‹ Lettres et extases de Gemma GalganiChapitre 30 sur 59 · Elle répond qu'elle a recommandé une âme au Sauveur · texte numérisé non relu

Elle répond qu'elle a recommandé une âme au Sauveur

^isilg-ADAME Cécilia. — Je vous envoie confidentiellement *NKjir cette pauvre lettre. Hier matin Mme P... me laissa la vôtre, que je n'attendais pas. J'aurais bien voulu vous répondre immédiatement quelque chose, mais j'ai cru mieux faire d'attendre à cette nuit. Croyez-le bien, je n'en revenais vraiment pas de ce que vous m'obligiez à prier encore pour... {cette dame). Si vous ne me connaissiez pas vous auriez raison. Mais à présent vous me connaissez suffisamment; je n'en dis pas davantage. Une âme mauvaise, remplie de défauts, qui se préoccupe peu ou point du tout d'aimer Jésus, que voulez-vous qu'elle obtienne? J'obéis néanmoins.

J'ai parlé à Jésus (je le crois du moins) de celle qui veut la grâce le 25. Mais faut-il que ce soit exactement le 25 ? Et si cela arrivait plus tôt, ou plus tard, ou jamais, qu'en serait-il? Savez-vous comment Jésus me semble agir parfois? Aujourd'hui, particulièrement, il m'a semblé que Jésus ne savait rien de la grâce à obtenir pour cette dame. Est-ce possible? Je l'ai prié et continue maintenant encore à le faire de mon mieux ; si je puis réussir à obtenir une faveur, ne doutez pas que je ne le fasse, m'en coûtât-il quelque sacrifice. J'ai tout dit à Jésus, et il m'a semblé qu'il avait bien accueilli mes dernières paroles ; car il m'a demandé: « Gemma, l' immolernis-tn volontiers encore davantage pour voir cette dame satisfaite ? — Oh 1 oui, ai-je répondu. — Sais-tn i/tii clic est? —

Non, dis-je. » A ce moment il m'a semblé qu'il tenait une âme en ses mains ; il l'a placée sur son cœur, l'y a pressée et s'est écrié : « Regarde, voilà celle pour laquelle tu désires ardemment te sacrifier. » Je n'en sais pas davantage. Par charité, détruisez cette lettre dès que vous l'aurez lue.

J'aurais bien des choses à vous dire. Maintenant,' maintenant seulement, je m'aperçois que vous êtes éloignée. Je ne laisse pas pourtant d'être très heureuse. Jésus ne cesse de me témoigner sa bienveillance; je veux dire qu'il ne cesse de m'affliger encore plus. Qui donc, à défaut de lui, m'aurait assistée dernièrement, alors que j'étais ainsi privée de tout secours et que le démon me tentait? Savez-vous qui j'avais ? Mon Ange gardien. Pendant cette épreuve, qui a duré plusieurs jours, il ne m'a jamais quittée.

Quant à cette dame, je ne sais que lui écrire. Pensez-y pour moi; dites-lui aussi franchement qui je suis. Je ferai tout pour qu'elle puisse obtenir cette grâce de Jésus ; mais qu'elle ne se confie pas en moi parce que je n'y puis rien.

Je suis toujours dans le monde. Et comment cela ? Priez pour moi ; et quand vous irez àLorette vous n'aurez qu'à dire ces paroles à ma céleste Mère : « T. S. Vierge Marie, miséricorde pour la pauvre Gemma ! »

P.-S. — Priez beaucoup la Madone qu'elle me fasse entrer au couvent. Personne ne le croit ; mais je n'en puis plus. On temporise; mais qu'arrivera-t-il ?...

A un Prélat Régulier.

Elle le prie de s'occuper à la placer chez les Religieuses Passionistes.

