AMBASSADE DE COMMINES A FLORENCE
Commines porte fort haut l'habileté des négociateurs qu'employait Louis XI, et qui, selon son expression, étaient « de sa nourriture l. »
Quel est, selon Commines, le rôle des ambassadeurs? Ce sont eux qui pratiquent les marchés et qui cherchent à leur donner « quelque bonne couleur et ung peu apparente 2. »
Quels hommes faut-il employer comme ambassadeurs? « Ceulx qui ont receu quelque grâce ou bienfait, mais « surtout saiges gens 8 . »
1 Mém., t. 1, p. 267.
* Mém., t. I, p. 208.
1 Commines ajoute : « Ce n'est pas chose trop taure de tant d'allée.-. i et venues d'ambassades, car bien souvent se traitent de mauvaises
>ho.se.s. (Mém., t. I, p. 204.) Telles assemblées et communications « sont bien dangereuses, par espécial pour celluy qui est en plus « grande apparence decheoir. » (Mém., t. I, p. 82.)
Un reste, le devoir des rois est de choisir des ambassadeurs capables de servir avec zèle leurs intérêts, et ils ont à se garder avec le même soin de ceux qu'on leur envoie : c'est ce que Commines explique avec quelques développements :
Ceulx qui viennent dea vraya amys et ou il n'y a point Je matière
de tuspection, je leroyed'avu qu'on leur feU bonne chière... Silea i ambassadeurs secrets ou publie! viennent de par princes ou la
hayne soil telle comme je l'aj veue continuelle entre tous ces sei-
Quelles seront leurs qualités? « En telles chose fault « gens complaisans et qui passent toutes, choses et toutes « parolles pour venir à la fin de leur matière l. »
« Tels ambassadeurs vouloit nostrê roy, » observe Commines, qui, entre tous les ambassadeurs de Louis XI, fut le plus illustre et le plus habile.
Les députés des États d'Italie jouissaient ajuste titre d'une haute réputation: leur envoyer un négociateur comme Çommines, c'était, tout en servant l'intérêt de la France, leur rendre un éclatant hommage.
Louis XI avait entendu raconter que Florence devait ses lois à Charlemagne, et il se plaisait à le rappeler. C'était à
(i gneurs dont j'ay parlé icy devant, en nul temps il n'y a grant « seureté, selon mon ad vis. On les doibt bien traicter et honnorable- « ment recueillir : comme envoyer au devant d'eulx et les faire bien « logier et ordonner gens seurs et saiges pour les accompaigner, qui « est chose honneste et seure; car par là on sait ceulx qui vont vers « eulx et garde-1'on gens légiers et mécontens de leur porter nou- « velles. Je les vouldroye tost ouyr et despescher, car ce me semble « très-mauvaise chose que de tenir ses ennemys chez soy : de les faire n festoyer, deffrayer, faire présens, cela n'est que honneste. Et me « semble qu'on doibt ouyr tous messaiges et faire faire bon guet quels « gens iroient parler à eulx, tant de jour que de nuit, mais le plus « secrettement que l'on peult. Et pour ung ambassadeur qu'ils m'eni voyeroient, je leur en envoyeroye deux, car vous ne scauriez envoyer « espie si bonne, ne si seure... Si vos gens sont deux ou trois, il n'est « possible qu'on se sceust si bien donner garde que l'ung ou l'aultre « n';iit quelques parolles à quelqu'un. Ung saige prince met tousjours « peine d'avoir quelque amy avec partie adverse... On pourra dire que t vostre ennemy en sera plus orgueilleux. Il ne m'en chault. Aussi « scauray-je plus de ses nouvelles, car, à la fin du compte, qui en aura g lu prouftit, en aura l'honneur. En ces cas-icy les plus saiges gagnent « tousjours. » (Mém., t. I, p. 264.) 1 Mém., t. 1, p. 267.
lui i|iie Dunato Acciaiuoli avait fait hommage de sou histoire de l'immortel empereur des Francs. Il recevait tête nue les ambassadeurs florentins, qui lui parlaient couverts et à qui il disait : « Vous êtes mes meilleurs « amis1. » Un autre jour, il chargea le seigneur du Bouchage de faire venir auprès de lui un jeune Florentin, afin de bien connaître les coutumes de son pays et de pouvoir donner meilleur ordre au fait de la justice et de la police en France 2. Pour mieux montrer son affection aux Médicis aussi bien qu'aux Sforza, il leur avait permis d'ajouter à leur ecu trois fleurs de lis 3.
Louis XI avait, pendant quelque temps, montré moins de sympathie pour les Vénitiens, car, à plusieurs reprises, il avait mis obstacle au développement de leurs relations commerciales *. Cependant, il avait conclu le 9 janvier 1477 (y. st.) un traité d'alliance et d'amitié avec la République de Venise, qui avait promis de n'aider aucun ennemi de la
1 Voyez la relation si intéressante de l'ambassade de Philippe de Médicia en France, en 1401, publiée par M. Milanesi dans YArchicio StoriCÛ rtaltano. Lea envoyés florentins eurent quelque peine à reconnaître le roi, tant ses vêtements étaient simples. L'un d'eux, Pierre de Pa/.zi, fut armé chevalier de la main de Louis XI, et presque tous reçurent, outre divers présents, le titre de conseiller ou de chambellan. Donato Acciauoli partagea les mêmes honneurs : BOD hommage avait été accueilli fort gracieusement, ron buone parole.
* Duclos, Histoire de Louis XI, pr. p. 449. < ommines, éd. Lenglet, t. II, pp. 550 et 639.
' Les Vénitiens, de leur côté, aimaient peu Louis XI : •< Les Véni-
tit'iis, écrit I nardo Botta an due de Milan, redoutent l'esprit
remuant et entreprenant dn duc de Bourgogne, mais ils craignent encore bien pins le roi de France, qu'ils tiennent pour ambitieux et méchant (e] quale baptizano per inquiète et maligno). » Ginoins, Dépêches milanaises, t. I, p. 281.
France, sauf ses engagements avec le duc de Milan et la seigneurie de Florence. Commines, qui se préparait alors à partir pour la Bourgogne, fut l'un des témoins de cet acte important l. Quelques années encore s'écouleront avant qu'il représente Charles VIII à Venise. En 1478, il ne sera que l'ambassadeur de Louis XI à Florence.
La situation de l'Italie n'avait jamais été plus grave.
Le 26 décembre 1476, Galéas Sforza avait été assassiné à Milan par Jean Lampugnani 2. Julien de Médicis l'avait été le 26 avril 1478 à Florence par les Pazzi.
