‹ Lettres et instruction pastorale de monseigneur l'évêque de ChartesChapitre 9 sur 15 · DIXIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

DIXIÈME LETTRE

Chartres, le 20 février 18A3.

Je vous prie d'insérer dans votre iournal les considérations suivantes , sur le grand corps à qui le soin de diriger la jeunesse française est dévolu sans partage. Ces considérations se lient naturellement à l'écrit que j'ai publié en dernier lieu , sur les erreurs lamentables de la philosophie du xix*. siècle.

Qu'est-ce que l'Université ? En voici., ce semble, l'exacte définition. L'Université est un État dans un' État, c'est une monarchie, ou plutôt une oligarchie renfermée et comme enchâssée dans une société monarchique.

Mais qu'on ne s'y trompe point; ce n'est pas un gouvernement constitutionnel , c'est une espèce de souveraineté dont l'absolutisme n'a dans sa sphère aucune limite. On en jugera aisément, si l'on parcourt avec moi les caractères les plus frappans de la puissance universitaire , de ce despotisme intellectuel , religieux , administratif « financier. Premièrement , despotisme le plus dégagé d'entraves qui fût jamais, L'Université ne connaît ni contrôle , ni révision de ses actes , ni examen de ses doctrines , ni contre-poids , ni obstacle. On ne se mêle de ses affaires que pour lui accorder une forte subvention sur le trésor public , et des taxes innombrables à lever sur les boupses particulières.

Despotisme complètement poarvu de tout ce qui Hut l'unité et le nerf de la puissance. Le corps enseignant a son fisc» ses tribunaux» son code spécial que j'ai sous les yeux, et qui i^mplit un énorme volume ; il tient à ses ordres des centaines d'inspecteurs et de sousinspecteurs ; il a semé par toute la France, dans les villes et dans les villages » des comités d'instruction qui montent à je ne sais combien de milliers. Enfin , il a une jurisprudence qui ini est propre, jurisprudence rigide, inllexible, qui maintient sous un pouvoir souverain toutes les intelligences de chaque génération qui s'élève. Si une classe de citoyens j)0ur qui la science est de peu d'usage veut se soustraire à son joug , on lui oppose fièrement le droit commun. Tout est tranché par cette expression magique. Quel abus de mots plus étrange et même plus risible , si le sujet le permettait ! N'a-t-ou pas toujours entendu par ce terme un droit qui est puisé dans la nature, qui a ses racines dans l'antiquité et dans les coutumes des nations^? Mais reodez-vouj»

donc jusiice à vous-mêmes ! Vous êtes nés d'hier; vous n'avez ni prédécesseurs ni ancêtres. Non, non, ce titre de puissance dont vous vous parez , n'est qu'un droit artificiel et précaire , un droit inoui chez tous les peuples , un droit contre nature , puisqu'il blesse ^irofon dément Ta ulorilé paternelle ; un droit réprouvé par le plus sacré des contrats , par le pacle constitutionnel et fondamental qui a solennellement promis la liberté de l'enseignement. Votre droit «commun n'est donc qu'une chimère, et c'est en vain que vous lui appliquez avec faste cette dénomination que

le plus simple bon sens désavoue et repousse. Despotisme qui a des moyens d'autant plus efficaces, qu'ils sont presque aussi imperceptibles que les intelligences qu'il gouverne. Les autres pouvoirs , quels qu'ils soient , ont des ressorts visibles > palpables, et bien peu de leurs mouvemens échappent à l'attention publique. 11 en est tout autrement de l'Université. Son action est infiniment moins saisissable et plus déliée. Elle s'exerce sur les esprits et tient quelque chose de leur nature. Pour donner le branle à tout, il suffit de quelques mots comme ceux-ci dits à l'oreille : Parlez , ménagez les croyances , ou plutôt les superstitions Î publiques ;mais tout à la fois sapez sans brtiit es autels de celui que le plus célèbre de nos philosophes appelle l£ Dieu de la Scolastique{i)i appliquez-vous à décréditer les prêtres de ce Dieu mort (2) , dont ce n'est point l'affaire de savoir ce qu'Us font (3) ; poussez dans le tombeau un culte vieilli^ le Christianisme expirant (5) , comme d'autres chefs fameux de nos écoles se sont exprimés ; hâtez le moment oîi, suivant leurs prédictions (5) , l'éclectisme s'élèvera sur tous ces vieux débris , et verra à ses pieds tous les peuples heureux d'adopter pour leur culte unique ce fruit magnifique de nos lumières et de notre génie.... On conçoit que ces mots d'ordre peuvent être rapidement transmis jusqu'aux extrémités da royaume;

(1) Frag. , Préf. de la deuxiôme édition , p. 20.

