‹ Lettres et instruction pastorale de monseigneur l'évêque de ChartesChapitre 11 sur 15 · QUATORZIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

QUATORZIÈME LETTRE

Chartres, le 2 mai 18AS.

Je me propose de faire aujourd'hui quelques réOexioDs sur l'agrégation des femmes à l'Université. Il serait difficile de trouver un sujet plus intéressant et plus propre à exciter l'attention des pères de famille et du public tout entier.

Et d'abord on a peine à concevoir, surtout d'après l'article 13 de la Charte, qu'une disposition dont les suites sont immenses , qui soumet la moitié de la société humaine à un joug inconnu jusqu'à nos jours, qui n'était pas même entrée dans l'esprit du fondateur de l'Université, qui, pendant toute la durée de l'empire , et assez longtemps après , fut entièrement ignorée aussi bien que ses dures prescriptions et ses chaînes , on ne peut, disje , comprendre qu'une telle disposition ait pu être arrêtée par de simples ordonnances , et n'ait pas eu besoin d'une loi pour la consacrer et lui donner une base ferme et solide^

Mais je laisse aux jurisconsultes et aux publicistes à dissiper les épais nuages qui enveloppent la légalité de cette mesure. Pour moi, je me bornerai à quelques remarques mieux assorties à l'objet de mes réflexions habituelles.

Une très-grande différence sépare les érections diverses qui conviennent d'un côté aux

Jeunes gens» et de l'autre à Tenfance du sexe. Pour les uns, V éducation et V instruction doivent marcher d'un pas égal. Quant aux femmes , Téduçation exige la plus grande part des soins que réclament leurs premières années.

Les motifs de cette préférence ne peuvent être contestés , quoique la vue de leur assurer de très-précieux avantages fasse aussi un devoir d'orner, d'éclairer leur esprit, de cultivera cet égard, les dons particuliers qui les distinguent. On ne peut reprocher à la France d'avoir négligé cette dernière tâche depuis plusieurs siècles. Bien qu'aucune prohibition ni aucun monopole ne vint contrarier ni entraver les vues des pères de famille sur leurs enfans , le génie vif et brillant dont le ciel a enrichi notre patrie éclatait chez les deux sexeà. Les talens polis et perfectionnés par la culture se montraient de toutes parts , et tandis que des poètes , de grands écrivains charmaient ou instruisaient nos aïeux , on jugeait » avec raison , qu'ils devaient en- partie le mérite achevé de leurs ouvrages au goût épuré , au sentiment délicat des convenances et des beautés de la langue dont l'autre sexe leur avait fourni le modèle. Aussi n'est-on pas étonné de trouver ces lignes dans La Bruyère : « Si » les femmes étaient toujours correctes, j'o- » serais dire que les lettres de quelques-unes » d'entre elles seraient peut-être ce que nous » avons dans notre langue de mieux écrit (1).» Qu'on laisse donc la France à elle-même.

Que son intelligence , dégagée de gênes et d'entraves qu'elle n'avait jamais connues, se

(1) LaBrayèrre, ch. v. De» ouvrages de t'esprit.

joue dans la yarîétéde ses faciles el heureuses conceptions. Ah! elle saura bien trouver dans ce trésor de discernement fin el de vive pénétration qui lui a été donné , des pensées pleines de feu et d'agrément, ou de sublimité et de force , qu'une première direction pesante et tyranniquc ne peut que faire avorter. Otez donc le faste trompeur de vos éludes encyclopédiques; évitez de fatiguer la jeunesse des deux sexes par de perpétuelles inspections aussi dispendieuses que peu utiles. Vous rentrerez ainsi dans la voie tracée par la raison et par l'exemple de tous les siècles. Non ; ce . n'est point à force de tourmenter , de surcharger l'esprit, et surtout l'esprit français , qu'on obtient les riches fruits dont il porte le germe en lui-môme. Il lui faut l'air delà liberté; hors de la région où on le respire , il souffre , il languît , il meurt dans la servitude.

