En moins d'un an Gemma s'envolait au ciel
Je vous prie d'accomplir un acte de grande, très grande charité envers moi : demain matin, quand vous aurez communié, faites pour moi cette offrande au Sauveur : « Mon Jésus, je vous offre la pauvre imagination de Gemma; guérissez-la-lui ; voyez l'extrême mobilité de cette imagination. A vous d'y penser; cette faculté n'est plus à Gemma, elle est à vous. » Faites ainsi, et moi je prierai toujours pour vous.
Bénissez-moi, et aidez-moi à me sauver : je suis la pauvre Gemma.
8. — Émue à la pensée du déplaisir causé à Dieu par les pécheurs et par elle-même, elle voudrait tout réparer. Ella recommande l'âme d'une petite sœur défunte.
Ma Révérende Mère, — Vive Jésus ! Vive Jésus miséricordieux. 0 ma chère Mère, depuis combien de temps Jésus me nourrit de son adorable sacrement ! Depuis combien de temps il me conduit dans la vie avec une extrême tendresse ! Depuis combien de temps encore n'a-t-il pas mis auprès de moi pour le remplacer des personnes qui m'aident, me soutiennent et m'encouragent! Pauvre Jésus! Et comment peut-il supporter et ■ souffrir de ma part tant d'oubli et d'ingratitude? Jésus, Jésus qui ne peut tolérer la plus petite faute dans les âmes vouées à son amour, comment me subira-t-il, moi qui l'offense à toute heure, à tout moment? Souvent je le vois pleurer, s'affliger; et il me dit que c'est à cause des pécheurs. Mais, mon Dieu, ne pleurez pas sur les pécheurs; pleurez, pleurez sur moi. Ne pleurez même pas sur moi, Jésus, non, non. Moi je pleurerai, je me corrigerai, je deviendrai bonne, obéissante. Beaucoup I de personnes prient pour moi : vous verrez qu'elles réussiront I à me changer et à sauver mon âme.
Cette âme si orgueilleuse finira par rougir en voyant Jésus si humble, et elle n'osera plus lever la tête. Pourquoi tant de peine à se soumettre à l'obéissance quand on se souvient de l'admirable docilité de Jésus? Ma chère Mère, priez pour moi; j'en ai un extrême besoin. Continuez comme vous l'avez fait jusqu'ici, car je sens presque continuellemeut votre oraison s'élever pour moi vers Dieu. Redoublez même vos instances, parce que le besoin s'accroît, et je crains... je crains pour mon
âme. Dites un peu, ma chère Mère : pourquoi la fréquentation continuelle de la sainte communion, les invitations multipliées au céleste banquet, l'aliment des Anges... ne produisent pas en moi ce qui en d'autres âmes se réalise avec tant d'abondance? Je crains, je crains de mal communier. Et combien de fois ne m'en serais-je pas abstenue si par son insistance Jésus ne m'avait montré clairement que vraiment il m'appelait à lui!
Est-ce que je communie dignement? Et alors, comment n'en vois-je aucun fruit? Communierais-je indignement? 0 Dieu... faites-moi mourir; mais communier et vivre sacrilègement, non, non, non. Ma chère Mère, priez pour moi, pour cela, pour tout ce qui me concerne. Si le bon Jésus nous accordait la grâce d'être ensemble, oh! que je m'estimerais heureuse! Comme je voudrais écouter vos conseils! Comme je voudrais vous satisfaire! Je ne voudrais pas vous attrister ainsi que je l'ai déjà fait plusieurs fois. Ma chère Mère, ayons le désir d'être entièrement à Jésus seul, à ce bon père, à cet aimable Seigneur, à ce généreux bienfaiteur, à ce doux consolateur, à cet amant passionné, à Jésus; et c'est assez.
Me ferez-vous la charité de recommander à Dieu l'âme de ma petite sœur ? C'était un ange, il est vrai; je me sens portée néanmoins à demander pour elle des suffrages. Heureuse estelle de ce que Jésus l'ait prise pour lui ! Une prière aussi, ma chère Mère, pour que Jésus m'accorde la grâce d'édifier cette famille par mes bons exemples. Si par le passé ma conduite a laissé à désirer, si elle a pu être une occasion de scandale, que désormais ma vie soit d'autant plus vertueuse qu'elle fut jadis mal édifiante.
Et maintenant, ma chère Mère, séparons-nous, mais pour nous retrouver bientôt avec Jésus. Je vous demande de me bénir, de prier pour moi et de ne jamais oublier la pauvre Gemma.
9. — Elle s'excuse de ne pas écrire, pour cause de maladie. Elle se déclare ingrate envers Jésus et lui demande de l'aimer autant qu'elle le doit.
