‹ Lettres et extases de Gemma GalganiChapitre 27 sur 59 · Sublimes élans d'amour · texte numérisé non relu

Sublimes élans d'amour

Père, Père, — Que de choses je voudrais vous dire afin que vous soyez bien en mesure de me comprendre un peu ! Parfois je suis forcée de m'écrier : où suis-je, où me trouvé-je ? Qui est près de moi? Sans être auprès du feu, je me sens brûler ; sans être chargée de chaînes, je me sens captive et liée. Cent flammes ardentes, je le sens, me consument, me font vivre et mourir. Je souffre, Père, je vis et je meurs continuellement ; mais cette vie je ne l'échangerais à aucun prix contre une foule d'autres vies de ce monde Je ne tiens plus en place ; je voudrais voler, je voudrais parler, je voudrais crier à tous : « N'aimez que Jésus, rien autre que lui. » Très souvent je suis seule; mais avec Jésus je me considère en excellente compagnie. Voyez, Père, un fait curieux : plus je voudrais me dégager, plus je me sens prise, et fortement liée à Jésus. Je cherche

i. Il s'agit encore de son désir du cloître.

à renoncer le plus possible à tout ce qui est terrestre, et je trouve, en retour, une extrême satisfaction qui me rend tout heureuse. Je brûle constamment, et je voudrais brûler toujours davantage ; je souffre, et je voudrais souffrir toujours plus. Je désirerais vivre ; je désirerais mourir. Je vous le dis franchement, ce que je désire et ce que je veux, je ne le sais pas moi-même... Je cherche, et ne trouve pas, et ensuite je ne sais pas ce que je cherche. J'aime peu, je voudrais aimer beaucoup plus mon... (céleste Epoux). Je sens que j'aime; mais celui que j'aime je ne le vois pas, je ne le comprends pas. Dans ma grande ignorance, je sens néanmoins que c'est un très grand bien, immense. C'est Jésus.

0 Père ! mon cher Père, si vous connaissez là-bas une de ces âmes profondément blessées par l'amour de Jésus, demandez-lui quel remède elles ont trouvé lorsque déjà languissantes d'amour elles ont ressenti la peine amère de cette ardeur qui brûle... ; et puis sachez tout me redire. Quant à Jésus, souvent il ne me répond pas ; je le cherche, et il ne se laisse pas trouver; et lorsqu'il m'entend gémir et soupirer, il fait encore plus la sourde oreille. « Dites-moi qui vous êtes, dites-moi ce que vous voulez, lui dis-je; faites-vous connaître, et puis faites-moi mourir. » Et je vais presque jusqu'à m'emporter et à lui dire des impolitesses1. Oh ! pourquoi, mon Père, se fait-il chercher ainsi? Parfois j'ai fini par l'appeler cruel ; mais aussitôt je lui ai demandé pardon ; car certains mots ne me sont pas suggérés par la colère, mais par mon trop grand amour. 0 Père ! finissez, vous aussi, comme tant d'autres, par dire que je suis folle.

Père, c'est peu de souffrir, peu de brûler dans une douce flamme, peu de mourir, peu encore de m'anéantir... 0 Père ! que donnerai-je donc à Jésus? Je ne sais rien lui dire, ni rien lui donner. Mais bien que je ne sache rien faire, aujourd'hui même je me consacre à lui, telle que je suis, sans réserve aucune.

Pardonnez-moi les nombreuses paroles inutiles qui sont dans cette lettre. Je ne voudrais presque plus écrire à personne : j'éprouve une telle difficulté à joindre deux mots ensemble que

i, Termes évidemment exagérés el oe signifiant que osa aimables courroux d'âmes très pures et admises par Dieu à de stupéfiantes familiarités.

c'est réellement décourageant. Mais je dois ajouter qu'ensuite Jésus vient à mon aide. Je jette sur le papier tout ce qui me vient, et puis ce vilain orgueil qui ne me quitte pas m'empêche de relire mes lettres, de peur d'y constater par moimême tous mes propos insensés. Vive Jésus! Priez pour moi ; bénissez-moi du fond du cœur, à tout instant. — La pauvre Gemma de Jésus.

112. — Elle craint que la véhémence de l'amour divin ne brise ses liens mortels, et elle s'en réjouit.