1 Recueil des ordonnances, t. XIII, p. 326.
- La situation de l'Italie est nettement retracée dans la lettre suivante, adressée par Simonetta au nom de la duchesse de Milan au roi d'Angleterre :
« Serenissime princeps et excellentissime domine tanquam pater honorande. Usu nobis venit quod iis qui naufragio in mari facto correpta aliqua tabula evaserunt in littus, mox respicientes quantum periculum sint emensi, obstupescunt se eo loco pervenisse quo non nisi divino ope euatare poterant. Nam, cum animo repetimus illustrissimum consortem ac patrem nostrum animo invicto, vegeto ingenio et ad omnia commodo, valetudine inoffensa, corpore robusto, setate florentissima, in ipso fortunée secundo strepitu, inter, stipatores suos, in oculis populi, circumfusa nobilitate, denique in templo ante aras, inter sacrificia, a tribus perditissimis hominibus in quibus multa bénéficia collocaverat, impie simul et crudeliter fuisse confossum, trepidamus profecto ac pêne animo deficimus. Et quamquam gladius ille animam nostrain pertransivit, fuitque quod vehementer rébus nostris ne ruèrent, metueremus, quia improvisum erat malum et in ipsius principis spiritu vivebamus, tamen incredibilis populorum fides et concordia ad subeundum potius quseque maxime extreraa paratorum, quam res novas tentari paterentur, nos consolata est, et afflictis, prostratisque animis levamen hatid médiocre attulit. Nam, mox ut de caede auditum est, undique legati circumfuere, omnia populariter polliceri, et ut ammum confirmaremus, rogare cœperunt. Secutae sunt ex tota Italia
An milieu de ces sanglants déchirements, Sixte IV voulait fonder l'unité de l'Italie sur la puissance du pouvoir pontifical.
legationes ut mœrorem nostrum oratione sua lenirent, demonstrarentque casum nostrum sibi esse communem. Socii quoque et fœdere astricti, opes, arma, equos, nostro prsesidio paratas polliceri ; et res quse non sceleratissimos paricidas quorum nullus evasit , deterruit , universos quibus tantum facinus nunciatum est,continuo in lacrimas, miserationemque impulit. Non latet nos, serenissime princeps, quod nlii illudad te prolatum est, summi dolorisindicium dedisti, ut ingentis tloloris quem ex rébus nostris capiebas, fidèles tui tibi testes essent. Regalis quidem ea mansuetudo est et seterna memoria apud cunctos inortales digna, quasi calamitas nostra magna ex parte ad te spectaret. Verum, cum jam de quiète bene speraremus, aliud malun excepit. Johannes Baptiste Varcus, nobili génère natus, ingenio levi et pravo, accepta a nobis ejus inopiam miseratis, ut se, familiamque suam alere ]iosset, pecunia, in vallem Polceveram urbi nostrse Genuae adjacentem confestim advolat, agrestiumque animos ad res novas sollicitât. Ilildetus quoque Fliscus qui Romse erat, abjurata pontificis fide , navigium clanculum ingressus, Genuam advectus. Et sub idem tempus Paulus Fregosius archiepiscopus e Mantua quo relegatus complures annoe erat, mutata veste, illuc penetrarat. Tumultibus omnia repleverunt, quos civitatis defectio Treni consecuta est. Hibletus ergo intra urbem receptus, se populi capitaneum et prsefectum déclarât, libertatem omnibus asserere velle dictitans, abjecto jugo nostro , litteras per It.ili.un conscribere, mûlta inaniter polliceri, principatum nostrum pro8tratum, fluxumqUe esse jactitans. Nos vero, summa celeritate , conscripto valido exercitu ai in rebelles Festinare jttdsb, ante portam atqueetiam in cacumine montis quod urbi imminens, ut nostris iti-r dauiit, occuparant, adversariïa profligatiS, Genuam iûfra \\\ir" diem a quo rebellaverat, recepimua. Civibiis omnibus parei jussimus atqlie fidem eorum qaam s&nguiném maluiiuus, Q1 bi>neficio nostro, etiam qui nollent, rivèrent. Robertuè verô Sanaeverfnas, oujua ducfn gerebâttir bellum, prcôlîo non interfdit. Occupare dnlrb urbëa taôairaa per tyranaidemjam mèditabatnr, al qua sibi via conciliare Hildetum passât, quserebat, oec ai difficile id fuit. Subdoli «•uim uf.-r-.(u.- animi et ad
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Louis XI s'efforçait, au contraire, de former dans le nord de la péninsule une ligue placée sous le protectorat de la
novandas res intenti sine negotio, statim in,communem sententiam concesserunt. Redactis igitur ad obedientiam Genuensibus, quamvis belli reliquias persequi in animo esset, quoniam omnia oppida Fliscis adimere constitueramus ne amplius contra res nostras aliquid moliri possent , Robertus, invitato in colloquium Hibleto, quum ut se nobis permitteret, hortaretur, effecit ut accepta fide publica in conspectum nostrum veniret. Nos vero qui rectorum exercitus fidern fallere nolebamus, eum adversati non sumus ; sed hilariter suscepimus ut in bono malum vinceremus. Quem etiam liberalitate prosecuti sumus, promissis in unum quemque annum mille ac ducentis aureis. Cogitabamus etiam illum juvare ad novam dignitatem, nam cardinalatum petebat a summo pontifice; sed perfidia nullo beneficio vinci potest. Sauseverinas ergo, novis quotidie blandimentis Hibletum deliniens et illustrissimos leviros ac patruos nostros juvenes invictissimi patris splendore ad gloriam spectantes , maximis promissis modo oneratos, objurgatos modo quod nimis ad eripienda principatus nostri gubernacula segnes forent, in conjurationem traxit. Itaque diem sibi destinant ad patrandum facinus atque eodem tempore quo plus negotii nobis exhi'oeretur et ipsi facilius efficerent quod cogitabant, perturbare omnia constituunt. Hibletus in Genuensi piimas tumultuandi sibi partes sumit. Sanseverinas ex Florentia quo solvendi voti gratia se iturum simulabat, cum pecunia rediens, coactis copiis suis, Parmam primum, dein Placentiam occupare decreverat. Leviri autem et patrui nostri, adjecto sibi Donato de Comité, peditatus prœfecto, quasi ad depellendum Sanseverinatem contenderent , se illi conjuncturos pacti erant. Traducto deinceps cis Padum exercitu, rerum potiri facile sperabant, velut aetas et sexus noster ad injuriam proferendam obnoxii forent. Verum Deus tantum scelus detestatus julias eam conjurationem in lucem ante kalendas, produxit. Nam Donatus animo elatus, cum petulantius quœdam a nobis postularet, quasi legem esset prsescripturus, nos in cogitationem impulit cavendi ne quid periculi inferretur hominis temeritate, statimque eum in vincula conjici jussimus. Erat forte dies ille festus et celeber, Sanseverinasque et Hibletus cum leviris et patruis nostris una cœnabant. Ad quos ubi perlatum est Donatem in custodia teneri,