Ma Révérende Mère, — Vive Jésus Enfant! 0 ma chère Mère, que de choses je voudrais vous dire! Mais je ne sais m' exprimer. Pardonnez-moi si je vous écris trop rarement. A la vérité, ce n'est pas là ce que je m'étais promis, vous le savez. Je me sens assez mal; et puis, il s'y ajoute quelque nonchalance, mais bien peu. D'après cela vous pouvez juger de ma conduite à l'égard de Jésus : beaucoup de promesses mais aucun acte. Je lui dis que je l'aime tendrement, et je l'offense sans discontinuer. Aussi ne peut-il plus me supporter, je le sensj et je crains qu'il ne m'abandonne d'un moment à l'autre. Pauvre Jésus, que de fois je l'ai délaissé! Patience de mon Sauveur, que vous êtes donc grande ! Mais pourquoi estelle si grande? Parceque Jésus m'aime d'un trop grand amour, et que cet amour l'oblige à supporter une ingrate. Puisque, ô mon Dieu, votre amour est infini, accordez-moi de vous aimer autant que vous le méritez, et que je le dois. Ma chère Mère, demandez à Jésus que je répare mes ingratitudes. Qu'il ne révèle pas au monde son empressement à se donner tout à moi et mon refus de correspondre à ses avances. Mais courage! les témoignages d'affection qu'il m'a donnés, alors que je n'avais pour lui qu'indifférence, me font espérer son bon accueil et son pardon.
Pour la fête de l'Immaculée-Conception, je priai, je fis quelque chose. Mais comment puis-je prier, moi qui ne sais même pas? Jésus s'en est allé; je suis malade de corps et d'esprit, en proie à toute sorte de tentations. Quant à la sainte communion, je la fais quand je vais mieux et l'omets quand je vais plus mal. Je me suis acquittée, aussi bien que j'ai pu, de tout ce que vous me disiez dans votre dernière lettre. Je continuerai volontiers à prier à toutes vos intentions. Faites-le aussi pour moi, pour mon âme.
Bénissez-moi du fond du cœur : je suis la pauvre Gemma.
P. -S. — Je n'écris plus parce que je suis encore alitée, et que si j'écris beaucoup, je souffre de la poitrine. N'empêche,
ma chère Mère, que vous pouvez vous écrier : « Quelles délicatesses chez cette enfant! » Vous aurez raison. Les meilleurs saluts d'Annette et d'Euphémie.
A son frère.
Elle lui souhaite de bonnes fôtes de Pâques.
Mon cher frère, — Nous avons reçu ta bonne lettre où tu nous disais qu'il te sera absolument impossible de venir pour Pâques. Cela nous contrarie beaucoup, tu peux le croire. Mais nous patienterons, en attendant de te revoir une autre année.
Ma santé est assez bonne et je m'en contente. Tous les autres membres de la famille vont bien ; j'ose espérer qu'il en sera de même pour toi. La tante Elise demande si tu n'as besoin de rien et me prie de t'écrire d'aller te confesser. Je m'en tiens là ; en union avec tous nos parents, je te salue et te souhaite de bonnes Pâques. Reçois une affectueuse poignée de main de ta Gemma.
A une future belle-sœur.
Elle lui exprime ses vœux les plus affectueux de bonheur.
Ma très chère Marie. — Je vois enfin arriver avec grand plaisir le jour de vos noces, et je viens, à cette occasion, vous redire mille fois : « Soyez heureux ! » Ce n'est pas un devoir que je remplis ; c'est plutôt une vive satisfaction que j'éprouve. Je vous redirai donc, maintenant et toujours : «. Soyez heureux ! » Tel sera, chaque soir, le vœu le plus fervent que je ferai monter vers le ciel pour vous. Comme vous le voyez, je
n'ai en vue que votre bonheur, et ce sera là toujours l'objet constant de ma pensée.
J'aurais dû vous écrire la première ; mais je suis sûre que vous m'excuserez et que vous serez indulgente pour ma négligence Je vous souhaite aussi le bonheur au nom de nos tantes, et nous demanderons tous à Jésus qu'il daigne vous conserver de longues années à l'affection de Gui, pour le plus grand bien de la famille.
Si Jésus daigne exaucer mes désirs et me consoler, je suis certaine que bientôt je quitterai le monde pour ne plus penser qu'à Lui. Nulle part, je le sens, je ne pourrai être heureuse qu'au couvent. A vous donc je recommande tous ceux que je quitte. Jésus a voulu nous laisser orphelins; jamais néanmoins il ne nous abandonna; bien plus, il me semble qu'il procure à mes sœurs un nouvel appui en votre personne. Qu'importe que vous soyez éloignée? Vous pouvez toujours leur être utile. Je vous les recommande. Je dois encore vous remercier de votre grande sollicitude pour Antoine pendant qu'il s'est trouvé là-bas ; c'est aussi au nom de mes tantes que je vous offre ces remerciements.