Très Révérend Père, — Si vous saviez qui vous écrit, je crois que vous n'ouvririez même pas cette lettre. Je suis cette pauvre créature au sujet de laquelle Mme Gécilia vous entretint si souvent par écrit. Mon confesseur m'a donné la permission de m'adresser à vous et de vous exposer mon dé-

sir. Père, il y a déjà bien long-temps que j'aspire à me faire Religieuse Passioniste. Et si vous saviez comme je souffre en voyant le temps qui passe sans amener aucune décision ! Je n'y tiens plus : cette pensée me consume continuellement. Père, allez-vous me secourir, me satisfaire? J'ai écrit aussi à... (un autre Père) et il m'avait promis de m'aider si je me comportais bien. Mais il y a maintenant assez long-temps que je n'en ai plus rien su.

Savez-vous les grandes difficultés qu'on alléguait contre mon admission? C'était d'abord, me disait-on, parce que j'étais malade. Or Jésus me promet qu'il me guérira aussitôt entrée, et qu'en moi rien de particulier ne surviendra jusqu'à la profession l. Ensuite c'était parce que je suis sans père, sans mère, sans le sou, sans personne pour m'aider, et qu'en somme je n'ai qu'une seule cbose: un grand désir qui m'agite continuellement.

Je me recommande à vous, Père ; secourez-moi, mettez-moi au couvent afin que je n'offense Dieu jamais plus, non, jamais plus.

Bénissez-moi et pensez à la pauvre Gemma.

A une pieuse dame, son amie, à Rome.

1. — Humiliée et confuse elle lui fait savoir qu'elle a confié à son Ange gardien la chose qui lui avait été recommandée.

Ma chère sœur en Jésus, — Et maintenant puis-je encore vous appeler ainsi ? Depuis déjà longtemps j'aurais voulu vous écrire et j'en avais déjà obtenu la permission de mon confesseur; mais je ne me décidais pas encore, parce que j'attendais une réponse de mon Confrère Gabriel. Bien que je ne l'aie pas encore obtenue, je me décide à vous écrire aujourd'hui.

Dans le billet que vous m'adressiez, il y a peu de jours,

j. Allusion aux stigmates, défaillances, extases, eto.

vous vouliez que je prie pour vous sainte Rite de Cascia et sainte Françoise Romaine.

Mais comment devais-je m'y prendre, moi qui ne les connais même pas? Savez-vous ce que j'ai fait? J'ai recommandé la chose au Confrère Gabriel dans une lettre que je lui ai adressée et que j'ai confiée à mon Ange gardien. Mais aucune réponse ne m'est encore parvenue. Et cela à cause de mes péchés. Oh! combien souvent j'empêche les bienfaits de Jésus par mes nombreuses désobéissances, curiosités, etc., un nombre infini de manquements. Et ce qui est pis, j'en commets toujours de nouveaux et de plus grands que les précédents. Néanmoins, je m'attends de jour en jour à recevoir une réponse, et si on me le permet, je vous écrirai de nouveau sans tarder.

Que vous dirai-je encore ? Si je me trouvais auprès de vous je tacherais de vous encourager. Heureuse êtes-vous de ce que Jésus vous fait souffrir ! Moi-même, je désire vivement la souffrance ; mais Jésus m'en reconnaît indigne et ne m'accorde cette grâce que peu à peu. Continuez, je vous en supplie, à prier beaucoup pour moi, encore et toujours : je ferai de même pour vous. Mais que puis-je moi ? Jésus vous aura déjà fait connaître qui je suis. Vous ne le savez pas ? Je suis la plus méchante, la plus scélérate de toutes les filles de Jésus. Et pourtant je vis la conscience tranquille, sans songer que d'heure en heure je pourrais me perdre pour toujours. Qu'il vous suffise de ceci : Jésus, lui-même, m'a bien des fois appelée ingrate. Comme il me fait pleurer quand il me parle ainsi ! Beaucoup de promesses, beaucoup de résolutions ; mais bientôt je recommence. Qu'est-ce qui pourra jamais émouvoir la miséricorde du Coeur de Jésus sinon vos ferventes prières? Je me confie en vous.

Mme Cecilia me prie de vous saluer ; elle vous écrira sous peu. Elle vous a constamment présente à l'esprit et dans son cœur. Il semble qu'avec moi elle ne sache causer de personne, sinon de vous seule. Elle vous demande de ne pas l'oublier non plus.