(2) Ibid.

(3) Hist. delà Phil. au xviu* siècle , p. A36.

(4) Hélang. pliii. de feu M. J. , art. Comment les dog-^ mes finissenU

(5J Essai sur THist. de la Pliil. ca France au xiv siè-« cle , lom. 1. , pag. 1A2 et suiv.

et voilà sans doute ce qui explique pourquoi de mortels poisonS sont offerts en même temps et de toutes parts à la jeunesse^ à demi-cachés par quelques voiles prudens et par de vaines apparences qui les déguisent.

Despotisme qui ne compense *par rien ses cruelles rigueurs. 11 fut un temps , et je l'aï vu , où Ton ne connaissait en France ni conseils académiques , ni inspecteurs, ni«ousinspecteurs , ni comités d'instruction , ni rétributions fiscales ; et certes , on n'y perdait rien. Les talens naissans respiraienten liberté, ils ne devaient leur culture , leurs progrès , et quelquefois leur vif éclat qu'aux soins éclairés de leurs maîtres immédiats. Toute l'Europe goûtait, admirait, prenait pour modèle la délicatesse et l'élévation des ouvrages d'esprit que notre nation voyait sans cesse éclore dans son sein. Le goût était pur, les bonnes règles suivies , la langue respectée.* Or, l'Université , qu'a-t-elle fait de tout cela ? La littérature est tombéef de nos jours , convme on l'a dit , dans la fange du ruisseau ; elle ne sait plus que prêter ses ornemens déchilrés et salis à une impiété eflfrénée , à que dégoûtante corruption. Faut-il donc acbeter à si haut prix la plus honteuse décadence , et s'épuiser en dépenses et en sacrifices pour préparer aux générations qui doivent nous suivre , le règne de l'athéisme et l'invasion plus ou moins rapprochée de la barbarie ?

Despotisme qui coiùpromet d'une manière effrayante' le salut du royaume. L'on ne peut entrer aujourd'hui dans les carrières libérales qui conduisent aux emplpis publics d'Où dé* pendent la vie et la mort des empires, sans être

arrêté » sur le seuil même de ces carrières » par uue épreuve qu'il faut^subir : c'est celle du baccalauréat. Les conditioos et les diilicuités de cette épreuve sont telles que l'homme le plus savant de l'Europe y succomberait» si Ton prenait à tâche de l'exclure. Rien n'est donc plus arbitraire en soi que la décision.

Mais qui sont les juges ? Ce sont des membres de l'Université , qui ne donnent aucun garant de leur religion , qui peuvent être panthéistes 9 sceptiques , fourriéristes , saint-simoniens , feuilletonistes plus que licencieux, effrontés romanciers. Eux seuls ouvrent ou ferment f admettent ou repoussent. C'est à eux seuls que sont confiées , de la manière la plus aveugle, les destinées de la France. Qu'on suive cette idée; celui qui ne gémit point, qui n'est point glacé d'épouvante à cette pensée, ne voil rien , ne sent rien , il est comme plongé dans une profonde léthargie.

Enfin despotisme essentiellement irréligieux. Ses amis et ses ennemis le savent. Rien de plus nvéré. Si quelqu'un ose le nier, les larmes altères des familles le démentent aussitôt , et la notoriété publique l'accable , lui ferme la bouche. J'ai démontré récemment que la philosophie du chef de l'éclectisme , lequel est, au su de tout le public, l'âme et l'oracle de renseignement officiel sur ces matières ; j'ai prouvé , dis-je, que cette philosophie s'attaquait directement à Dieu , renversait le Christianisme , et détruisait toute morale. Or, sans parler de l'explication détaillée de ces doctrines , l'autorité seule et le crédit immense , dont elles jouissent dans les écoles , font des impressions terribles sur les jeu-