Avant de terminer, je tiens à vous révéler quelque chose. Depuis que votre mariage a été résolu, j'ai toujours eu cette pensée : Papa désirait beaucoup cette alliance. Que ne lui est-il donné d'en être l'heureux témoin ! J'ai pensé aussi que toutes mes adversités ont facilité ma soumission à la volonté de Dieu. Dans ce vouloir divin, je trouve ma consolation au milieu de toutes mes tribulations ; et puis je n'y pense plus. Jésus l'a voulu ainsi : qu'il en soit donc ainsi.
Si vous le permettez, dès que Monseigneur aura fixé le jour de mon entrée au couvent, je verrai s'il y a lieu de vous faire une visite. Vous me direz votre sentiment. Recevez encore, comme gage de sincère affection, la bénédiction que tante Élise vous envoie au nom de maman.
Adieu à tous deux. Vivez dans la joie et le bonheur, et si Dieu m'exauce, quand je serai religieuse (je prierai sans cesse pour cela). Croyez-moi toujours, — comme je vous l'écris du fond du cœur, — votre sœur et belle-sœur Gemma.
A un Père Passion iste.
Elle insiste pour la fondation d'un monastère à Lucques.
Très Révérend Père Consulteur, — J'ai attendu jusqu'à ce jour dans l'espoir de votre retour à Lucques, car j'avais beaucoup de choses à vous dire. Mais hier arrivait enfin la lettre partie depuis déjà longtemps, et j'ai cru bon de vous écrire avec l'agrément de mon confesseur. Celui-ci connaît déjà tout ce que je vous communique; et même, quand je lui demandai l'autorisation de vous parler librement, il manifesta le désir de vous voir. Dieu a permis qu'il en fût autrement. Et qui sait? Pjut-ètre cela vaudra-t-il mieux. Car, je vous l'avoue, j'éprouvais une telle répugnance à vous communiquer de vive voix l'objet de cette lettre, que mon confesseur m'avait ordonné, en vertu de l'obéissance, de tout révéler jusqu'au moindre détail, et de me tenir en votre présence, non pas debout ou assise, mais à genoux. J'étais bien confuse de devoir exécuter tout cela. Considérez jusqu'où va ma superbe; par là vous voyez clairement que je suis grandement orgueilleuse et remplie d'amour-propre.
Et maintenant même, tandis que je vous écris, je suis effrayée d'avoir à vous faire certaines communications. Mais l'obéissance l'exige. En avant, donc! Je veux d'abord vous dire de ne pas croire ce que vous lirez ici, parce que (vous le saurez déjà par le P. Provincial) j'ai des idées si étranges qu'on peut les taxer réellement de folie. Je vous demande aussi de parler de cette affaire avec le P. Provincial, le P. Ignace et le P. Général des Passionistes.
Avant de partir vous m'aviez plusieurs fois demandé de réciter chaque jour pour vous trois Ave Maria; et jusqu'à présent, grâce à Jésus, je ne l'ai jamais oublié. Or, le vendredi soir de la semaine où vous étiez parti, lorsque je les eus récités comme à l'ordinaire, Jésus me dit : « Gemma, pour qui as-tu fait cette prière? — Pour le P. François, répondis-je. — Tu ne lui as rien dit du nouveau couvent <iu'on doit fonder?
— Non, mais il a dit de lui-même que ce n'est pas le moment. » Et alors Jésus semblant sourire reprit : « Tu diras au P. François que Von verrait plutôt disparaître ciel et terre que ne pas se réaliser mes paroles. Le plus tôt possible dis-lui qu'il se rende à Rome immédiatement après avoir obtenu la permission de son Provincial. Qu'à son tour il dise de ma part au Consulteur du Général (d'après Monseigneur, le P. J.) de parler à ce supérieur de la nouvelle fondation dont il faudra hâter la réalisation. Qu'ils se tiennent prêts : tu les avertiras toi-même lorsqu'ils devront commencer. Ces Pères Passionistes, parmi lesquels le Consulteur Général sera le principal promoteur, agiront d'un commun accord avec l'Evêque qui doit lui-même coopérer à cette œuvre. As-tu compris? Puis, pour les rassurer tous, ajouta-t-il, tu dois leur déclarer que c'est moi qui parle; je veux que tout cela s'accomplisse, malgré la grande opposition que l'ennemi infernal se prépare à soulever. A l'instigation du démon l'ardeur de certains se refroidira. Elle sera ravivée par le P. J. qui ranimera le courage et l'énergie1. »
Enfin, j'ai tout dit. Par charité, quand les autres Pères verront cette lettre dites-leur aussi de n'ajouter aucune foi à tout cela; car, comme l'a déclaré le médecin, c'est un pur effet de l'hystérie. D'ailleurs j'espère bien que, même sans être prévenus, tous reconnaîtront mon état.
Bénissez-moi et... (sur ce point vous savez bien ce que je vous demande) et priez beaucoup Jésus pour la pauvre Gemma qui veut au moins sauver son âme.
i. Voir dans la Vie comment la réalisation de ces prédictions constitue un nouvel argument en faveur de l'origine surnaturelle des faits constatés en Gemma.