Restons unies, si vous le voulez bien, devant Jésus-Hostie, et tâchons de nous garder un mutuel amour. Je vous demande à nouveau de n'oublier jamais, jamais, jamais la pauvre Gemma de Jésus.

2. — Elle donne libre cours à ses sentiments d'amour envers l'Eucharistie. Elle annonce que bientôt la grâce demandée sera obtenue.

Ma chère sœur en Jésus, — J'ai fini d écrire au Père, et je veux, maintenant, m'entretenir un peu avec vous. Gela ne vous ennuie pas, bien sûr? Je nie sens au coeur un grand désir de vous dire bien des choses, toutes concernant Jésus. Mais je ne sais comment faire, je ne sais m'exprimer, n'ayant jamais eu la moindre aptitude à quoi que ce fût.

Il y a deux heures environ que je suis allée recevoir Jésus, et je le sens encore en moi. Oh ! si je pouvais maintenant l'y ensevelir à jamais ! Qu'il me rend heureuse, Jésus ! Que son esprit est suave! Mais je me confond. Quel est donc le motif qui l'a poussé à se communiquer à nous, d'une manière si magnifique et si admirable? Réfléchissons ; Jésus notre nourriture! Jésus mon aliment! Que de choses, en ce moment, je voudrais vous dire! Mais je n'y parviens pas; je ne réussis qu'à verser des pleurs et à répéter: « Jésus ma nourriture ! » Quand je pense que cela, Jésus l'a réalisé à cause de son grand amour pour nous, et qu'en retour il n'a éprouvé, do ma part, qu'une profonde ingratitude... Et néanmoins il me supporte encore, me veut toujours du bien et m'attire à lui. Qu'il est bon, mon Jésus! Il a oublié mes péchés et il ne se souvient que de sa miséricorde... Oh ! si je pouvais laver dans mon sang" ces lieux où j'ai donné du scandale, où j'ai commis tant de péchés! De tout cela, Jésus ne garde aucun souvenir; chaque matin, il vient à moi et inonde mon pauvre cœur des surabondantes effusions de sa bonté... Souvent, très souvent, il me demande : « Gemma, m'aimes-tu ? — 0 mon Jésus, je voudrais... » et je ne puis continuer. « Oui, 6 Jésus, m'écriais-je enfin, je vous aime; en ce moment il me semble vous aimer, et je voudrais vous aimer beaucoup plus. Mais vous, Jésus très cher, qui connaissez parfaitement mon cœur, voyez; ce désir n'est pas ce qu'il devrait être et ce que je voudrais qu'il fût. Vous, ô mon Dieu, augmentez -le ; je le désire. » Oh! s'il m'était donné de connaître l'amour do Jésus! Si je trouvais quelqu'un qui me fît comprendre la profondeur de l'tmour (If Jésus! Mais qu'est-ce que je dis? j'oubliais maintenant

l'ignorante que je suis et que j'ai toujours été. Je n'y ai jamais rien compris et je prétendrais mieux réussir à présent? Oh! non, je ne veux pas aller si loin. Je cherche uniquement ceci : aimer, aimer Jésus, et lui en donner immédiatement une bonne preuve^dès la première occasion. Et si je ne me trompe, m'y voici.

Le Père n'est plus là. Après sept jours il voulut repartir. Il fit mieux, n'est-ce pas?

Ici, à Lucques, les exercices en l'honneur de la Vierge des Douleurs se font après la fête. Déjà, néanmoins, Mrae Cécilia les fait aussi avec moi, et mon Confrère Gabriel vient aussi réciter avec nous le chapelet des Sept Douleurs. Que de fois je l'ai vu prier pour vous devant ma madone de l'Addolorata ! Serait-ce possible qu'il n'obtînt pas la faveur tant souhaitée? Le Confrère Gabriel est en prière; ayez bien confiance. Ce sera accordé à bref délai, soyez-en sûre.