nés âmes qui les fréquentent, elles y effacent toul respect pour la diviniié et y donnent entrée aux erreurs les plus coupables et les plus monstrueuses. Tout est flétri , tout est ravagé, la raison de ces enfans de la France, bouleversée , et leur foi atiéantîe. Je le sais, il y a des exceptions parmi les disciples, mais elles sont rares ; et il est incontestable que TUniversité , dans son ensemble , est un asile du scepticisme et un foyer très-actif dMrréligion. Qu'y a-t-il donc entre cette institution et les adorateurs du Yi*ai Dieu ? De quel droit enlè-* ve-t-on à des pères chrétiens , à des pères qui veulent être fidèles au Seigneur et à son Christ, une autorité qu'ils tiennent de la natui*eou plutôt dé son souverain maître ? L'homme peut-il contester à ses semblables les dons qu'ils ont reçus de leur créateur commun? Et d'ailleurs qu'ont-ils donc fait > ces pareus religieux ou qui sentent le prix de la religion , pour qu'on arrache leurs enfans d'entre leurs bras^ aûn de les remettre dans ceux d'une lamentable incrédulité ? Quel crime ont-ils commis qui mérite qu'on perce leur âme d'un glaive de douleurs , et qu'on sacrifie sous leurs yeux les objets de leur plus vive tendresse aux idoles de riinpiété et d'un désastreux pyrrhonisme ? Est-ce par les sophismes qu'on a coutume d'employer, qu'on peut justifier cette palpable et désolante usurpation ?

Parlerai-je des effets qu'entraînera le progrès rapide et indéfini de ces idées folles , impies , jetées dans les imaginations et dans les cœurs des jeunes gens ? Dirai-je qu'elles y produiront un affreux délire, et que l'égarement ira bientôt à tel point que^ suivant l'ex-

pression d'un orateur célèbre , on ne trouvera plus de crime assez beau , ni de dépravation eusez magnifique ? Les plus grands malheurs menaceront la société » le germe en sera dans son sein. La France ne connaît point de mons'* très » disait François Tv Ah ! elle en connaîtra , et peut-être d'assez noirs , d'assez perdus de conscience et d'honneur^ pour traûquer de la gloire de leur patrie , pour la trahir , la Tendre et la précipiter dans l'abîme.

Mais je m'arrête ; et je ne laisse plus échapper que ces paroles du fond de mon cœur : O arbitres de nos destinées » sauvez-vous , sau* vez-nous, ayez pitié de la France !

t CLAUDE HIPPOLYTE» évéque de Chartres*

ONZIÈHE LETTRE.

Chartres , le 20 février lSft3.

Les chefs de la philosophie du XIV. siècle n'ayant rien opposé à la démonstration de leurs déplorables erreurs contenue dans un écrit que j'ai publié il y a six semaines , je dois me contenter de répondre à des observations critiques contre cet écrit, insérées dans un recueil périodique très-connù. La méthode suivie par l'auteur de cet article a été de dissimuler et de supprimer mes argumens les plus péremptoires. Il est donc aisé de démontrer le faible de cette prétendue réfutation. C'est ce que je vais faire en peu de mots*

« 'T^miM

1* J*ai établi dans uae Lettre au clergé de mon diocèse que le panthéisme dominait dam les écrits du chef de l'éclectisme. Je l'ai prouvé par plusieurs textes formels tirés de ses œuvres» et en particulier par une période oîi^ parmi les attributs qu*il prête à la divinité^ il compte celui qu'il exprime dans ces termes, les plus significatifs dont il pouvait user : Dieu estàia fois Dieu^nat are et humanité. L'écrivain périodique que j'ai en vue avance » mais d'une manière timide et embarrassée , que le sens de celte pturase énumérative n'est pas parfaitement clait. >0n peut en juger par les mots que je viens de citer. Il ajoute que le philosophe éclectique s'est rétracté. Je l'ai dit aussi, mais j'ai démontré que ces rétractations n'étaient d'aucune valeur. Son défenseur n'oppose rien à mes raisons , qu'il n'indique même pas.