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France. Pour parvenir à ce but, il fallait dominer la Savoie et la Lombardie longtemps favorable à la maison de Bour-
disjectis mensis, ad capienda arma convolant, et novis in populum jactatis vocibus, universos ordines in seditionem concitant. Concurritur undique, sed plebs, quamquam visendi erat cupida, ubi eam fabara in caput nostruni cudi intellexit. eos deseruit. Occupaverant ooam es portis bujus urbis, ibiqne praesidium imposuerant. Tota' ea nocte non vicatim solum sed etiam hostiatim ad sollicitandos civium animos discurrerunt. Fidelis tamen populus eos aspernatus in ofFicio permansit. Nobilitas vero primo lumultu sanguinem suum eft'undere prompta, ad nos in areem coniluxit. Postridie ergo ejus diei , cum spes conjuratores frustrata esset, Sanseverinas et Hibletus, ubi illuxit, fugam arripiunt. Quos statim manus nostrorum militum levis armafcurae persécuta , alterum retraxit in vincula , alterum vero equi velocitas periculo subduxit. Nam Sanseverinas continuo cursu urbem Hastam perfugit, ubi cum aliquot dies substitisset, consilii inops et metu fractus, neque in Italia consistendi amplius locum cerneret, <|iiamquam nicbil intentatum reliquit, in Galliam opinionis errore contendit , quasi christianissimum Francorurn regem qui nos omni charitate fovet , ad bellum nobis inferendum suis Buasionibus esset impulsurus, homo nichil minus quam ad aliquam gloriam natus. Hsec sunt ejus prseclaree res gestse, beec gratia nobis ab eo relata. Ex milite ab illustrissime) consorte et pâtre imperator omnium copiarum erat factus , oppidis donatus et omni dignitate auctus atque fortuna. Leviros ipsos et patruos, etsi capitis rei essent, aetati eorum pepercimus (servare enim quam efl'undere sanguinem nostruni maluimus) et in diversa Italise loca relegavimus ut emeudatiores fiant. Heec, dum dorai ac pêne in visceribus agerentur, Helvetii, extremi Germanise populi, qui Aljies Italiae proximas incoluut, superatis Burgundionibus, eorumque duce Garolo in acie c3jso, in Buperbiam elati, invasuios se fines oostroa, contempto et abrupto fœdere, aperte interminabantur. Ad quos delinlendoa, ut veterem benevolentiam aobiscum servarenl licrf lt'^rafos ini.sissfiiius, (.mues bonestaa condîtionea aspernabantor. Quam ob rem coacti fuimus praesidium adversus eos mittere ad arcendam injuriam à quam inferre tentèrent, et loca omnia munire per quae aditus ipsis foret inltaliam. Quod ubi senserunt. ne totiens fortu-
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gogne, et s'assurer l'alliance de Florence et de Venise; il fallait de plus qu'il luttât contre le Pape, dût-il aller jus-
nam tentarent quam semel atque iterum prospérant adversus Eduos hostes experti essent, quia Italicum robur strenuum esse et virile noscitur , quam tergiversati fuerant pacem , sequis conditionibus acceperunt a nobis et dederunt, restaurato in perpetuum fœdere. Verum impendente ea cura, in Genuensem reditum est quippe Johannes Aloysius Fliscus Hibleti frater qui duo munitissima oppida retinebat, collecta montanorum magna manu, ad res novas animum intenderat, ssepe ad muros usque urbis incursionibus cuncta infestans. Ad cujus studia opprimenda prias quam invalescerent, firmissimas copias misimus, a quibus statim spoliatus est ipsis oppidis et sese arbitrio nosti'o permittere coactus; nec tamen illic fortuna quievit, sed veluti repuisa et in Corsicam translata involvere eam insulam perturbationibus visa est. Tomasius enim Fregosius eo trajiciens, insulanorum animos in studia sua converterat ut detrectato jugo nostro universos occuparet. Quare jussimus statim deportari exercitum qui Jobanuem Aloysium, ut supra demonstratum est, ejecerat ex Genuensi. Cujus adventu Tomashis pi'ius est oppressus quam eo trajicere, cognovisset, captivusque ad nos perductus est, et nobis insula qui decennio seditionibus mutuis vexabatur, nunc tota paret, traditis militi nostro arcibus. Parmenses quoque qui inter se hostilia fecerant, paucis damnatis et supplicio affectis, exemplum quiescendi et obediendi caeteris populis prîebent. Pacatse ubique res nostrœ videntur esse, opes amplse, equitatus peditatusque firmissimi, socii constantes, fidèles amici. Secundiorem cursum cuncta acceperunt; nec est quod majore affecti \ideamur calamitate, quamquam consorti et pâtre miserabiliter orbati simus. Amabat ille Majestatem vestram et magnopere colebat, lsetahaturque ejus gloria et rébus bene gestis. Fecisti in eo, serenissime princeps, magnae benevolentise jacturam. Poteras de ipso cuncta tibi polliceri, neque miramur si ejus casurn indoluisti; sed rogamus silentium nostrum segre ne feras, si longins et magis diuturnum quam velles fuit, ni depellendis enim periculis quae supra memoravimus occupati fuimus et nisi nuper litteras ita poposcisses. Ultro facturi eramus ut a nobis intelligeres cursum rerum nostrarum; sed eo tempore quo gratulari potius superatis malis quam commisereri nobis
qu'à provoquer le schisme et devaucer Henri VIII , alors que Luther n'était pas encore né.