Le dernier vendredi de novembre, la Sainte Face est exposée. J'espère que vous pourrez venir. Si on le juge conforme à la volonté de Dieu, vous m'emmènerez aussi, n'est-ce pas, et vous me placerez là-bas, près de vous, au couvent? Vous êtes trop éloignée ainsi. De toute manière cependant je serai contente. Gemma de Jésus.

3. — Elle l'exhorte à souffrir volontiers pour Jésus qu'elle aspire elle-même à posséder bientôt dans le ciel.

Ma chère sœur en Jésus, — Que ferons-nous, ma chère sœur, désormais, dans notre situation présente, au milieu de nos tribulations, parmi tant de craintes et d'angoisses? Pas autre chose que bénir, remercier, adorer les amoureux desseins de notre Jésus, qui le permet ainsi pour notre plus grand bien. Vive notre Jésus ! Puis, tous ces petits riens finiront : ce sera lorsque notre âme déploiera ses ailes et s'envolera dans le sein très aimant de Jésus pour ne plus s'en séparer. Et cela quand sera-ce? Pour ce qui me concerne, je voudrais que ce fût très vite. Je ne dis nullement ceci parce que je suis ennuyée de souffrir ce que Jésus m'accorde dans son infinie miséricorde; c'est uniquement pour aller à lui. Oui, mon Dieu, écoutez ma voix, exaucez mes désirs. Par un effet de votre grande bonté, exaucez-moi vite.

Mais une voix intérieure semble me dire que nous devons rester encore un peu au pied de la croix. Si Jésus est cloué sur cette croix, ne nous lamentons pas de ce que nous devons nousmêmes demeurer à ses pieds. Pauvre et bien-aimé Jésus ! Je voudrais un cœur formé de tous les cœurs les plus épris d'amour pour vous, ô mon Dieu, pour compatir à vos douleurs et vous soulager. Du moins je vous consacre toutes les forces de mon pauvre corps, et toutes les affections de ce misérable cœur. Il ne sera pas dit, ma chère sœur, que nous laisserons Jésus seul dans la voie du Calvaire. Et non seulement nous l'accompagnerons au Golgotha, mais encore sur la croix et dans la mort. Gourons ensemble à la croix, ou plutôt, à de nouvelles croix. Ensemble embrassons -les, et ensemble redisons : (c Croix sainte, si nous pensons à l'amour infini avec lequel t'embrassa notre Sauveur, il faut aussi que nous prenions la ferme résolution de ne jamais plus nous éloigner de toi. » Je parle fort bien, je fais un beau discours et encourage les autres, moi qui manque de tout, qui souvent me lamente, gémis et m'impatiente. Mais Jésus aura encore pitié de ma faiblesse.

Quelles ténèbres ! ma chère sœur, et des ténèbres que je ne sais comment définir. Jésus ne me favorise plus de sa présence; ma céleste Mère, elle, se montre toujours bienveillante; elle vient habituellement chaque matin ; elle me regarde, m'embrasse, mais elle est presque toujours en pleurs. Pauvre Mère! Je voudrais tant l'aimer !

Mme Cécilia me prie de vous dire qu'elle ne peut vous écrire, à cause de ses grandes occupations. Priez aussi pour moi et demeurons toujours unies. Je voudrais vous dire'... mais notre bon papa ne le veut pas.

Recommandez-moi beaucoup, beaucoup à Jésus : je suis la pauvre Gemma.

4. — Elle prend occasion des misères de cette vie pour l'inviter à élever ses désirs vers les joies du paradis.

Ma chère sœur en Jésus, — Souvenons-nous que nous sommes les imitatrices de ce Jésus qui a tant souffert. Il ne suffit

i. Son désir concernant le cloître.

pas d'avoir là croix sous les yeux, de la mettre sur nos épaules. Non, cela ne suffit pas ; il faut qu'elle soit encore au milieu de notre cœur. Que de choses, ma chère sœur, me viennent à l'esprit ! Je ne sais les exprimer. Allons ensemble à Jésus crucifié ; fixons sur lui notre regard. Il est élevé en croix. Et nous, nous nous affligerons de devoir rester encore quelque temps à ses pieds? Et maintenant par la pensée envolons-nous en paradis. Là-haut, là-haut, quel bonheur, avec Jésus, avec les anges, qui tous seront nos frères! Nous verrons notre céleste Mère! Nous contemplerons réellement Jésus, dans toute sa beauté, tel qu'il est (on me dit qu'il est bien différent de celui que je crois voir à présent moi-même). Pensons à cela; bien plus, figurons-nous que nous sommes déjà occupées à nous entretenir avec les anges, avec Jésus : et vous verrez alors comme on souffre volontiers. Pour moi le paradis est l'unique réconfort que j'éprouve quand je souffre un peu.

