainte volonté et de vous procurer une plus grande gloire. » C'est en disant ces mots que je suis allée à Jésus; Jésus est venu et s'est comporté comme à l'ordinaire. A ce moment-là, mon désir s'est encore augmenté ; mais Jésus se cache si bien dans mon cœur qu'il m'est impossible de l'y découvrir. Par deux fois, il m'a répété ce matin : « L'amour veut l'amour, le feu veut le feu. » Père, que signifient ces paroles? Ce bon Jésus ne se fait jamais comprendre de moi.
Mais quel est ce malaise qui m'est survenu depuis trois ou quatre jours? Le cœur me bat toujours plus fort; hier au soir étant à l'église Saint-Michel pour me confesser, il fut pris de palpitations si extraordinaires, que les bancs en tremblaient. Il est vrai que, cette fois, cela ne tarda pas à diminuer de violence. Vive le nom de Jésus ! Bénissez-moi toujours. — La pauvre Gemma de Jésus.
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101. — En présence de Jésus-Eucharistie elle verse des larmes de reconnaissance et de bonheur.
Ce matin, j'ai fait la sainte communion! 0 Père! ma prière a été mentale et j'ai pleuré en silence. C'était des larmes de reconnaissance et de félicité. Jésus, Jésus est toujours avec moi, la plus indigne de toutes les créatures? Et les Séraphins qui l'entourent ne me repoussent pas avec indignation. 0 Jésus ! quelle est donc votre bonté? Et le Sauveur de me répondre amoureusement : « Viens, viens, créature de boue, reconnais ta bassesse; viens à moi de la sorte, comme écrasée sous le poids de ton indignité. » Père, Père, je n'y tiens plus!... Après la communion, je ne puis plus me dominer, en songeant que Jésus se fait sentir à la dernière de ses créatures, qu'il se manifeste à elle avec toutes les splendeurs de son cœur dans la prodigieuse expansion de son paternel amour. 0 Père! pensez-y, vous aussi, et vous n'en serez pas moins stupéfait. Et quand on songe à ce que je suis! Je me reconnais effectivement pour un être avili et un véritable fruit de péché, comme dit mon confesseur. Et le bon Jésus, le trop bon Jésus, veut que j'aille avec lui, et que je lui parle en toute confiance. A ces mots, je me souvins aussitôt de vous et lui dis : « 0 Jésus, si je fais comme vous me dites, mon Père me reprend sévèrement, parce qu'il ne veut pas que je me permette une aussi familière intimité. « Ma fille, répondit-il, dis-lui que cette confiance je la crée moi-même en ceux que faime. » Répoudez-moi sur ce point et je ferai comme vous voudrez. Vive Jésus! Toujours des péchés, et pourtant Jésus ne se rebute pas, et il me supporte encore. Savez-vous que je commence aussi à craindre pour mon corps? Je tousse un peu. En Paradis, en Paradis! Oh! qu'on est bien en Paradis! Bénissez-moi à chaque instant et du fond du cœur. — La pauvre Gemma.
102. — Elle compare les joies de l'Eucharistie au bonheur du ciel.
Mon cher Père, — J'ai reçu Jésus ce matin, et maintenant je le possède entièrement dans ma pauvre âme. Mon cœur et le sien en ce moment ne font plus qu'un. Oh! si je pouvais
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l'obliger à rester toujours! Il faudrait que je ne commisse plus dépêchés. 0 précieux instants que ceux de la sainte communion ! La communion, Père, est une félicité qui, ce me semble, ne peut se comparer qu'à la béatitude des Saints et des Anges. Eux contemplent Jésus face à face, et sont assurés de ne plus pécher, de ne le perdre jamais, et je leur porte envie en ces deux choses, et voudrais être leur compagne; mais par ailleurs j'aurais, si je savais le comprendre, de quoi tressaillir d'allégresse. Car Jésus entre chaque matin dans mon cœur, se donne tout à moi; et moi je ne lui donne rien, absolument rien. Je lui demande toujours une foule de choses, et, à vrai dire, je crains de l'ennuyer, mais lui m'assure que non. Vive Jésus!