2* Il carde aussi un profond silence sur la conclusion que j'ai tirée de ces paroles qu'on Ht dans \esFragmens , et qui sont la négation la plus hardie et la plus forte du Christianisme : La raison humaine est Dieu et homme tout ensemble^ die est le verbe fait chair,

3' Le fameux passage de feu M. Jouffroy, par lequel il déclare que la philosophie diï jour est incapable de prouver la spirituaUié de l'âme, m'a fourni un argument sans réplique. On a pris le parti d'omettre cet article.

k* Enfin un fameux professeur de l'Université a décidé que le suicide n'était pas un crime. L'écrivain périodique que je désigne prétend que la phrase qui suit cette assertion l'explique et la corrige. Rien de plus inexact.

la Mer Pacifique ? Oui 5 tandis que nos beaux esprits s'efforcent , par mille moyens publics ou couverts , de la bannir du milieu de nous , les sauvages , mieux inspirés , l'embrassent

Ear milliers , et FOcéanie , théâtre d'une bararîe à peine croyable , lui soumet ses anthropophages. Il est donc insensé de se flatter que notre foi périra avant Tbeure oùTunivers lui-même tombera en ruines.

Le chef de l'éclectisme en a dît trop» sMl n'a regardé l'Église que (lar rapport à la France, et s'il espère que i' Université , au mépris de:» promesses de la charte, continuera à étouffer impitoyablement parmi nous la liberté d'enseignement. S'il en est ainsi , nôn-seulement la foi de nos aïeux n'en a point pour trois cents ans ^e vie dans ce royaume , mais elle expirera mfailliblement avant qu'une période bien plus courte ne soit révolue. En veut-on lu preuve et une preuve péremptoire ? la voici : M. Jouffroy « dont les Mémoires posthumes ont donné de grandes lumières , y déclare que pour adopter la philosophie dû jour , il a été forcé de fompre avec le dogme catholique.

Après quelles angoisses et quelle longue et terrible lutte , ce n'est point ici le lieu de le r^ippeler. Cet auteur a exposé et défendu le principe fondamental de la nouvelle doctrine dans un livre authentiquement adopté par l'U' nioersUé. (1) Il est donc bien clair que l'tJniversité avoue et ^'approprie une philosophie anti-catholiçue » qu'on peut bien modîGer , déguiser suivant les temps et les lieux » mais

(1) Ce livre est la traduction de Dugald-Slcwart , précédée d*ane lonipie préface. On lit au rroiiiispicc ces mot* : adopta par l'uhiversité.

qui ne perd jamais son caractère essentiel '« qui esl d'exclure, et pour ainsi dire, de tuer là doctrine orthodoxe. Qui ne voit^ après cela , qu'il est nécessaire que l'une de ces deux choses arrive^ ou que la foi périsse dans notre France , ou que le corps dont je parle cesse d'y être le maître absolu de toutes les intelligences ? L'expérience confirme pleinement cette remarque. Je le demande : combien y a-t'^il de jeunes gens qui, après avoir fait leur ct)urs d^etudes dans les écoles universitaires , en sortent avec cette sincérité et cette intégrité de croyance qui constitue la foi du chrétien catholique ? Personne parmi nous ne l'ignore , c'est le très-petit nombre qui a cet insigne bonheur. Gela est si vrai que, lorsqu'un Jeune étudiant , ses cours terminés , rentre dans ses foyers , si l'on découvre en lui une religion vraie , qui se manifeste par des actes publics et privés de croyance et de culte , chacun s'en étonne , les gens de bien l'entourent et le félicitent 4 comme on a coutume de faire celui qui s'est sauvé d'un navire abîmé dans les flots avec perte de tout l'équipage. Il serait donc aisé de déterminer par un calcul mathématique à quelle époque rapprochée la religion de nos pères ne subsistera plus que dans un très-petit nombre de familles , c'està-àire , sera perdue pour notre patrie.

A quoi se réduit donc en ce moment la question qui concerne la liberté d'enseignement ? 11 est facile de le dire ; je vais l'expliquer par un seul mot. Il s'agit pour la France de choisir entre la religion catholique et l'Université. C'est le vrai point de vue pour s'éclairer sur cette grande affaire et pour lui donner le dé-

noûmentquî convient. De quel côté la Franco doit-elle incliner? Je ne puis le cacher , je rou: gis de discuter ce doute , et je me sens une vive répugnance à mettre en parallèle une religion divine et un établissement qui n'est pas seulement l'ouvrage de l'homme , mais qui , loin d'avoir été formé dans une vue d'utlUté générale et sur des réclamations élevées contre l'état antérieur des choses ^ n'a eii d'autre principe que l'intérêt particulier et l'ambition sans mesure de Napoléon. Faisons cependant cette comparaison, puisqu'un si grand intérêt l'exige.

