‹ Lettres et instruction pastorale de monseigneur l'évêque de ChartesChapitre 4 sur 15 · SEPTIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

SEPTIÈME LETTRE

Chartres , le 21 mars 18/^2.

Je terminerai ici ce que j'ai à dire sur l'enseignement philosophique de l'Université. J'ai réservé pour cette lettre ce qu'il y a de plus fort et de plus propre à éclairer la France sur

cet enseignement. Je découvrirai toute la profondeur de la plaie. Elle est horrible. Vous allez voir que je n'exagère pas. Je ne prétends contester ni la pureté des intentions , ni- les t^lens , si Ton veut,. de qui que ce soit. Mais je dois avant tout contribuer , selon taêê forces , à sauver parmi nous la religion de Jésus- GhiPist ^ui a sauvé le monde ; et qui peut seule arracher nôtre patrie aux maux dont elle est menacée. Cet engagement, que je devrais remplir au prix de mon sang, je vais dono m'en acquitter avec la fidélité que demandent d'aussi grands intérêis.

Les inventeurs ou les zélateurs de la philosophie que j'ai en vue , pour donner le change au public sur le Tond de leur doctrine qui est certainement impie et destructif dû Christianisme, ont imaginé un moyen, ou plutôt une rqse qu'it faut d'abord éventer.

Le stratagème est usé , et les hoinmes qui ont semé parmi les peuples de grandes et révoltantes erreurs l'opt bien soiivent mis en œuvre. Mais efifin les Organes de la nouvelle science l'orft rajeuni , et', à cause d^ la distraction des esprits fortement préoccupés d'autres objets, ils ont fait quelque iilusiQa jusqu'à présent.

Jls s'enveloppent, ils cachent leur pensée»

ils l'embrouillent ; ils ^parent des couleurs et des expressions de la .foi la plus pure, les maximes les plus antichrétieunes. ils par-f lent, comme nous, de Trinité, de Révéla-»

lion, de Verbe fait chair » de Médiateur , de Passion « de Résurrection du Christ. Ils nom^ ment avec honneur tous nos mystères. Mais 9U fondée piège est grossier, et, à travers cq

(42) voile «OQ voit trèft-dUtinctemeot le déisme^ le ratioDali^me allemand , la négation du Christianisme et les dogmes insensés qu'on y substitue. Quelques citations sont ici indispensables.

. Un médiateur , dit le plus célèbre dés trois écrivains que j'ai désignés dans ma première lettre (1), un médiateur est nécessaire à l'tiomme. Il est nécessaire que ce sait Dieu qui se mU'nifeste à C homme , et que le terme intermédiaire vienne de lui pour aller à C homme,,,» De là la nécessité dune révélation. Or, cette révélation commence avec la vie dans C individu comme dans l'espèce; le médiateur est donné à tous les hommes; c'est la lumière qui éclaire, tout homme ve^ nant dans ce monde. Quel est ce médiateur ?

C'est la raison , comme la suite l'indique évidemment : En ^autres termes , la raison est contemporaine de la conscience et de la sensibi-- Uté , etc. (Ffagmens philosophiques, p. 186.) liais voici cette pensée reproduite ailleurs par le arôme écrivain , et mise dans tout son jour. La raison est le médiateur nécessaire entre Dieu et i'homme* Ce Aoy«; de Pytkagore et de Fiaton , ce verbe fait chair, qui sert d interprète à Dieu et de précepteur à C homme , homme à la fois et Dieu tout ensemble, ( Préface des Frag-^ méos, p. U,) Il est bien évident qu'on ne transporte, ici à la raison humaine les noms de médiatettr, de verbe fait chair, que pour en dépouiller leiFils de Marie.- 11 ne peut en effet tomber sous les sens qu'il y ait deux média* (eurs divins , deux verbes faits chair, Jésus^ Christ , que les Chrétiens adorent , est dooC

(1) M. Cousin.