Priez beaucoup, beaucoup Jésus pour moi, et souvenez-vous toujours de moi; je suis la pauvre Gemma.

5. — Elle s'élève de nouveau de la pensée de sa bassesse à la considération du paradis.

Ma chère sœur en Jésus, — Il y a à peine quelques heures que j'ai reçu votre lettre. Elle m'a bien consolée. Vous viendrez, n'est-ce pas? Vous viendrez et vous m'emmènerez, moi aussi : après Jésus c'est là mon seul désir. Mais venez vite, si le Père vous le permet.

Vous m'écrivez : « Que de choses je voudrais vous dire ! » Et moi aussi, vraiment, que j'en aurais à vous confier! Vous ne savez peut-être pas que depuis le premier vendredi du mois ma vie est entièrement changée? Où est Jésus? Où suis-je? Que sont devenues les consolations passées? Ne serait-ce pas là une preuve nouvelle de l'amour de Jésus? Qu'il soit toujours remercié ! Je suis privée de sa présence, mais, même sans paroles, que de belles choses il me dit! Je me confonds, je me cache et je répète : « Vous pourriez sans doute en agir ainsi, ô Jésus; mais si je ne vous avais jamais offensé et si jamais je ne m'étais éloignée de vous. O cher Sauveur, quelle belle reconnaissance j'ai trouvé moyen de vous offrir pour tout ce

que vous avez fait pour moi! 0 amour de Jésus si souvent trahi par moi! Quelle confusion! Tous mes péchés me sont clairement présents à l'esprit. Grand Dieu, miséricorde!

« Mais comment puis-je, ô Jésus, douter de votre miséricorde et des entrailles de votre charité sans borne? L'amour, ô Jésus, qui vous fit souffrir pour moi, n'est pas un amour fini, mais immense et toujours ardent. Debout, allons, courage : je remets entièrement entre les mains de Jésus ma personne, ma vie, etc.. etc., mais j'y remets encore mes péchés et tout le reste, mes misères et jusqu'à la moindre de mes nécessités. »

Je prierai sûrement beaucoup pour vous; mais que puis-je? Absolument rien. Puis, le Vénérable Gabriel a disparu (tout le monde est fatigué de souffrir mon indifférence pour Jésus) : je tâcherai, néanmoins, de lui parler dans le secret de mon pauvre cœur.

Pouvait-il faire davantage pour moi, Jésus? Il m'a pourtant préparé encore autre chose. Le devinez-vous? Le. paradis. Y pensez-vous parfois à aller là-haut? Depuis quelque temps celte idée s'attache à mon esprit. Combien Jésus se montre libéral dans ses récompenses ! Pour y parvenir il nous en coûtera sans doute bien des sacrifices, bien des peines; mais, précieux sacrifices et précieuses peines! Voyez un peu : ce bon Père me gronde et se fâche si je dis que je veux aller en paradis. Mais comment puis-je penser à l'éternité, à cette bienheureuse joie surpassant tous les bonheurs, à l'amour de Jésus, et ne pas mourir de désir? Avec quel transport aimerons-nous Jésus? Moi-même, je ne serai plus si faible, si étourdie qu'à présent; mais je serai forte, très forte et je ne donnerai plus de souci à personne.

Croyez bien que je vous reste aussi très unie, spécialement au moment de la sainte communion. Savez-vous encore quand cette union devient très parfaite? Lorsque je souffre; mais alors d'une manière... que je ne saurais exprimer.