Je ne dirai que peu de chose du corps universitaire. On peut voir mes précédentes lettres ; et d'ailleurs » ie l'avoue, il m'en coûte d'écriresur un sujet irritant » que Timpression profonde d'une question de vie ou de mort pour la religion de la France , et , je croîs , pour la France elle-même, a pu seule me décider à traiter.

Et d'abord , qu'est-ce que la philosophie de l'Université ? (presque tout tient h cela, puisque l'orgueilleux rationalisme passe souvent des maîtres aux élèves plus âgés , et de ceuxci à leurs compagnons moins éloignés de l'enfance, lesquels se font gloire d'imiter les sentimens et l'audace de leurs aines.) Qu'estce donc que celte philosophie ? D'où vientelle ? en quoi consiste-t-elle ? quelle est son milité et sa valeur ? Je ne crains pas de le dire : empruntée à la ténébreuse Allemagne , (i) où est placé son berceau, elle n'est bonne

(1) Ceci se rapporte oaiquement à quelques <yco!cs d'ouLre-Hbin ; car )e suis loin d'oublier en quels termes honorables on doit s'exprimer sur Tune des plus grandes et des plus illustres nations de Tunivei's.

(99) qu*ù fausser le jagement» à torturer de jeunes intelligences , à ôter tout appui et tout v fandemeiit aux vertus. M. Jouffroy Ta dit, et son aveu est ici d'un poids immense : elle n'est pas mî^me capable de prou Ver l'existence de nos âmes. De plus, sa méthode fondamentale mettant la raison hors de la raison , et la transportant sur une arutre faculté qui ne fut jamais le siège de Tentendement humain , elle ne conduit qu'à la confusion de toutes les idées » à lin scepticisme universel. Dans cet océan de doute , où trouver une base à la morale , ua uioiif aux devoirs ? Enfin, parcela même que» depuis plus de trente ans , l'CIniversilé, avec son monopole de fer». s'est chargée exclusivement de former les jeunes gens aux belles- Mtres , n'est-elle pas évidemment responsable , du moins en grande partie » de la direction lamentable qu'ont prise à cet égard les générations nouvelle^? Oui , la honte de ces écarts remonte à leur source , et netre littérature tombée si bas , de l'aveu de tous les gens éclairés , accuse notre corps enseignant à la face de toute la France qu'elle avilit, et des peuples étrangers dont, sous ce rapport, elle attire sur nous la compassion ou la risée» Passons à présent à ce qui regarde la reii* gion catholique. Le tableau que j'en ferai n'aura pareillement qu'un cadre fort resserré. Elle est assez grande pour n'avoir pas besoin de longues apologies. Quels sont les effets de son action ? quel est son caractère ? Ah 1 elle est et a toujours été l'alliée de la raison, l'alliée d(e la vertu , l'alliée de la gloire.

• Si l'on en croit nos philQSO|)hes , nous ji

^ÊÊÊM

chrétiens , sommes des enthousiastes , (1) des illuminés » ce a*est pas assez , des ennemis de lar raison. Accusation ' pitoyable qui prend sa source dans une ignorance profonde du plan de noire religion et des fondemens de notre fol. Non, nous ne croirions pas aux mystères» si la lumière naturelle ne nous conduisait à les respecter et à y souscrire. Est-il bien ?rai ? s'écHe-t-on , ne déguisez-vous rien ? Mais dès ]ors presque tous les écrits des éclectiques el des incrédules en général manqueraient donc d^ base » et ils ne seraient plus pour le public qu'un piège on une sanglante moquerie ?•«••« Ecoutez , et tous jugerez. Un impie , qui a d'ailleurs des connaissances aussi sûres qu'étendues sur les mathématiques ou sur les sciences naturelles , s-indigne avec raison contre les ignorans présomptueux qui refu-> sent de croire à ce qu'il avance , parce qu'ils ne le comprennent pas. Voilà donc l'incrédule qui , du moins dans les choses de son ressort» reconnaît le faible et l'aveuglement de l'incrédulité , qui s'en irrite ou s'en moque. Mais quoi ! Des raisons , lesquelles , bien qu'on dédaigne aujourd'hui de s'en instruire, sont tellement- fortes que , sur aucun sujet , on ne peut en produire de plus concluantes , ces raisons dont le monde entier s'est /contenté , nous montrent en Jésus-Christ un Etre divin.