Père, — Deux mots seulement. Je sens, ô mon cher Père! je sens (ceci pour vous seul, absolument), je sens que l'amour triomphera entièrement de moi et que mon âme, incapable d'aimer à ce point Jésus sur la terre, se trouve en danger de quitter mon corps. Me comprenez-vous? Quel heureux sort, n'aimer que Jésus ! Quel bonheur ! Eh! faites attention. Je ne sais si ce sera une plaisanterie. Demandez-le, vous aussi, à Jésus, et nous verrons. Je brûle de m'envoler vers Dieu! Que ce serait bien, Père, si vous pouviez dire l'un de ces jours : « Gemma fut victime d'amour, et l'amour seul la fit mourir!» Quelle belle mort! Non, je ne suis pas en paix, tant que Jésus ne m'embrase pas un peu de son amour. Je voudrais en être tellement consumée que mon cœur fût réduit en cendre, et que tout le monde pût dire : « Le cœur de Gemma a été réduit en cendre pour Jésus. » — Gemma de Jésus.

113. — Elle se réjouit de ce que la vie s'écoule rapidement, parce qu'elle désire aller au ciel.

Père, — Je suis bien contente en voyant que le temps passe très vite et que c'est autant de moins à rester dans ce pauvre monde. Et puis je songe encore qu'un jour viendra où je ne souffrirai plus. (Gardez-vous, Père, de prendre ceci pour une plainte, car Jésus m'a bien convaincue que la preuve certaine de l'amour apparaît dans la souffrance.) Je le sais, Père, je le sais : jouir n'est pas aimer. Mais si, du moins, je pouvais offrir à Dieu le mérite de ma résignation ! Et si, du moins,

j'avais appris à souffrir en véritable chrétienne ! Mais non. Toujours inquiète, toujours à la recherche d'un bien, d'un bien immense, d'un bien qui m'apaise, me console, me donne un peu de repos...

Mais, Père, je puis l'affirmer, ce bien, j'ai la grande joie de le trouver sans cesse ; je le trouve, pour ainsi dire, toujours occupé dans mon cœur. Avez-vous compris, Père, quel est ce bien ? Je veux vous le laisser deviner sans vous le nommer. Ce bien-là me traite invariablement avec une douceur immense, me gratifie de continuelles visites, comme s'il avait oublié ce qu'est Gemma. II y a quelques jours, dans un de ces moments • divins... je fus vraiment forcée de m'écrier : « Mais... laissezmoi; car, faible comme je suis, vous finirez par m'apprendre à vous aimer par intérêt. » Je m'imagine qu'à présent vous voudriez bien savoir un peu de qui je veux parler ; mais je ne satisfais pas les curieux1. Oh! que deviendrai-je enfin ? Que ferai-je encore si ce bien, si mon Père, si mon confesseur ne m'obligent à rester sous leur obéissance ? Ecrivez-moi, Père, écrivez-moi seulement un mot et je serai contente. — La pauvre Gemma.

114. — Elle désire le paradis pour être avec Jésus, Marie et les Anges.

Père, — Mourir!... Oh! oui, aller auprès de Jésus, être assurée de l'aimer toujours et de ne plus le perdre. Si Jésus ne me fait pas mourir je ne pourrai pas le voir. Je le sais, je le sais, je ne mérite pas même de penser au paradis. Mais j'ai confiance dans l'affection que m'a témoignée Jésus et dans son infinie miséricorde. J'espère qu'il m'unira sans farder aux âmes qui l'ont aimé le plus, et qui sont aujourd'hui bienheureuses. Néanmoins, Père, ce n'est pas encore l'heure : quand Jésus voudra. Ce matin il ne s'est pas du tout fait sentir; niais qu'importe? Hier soir, voyez, Père, j'étais vraiment désolée, je pleurais avoc Jésus. Ma tante, se trouvant près de moi, mo demanda ce que j'avais. Je lui répondis que Jésus n'était plus