Ouvrez largement vos mains, ô Jésus! lui dis-je ; mais il ne me répond plus avec la joyeuse sérénité d'autrefois. A présent il me répond, oui; mais les larmes aux jeux. Quand je me mets en oraison, quelque prière que je fasse, il me regarde et pleure (c'est-à-dire qu'il me semble voir ses yeux remplis de larmes). Je n'ai plus le courage de rien lui demander. Hier matin, cependant, je lui dis, contrainte par l'obéissance : « Jésus, pourquoi pleurez-vous? — Ma fille, répondit-il. ne me le demande pas. » Il me fit ainsi beaucoup pleurer moi-même, et, ce me semble, m'attira plus fortement à lui que de coutume. Je ne lui ai plus rien demandé, mais il continue toujours à pleurer. N'est-il pas vrai, Père, qu'en demeurant toujours uni à Jésus on goûte, pour ainsi dire, la joie du Paradis? Si c'était moi, Père, qui fusse la cause de tous ces pleurs de Jésus, que dois-je faire? Père, répondez-moi après l'avoir prié. Bénisssez-moi sans cesse. — La pauvre Gemma.
103. —Elle parle de l'ineffable union du Sauveur et de l'âme par l'Eucharistie.
Si vous sentiez, Père, comme il fait bon consommer Jésus ! Je l'ai éprouvé au mois d'octobre, d'un vendredi à midi au vendredi suivant; (pais) cela me passa. La même impression a recommencé ce matin : mais je me consume, je me sens mourir continuellement. Jésus me liquéfie ; mais comme je suis bien ! Avez-vous parfois éprouvé ce que c'est de se sentir consumé ?
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Comme c'est doux ! Le feu de mon cœur s'est accru ce matin * . J'ai été à la messe, j'y ai fait la sainte communion. On'est-il arrivé ensuite? Je ne sais, mais je me suis trouvée à la maison et j'ai bien dû réfléchir pour comprendre comment je m'y étais rendue2. Quelle union ! Les deux extrêmes se rencontrent : Jésus, qui est tout; Gemma, qui est néant... Quel mystère ! Vive Jésus! Priez pour moi et me bénissez. Je suis la pauvre Gemma de Jésus.
104. — Elle parle de flammes qui rayonnent de la sainte Hostie.
Père, — Ne vous inquiétez pas à mon sujet. A peine en possession de votre lettre, j'ai compris que mon impuissance à écrire venait du Grappin. Je me suis levée et j'ai aussitôt pris la plume. J'ai été à Gontrone et Jésus n'a pas manqué d'envoyer mon bon Ange m'y faire une petite visite ; mon céleste Gardien m'a bien consolée. Après avoir fait toutes mes protestations, je me suis mise à causer avec lui. Père, dans l'oraison Jésus continue à me faire goûter beaucoup de douceur. Oui, Père, Jésus est la douceur même, et il la répand tout entière dans le T. S Sacrement. Mais comment se peut-il qu'une majesté si grande souffre en sa présence une très vile créature? Comment est-ce possible? Le divin Maître ne voit-il pas l'ingratitude de mon âme, mon cœur sans dévotion? Et néanmoins il me supporte, il m'aime. Et si Jésus m'aime comme je suis, comment pourrais-je, moi-même, ne pas l'aimer beaucoup, lui qui est riche ? Père, secourez-moi. Je sens que si cela continue ainsi je mourrai, j'irai... Oh ! puissé-je avoir le bonheur d'aller vraiment en Paradis ! Puissé-je au moins l'espérer ! Mais tous mes péchés! Mon Dieu, mon Dieu, miséricorde!...
Hier, en m'approchant de Jésus exposé au T. S. Sacrement, je me sentis brûler si fort que je fus obligée de m'éloigner (j'étais avec maman). Je brûlais partout, ces ardeurs avaient envahi jusqu'à mon visage. Vive Jésus! Je suis comme stupé-
i. Le feu mystérieux dont il a été déjà question page 101.
2. Gemma veut dire qu'elle revint de l'église sans sortir de l'extase, guidée par son bon Ange, qui l'avait avertie au moment du retour.