Cela posé , n'est-ce point un fol orgueil , un manque absolu de discernement et de droiture , de ne pas croire à la parole d'un Dieu , parce- que la hauteur des choses qu'elle nous révèle est disproportionnée à la faiblesse de DOS vues ? Poursuivons. Le Dieu

(1) Hlit. de la PhU. au xvui* siècle» paffc 436.

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sauveur a laissé après lui une société où devaient se livrer des combats intellectuels mille fois plus opiniâtres et plus malaisés à terminer que ceux qu'on soutient le fer en main et sur les cbamps de bataille. Il fallait donc une autorité qui fût assez forte et assez révérée pour prévenir ces dissensions ^ ou pour y meure lin par le poids de ses jugemens irréfragables* > Nous, catholiques, reconnaissons cette autorité^ et nous y soumettons avec joie, parce' qu'elle nous délivre des suites fatales de Terreur et des anxiétés même du doute. Qu'y.

a-t-ildonc là qui ne soit conforme à la lumière, naturelle? N'est-ce point là le fruit d'une sage> disposition de l'esprit , une vue saine , juste, fondée sur les principes les plus solides et les. plus lumineux ? Nous , enfans de TEglise , avons donc sujet de chanter avec effusion les louanges de la grâce qui nous rassemble sous l'étendard de la foi sans nous faire déserter celui de la raison. Quant à vous, ô vains philosophes , la raison et la foi vous échappent ; et ces deux lumières , parties l'une et l'autre du sein de Dieu , vont s'éteindre dans le tumulte de vos pensées orgueilleuses et dans le9 ténèbres de vos sophismes.

Ce n'est pas tout : TEglise de Jèsus-Ghrist est le domicile des vertus ; on y puise , avec l'esprit de sacrIGce, le ferme dessein de combattre toutes les passions injustes et la forcer de les vaincre. Je ne m'arrête qu'aux victoires étonnantes qu'elle ménage à la faiblesse même , et je me borne à un seul mot d'un orateur célèbre de ces derniers temps : Non , disait-il , tous les philosophes du monde , avec, leurs leçons fastueuses et philanthropiques, ne

pourraient former uae seule Fille de la Charité. Que dirai-je encore ? Notre religioa n'è«t pas seulement entourée de lumières et armée des vertus qu'elle fait naître ; mais « pour user de ce terme 4 elle a fait aussi un pacte avec la gloire. Pendant quatorze siècles , elle a été mêlée et comme incorporée à la grande société dont nous faisons partie. Elle y étaitl'^une de tous les conseils , elle y enflammait les dévouemens et les courages » elle doonait le mouvement atout. Or^ qu'a-t*on vusurla terre de plus grand, de plus brillant» de plus élevé aux yeux des peuples que notre nation ? Il y a douze cents ans » un samt et illustre pape écrivait au chef de notre monarchie : Votreroyaume est autant au-^ssus des autres Etats que la con-dilion (tes rois f emporte sur les fortunes partie cuUères. (1) Fendant la suite des Ages , notre patrie conserva ce caractère de grandeur. Plus d'une fois l'Occident trembla devant sa puls~ sance et au bruit de ses armes» et» depuis que saiut Louis avait fait admirer dans4'0rient ses qualités accomplies et son héroïque valeur «• il n'y avait point de nom qui réveillai chez aes habitans un sentiment plus vif de respect et d'amour que le nom français. Son lustre* semblait ne pouvoir s'effacer , et, encore dans le dernier siècle» on entendait dire au fameux* Frédéric , roi de Prusse » que le plus beau rêve qu'un homme pût faire» c'était de se voir »

parmi les illusions d'un songe, assis sur le trône de France » tant il jugeait glorieux do conunander à un peuple qui s'était constamment signalé par des seulimens si nobles, si généreux , et par tant de faits éclatant 1 La re-

U> s. Greg. Epist ,11b. VI , eplst. 0, ad Chtideberluni.

ligiOD catholique avait eu une part principale rà ces- graodei choses. Son fond, son esprit» est toujours le iDéme. Après cela , que la France d^de si elle doit la sacrifier à i' Université.