i, « Virginale candeur et filiale ingénuité d'enfant I a notait II P. Germain,

là. Elle me dit alors : « Qu'importe qu'il n'y soit pas; mais il t'entend, et viendra un jour où tu le verras. » Voilà qu'aussitôt ma pensée s'envolait en paradis, et je me trouvais toute changée. « Oui, dis-je, en m'adressant à Jésus, elle arrivera bien l'heure où, pleine d'allégresse, je m'envolerai vers vous, je m'en irai avec vous, mon Dieu. Tout ce que vous me donnerez sera éternel, et vous me donnerez une récompense grande, très grande(mon confesseur me l'affirme), à cause de certaines petites souffrances endurées pour votre amour. » Et alors, Père, voyez comme je suis sotte : je m'imaginais converser avec les Anges et me trouver déjà là-haut. — Moi ? Mais quelle audace est la mienne de parler ainsi? — Et puis tous les Anges deviendront nos frères ; je verrai ma céleste Mère dans toute sa splendeur. Je trouve là un encouragement; lorsque je souffre, par la pensée, je m'envole en paradis, et ma peine fait place à la joie. Il est vrai, mon Dieu, qu'au souvenir de mes péchés je suis confuse de chercher et de désirer le paradis, auquel j'ai tant de fois renoncé spontanément; mais, en regardant mon Jésus Crucifié, je ne puis, malgré toutes mes fautes, comprimer cet ardent désir. Il me reste encore beaucoup à vous dire. Bénissezmoi. — Je suis la pauvre Gemma de Jésus.

115. — Elle désire mourir phtisique, et fait ses adieux à son Père spirituel en lui demandant la permission de s'en aller en paradis.

Mon cher Père, — Qu'il est beau l'Ange du Confrère Gabriel ! Si vous le voyiez ! Que de belles choses il m'a dites. La dernière a été que j'obtienne du confesseur et de vous, mon Père, lai permission de mourir phtisique. De vous je l'aurai déjà obtenu, puisque l'Ange m'a déclaré qu'il songerait à vous tranquilliser. Quant au confesseur, je lui en parlerai ensuite. Celui-ci, vous le savez, a promis de s'en tenir à votre décision. Faites-moi vite demander efficacement cette grâce à Jésus avant qu'il ne s'éloigne. Oh! si je pouvais ainsi obtenir de vous d'aller moi-même avec Jésus... de mourir!... Oh! oui, si Jésus me donne le choix, laissez-moi m'envoler avec lui. 0 Jésus! je suis à vous, je vais aller à vous, que je suis heureuse! Si Jésus venait me prendre, me laisseriez-vous partir?

Oh ! très bien! Quelle joie, quand je pourrai vous dire : « Bon papa, je pars, je vais en paradis : adieu.» Quelle consolation! Aller pour toujours auprès de Jésus! Laissez- moi, Père, laissezmoi demander la mort à Jésus. Mon désir en est par trop véhément; mes soupirs, trop enflammés. J'aime Jésus et je sens qu'il ne m'épouvante pas. Tout ce qui, par contre, met obstacle à cette rencontre avec Jésus, tout ce qui la retarde me cause de l'ennui. Allons, vite, dites à Jésus de me prendre. Ne vovezvous pas que j'attends? Pardonnez-moi; car j'ai écrit sans savoir ce que je disais. Maintenant je reviens à moi, et, sans rien relire, je vous envoie tout. — La pauvre Gemma.

116. — Elle soupire après le ciel afin de voir Jésus entièrement '.

Mon cher Père, — Êtes-vous toujours fâché? Je me comporterai bien. Vous me dites qu'il n'est pas encore temps de mourir : je le sais ; mais si Jésus... (le voulait)? Oh ! comment puis-je ne pas désirer la mort quand je pense à l'éternité, à l'amour si grand de Jésus, même déjà sur la terre? Quand je considère ensuite que je serai toute à Jésus, que je le posséderai? Et ne savez-vous pas ce que l'Ange m'a dit? Que nous deviendrions heureux comme Jésus. Après tout cela comment puis-je ne pas désirer le paradis? Imaginez-vous avec quel transport de mon cœur j'aimerai Jésus quand je l'aurai bien connu et complètement vu, car à présent il ne se montre pas entièrement. Ici, je me demande ,si vous me comprenez. Me le direz- vous si vous avez saisi? Bénissez-moi toujours. — Je suis la pauvre Gemma de Jésus.

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