‹ Lettres et extases de Gemma GalganiChapitre 8 sur 59 · Sur le même sujet · texte numérisé non relu

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Père, Père. — Quel temps de ténèbres ! Vous-même n'y verriez goutte si vous étiez comme moi. Jésus, je le reçois tous les matins ; mais je ne le sens pas : tout a disparu et, ce qui est encore pis, je ne me souviens plus du passé. Comment ai-je vécu jusqu'à présent? Je ne saurais le dire. Mais mon Jésus, Père, où est-il? Pauvre Jésus ! ou plutôt pauvre Gemma! Mais que lui rendrai-je encore, moi, à Jésus pour ce qu'il m'a donné? Que lui offrirai-je désormais en retour de la grande miséricorde dont il a usé à mon égard ? J'ai toujours été ingrate pour tant de grâces, j'ai toujours résisté à ses inspirations, j'ai toujours ajouté péchés à péchés, et je ne serais seulement pas digne qu'il me regardât. Je m'aperçois bien que je suis devenue pour Jésus lui-même un sujet d'ennui, et que alors il s'est éloigné. Qu'ai-je donc fait encore? Par tant de péchés j'ai banni Jésus, et il ne m'aimera plus, et il ne me fera plus miséricorde? Mon Dieu, miséricorde! Mais un certain temps, n'a-t-il pas été mon tout? Et à la vérité, je le reconnais encore pour mon père. Ne serait-il pas toujours le Père des miséricordes qui reçoit tous les pécheurs ? Il m'abandonnerait? Non, n'est-ce pas, Père? Jésus est mon espérance. Mais combien je suis faible !

Oh ! quand viendra l'heure où j'étreindrai avec ardeur ma croix dans mes bras ! Quand viendra l'heure où je serai toute plongée dans les plaies de mon Jésus, dans ses épines, dans ses clous, dans ses tourments t Oh ! si je pouvais m'enfoncer dans la Passion de Jésus comme je voudrais...!

Et notre Mère où est-elle? Ma Mère, pensez à moi auprès de Jésus. 11 faut lui dire que quelque infidèle et méchante que j'aie été (je dis que j'aie été, car je ne veux plus l'être) il se montre miséricordieux et m'écoute toujours. Aussi, ma Mère, pensez à moi près de Jésus, afin qu'il daigne me pardonner tous mes péchés. Et s'il vient à s'y refuser à cause de mes démérites, il faut lui dire de le faire à cause du grand amour qu'il vous porte à vous-même. J'ai peur, ma Mère, de chercher Jésus sans vous. Je sais, en effet, qu'il est miséricordieux, mais je sais aussi que j'ai commis beaucoup de péchés, et que Jésus est juste

dans le châtiment. Je vous demande beaucoup, n'est-il pas vrai, ma Mère? Mais comment faire si je ne retrouve par vous ce que j'ai perdu par mes péchés? Et puis, c'est peu ce que je vous demande en comparaison de ce que vous pouvez m'accorder. Vous savez, mon Père, j'en ai l'espoir : ma Mère arrangera si bien les choses qu'elle m'obtiendra la grâce d'être encore écoutée de Jésus. Dites-le-lui, vous aussi, à notre Mère, de ne pas m'abandonner, de ne pas me laisser tomber, et, s'il est possible, de ne pas me laisser tenter par l'ennemi ; mais si je devais l'être encore, et s'il m'arrivait de chuter, qu'elle me relève aussitôt.

Je veux encore vous dire ceci : Ma céleste Mère s'est tellement emparée de mon esprit qu'il me semble l'avoir présente, alors que Jésus étant détaché de la croix elle ouvrit les bras pour le recevoir; il me semble la voir pleurer. Pauvre Mère ! Et il me semble qu'elle aussi me regarde et me dit : « C'est toi qui as mis Jésus en cet état. »

Mais si Jésus s'est éloigné, c'est parce qu'il ne pouvait plus supporter mon indifférence; et ma Mère me fait des reproches. A quoi me résoudre ? Ma Mère, ma Mère ! Mère miséricordieuse, agissez selon toute l'étendue de votre miséricorde, et portez-moi près de Jésus. Quelle plus grande miséricorde puis-je attendre de vous, sinon que vous m'obteniez miséricorde de Jésus? Je me trompe, ô ma Mère, je me trompe : il suffit que vous le vouliez, et Jésus le fera; en vous donc je mets tout mon espoir1.

Et maintenant, Père, que direz-vous de cette lettre? Avezvous bien compris ? Je suis bien distraite. Avez-vous encore compris que nous sommes arrivés à ce temps-là?... (je ne sais

i . Il est raconté dans la Vie de Gemma que pour la mortifier et exercer sa vertu, son directeur reprit un jour comme excessive la familiarité avec laquelle elle traitait avec Dieu et les saints, jusqu'à les tutoyer. Elle promit d'y faire attention et tint parole. Mais l'habitude et sa déconcertante simplicité la trahissaient fréquemment. Elle se reprenait toutefois jusque dans ses extases; et le tu et \evous s'entre-choquaient à chaque instaut dans le même colloque. La présente lettre en demeure un exemple parmi hien d'autres; mais nous n'avons pas cru opportun de traduire littéralement ces expressions familières auxquelles la piété française n'est pas habituée.

comment dire). Avez-vous bien compris dans quel état je me trouve? Nous sommes au temps auquel vous m'avez tant préparée. Vive Jésus! Je ne m'effraie pas du tout, croyez -m 'en. Allez^ ne vous inquiétez pas : je ne cherche rien, je ne veux rien, sinon ce que Dieu veut ! Qu'il soit remercié à tout instant! Je veux réconforter mon âme dans la pensée delà croix. Est-ce bien ? Bénissez-moi sans cesse. Je suis la pauvre Gemma.

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