Recommandez-moi beaucoup à Jésus, mais beaucoup, beaucoup. Que de choses me restent encore à vous communiquer! Oui, qu'il y en a! Mais que dois-je faire? Voulez-vous inYtiv toujours unie, encore plus que maintenant? J'en parlerai à mon Jésus caché. Venez, venez vite. — Gemma de Jésus.

6. — Elle lui confie un message pour saint Gabriel, implore la miséricorde de Dieu et sollicite des prières.

Ma chère sœur en Jésus, — Méchante, pourquoi rester de la sorte si long-temps sans écrire? Écrivez-moi vite, sinon je ne vous pardonne plus ce long- silence. J'espère que cette lettre vous parviendra avant votre départ pour Isola; car je voudrais envoyer un message à mon Vénérable Gabriel. Vous le lui transmettrez, n'est-ce pas, chère sœur? Vous lui parlerez ainsi : « Gemma vous demande de prier beaucoup Jésus pour elle; elle est contente de tout ce qui arrive avec la permission divine; néanmoins qu'il daigne lui-même y mettre un adoucissement, si cest sa volonté, sinon elle sent quelle ne pourrait... » Gela suffit; Jésus comprendra par ces quelques paroles, et bien mieux encore, si mon petit Gabriel les lui communique. Quand vous parlerez au Vénérable vous lui direz vous, parce que le Père ne veut pas qu'on le tutoie. Ensuite vous prierez beaucoup pour moi et tout ce qui me concerne. Oh! quel bonheur! Que vous êtes heureuse d'aller làbas, etde voir au moins ces dépouilles sacrées. Gabriel ne vient plus à moi. Je prie Jésus'de me l'envoyer, mais c'est en vain; et si mon céleste protecteur venait je voudrais le suivre en paradis.

Qu'on serait bien en paradis! Si déjà sur la terre il y a tant de félicité à vivre pour Jésus, à n'agir que pour lui et à ne se nourrir que de lui seul, que sera-ce dans le ciel quand nous pourrons le voir dans sa beauté, sa grandeur et sa bonté infinies, quand nous aurons la certitude de ne plus l'offenser? Ma chère sœur, vive Jésus! En paradis, ensemble en paradis! Tout m'est un sujet d'ennui, tout me fait de la peine: je ne cherche que Jésus. Et Jésus est caché... Je ne le vois pas, non; je le sens... Mais il pleure, il pleure toujours; depuis plus d'un mois il ne fait que pleurer.

Il a vraiment trop de bonté de supporter un cœur aussi dur et aussi insensible que le mien. Je le contemple devenu enfant et plein de tendresse; je le considère sur la croix, mort et immolé pour moi; je vois mille cœurs brûlants d'amour pour lui ; un seul demeure inerte et ne s'émeut jamais. Et vous voulez, mon Dieu,

me supporter encore? Qui trouverai-je pour me réchauffer, pour allumer dans mon âme quelques étincelles du pur amour de Jésus? Pourquoi ai-je un cœur si dur? Parfois, subitement, y brille un rayon de lumière ; mais je suis si faible que je n'y tiens plus, et. . . alors, je me sens toute à Jésus et je voudrais me consumer en sa présence. Mais aussi que de fois, ma chère sœur, à certains jours, à certaines heures j'appelle Jésus, et Jésus se cache et me fuit : il ne se met plus en peine si je souffre. Mon Dieu!

Ma chère sœur, redoublez pour moi vos prières et je redoublerai les miennes pour vous. Je sens que le besoin d'être recommandée à Jésus se fait en moi toujours plus impérieux. Courage et force; grandissons-nous mutuellement dans ces deux choses. Le paradis nous attend... Mon Dieu!... Je parle du paradis, de Jésus, moi qui, plus de mille fois, ai provoqué les dégoûts de mon Dieu ! Mais de ce même Jésus que j'ai tant contristé et offensé j'attends miséricorde : miséricorde pour moi et pour tous les pauvres pécheurs. Je voudrais, s'il m'était possible, expier à la fois et mes péchés et les leurs. Bientôt je ne pourrai presque plus écrire ; je suis devenue si faible et si misérable que je dois me ménager jusque dans mes lettres. Aussi mon cœur, qui devient chaque jour plus petit, n'a parfois plus la force d'entendre la moindre parole de Jésus : il voudrait partir aussitôt1...