réduit par là à n*étre qu'uo mythe , une allé-* gorîe , use fiction;

On ne peut qu'être frappé de l'analogie d»

ces idées ayec celle d'un autre des trois uni-^ versitaires que j'ai indiqués (1). C'est la pen*' sée du maître fidèleoient recueillie par le disciple ; mais celui-ci n'a , il faut l'avouer , ni la videur d'esprit « ni la netteté de style qui distingue le premier. Soit » dit-il ,- qu'on la >uive (la tradition) ftJdam à Christ ^ soU qu'on la suive de Chrisi à nous ,, c'est toujours une pensée qui a été mise dans le monde à une époque dont la nôtre est séparée par des siècles. C^u'ii y ait eu , SI l'0« veut» répélft,tion ou manifesta-' tion de Cidéal humain , dans Adam , et puis dans €hrist,nous L* accordons^ nous ne le discutons pas» Il a)Oule que la vérUé a fait d'alH>rd une religion toute naïve, toute poétique (celle qui a été transmise par Biolse au peuple choisi] , et qu'ensuite elle. en a fait une autre plus sérieuse et plus profonde ( celle que Jésus-Christ nous a oonr* née) ;^il continue aia$tJL ; Chaque fois elle. [la vérité ) a bien fait* Mais ,, de nos Jours , en se^ tait-il de même ? Et avec ses voiles et ses sym^ boles peut-elle entrer dans les esprits qui demandent une démonstration rationnelle et évidente ? Il la fallait avec des images f peut-être avec des iUusions , à des dmes qui n'avaient de sens que pour la figure et le mystère; mais à celles chez lesquelles une autre facultés la réflexion, s'est développée et exercée , il La faut simple et lu7nir' neuse. L'évidence seule en a fait la force ; et tout cela est dans l'ordre. (Essai sur l'Histoire de la philosophie , 1. 1". p. 278.) Comprenne quA

(1) M. Paoïiroii.

pourra celte révélatioa de VidécU humain dans Christ. Pour moi, ma vue ne porte point si haut ou si loin. Mais le reste^ avec cfuelque effort pourtant , peut être entendu. <l*observe donc que , si la vérité a fait la religion chrétienne , il s'ensuit que Jésus-Christ est Dieu. Mais d'abord se peût-il qu'un Dieu ait mêlé à ses enseignemens des illusions , c'est-à-dire des erreurs , des faussetés ? De plus , est-il croyable que la religion d'un Dieune soit pas digne d'être adoptée par des âmes chez qui la réflexion est développée et exercée ? Les Augustin, les Chryst)stôme , tant d'autres igénies illustres des premiers âges de la foi chrétienne , et dont quelques-uns ont donné leur vie pour elle , étaient donc des hommes chez qui la réflexiop' n'était ni développée ni exercée ? Cette prétention est^elle sérieuse ou n'est-elle qu'une dérision ? ce qui est certain , c'est qu'elle est bien loin d'être un acte d'humflité chez,ceu3( quf pensent aujourd'hui être plus réfléchis et plus habiliss que ces esprits immortels , lesquels ^non-seulement les éclipsent , mais les écrasent de leur supériorité. Serait-on pareillement tenté de refuser le mérite d'une réflexion atteniive et pénétrante à Bossuet, à FénéloR^ à Corneille, à La Bruyère, à Pascal, à Newton ! Et cet outrage ne retomberait-il pas encore surx^eux qui oseraient s« le permettre ? Enfin , ce qui nous aurait dispensé de toute autre remarque, l'auteur déclare que la religion chrétienne ne peut aujourd'hui entrer dans les esprits : c'èst-à-dire qu'il fait descendre Jésus-Christ des autels que lui élève encore de nos jours le monde entier, qu'il le repousse , qu'il le chasse de Tunivers créé par