Mais , quel que soit le succès avec lequel les femmes peuvent concourir à la gloire littéraire de leur pays, cependant, je l'ai déjà dit, c'est bien plutôt par Vcdacation que par Vins^ traction qu'on les met en état de remplir dignement leur destinée. Or, quel doit être le fond , la base , le ressort tout puissant de cette direction qui plus tard décidera de tout pour elles ? C'est la religion. Où puiseront-elles ce dévouement, cet enthousiasme de charité, ce courage héroïque et compatissant qu'elles déployèrent , il y a cinquante ans , au milieu de tous les périls el de toutes les horreurs ? Dans la religion. Comrfient deviendront-elles, dans toute l'étendue du terme, de bonnes mères de famille ? Par la religion. Qui les rendra la seconde providence des pauvres^ le modèle des

vertus douces, mais fermes el courageuses, la couronue de leurs époux et de leurs enfans? C'est toujours la religion. Eh ! qu'est-ce que I9 femme incrédule ? Ai-je besoin de le dire ? Oui ne connaît ses caprices , ses emporlemens, ses vagues et noires mélancolies, qui la rendent inhabile aux soins domestiques, son attrait criminel pour de détestables écrits qui lui renversent le sens, qui lui font transporter sur la plus odieuse scélératesse l'admiration due à la vertu, enfîn qui, dans des cas très-rares . mais nullement chimériques, )a précipitent elle-même dans le crime qu'elle charge d'atrocités étudiées et de raffinemens inouis^ ou bien tournent contre elle le dépit furieux et insensé que lui cause un léger chagrin , l'arment d'un fer meurtrier qui, en lui donnant lu mort, déchire tous les cœurs que lui attachait la nature, et rend de tendres enfans,une famille entière victime de sa frénésie?

C'est donc une religion vive et profonde qu'il faut graver dans le cœur de la femme dès son premier âge. Tel est alors le plus important et le plus utile emploi du temps qu'on lui consacre et des soins qu'on lui donne. Sans cela , tout le reste n'est pour elle qu'un vain amusement ou une source d'erreurs et un piège.

Or, roniversité est-elle bien propre ù nourrir dans l'àmc d'une jeune ûlle les profonds sentimens do foi que l'Église lui inspire ? Les mesures qu'elle prend et l'esprit de scepticisme dont on remarque en elle de si frappans ipdices ne doivent-ils pas, au contraire, avoir pour effet d'affaiblir, de miner ces sentimens, et de les remplacer à la fin par l'incrédulité ?

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Examinons, et qu'on ne se refuse pas à l'évi*dence.

Quelle preuve authentique fait connaître au public que les fonctionnaires de l'Université, ses professeurs , ses régens de tout degré, ses inspecteurs et ses inspectrices sont attachés à la religion , ou même qu'ils ont une religion ? Quel gage exige-t-on d'eux à cet égard ? Absolument aucun. Ils peuvent être, quant aux hommages dus à la divinité, turcs, brachmânes , sociniens , quakers , saint-simoniens, fourriéristes. Ils sont même libres , s'ils le trouvent bon , de vivre sans Dieu et sans culte* C'est de quoi l'Université ne s'inquiète point* Elle ne prend pas même la peine d'assortir les croyances apparentes ou réelles de ses maîtres avec celles de leurs disciples. Ou plutôt elle semble se plaire à faire , à ce sujet , les rapprochemens les plus bizarres et les plus funestes.