Ici une considération plus pénétrante, plus haute , s'il est possible , vient frapper mon esprit: je ne puis la supprimer. Je prie qu'on TeuiUe me suivre encore quelques instans.

. Dans les siècles passés , quand Thérésie £' emparait d'une province , d'un royaume ^ 4lès ce moment on nourrissait les enfans dans le mépris , dans la haine de la vraie Eglise* Mais ceux qui dirigeaient leur éducation les instruisaient du moins à croire et à révérer les antres dogmes de l'Evangile. Us leurs donnaient pour règle sa divine morale ; surtout \\b les pénétraient d'un respect sans bornes

Ï^our l'Etre inûui et adorable. Les choses sont oin de se passer ainsi dans noire corps enseignant %e% philosophes les plus célèbres et les plus accrédités s'attaquent à Dieu même : à l'exemple des panthéistes allemands , ils l'identiOent avec fa matière , ils lui refusent le pouvoir de tirer des êtres du néant; en un mot » ils le dépouillent de ses perfections et dénaturent indignement son essence. Ces théo* ries circulent d!ans toute F Université avec le lustre et l'autorité attachés au nom de leurs auteurs , et forment en général l'opinion des maîtres etdes disciples. Ellesy sontla croyance commune , ou plutôt elles détruisent toute croyance. Le plus souvent, les jeunes gens y

Ï lassent sans intervalle de la foi catholique & 'absence complète de toute foi et de toute religion. Si l'on interroge la pluralité d'entre

eux sur l'Auteur souverain de toutes choses , ou ils sourient , ou ils remuent la tête avec un air de dédain , ou ils déclarent que Dieu n'est pour eux qu'un être problématique > ou même ils en parlent sur le ton de l'outrage et du blasphème. C'est ici un fait qu'on ne peut contester.

Autrefois un archange fit retentir au haut du ciel cette parole : Qui est semblable à Dieu ? Qui ose se comparer à lui , attaquer sa majesté et sa gloire ? On sait quel fut l'effet pro« digîeux de cet élan d'indignation , et quelle terreur il porta chez les esprits rebelles, consternés et dispersés à l'instant même. Ah ! il me semble que ce cri se renouvelle ; je crois entendre cette même voix éclater sur la têle des philosophes audacieux dont j'ai parlé et de la jeunesse qu'ils égarent. Qui est sembla^ bie à Dieu ? s'écrie-t-eUe de nouveau ; qui inspira à des téméraires la folle pensée de fouler aux pieds sa grandeur et ses titres ? Comment se fait-il donc que cette parole » ou plutôt ce tonnerre que la foi ou même la raison porte jusqu'à notre oreille^ ne fasse dans le temps présent aucune impression ? Oui^ comment se fait-il que la France épouvantée ne se hâte pas de tarir la source d'un scandale fait pour provoquer les larmes les plus amères et une prompte , une éclatante résipiscence ?

11 y a cinquante ans , l'univers frémit à la vue d'un attentat sacrilège dont on n'avait point vu d'exemple. On comprend assez quelle abomination j'ai en vue. A Dieu ne plaise que j'affaiblisse l'horreur qu'elle mérite. Mais » outre que c'était là un temps de confusion inouïe et de délire , et que ce flot exécrable

d'impiété élancé jusqu'au Ciel se replia aus«* sitôt sur lui-même et disparut ; en mettant h part cette circonstance , les hommes de 93 tuaient , mais ils n'enseignaient pas ; c'étaienl des bourreaux et non des pédagogues ; iU nci ftiisaient point pénétrer dans toutes les famiU les les affreux sentimens qu'ils professaient et qui les emportaient eux-mêmes. De nos jours, au contraire, le temps des accès de démence est passé , on agit de sang-froid ; e& cependant le poison de l'athéisme ou d'une irréligion qui n'est au fond que ce dogme plus ou moins déguisé, ce noir poison, parti d'une source publique , se distribue , coule goutta à goutte et par une infinité de canaux jusqu'au cœur du dernier enfant de ce royaume ; les paroles manquent pour décrire une situation dont la vue accaMe l'àme^ la bouleverse et la confond.