Les lettres par lesquelles Louis XI annonce à la République de Florence le choix qu'il a fait de Commines, sont conçues en ces termes :
Très-chiers et grands amis, nous venons d'apprendre le grand ci inhumain outrage, l'opprobre et l'injure récemment faits
posses, liberaliter opes tuas, régna ac denique teipsum polliceris. In hoc verissime te regem prsestas, quod tuos amas. Optimum principem te prsefers quod iis quorum molestia et laboribus angeris , auxilia promittis. Ea omnia quo optimo proficiscuntnr animo, accipimus. Plura in hanc sententiam explicuit Jacobetus Mayuus camerarius noster. Habemus ingentes gratias Majestati tuée, eamque rogamus et oramus sibi persuadeat nos nichil cupere quam ut intelligat qusecimque nostra sunt, sua etiam esse, etposse eis uti, quo arbitrio suo periculum faciat. Videb.it enim duces Mediolani summa erga se voluntate esse ut aliquid egregium pro ipsa faciant. Et licet paria officia polliceri Majestati vestrae nequeamus, eam saltem in hoc sequabimus quod benivolentia et pietate non superamur, qu?e sibi et nobis diu féliciter valent. Datum Mediolani «lie penultimo septembris M.CCCC.LXXVII.
Bon a et Johannes-Galeas-Maria Sforcia Vicecomitks m cks Mediolani.
J. Cicm B.
'i Serenissimo principi et excellentissimo domino, tanquam patri lionorando, domino Eduardo, régi Anglise. n
(Ms. 134. Bibliothèque de l'Université de Gand, I'" 135.) I a bibliothèque de Bourgogne possède deux discours de Philelphe sur la mort du duc Galéas. Le premier <'n italien est intitulé :
1 inisolatoria de Mario Philelfo, doctore , chavaliere ei poeta lauréate, ala illuatriseima et excellentisaima dama Boua dueessa di Milano, OOatMM de Bavia, etc., de la morte del BUO t,ria invictissiino duce et auaviasimo marito îlluatrissimo Galeazio-Maria Sféraa Viacoate. • l.e second discours est en latin et porte pour titre : :Marii Philelâ epitaphium pro invictissimo [nsubrium, Ligurumque duce Galeazio-Maria Sphortia Vicecomite, Urbini quidem actum. »
tant à Vos Seigneuries qu'à la personne de nos très-chers et aimés cousins Laurent et Julien de Médicis, ainsi qu'à leurs amis, parents, serviteurs et alliés, par ceux du parti et de l'alliance des Pazzi ; nous avons appris, en même temps, la mort de notre dit cousin Julien de Médicis. Nous en avons éprouvé et nous en éprouvons autant de chagrin que si la chose nous était arrivée à nous-méme ; et attendu que votre honneur et le nôtre en ont reçu la plus grave offense, que les Médicis sont nos parents, amis et alliés, et que nous regardons cet outrage et la mort de notre dit cousin Julien comme équivalant à des attentats commis contre nous - même , pour tous ces motifs, nous tenons les Pazzi pour criminels de lèse-majesté. Nous ne voudrions pour rien au monde souffrir que leur crime restât impuni, mais nous souhaitons de tout notre coeur qu'il en soit tiré un châtiment et une punition qui servent à jamais d'exemple. Nous avons donc résolu de dépêcher vers Vos Seigneuries notre amé et féal conseiller et chambellan, le seigneur d'Argenton, sénéchal de notre pays de Poitou, un des hommes en qui nous avons la plus grande confiance *, afin de vous faire connaître bien au long notre intention. Il vous communiquera plusieurs choses qui se rapportent à cette matière. Nous vous prions de vouloir le croire et d'ajouter la plus grande foi à tout ce qu'il vous dira de notre part, autant que vous le feriez envers nous-méme, parce que telle est l'intention dans laquelle nous vous l'envoyons, priant Dieu, très-chers et grands amis, qu'il vous ait en sa sainte garde 2. »
Commines s'était d'abord rendu à Turin, où il proposa à la duchesse de Savoie le mariage de son fils Charles avec une princesse de Milan.
' Che é oggi uno degli uomini che noi abbiamo, nel quale abbiamo raaggiore fidanza.
2 Desjardins, Nég. dipl. entre la France et la Toscane, 1. 1, p. 171, (trad.).
L'un des plus habiles diplomates milanais, qui se trouvait à Casai , suivait avec attention le voyage du seigneur d'Argenton. Il écrivait le 16 juin 1478, à la duchesse de Milan pour lui donner sur la mission de Commines les détails les plus importants :
Illustrissimes et excellentissimes dame et seigneur,
Je me recommande toujours aux bonnes grâces de Vos Altesses. Le marquis ' m'a fait mander aujourd'hui et m'a dit que depuis quelque temps déjà le roi de France a nourri constamment le dessein de provoquer un schisme dans l'Église. Ce qui vient de se passer à Florence, lui parait en offrir un assez bon motif: c'est pourquoi il envoie le seigneur d'Argenton, qui était en Franche-Comté, vers madame la duchesse de Savoie, vez's Vos Excellences et à Florence. Il n'ira pas à Venise, le roi étant bien sûr que cette seigneurie fera tout ce qu'il lui demandera par une simple lettre, vu la ligue qui les unit. La substance de sa mission est de se plaindre du Pape, parce qu'il ne songe pas à défendre la foi catholique contre le Turc , et qu'il n'a d'autre souci que d'élever ses parents et de les enrichir, en tolérant toutes les trahisons et toutes les perfidies qui peuvenl contribuer à les enrichir, et qu'il leur permet de faire toutes choses à leur gré, comme cela a eu lieu à Florence. Il voudrait, pour ce motif, que Madame de Savoie, Vos Altesses et les Vénitiens ne laissassent passer et aller à Rome aucune personne venant d'au delà les monts ; et sans prendre les armes contre Sa Sainteté,il ferait repentir celle-ci de ses erreurs; et ensuite, de jour en jour, il marcherait en avant avec prudence, selon les circonstances et les avis qu'il recevrait. Monseigneur d'Argenton devait rejoindre hier ou aujourd'hui Madame de Savoie, auprès de laquelle il demeurera, je crois, deux jours; puis il se rendra auprès de Vos Excellences : il a une escorte de vingt-cinq ou vingt-sis chevaux,. Le marquis veut envoyer sou sénéchal et
1 I e marquis <!>• Montferrat.
Jean de Leyguyn à Saluées et à Livourne pour montrer qu'il lui rend honneur à son passage.