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faite, mon Père, de ce qu'il y en ait tant et tant qui se tiennent près de Jésus, sans être réduits en cendres. Je sens que moi je serais consumée. Jésus est un amant plein d'attrait et bien-aimé. Sa miséricorde, à cette heure, me ravit hors de moi. Comment ne pas aimer Jésus de toute mon âme, de tout mon cœur ? Gomment ne pas désirer être entièrement absorbée en lui et consumée dans les flammes de son saint amour? Ces petits évanouissements qui m'arrivaient après la communion et quand je me trouve en présence de Jésus, se font, ce me semble, de plus en plus fréquents. Père, si Jésus en agit ainsi il restera bientôt seul. Il y a quelques jours, je m'en plaignis à Jésus : « Mais, Seigneur, lui dis-je, si vous faites ainsi pour tout le monde, et que devant vous on se sente brûler à en mourir, personne n'y pourra résister, et vous resterez seul. » (A ce moment, je me sentais brûler et mourir en présence de Jésus : je me trouvais dans l'église où le S. Sacrement était exposé). Et le Sauveur de me répondre affectueusement : « Mais tous ne sont pas aimés autant que toi. » Oh ! oui Jésus m'aime, il aime un pauvre fumier, et ne rougit pas de venir chaque jour s'y salir les mains. Qu'il soit toujours béni ! Bénissez-moi : la pauvre Gemma.
105. — Elle déclare impossible qu'un chrétien demeure froid en présence de Jésus-Eucharistie.
Mon cher Père — Quelle allégresse on éprouve à s'abandonner entre les bras de Jésus ! On est si bien avec Jésus tout seul ! L'âme fidèle devient sa fille très chère ; il lui ouvre ses bras et la presse sur son cœur... 0 Jésus! j'en ai tant besoin de votre affection! N'est-il pas vrai, Père, qu'on ne peut se trouver un instant devant Jésus, dans le sanctuaire de son tabernacle, sans éprouver le plus grand des bonheurs? Et t>i Jésus me permet de pénétrer dans ce tabernacle sacré, où il est présent avec son corps et son sang, ne suis-je pas alors en Paradis?
Père, vous trouverez ma lettre dénuée de bon sens; peu importe. Laissez-moi parler de la sainte communion : je n'en puis vraiment plus... Et il se trouverait des âmes qui 06 comprendraient pas ce que c'est que la T. S. Eucharistie ! Il est
vraiment impossible que des âmes demeurent insensibles aux étreintes de leur Dieu, aux mystérieuses et ardentes effusions du cœur sacré de mon Jésus ! Gomment, ô Jésus ! ne pas vous consacrer tous les battements de notre cœur, tout le sang* de nos veines? Cœur de Jésus, cœur d'amour! Quelle faute ce serait pour moi de communier avec tiédeur! Quelle offense on fait alors à Jésus ! 0 Père ! prenez un peu d'amour à (S1) Gabriel et me l'envoyez. Bénissez-moi : la pauvre Gemma de Jésus seul.
106. — Communion spirituelle de Gemma. Elle se charge de la grave infirmité de sa bienfaitrice.
Mon cher Père — Vive Jésus ! Je me trouve seule, je n'ai pu faire la sainte communion, car j'aurais dû y aller seule. Je viens à l'instant même de communier spirituellement. Ouvretoi, mon cœur ! Voici, Seigneur, que je vous ouvre ma poitrine ; entrez-y, ô feu divin ; Jésus, venez... je voudrais être la sphère de vos flammes, ô Jésus !
Je n'attends plus une minute, je prends sur moi tout le mal dont souffre ma bonne mère. J'ai prié ; Jésus, voudrez-vous m'exaucer? Si c'est votre volonté. Bénissez-moi, et à Rome pensez à la pauvre Gemma. Faites ce que Jésus désire, nullement ce que vous croirez une de mes fantaisies ou inventions. La pauvre Gemma.
107. — Elle se consume de désir et d'amour à la pensée d'une prochaine communion.