Je le sais ; on n'a qu'une idée vague de ce qui se passe dans l'ombre des écoles; on ne connaît pas les livres abstraits d'où s'échappe ce souffle d'impiété et de mort dont elles sont frappées. On se laisse distraire par d'autres intérêts d'une nature mille fois moins élevée , moins importante. Je le sais, et je tiens compte de ce défaut de notions exactes et de ces dir versions z-mais je n'en avance pas moins que,, dans le cas même oîi l'éducation publique serait simplement suspecte sur le point dont il s'agit, oQ, dans l'absence absolue d'une certitude qui nous est acquise , on n'aurait que des raisons graves de croire qu'on arrache le respect , le sentiment même de la divinité du cœur de noire jeunesse , l'iodifTérence , une sorte de connivence à cet égard serait le plus

grand crime qu'ancorps de nation puisse corn* Illettré.

La France a peur , dit-on : étranger à la politique , je rignore ; instruit par i'iiistoîre • }e ne le crois pas. Ce serait la première fois depuis quinze siècles que la pusillanimité aurait rétréci et glacé les âmes dans ce royaume. Mais , s'il en était ainsi , je dirais : C'est la punition qui commence , ou plutôt c'est un grand et terrîble châtiment infligé à une nation généreuse. Ab! qu'elle ne livre point Dieu à ceux qui attaquent sa majesté et la dégradent; qu'elle le rende respectable à ses L^nfans ; qu'elle mérite sa protection ; dès lors » redevenue forte et magnanime , elle pourra imiter la sainte fierté de Nébémie et dire avec lui : Çtùconque me ressemble peal^U Uonc être accessible à la peur (1) ? En même temps elle déploiera les ressources que la prédilection du Ciel à remise dans ses mains « et l'on verra de nouveaux miracles.

Que les auteurs de la charte ou leurs successeurs accomplissent donc une promesse qui a été déposée dans un acte si inviolable et si solennel. Combien il est à souhaiter qu'ils se b&tent ! car bientôt le mal sera si profond que cette grande et mortelle plaie de la France iroiFrira plus de ressources. Non, aucun parti» quel qu'il soit ^ ne peut gagner à Finexécution étonnante et si prolongée de rengagement dont je parle » parce qu'aucun parti ne peut gagner au maintien de ce qui doit ametUiv une horrible confusion de principes , des déchiremens , des catastrophes , des exterml-

(i) 2. Badr. vi. IL

nations mutuelles. D'ailleurs ( cor je veux écarter jusqu'au moindre nuage) que récla-i me-t-on ? Une faveur ? nullement. C'est la soustraction manifeste d'un droit sacré , à laquelle on demande qu'il soit mis un terme.

Regardez la Belgique. Voit-on qu'il résuUe pour elle le moindre inconvénient de sa fidélité à exécuter la charte qu'elle s'est donnée et qui laisse libre l'enseignement public ?

Souffrez donc que les pères de familles redeviennent enfin les maîtres de confier leurs enfans à de telles mains; qu'on leur apprenne avant tout à croire en Dieu et à professer une religion détestée des sophistes et des hommes corrompus « mais toujours crue et révérée par les gens de bien et par les grands hommes. C'est le désir le plus vif et le plus cher de tant de millions de chrétiens qui couvrent le sol de notre patrie. C'est aussi , qui pourrait en douter? le vœu le plus ardent des évoques français : leurs- gémissemens à. ce sujet sont inexprimables. Mais, le cœur serré, ils ne s'adressent qu'à Dieu ; et ^ plus digne» que moi de fléchir sa clémence qu'ils invoquent seule , puisqu'on ne montre ici-bas qu'insensibilité pour un si grand intérêt, ils laissent le dernier d'entre eux exhaler une douleur qui leur est commune et faire entendre au dehors des cris et des plaintes qui peuvent n'être pas inutiles.

t CLAUDE HIPPOLYTB, évéque de Chartres.

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