ses niaiDs» comme d'un domaine qui lui est étranger ei qui ne lui appartient plus. Voilà rinsiruction que cet écrivain donne aux jeu^ nés gens dans son Histoire de la philosophie , étroitement liée, dit-il, à son Cours 4e philo- Sophie fort répandu dans l'Université. Il s'explique en beaucoup d'endroits dans le même sens. Et cependant les mots de foi^ de piété, de révélation , même* de vérité chrétienne , lui sont assez familiers. Mais ce sont là des termes de parade « des expnessiôns qui ont un sens métaphorique , allégorique , détourné de l'acception commune et véritable. En un mot, ce sont des locutions sans conséquence, et clairement démenties par l'esprit général des ouvrages oCi elles se trouvent. Tout cela est entendu pat ceux qui doivent en être les échos: et c'est ainsi qu'on a appris à Toulouse que bientôt le Verbe étetmel de Dieu serait fait chose (ce qui suppose que, jusqu'ici, il n'était rien , qu'il était privé de l'être) , qu'alors le Catholi-cisme ne serait pas un vain nom , que le Christianisme passerait à la forme scientifique ; Sans compter d'autres conceptions aussi étonnantes, commentaire un peu violent, mais .fidèle, d'une dot;trine qui vient dé plus loin.

Je conclus ^ après avoir remai^qué en deux mots qu'il est insensé de dire que notre foi n'estpas raisonnable, puisque nous ne croyons aux paroles de Jésus-Christ^ tantôt pleines d'une clarté pénétrante et divine, tantôt mystérieuses, qu'après que notre raison a été forcée de se rendre aux preuves de la divinité de ce Sauveur du monde , lesquelles par leur nombre et par leur éclat surpassent la validité des démonstrations les plus invincibles :

je me permets un vg&u que la France approuvera. Je ie sais, les dépositaires des destinées de notre nation n'ont pas besoin de mes conseils. Mais ne m'est-ii pas permis de souhaiter vivement que » lorsqu'une pétition poiir ia liberté de l'enseignement sera présentée à la chambre des pairs où à celle des députés ^ la commission , chargée d'en faire le rapport »

fasse examiner la philosophie universitaire par des hommes versés dans ces matières , qui sentent profondément le danger de laisser sortir ia jeunesse des études sans foi , sans aucune conviction ; en un mot /par des hommes entièrement dignes de sa confiance ? Sur leur avis » on pourvoira aux plus chers et aux plus grands intérêts de ce royaume; el l'on verra , j'ose le dire , si mes réclamations , puisées dans ma seule conscience et sans aucun concert (Dieu le sait) avec mes collègues dans l'épiscopat^ n'étaient pas un cri d'alarme justifié par la crainte trop fondée de voir une religion divine enlevée k la France , eC cette perte suivie d'effroyables malheurs.

i* CLAUDE fliPPOLTTB , éiféque de Chartres.

P. S. Les organes de la presse religieuse veulent bien me défendre contre les journaux d'une opinion opposée. Je leur laisse donc l'usage des armes de la vérité et de la dialec^ tique qu'ils manient mieux que mol, et que.

doivent fendre si puissantes le caractère et iav grandeur de la cause qui nous est conuEiune.' Je me borne à dire , contre l'assertion d'un: journal , que je lis par moi*même et trèsexactement les auteurs que je combats. J'af* firme en particulier que je lus, il y a cinq ans,;

la pvétsiCe des Esquisses de philosophie morale ^ par Dugald-Slewart , que je chargeai de notes le» marges de cette préface , que je Taî relae ea dernier lieu fbrt attentivement , et que, d'après un examen fait avec tant de soin, je me crois très-fondé à maintenir le sens fort

S eu é<|aiv^ue que j'ai donné à cet écrit. Eura , j'avance sans hésiter que toiu homme éclairé qui le lira ne verra dans les allégations du jottraaliâte que des adoucissemens imaginaires et de véritables évasions.

t CXAUDS H1FIK>LYT£ , évéque de Chartres.

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