Mon cher Père — Si Jésus m'aime, moi je ne l'aime pas encore assez. Comment ne pas l'aimer de toutes mes forces, de toute mon âme? Gomment ne pas désirer mon entière consomption dans son saintamour? A Jésus, à Jésus toutes nos affections, toute notre reconnaissance ! C'est déjà la nuit, Père ; je m'approche de demain matin. Jésus me possédera et moi je posséderai Jésus. Ai-je mérité ce bonheur? Nullement, n'est-ce pas, Père ? Jésus, Dieu de mon âme, unique objet de mes affections, quelle félicité ce serait pour moi de mourir après vous avoir reçu? Oui, mourir dans l'extase de la sainte communion! Que
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serait-ce pour moi ? Jésus, mou seul amour. . . je vous attends. . . vite!... Père, pardonnez-moi ces paroles, je ne suis plus à moi, je le sens. Mon Jésus, demain matin, demain matin, je vous recevrai amoureusement de nouveau; Jésus, Jésus! Oh! que du moins les transports de ma tendresse vous fassent oublier l'amertume qui, en moi, provoque vos dégoûts. Qu'ils sont dans l'illusion, n'est-ce pas? ceux qui en aiment un autre que Jésus. Savez-vous, ô mon Dieu! ce qui peut attrister une âme aimante? C'est de ne pouvoir jamais aimer assez. O mon Dieu 1 que vous daigniez encore en ce jour jeter un regard sur la dernière de vos filles, c'est trop, mon Dieu, c'est trop ! Mon Dieu, je vous adore, je meurs d'amour pour vous; votre nom si doux je l'aurai toujours dans mon esprit, dans le cœur et sur les lèvres. Jésus, Jésus, maintenant et toujours! Jésus, ma lumière, mon cœur et mon âme; Jésus, Jésus, Jésus! Au ciel, au ciel, Père! A présent je ne suis plus sur la terre, je suis... ' Pardonnez-moi, Père, et ne vous fâchez pas du tout, du tout ; car pendant que j'écrivais cette lettre, j'ai perdu plusieurs fois la tête. Comprenez-vous2? O Père! je m'arrête ici, je n'écris plus, de peur que ma tête ne s'en aille encore. Donnezmoi toujours une large, large bénédiction : la pauvre Gemma de Jésus.
108. — A mesure que l'amour divin augmente dans son cœur, en elle aussi grandit le sentiment de sa propre misère.
Qu'elle est grande, Père, ma stupidité, de résister à l'extrême bonté de Jésus! Mais je veux l'aimer beaucoup, et si je ne sais pas, que lui sache du moins combien j'en ai le désir. Savez-vous de quelle manière je le prie? Je lui dis de me faire la grâce que mon amour ne s'en tienne pas seulement aux paroles, mais que, à l'exemple du sien, il se montre par les œuvres. Je me présente à lui avec toutes mes misères. Vous allez voir, lui dis-je (le matin avant d'aller le recevoir) com-
i . En paradis, veut-elle dire.
2. Elle veut dire encore qu'elle a écrit, absorbée dans l'extase, comme d'ailleurs en témoignent déjà les paroles de feu OOntenuea
dans sa lettre.
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bien mon cœur est malade ; mais d'une parole, ô mon Dieu î vous pouvez le guérir. N'est-ce pas vrai, Père? Comme il est bon, Jésus! Il fait constamment du bien à une créature telle que moi, qui n'en mérite rien; et cela, sans aucun intérêt comme sans mesure. Je ne veux plus l'abandonner, je veux lui offrir tout ce que je suis, tout ce que j'ai. Mais qu'ai-je donc? Des péchés, toutes les misères, beaucoup d'amour-propre. Et voilà ce que je donne à Jésus ! Mais il aura compassion de mon misérable état, il me fortifiera et me donnera sa grâce. Non, plus de péchés, pi as de regards pour ce misérable monde, plus d'attaches pour aucune créature. Vive Jésus ! 11 me rendra virile, comme vous me disiez toujours vous-même. Bénissezmoi souvent : la pauvre Gemma de Jésus.
109. — Sur le même sujet. Elle craint que son cœur n'éclate au milieu de ses transports.
Ah ! Père, Père ! — Oh ! si je pouvais me trouver un peu auprès de vous, je voudrais vous dire tant de choses qui me suffoquent !... Il ne me reste que Jésus, Père, Jésus seul. Oh ! qu'il est bon ! Son mystérieux amour ne se lasse jamais. Bien qu'il ne trouve en moi que misère, faiblesse, péché, il m'aime néanmoins, et beaucoup; il ne cesse jamais de faire entendre sa voix à mon cœur, de me favoriser de sa sainte présence. Mon bonheur est même si grand, mon allégresse si vive, que plusieurs fois le jour je me sens ravie hors de moi, hors de ce monde; et toujours plus... oui, je m'envole vers le ciel et me dégage de la terre. 0 paradis, paradis! où l'on n'aura qu'une chose à faire : aimer!