Priez à tout instant pour moi, pour la pauvre Gemma, dont le Père connaît bien toutes les misères. Aux autres, Jésus ne les montre pas; mais à lui, si; et toutes. Dites-lui (si vous le voyez) qu'il ne me retienne plus ici. — La pauvre Gemma de Jésus seul.

7. — Elle l'encourage et l'exhorte à se soumettre avec confiance à la volonté divine.

Chère sœur en Jésus, — A peine avais-je reçu votre lettre que j'aurais voulu vous répondre : je commençai donc aussitôt, mais je ne pus continuer. Vive Jésus ! Vive la croix de Jésus! Oh !

I. Pour courir après lui, ne s'occuper que de lui et oublier toui \c créé.

n'est-ce pas en cela que consiste la véritable félicité : être traitée par Jésus comme il l'a été lui-même? Vous vous affligez à cause de vos enfants? Ce grand Dieu, qui peut tout, ne permettra pas qu'ils soient privés du nécessaire. Jésus est trop miséricordieux pour les abandonner. La Providence veillera sur eux. Je vous le répète, ne vous mettez pas en peine à leur sujet. Courage, ma chère sœur; c'est une épreuve bien dure, mais très avantageuse. Quelle joie pour Jésus de voir notre conformité à sa volonté dans ces moments douloureux! Vive Jésus! redisons-le ensemble, vive Jésus toujours!

Je voudrais, ma chère sœur, vous donner du courage. Et que dis-je? Est-ce que Jésus ne vous en donne pas assez? Soyez énergique ; quand on aime Jésus on peut supporter n'importe quelle croix. Cet amour est si fort! Que Jésus soit notre unique richesse.

L'amour divin communique à ceux qui le possèdent une si complète indifférence que tout événement, agréable ou fâcheux, les laisse dans une parfaite égalité d'esprit. C'est là ce que m'enseignait le Père quand il était à Lucques; mais comme je n'aime pas véritablement Jésus, tout ce qui m'arrive me trouble et m'abat. Quand apprendrai-je à me conformer à la volonté de Dieu? Voilà ce qu'il m'est le plus nécessaire de réaliser; priez beaucoup, beaucoup à cette intention.

Restez toujours avec moi et je resterai avec vous. Recommandez continuellement à Jésus la pauvre Gemma.

A une amie.

1. — Elle l'excite à une sainte émulation dans l'amour divin et sollicite des prières.

Ma bien chère... — Tandis que je prends la plume pour vous entretenir, nos derniers adieux me reviennent à l'esprit, ainsi que nos mutuelles promesses au moment de la séparation. Et comment pourrions-nous, du moins, comment pourrais-je les oublier? Non, cela ne me paraît pas possible. 11 ne m'a été

donné de causer avec vous que quelques jours ; mais ce peu de paroles, ces entretiens, tous de Jésus, m'ont laissé au cœur une si vive impression et, permettez-moi de vous le dire, une telle affection pour vous que je ne saurais l'exprimer. Trop laid nous nous sommes connues ou, du moins, trop tard avons-nous commencé à nous aimer. Mais, précisément parce que c'est tard, tâchons d'exhaler vers Jésus toutes nos tendresses.

Je voudrais que mon cœur ne palpitât, ne vécût, ne soupirât que pour Jésus ; je voudrais que ma langue ne sût proférer que le nom de Jésus, que mes yeux n'eussent de regards que pour Jésus, que ma plume ne pût écrire que de Jésus, et que mon esprit ne fût rempli que de Jésus. Plusieurs fois je me suis mise à réfléchir s'il y aurait ici-bas un objet capable d'attirer nies affections; mais je n'en trouve aucun, ni sur la terre ni dans le ciel, sinon mon bien-aimé Jésus. Et pourtant, bien souvent je me suis égarée parmi les ennuyeuses dissipations de la terre; et combien n'y en a-t-il pas qui courent éperdument après les vanités du monde. Ce sont de véritables insensés. Gela paraît impossible; s'ils pensaient à Jésus, Jésus changerait leur cœur, leurs affections, leurs sentiments, leurs aspirations; et s'ils goûtaient un seul instant la consolation qu'on éprouve à se trouver avec lui, je suis sûre qu'ils ne le laisseraient plus repartir.