D'un autre côté, le roi envoie monseigneur de Clermont à Rome pour se plaindre au Pape que celui-ci ne prend aucune mesure contre le Turc, qu'il ne songe qu'à enrichir ses parents et qu'il a prêté son consentement à de si grandes nouveautés contre Florence, qui deviendront plus tard une cause de ruine pour l'Italie. Et si Sa Sainteté s'excuse en disant qu'elle ne sait absolument rien et que c'est le comte Jérôme qui s'est laissé entraîner comme un jeune homme , en ce cas , l'envoyé fera telle remontrance contre ledit comte Jérôme, qu'il sera clair et manifeste pour tout le monde que le roi est vivement indigné de cette trahison... J'ai demandé au marquis ce qu'il pense de tout cela ; ses discours en témoignèrent tout son mécontentement. Sa Seigneurie m'exposa une foule de raisons pour conclure qu'elle en avait un grand déplaisir ; qu'il serait contre la foi de provoquer un schisme, comme aussi d'y consentir et de le favoriser ; que suivre ouvertement le roi de France dans cette voie, ce serait peut-être l'exposer à mécontenter Vos Altesses , si la fortune voulait que le roi essuyât quelque revers ou quelque dommage. Il en concluait que cet Etat ne peut mieux faire que de se tenirbien avec tout le monde, sans prendre parti pour personne ; que, restant neutre, il aura intérêt à bien vivre avec tous et surtout avec ses voisins , et qu'il vaut mieux souffrir quelques petites injures que d'en venir à une rupture. Je lui dis que j'allais lui déclarer ma façon de pensée, ouvertement, en soldat ; que ces ambassades contre le Pape ne me déplaisaient pas, parce qu'elles le forceraient à ménager la ligue et à prendre quelque bonne décision contre le Turc ; que néanmoins il était à croire qu'on n'avait pas l'intention d'exciter un schisme dans l'Église. Sa Seigneurie répondit que si l'on ne consentait pas à suivre la volonté du roi sur ce point, les dites ambassades pourraient plutôt servir que nuire. Je vous annoncerai plus tard tout ce que j'aurai appris du voyage de monseigneur d'Argenton.
DE OOMMINES. 176
Hier soir, le marquis fut informé que mesure Robert ' avait fait uu cri ou un ban à Asti : que quiconque devait recevoir de l'argent de lui, allât trouver son chancelier et qu'il serait payé. On dit qu'il peut se faire qu'en apprenant l'arrivée de monseigneur d'Argenton à Milan, il songe à s'en aller, ne voyant pas comment il pourrait encore se couvrir de l'ombre du roi, puisque, si Sa Majesté envoie des ambassadeurs à Milan et aux puissances delà Ligue, il faut y voir le signe d'une alliance réciproque.
Le marquis passa ensuite à un raisonnement si élevé et si profond que je n'en compris pas bien le fondement. Il se mit à me dire que si, dans le cas où la fortune le voudrait ou le rendrait nécessaire, il y avait lieu d'agir contre le roi Ferrand, il serait bon de trouver quelque juste cause de lui susciter beaucoup d'ennemis dans le royaume et que la voie était toute prête, puisque le roi René avait envoyé ces jours derniers ses hommes à Venise et à Florence ; que ce prince était sollicite des deux côtés d'entretenir toujours un envoyé à Venise et un autre à Florence; qu'il songeait à le faire et voulait aussi en envoyer ici un troisième auprès du marquis, parce <ju\>n savait bien que c'est ici que sont la tête et le fondement de tout, c'està-dire qu'on écouterait sa volonté, son avis et ses conseils. D'où il concluait que si l'on venait à faire la guerre au roi Ferrand, ce serait favoriser grandement la Ligue, et que commencer cette guerre , avec l'appui du parti angevin , serait trèsfavorable à Sa Majesté; car, beaucoup de sujets du royaume prendraient le parti du roi René et se déclareraient les ennemis du roi Ferrand. Quant aux envoyés à Venise et à Florence, ils ne feraient rien sans l'assentiment de Sa Seigneurie ou du moins à son insu, et il ne se passerait rien dont Vos Altesses ne fassent les premières informées. Mais le marquis faudrait qu'on tînt son plan secret et qu'on ne le nommât point. Il me fit voir aussi une lettre du roi René qui lui fait connaître qu'Hector Scalione serait envoyé à Vos Excellences, mais qu'il n'avait pu se
1 Robert de San-Severino.
rendre près d'elles, étant un peu souffrant de la fièvre; que toutefois, il partirait sous peu. Après un assez long entretien sur des choses de même nature, je lui dis que le roi René avait cédé tous ses droits sur le royaume de Naples au roi de France. Il me répondit que c'était la vérité , mais que cette cession n'était pas valide pour avoir été faite par crainte. En somme , pour le contenter, il ne serait pas mauvais , à mon avis , que vous lui répondissiez que Vos Excellences seraient heureuses de l'ambassade d'Hector Scalione, pour être mises au courant des affaires, selon la succession des événements. Je me recommande à Vos Excellences.
De Casai, le 16 juin 1478.
Votre dévoué serviteur, Antoine d'Applano.
Aux très-illustres princes et très-excellents et très-espéciaux seigneurs la duchesse et le duc de Milan i .
Le lendemain, Antoine de Applano apprit que Commines se dirigeait de Turin vers Verceil, c'est-à-dire vers Milan; il écrivit immédiatement à ce sujet la lettre suivante :
Illustrissime dame et excellentissime seigneur, Me recommandant toujours à vos bonnes grâces, je vous écris à cette première heure de la nuit ce que l'illustre seigneur marquis vient de me faire dire à mon logis : que monseigneur d'Argenton ira coucher ce soir à Verceil. Quoique vous l'ayez peut-être appris d'ailleurs plus rapidement que par moi , .je n'ai pas cru devoir laisser de vous en avertir de mon côté en toute hâte. Je me recommande à Vos Seigneuries.
De Casai, le 17 juin 1478, à la première heure de la nuit.
De Vos Excellences le dévoué serviteur, Antoine i>' Applano.
* Archives de Milan (trad.)
Aux illustrissimes grinces et excellentissimes seigneurs , mes espéciaux seigneurs la duchesse et le duc de Milan. cito, cito, cito, cito.
Nuit et jour sans relâche , par un messager à cheval. Casai, le 17, à la première heure de la nuit ».