Dans un collège que j'ai presque sous les yeux, lequel ne renferme que des élèves nés catholiques , on compte , parmi les professeurs y un Juif et deux protestans , dont l'un est chargé d'enseigner la philosophie (1). Or, si l'on réfléchit à la puissance et à la conti* nuité de l'aclîon morale qu'un maître exerce sur ses disciples » quelle sécurité peut donner pour la foi de ceux-ci un tel arrangement dont l'Université met sous nos yeux de nombreux

(1) Quand on réclame contre an abus si visible et si affligeant , on répond que tous les cultes sont libres. Mais comment rCJniversité peut-elle se méprendre d'une manière si peu excusable sur Tapplication de cet article de la charte ? Sans doute Tacle fondamental autorise tout français à garder sa croyance ; mais \\ ne lui donne pas le droit de détruire , par des moyens directs et indirects, la croyance des autres.

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exemples » et qui parait être plutôt un jeu impie et cruel qu'une disposition prise d'un senj^ rassis ? Quel effroyable danger pour un sexe d'une imagination si vive, et naturellement si pénétrant, d*étre, au début delà vie, dirigé par un corps qui » en afficbant ayec une com-* plaisance si marquée son indifférence pour tous l,es cultes^ semble déclarer hautement qu'il les méprise tous , et qu'il ne reconnaît à aucun d'eux un caractère divin ?Ouî, qui ne tremblerait en songeant que ces jeunes âmes sor\t exposées à voir leur foi , qui jette en ellea ses premiers rayons , emportée par la force d'une séduction presque inévitable et par le souffle du scepticisme ?

Ajoutons que l'institutrice ne donne aucun témoignage de sa foi. Elle n'est tenue de produire qu'un certificat de bonnes vie et mœurs délivré par un maire sur l'avis de trois conseillers municipaux (1) , hommes presque toujours attachés au labourage ou à quelque industrie mécanique 4 et fort inhabiles , on l'avouera sans peine, à porter, en matière de foi et de croyance personnelle , un jugement que d'ailleurs on ne leur demande pas. Chose très-remarquable , le pasteur n'est pas môme consulté. Les sentimens religieux de cette femme destinée à remplir un ministère dont les effets sont si étendus, restent donc sans garantie, et les vertueuses alarmes des parens ne trouvent en elle aucun titre à leur confiance qui les rassure. Enlin, les livres élémentaires de lecture à l'usage des écoles publiques, bieh qu'ils renferment quelques actes et quelque^ prières qu'il aurait été trop criant de suppri*

(i) Ordonnance du 23 juin 1836. Article «.

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mer, respirent eu général» dans les courlcs instructions qu'on y a jointes, la sécheresse et Torgueil du déisme. Aussi la croix de Jésus- Christ en esl-elle bannie (1). L'usage de tous les siècles et de lous les peuples chrétiens qui l'ont mise à la lêle de semblables livres, usage encore subsistant de nos jours , n'a pu la sauver de cet affront. Celte image auguste et chère semble exciter le dédain de l'Université , et sa philosophie refuse à la foi naissante des enfans la douceur de laisser tomber leurs premiers regards sur ce signe adorable, lequel, gravé dans leur cœur , y est le germe de toutes les bénédictions et de toutes les venus.

En est-ce assez? Et après avoir lu ces simples remarques , peut-on ne pas s'écrier : Non , la mission si délicate de prescrire la forme et l'esprit de l'éducation du sexe qui a le plus besoin du secours et des consolations delà foi, ne saurait regardernotrecorps enseignant? Des règlemens émanés de ce corps ne prouvent-ils pas en effet que le sentiment des convenances qu'il est le moins permis de violer est étrangère ses habitudes scientiGques ?

(1) On allègue sans doute que les prolcshans n*:)âmet- Icnt i^as le signe de la croix; tnaîs cette oliservaUon ne pcutiusUIler roniissîon que je déploie. L'Université ne devrait point ouhUer que les préceptes de la religion catholique doivent faire la base de soiicnseigueineut ( Décret impérial du 17 mars 1808, art. 38) , et que par conséquent les ouvrages qu'elle destine à ses écoles doivent porter avant tout le cucliel du Catholicisme. Il lui serait Irès-aisé de faire quelque addition ou quelque intercalation, Iclles qu'on en voit déjà dans ces mêmes livres,

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douloureuse qui semble indiquer au mépris puijlic pour lear croyance.