Impossible de ne pas penser à Jésus... De lui-même, il me poursuit amoureusement! N'importe où il va, jamais il ne m'abandonne, jamais il ne s'éloigne, car il a bien reconnu que sans lui je ne puis vivre. Parfois même j'y pense et je dis : « Mais comment, Seigneur, avez-vous abandonné tout le reste? N'avez- vous que moi seule à gagner? » Et subitement une lumière éclaire mon esprit : Jésus, dans l'invariable splendeur de sa vision divine n'a pas une facilité plus grande à ne regarder qu'une créature, moi seule ; ni une facilité moindre à en contempler une multitude.
Mon cœur reste toujours uni à Jésus, et Jésus continue de me consumer. Mon Dieu bien-aimé, je voudrais entièrement disparaître au milieu de vos flammes. Hier matin, Père, je croyais vraiment que mon cœur allait sortir de ma poitrine. Mais croyez-vous, Père, que je n'éprouve pas le besoin de la reconnaissance envers Jésus ? Croiriez-vous donc que je ne voudrais pas, moi aussi, correspondre aux bienfaits d'un Dieu, d'un Dieu qui m'en a tant accordés? Aidez-moi, vous, à m' acquitter de ce devoir envers lui, et à ne plus l'offenser, jamais plus, jamais plus. Gomme il serait content, Jésus, s'il trouvait dans mon cœur la correspondance d'un pur amour 1 Mais comment réaliser cela, moi qui ne sais rien faire? Si j'aime un peu Jésus, ce n'est ni de moi-même ni par mes propres forces, mais seulement par sa miséricorde. Jésus, le puissant roi des cœurs, semble avoir amolli aussi la dureté du mien. Ne pourrais-je pas maintenant me cacher entièrement dans le cœur tout embrasé de Jésus, afin d'être une victime d'amour? Ne pourrais-je pas du moins y subir une profonde blessure dont la très douce peine m'accompagnerait toute ma vie, et serait icibas la félicité d'un cœur tout à Jésus? Vive Jésus! 0 Père! priez beaucoup pour moi ; je sens qu'à vivre ainsi je ne résisterai pas long-temps. Bénissez-moi à chaque instant. La pauvre Gemma de Jésus.
110. — Elle envie les ailes de son Ange gardien pour s'envoler dans le sein de Dieu. Elle aspire à se trouver seule avec Jésus seul.
Père, — Jésus est toujours avec moi, je me sens toute en lui. Que je suis bien ! J'ai peur de l'offenser et de le perdre. Quand sera-ce que j'irai pour toujours avec lui, sans plus aucune crainte de l'offenser encore? Oh ! si mon bon Ange me prêtait pour un moment ses ailes, je m'envolerais auprès de Jésus dans le ciel ! J'ai prié et je prierai toujours afin que Jésus vienne me prendre sans tarder. Mais que dis-je? Et tous mes péchés ! Le séjour des saints n'est pas pour moi. Et que dis-je a présent? Pardonnez-moi, car je ne sais plus ce que j'écris, j'écris au hasard. Que la volonté de Dieu suit Faite! Que de choses je voudrais vous dire en ce moment, et toutes de Jésus ! Mais j'en
suis incapable, je ne sais m'exprimer. Me comprenez-vous au moins quand je vous écris ainsi sans aucun sens? Jésus est avec moi, il est tout à moi. Il est seul, tout seul; et moi je suis seule à le bénir, à lui rendre mes hommages. Il se tient renfermé dans la misérable chambrette de mon cœur; sa majesté disparaît ; nous sommes absolument seuls. Mon cœur bat continuellement à l'unisson avec celui de Jésus... Dites, Père, n'y a-t-ilpasîàde quoi tressaillir d'allégresse? Voussouvenez-vous que ma céleste Mère, comme je vous le dis un jour, m'avait pris mon cœur? Elle l'a toujours; elle a pris aussi celui de N. et celui de N. Je les ai mis tous ensemble et je les ai donnés à ma bonne Mère, qui les a unis au sien et m'a promis de les unir au cœur même de Jésus... Je lui ai dit qu'elle les lui offre tous et qu'elle ne nous les rende jamais plus. Vous êtes content, n'est-ce pas, que j'aie fait cela ?
Je voudrais maintenant vous dire tout ce que je vous répétais toujours à la fin de toutes mes lettres; mais j'ai peur de vous contrarier. Vous me comprenez assez1. Je veux uniquement ce que veut Jésus. Bénissez-moi toujours; je suis la pauvre Gemma de Jésus.