Applano ajouta dans une autre lettre quelques détails sur le séjour du seigneur d'Argenton à Turin :
Messer Roberto a été à Turin pour voir monseigneur d'Argenton, et l'on dit qu'il a fait de grandes instances auprès de cet ambassadeur pour l'engager à parler en sa faveur à Vos Seigneuries. L'ambassadeur lui a répondu qu'il n'outrepasserait pas sa • onimission d'une syllabe, et qu'il sait aussi bien que lui, à qui il devait sa disgrâce, quoique Jean de Leyguyne ait rapporté audit seigneur, comme le tenant de monseigneur d'Argenton , que si. Sa Majesté n'avait pas d'autre guerre , elle favoriserait puissamment messer Roberto. Celui-ci a offert de remettre ses trois fila entre les mains de Sa dite Majesté, qui pourra les faire mourir comme traîtres, si leur père, étant favorisé et seconde par elle, ne s'emploie pas de telle façon que le prédit roi puisse disposer de Milan à sa guise, tant sont étendues les relations et les intelligences qu'il a dans cette ville: on lui prête beaucoup d'autres propos du même genre.
De Casai, le 18 juin 1478.
I>e vos Excellences le dévoué serviteur, Antoine d' Applano.
Aux illustres seigneurs le duc et la duchesse de Milan »,
Ce messer Roberto était Robert de San-Severino qui avail iln quitter le Milanais pour avoir pris part à un complot;
1 Archive! de Milan (trad.).
' \ivliives <lc Milan (trad I.
COMBINES. — I. 12
Commines ne lui avait rien promis, mais il n'en avait pas moins encouragé une intrigue dirigée contre la duchesse de Milan, que deux jours après il devait flatter et entraîner dans le parti de la France.
Commines admira fort la richesse de la contrée qui se déroulait sous ses yeux. Le Milanais, chargé de peu d'impôts par les empereurs, offrait le spectacle d'un pays aussi prospère que fertile. Presque les unes à côté des autres, on rencontrait neuf ou dix grosses cités, et les campagnes étaient couvertes de blés et de vignobles : « C'est l'un des « beaux et bons pays du monde et des plus habondants1. » Mais chaque fois que Commines parle, soit de ses terres « fortes et molles, » soit de ses chemins bordés de fossés, il ne peut s'empêcher de comparer la Lombardie à la Flandre, et c'est entourée des bienfaits de la paix et du travail, que se présente à lui au delà des Alpes, l'image de la patrie trahie et délaissée 2. D'autres souvenirs qui eussent dû l'émouvoir non moins vivement, purent se réveiller dans son cœur, quand on lui montra à Milan l'anneau du duc de Bourgogne, qui avait été vendu deux ducats, après la bataille de Nancy, peut-être par quelque Italien de la suite de Campo-Basso ; mais rien ne révèle son émotion, et il se borne à ajouter avec une froide ironie : « Celluy qui lui « osta, lui fut mauvais varletde chambre 3. »
Louis XI nourrissait depuis fort longtemps une vive sympathie pour les Sforza, ces tyrans astucieux et cruels qui
1 Mérn., t. II, pp. 308, 508. « Je ne veis jamais, dit Commines, plus belle pièce de terre, ne de plus grande valeur. »
2 Mém., t. II, pp. 459, 513.
3 Mém., t. II p. 65.
s'étaient élevés rapidement d'une condition fort humble à la plus haute puissance. Il l'avait surtout témoigné au duc François « dont la vertu et bonté, dit Commines, estoit « bien à estimer l, » quoiqu'il se fût rendu coupable de certains crimes perpétrés « sans grâce, ne miséricorde 2. » 11 avait reçu de lui un secours d'hommes d'armes lors de la bataille de Montlhéry, et en cas de revers, il songeait à se retirer près de ce prince, « qu'il réputoit son grand amy 3. » Il avait même proclamé dans une de ses ordonnances ses qualités éminentes, morales et physiques, et la sublime supériorité de son esprit invincible 4. Plus tard Louis XI avait accordé, moyennant cinquante mille ducats, le fiel' de Gênes au duc Galéas, et bien qu'à diverses reprises, le duc de Bourgogne eût trouvé de zélés alliés à Milan, des traités avaient été conclus entre des ambassadeurs milanais et le roi de France en 1463, en 1468 et en 1474. Le moment était venu de les renouveler et de les confirmer.
A Milan, Commines fit connaître les intentions de Louis XI sur la résistance qu'il voulait opposer à l'autorité pontificale.
La duchesse de Milan écrivait le 18 juin à Laurent de Médicis, tant en son nom qu'au nom de son fils :
A Laurent de Médicis.
Monseigneur d'Argenton, ambassadeur du roi de France, est arrivé >■<■ soir : notre entretien avec lui a eu pour objet nos
• Mr„>., t. II, p. 320.
•■ IA„/., t II. pp. 376, 377.
» dfem., t. i, p. t:;.
1 Prœstantisumae animi <-t corporia dotes., pro incomparabili învicti niimi su i Boblimitate. Recueil <ic* ordonnance», t. XVI, p. 57.
relations avec Sa Majesté Très-Chrétienne , le renouvellement du fief de Gènes et de Savone, en faveur de Jean Galéas, et la confirmation de la ligue entre Sa dite Majesté et nous. Monseigneur d'Argenton nous avait écrit de Rezo' qu'il avait reçu des lettres de Sa dite Majesté, témoignant quelle serait satisfaite que nos affaires fussent terminées par son entremise. Nous avons dit que Madame de Savoie , après la mort de l'illustre duc Galéas, notre époux et père, a constamment insisté pour servir elle-même d'intermédiaire entre Sa dite Majesté et nous, que nous lui avons toujours répondu d'une manière évasive, mais amicale, sans nous engager, que nous- avons agi ainsi par diverses raisons graves, parce que nous n'avons pas voulu traiter avec le roi par sa médiation. Au contraire, notre intention a toujours été d'user de l'entremise de monseigneur d'Argenton, pour la bonne opinion que nous avions de lui, sachant combien il avait d"attachement et de bienveillance pour feu notre illustre époux et père, et combien il en avait toujours témoignés envers nousmêmes. Ces motifs nous portent à croire que ses sentiments envers nous ne feront que s'améliorer encore à l'avenir, et c'est pourquoi nous vous engageons à l'entretenir amplement de nosdites affaires. La conclusion que nous voulons obtenir et que vous voudrez bien lui exposer dans les termes les plus convenables que vous jugerez à propos , est celle-ci : Monseigneur d'Argenton ayant dit qu'il est nécessaire que nous priions et suppliions le roi, vous lui ferez savoir que nous l'ayons fait, et qu'immédiatement après la mort de notre illustre époux et père, nous lui avons envoyé Marco Trotto, notre secrétaire, pour demander au roi le renouvellement du fief et la confirmation de la ligue ; notre ambassadeur se recommanda à Sa Majesté avec le plus profond respect, mais il fut mal accueilli et congédié en mauvais termes par Sa Majesté. Nous envoyâmes ensuite un autre ambassadeur , Christophe de Castiglione , à qui Sa Majesté tint un langage bienveillant, mais banal, qui ne fut suivi d'aucun effet. Sa Majesté finit toutefois par promettre qu'elle nous enverrait un ambassadeur. Nous avons attendu longtemps cette