Et nous, réussirons-nous à l'aimer véritablement? Je parle surtout pour moi qui l'offense constamment et qui ai néanmoins le courage d'ajouter de nouvelles épines à la douloureuse couronne de son cœur. Pauvre cher Sauveur! Mais savez-vous comment il se venge de mes infidélités? II me fait voir fréquemment ses plaies, ses mains ruisselantes du sang rédempteur, son cœur consumé des flammes de la charité, ses bras ouverts pour nous recevoir, et il me dit qu'il est entièrement victime de son amour pour nous. Je le prie sans cesse de hâter le moment si désiré de mon entrée au couvent; car je sens qu'on n'est pas bien dans le monde, et qu'on ne peut en aucune manière y trouver le bonheur.

Je vous demande de ne pas m'oublier dans vos supplications à Jésus Crucifié. Je ferai de môme pour vous tout mon possible; mais n'attendez rien de mes prières, parce qu'elles sont trop languissantes. Je souhaite que cette lettre voua trouve en bonne santé, et je l'espère. Si vous n'y voyiez pas d'inconvô-

nient vous me feriez plaisir de saluer votre mère de ma part, en lui demandant de se souvenir quelquefois de moi auprès de Jésus.

Pardonnez-moi ma vilaine écriture et les propos insignifiants de cette lettre; je ne sais rien faire. Prions, prions ensemble Jésus qu'il nous donne la force de vivre pour lui seul, de passer notre vie à l'aimer uniquement, et qu'il nous fasse la grâce d'expirer sur son cœur dans un transport de fervent amour, Agréez mes salutations les meilleures et priez beaucoup, beaucoup Jésus pour la pauvre Gemma.

2. — Elle lui recommande de prier pour Pâme d'une religieuse défunte '.

Ma bien chère amie — J'ai à peine fini d'écrire au Père, et de nouveau je m'adresse à toi2. Mais que te dirai-je? J'aurais bien des choses, mais je ne sais par où recommencer. Nous sommes à la fête de l'Assomption ; tu pries déjàbeaucoup pour moi; et à ces prières habituelles il faut en ajouter d'autres.

Je veux te recommander une intention très importante : il s'agit d'une grâce que la T. S. Vierge Marie doit accorder le jour de son Assomption en retirant une âme du purgatoire et en l'emmenant avec elle au paradis. Il est bien possible que ce soit là, comme à l'ordinaire, une invention de ma tête; mais il me semble cependant que Mère Marie-Thérèse doit souffrir, et se trouver en purgatoire. Elle y est encore, sûrement, j'en suis comme certaine. Oh ! ne serait-ce pas beau si elle s'envolait en paradis, le jour même de la fête avec la T. S. Vierge? Tout le monde prie; toi aussi, je n'en doute pas, tu prieras aussitôt. J'ai grande confiance en toutes ces prières. Si Jésus me faisait un peu comprendre quand elle ira au ciel ! Songe à me répondre quelque chose. Si tu n'as pas d'autre moment, fais ainsi : retranche dix minutes de sommeil. Une ligne, et je suis contente; c'est vite fait.

Adieu. Je suis sûre que tu iras bien. Moi, je vais très bien

i . Mère Thérèse de l'Enfant Jésus, Passioniste.(V. plus haut, p. 1 4 1.) 2. Une plus longue amitié ayant déjà créé plus d'intimité, Gemma se permet de tutoyer.

quant au corps; mais pour le reste, qui sait? Je crains toujours. Prie beaucoup pour moi; ce sera un grand acte de charité.

Adieu : je suis la pauvre Gemma.

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