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Comment n^ôtre pas profondément contristé en voyant des vierges vouées à la prière el à la solitude , traînées par ses ordres daus un lieu public témoin des vaines interrogations qu'on leur fait subir : tris le théâtre où ejles sont données en spectacle à une nombreuse et profane assemblée , laquelle recueille à peine quelquc^s paroles qui expirent sur leurs lèvres et dont leur trouble inlerdit de tirer aucune conséquence ? Quel cbrélieu ne gémit à Faspect d'un délégué universitaire , souvent d'un jeune inspecteur qui s'introduit en maître dans un de ces asiles sacrés de l'innocence dont les chefs du peuple eux-mêmes craindraient de franchir le seuil ? Mais où va cet ar-. dent détracteur des saints nœuds du mariage?

Où va ce moderne adorateur de la volupté déifiée ? où va-t-il ? Ah ! il se hâte de pénétrer dans une enceinte où sont réunies de jeunes personnes élevées sou» les ailes de la religion; il vient s'instruire de leurs progrès dans les connaissances qu'on leur donne. 11 les interrogera sur la doctrine sainte avec un air de profond respect et même de jalousie pour la pureté du dogme et la foi orthodoxe. Mais écoutons : que leur demandcra-t-il ? quoi ! si elles croient en Jésus-Christ , auquel il ne croit pa's lui-même ? si elles reudent un fidèle hommage au Créateur de l'univers, qui n'est autre chose à ses yeux que cet univers même, un être mêlé, incorporé à la matière ? S'informera-t-il de leurs pensées sur Tobligalion de fréquenter le temple saint , lui qui ne s'y montre jamais ? leur parlcra-t-il de vqrlu , dé

pudeur ? Mais je m'arrête; je supprime

un détail auquel il est si aisé de suppléer, cti

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après avoir fait remarquer rinutilité de ces inquisitions au sujet d'un enseignement spé* ciaL que de pieuses maîtresses, avec les vues fines et déliées de leur sexe , entendent mieux que des hommes d'études classiques et de collège , je m'en repose sur la pénétration de mes lecteurs , et je leur laisse à juger celte grande question.

Je n'ajoute plus qu'un mot , maïs qui est d'une importance infinie. On poursuit avec ardeur le projet d'établir de toutes parts des écoles normales de filles. Je suis persuade qu'on placera d'abord à la tête de ces écoles qui fourniront des institutrices à toutes nos provinces , des femmes chrétiennes et dignes de confiance. Mais tout dégénère ici-bas, et le pouvoir change de main. Plus tard on ju* géra que ces sages directrices tiennent trop à des idées surannées et peu compatibles avec les mœurs présentes. On leur substituera donc des esprits plus flexibles et plus accommo^ dans, des femmes au moins à demi-initiées dans le rationalisme du siècle. Des institutrices formées par leurs mains , imbues de leurs doctrines et stylées à la dextérité requise pour les répandre sans scandale , iront enseigner dans toutes les parties du royaume. Ces manœuvres ne tarderont pas ù porter leurs fruits, et bientôt la religion , abandonnée par un sexe qui est sa dernière ressource et son appui, périra pour notre France. Elle succombera à tant de coups frappés dans l'ombre , à tant de pertes et d'atteintes cruelles , à tant d'attaques sourdes^ variées, savantes , conduites avec l'habileté tout à la fois la plus déplorable et la plus raffinée : semblable à un grand arbre.

rornement d'une contrée « dont une mato ennemie épuise peu à peu la sève, blesse avec le fer la tige vigoureuse , arrache Tune après l'autre les profondes racines, et qui, privé de tout soutien , de tout principe de vie , s'incline , tombe et couvre la terre de ses rameaux desséchés et de ses débris.

t CLAUDE HIPPOLYTE, évéque de Chartres.

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