ambassade, quoique nous pensions bien que ce fût une fin de non recevoir. Cependant , ne voulant point en rester là , et résolus à honorer Sa Majesté et à lui témoigner notre foi, notre dévouement et notre zèle à la servir, nous lui envoyâmes trois ambassadeurs , hommes dignes et honorables , qui ne rapportèrent d'autre fruit de leur message que cette déclaration que nous devions tout restituer à monseigneur Robert. Vous savez si elle était honorable pour le roi et pour nous : il n'aurait pas dû nous demander cela, mais agir comme le doit faire un bon père envers ses enfants et ses serviteurs, à cause de notre service, de notre parenté et de notre ligue; il aurait dû faire, en faveur de monseigneur Robert, ce que nous n'avions pu faire nous-mêmes, celui-ci s' étant enfui. Aussi ne nous semble-t-il pas que notre honneur comporte tant de prières et de supplications réitérées envers Sa Majesté, car nous avons déjà fait plus que nous ne devions, en maintes circonstances, comme il est dit ci-dessus. Cependant, si Sa Majesté veut amener cette réconciliation, qu'elle le fasse librement et avec bienveillance, comme nous ne doutons pas qu'elle le fera. Si Sa Majesté ne le veut point, nous ne voulons pas non plus rien faire contre sa volonté, et quant au fief de Gènes, nous vous informons que nous y avons encore droit pour un terme de cinq ans. Nous avons maintenu La ligue et nous entendons la maintenir de notre côté, même si Sa Majesté en prenait quelque déplaisir : nous faisons grand cas de nos alliés en Italie et nous ne faisons de ceux du dehors que l'estime qu'ils font de nous. Si la réconciliation se réalise, il y a deux, choses sur lesquelles il convient de garder le silence, et qui seront exclues et mises en dehors des conventions : ce qui concerne monseigneur Robert, et, en second lieu, qu'il ne soit pas question de réclamer de l'argent pour lui.
En résumé, si la réconciliation peut se faire, ce sera de «■, tte façon : que monseigneur d'Argenton écrive en hâte è Sa Majesté de lui envoyer les pouvoirs e1 les moyens suffisante pour traiter lui-même de la réconciliation et de la confirmation de la ligue et du flef, de sorte qu'à son retour ici, il trouve le
courrier porteur de pleins pouvoirs pour faire tout ce qui est dit. De notre côté , nous userons de tant de discrétion et de reconnaissance envers monseigneur d'Argenton, qu'il sera bien
content de nous à son départ * .
Nous verrons plus loin que les choses se passèrent comme le désirait la duchesse de Milan, et sans doute Commines, avant de la quitter, écrivit à Louis XI au sujet de la confirmation du fief de Gênes.
Quinze jours après, la duchesse de Milan mandait à ses ambassadeurs à Rome :
Monseigneur d'Argenton , ambassadeur de Sa Majesté Très- Chrétienne le roi de France, nous quitte aujourd'hui pour se rendre à Florence ; il a été en Savoie. Il est venu ici pour continuer son voyage et est chargé d'engager tous nos potentats à se soustraire à l'obédience du Pape, Sa Majesté jugeant nécessaire, pour le bien public, d'assembler un concile de toute la chrétienté, aussitôt que les esprits y seront favorablement disposés. Dès ce moment , Sa Majesté va le convoquer dans son royaume et dans ses États 2.
Commines se trompait s'il espérait prévenir la sentence d'excommunication du Pape contre les Florentins, car elle fut fulminée le jour même où il quitta Milan. Il arriva aux bords de l'Arno au moment où les Florentins venaient, selon un ancien usage, d'élire les décemvirs de la guerre, et proposa aussitôt à la république de menacer le Pape de prononcer la soustraction d'obédience, s'il ne cessait ses hostilités. Il offrait en même temps, au nom du roi de France, le secours de ses hommes d'armes qui seraient
' Archives de Milan (trad.j.
- Archives de Milan. 22 juin 1478 (trad.J.
appelés, si le Pape poursuivait ses armements, à pacifier l'Italie. ' La seigneurie de Florence adjoignit à Commines Guido Vespuccio, et sans tarder, il poursuivit son voyage. Une chronique contemporaine porte qu'il passa à Pérouse le 9 juillet 1478: il se rendait à Rome. Quelques jours après, le cardinal de Pavie, qui résidait à Sienne, écrivit à Sixte IV: « J'ai appris que le roi de France envoie vers nous un ambas- « sadeur d'une grande réputation dans les Gaules, chargé « d'un message très-altier 2. Si les censures lancées contre « les Florentins ne sont pas révoquées, si l'on ne punit pas « ceux qui ont pris part au meurtre de Julien de Médicis « ou qui en ont aidé les auteurs, si la paix n'est pas réta- « blie, il n'hésitera pas à prononcer la soustraction d'obé- « dience et à en appeler au concile. Il sera soutenu dans <( cette démonstration par les ambassadeurs de Venise et « de Milan a. » Il est assez probable que ce fut Commines « | ui déclara au Pape que le roi de France était héritier dp ('h.irlemagne,et qu'à ce titre les successeurs de Léon III, qui avait entonné le Benedictiis qui venit in nomine Domini, étaient tenus de voir en Louis XI l'envoyé du Seigneur; mais le seigneur d'Argenton se souvenait bien plus de Philippe le Bel et de Nogaret que de Charlemagne, quand il revendiquait pour le roi le droit de déférer à un concile les attentats ambitieux que l'on reprochait à la tiare. « N'y « jugora-t-on pas aussi, répondit Sixte IV, ceux qui de nos « jours "lit couvert de honte le sceptre des rois? »
1 Ammirato, Star. Fior.
Certior factai sum venire ad nos a rege Franoorum oratorem multse estimationis in Qalliia el anperba admodnm mandata affaire. 3 Bzovn -, Aim. eccl. [>« >st Haron. XVIII, 6.
Commines a cru devoir passer complètement sous silence cette mission à Rome, qui ne réussit point. Certes, il est peu favorable à Sixte IV qui osa résister à Louis XI, mais il reconnaît que les papes sont sages et bien conseillés, et que sans les discordes des Colonna et des Orsini, « la terre de « l'Eglise seroit la plus heureuse habitation pour les sub- « jects qui soit en tout le monde, car ils ne paient ne « tailles, ne guères aultres choses l. »
Commines ne fit sans doute qu'un court séjour à Rome, et nous croyons qu'il était revenu à Florence lorsque les Florentins convoquèrent un concile des prélats toscans pour protester contre l'interdit et adressèrent eux-mêmes au Pape une lettre portant la date du 21 juillet 1478, fort élégante, fort habile, qui fut peut-être dictée par le seigneur d'Argenton. D'autre part, le secours de trois cents hommes d'armes qu'il avait obtenus à Turin et de trois cents autres hommes d'armes que lui avait donnés la duchesse de Milan, ne lui permettait pas de fortifier la république florentine « autant qu'il l'eût voulu, car il n'avoit armée pour l'ay- « der 2. » Mais il releva le courage des Florentins en visitant leur camp et en leur donnant par sa présence un témoignage éclatant de l'appui du roi de France 3. Aussi était-il entouré à Florence de marques extérieures de respect, égales à l'importance de sa mission.
1 3fém., t. II, p. 367.
- Je ne sais pas si c'est là ce que Commines appelle son train : « Je n'avoye armée pour les ayder (les Florentins), mais seullement avoye mon train. » Mém.,t. II, p. 205.
3 D'après Ammirato, un envoyé du roi René (l'un de ceux doni avait parlé le marquis de Montferrat?) avait accompagné Commines, et le bruit se répandit que le roi de France avait chargé le duc de Calabre, fils de Charles d'Anjou, de conduire cinq cents lances à Florence.
Les ambassadeurs milanais à Florence, écrivaient le 24 juillet :
Illustrissimes princes, excellents et espéciaux seigneurs,
Nous avons communiqué les avis de Gènes que nous ont transmis Vos Excellences , aux Dix et au seigneur Laurent, ainsi qu à monseigneur d'Argenton : celui-ci en témoigne un contentement extrême , et il remercie Vos Seigneuries dans les meilleurs termes.
Nous ne manquerons pas de lui faire escorte et de lui témoigner notre respect comme Vos Seigneuries nous l'ont prescrit. De Florence, le 24 juillet 1478.
Vos très-humbles serviteurs,
J. Angélus,
Philippe Sacramorus *.
Cependant des nouvelles importantes arrivèrent de France. Dès que Louis XI avait reçu les lettres de Commines écrites de Milan, il lui avait donné de pleins pouvoirs pour conclure, de concert avec Laurent de Médicis, un traité de confédération avec la duchesse de Milan :
« Loys, par la grâce de Dieu, roy de France, à tous ceulx qui ces présentes verront, salut. Conflans à plain des grans sens, vaillance, loyauté, bonne diligence et grande expérience en tontes grandes matières de nostre très-cbier el amé cousin Laurent de Médicis el de nostre amé el féal conseiller e1 chambellan Philippe de Commines, chevalier, seigneur d'Argentou, nostre sénesclial de Poitou, iceux, pour ces causes et autres à <■<■ nonsmouvans, avons commis, ordonné e1 député, commet tons, ordonnons el députons par ces présentes, pour eus trans
1 archivée de Milan (tra
porter par devers nostre dicte seur et cousine la duchesse de Milan et son dict fils, à iceux avons donné- plein pouvoir, authorité et commission et mandement espécial de ratifier, approuver et confirmer, pour nous et en nostre nom., avec nostre dicte seur et neveu, les dictes alliances et confédérations en la forme et manière qu'elles estoient entre nous, nos royaumes, pays et sujets, d'une part, et nostre dict feu frère et cousin le duc de Milan, dernier trespassé, et ses pays et sujets, d'autre part, les prendre , accepter et conclure de nouvel, se mestier est, et en prendre et recueillir de nos dicts seur et neveu, en nom que dessus, telles lettres seures et vallables que Testât le requerra, et leur en bailler et octroyer pareillement leurs lettres par tels qu'il appartiendra, et généralement de faire et besogner en ladicte matière et es dépendances d'icelle, tout ce qu'ils verront estre à faire pour le bien de nous, nos dicts royaumes, pays et sujets, et l'entretenement desdictes confédérations et alliances, et tout ainsi que nous-mesmes ferions et faire pourrions, se présens y estions en personne, posé qu'il y ait chose qui requist mandement plus espécial, promettans de bonne foy, en parolle de roy, avoir agréable, ferme et estable tout ce que par nostre dict cousin Laurent de Médicis et nostre conseiller et chambellan ledict d'Argenton, sera faict et besogné en cette partie, et le ratifier, confirmer et approuver par nos lettres patentes, se mestier est et que requis en sommes. En tesmoing de ce, nous avons signé ces présentes de nostre main , et icelles fait sceller de nostre scel. Donné le XIIIe jour de juillet, l'an de grâce MCCCCLXXVIII et de nostre règne le dix-septième.
Loys *.
La clause principale de cette alliance devait être la confirmation par Louis XI, en faveur du jeune duc de Milan, de l'investiture des fiefs si importants de Gênes et de
1 Mém., t. III, pr. p. 327.
Savone, et d'autres pouvoirs conçus dans ce but avaient été adressés le même jour à Commines :
Loys, par la grâce de Dieu, roy de France, à tous ceux qui ces présentes lettres verront, salut. Comme depuis naguères les duchés, terres et seigneuries de Gennes et de Savonne soient advenues et escheutes es mains de nostre très-cher et très-amé nepveu Jehan-Galéas-Marie Sforce, à présent duc de Milan, par le trespas de feu nostre cousin Galéas Sforce, son père, pour raison desquelles et de leurs appartenances, pour ce qu'elles sont tenues et mouvantes de nous, à cause de nostre couronne, nostredict nepveu ou nostre très-chère et très-amée seur et cousine Bonne de Savoie, duchesse de Milan, sa mère, comme ayant le bail, gouvernement et administration de luy, nous soit tenue de faire les foi et hommage lige en tel cas acoustumés, pour lesquels nous faire en personne ne lui seroit bonnement possible de soy transporter par devers nous, tant pour la grant distance des pays et lieux et les dangers qui, en faisant ai loingtains voyages, se peuvent survenir, que pour plusieurs autres grana inconvéniens qui s'en pourroient ensuivre au prendre d'elle et de nostredict nepveu; avisé que ces choses elle nous a par plusieurs fois remonstré, et, à ceste cause, pour recevoir Ledict hommage d'elle, ou nom que dessus, nous soit besoin de commettre, ordonner, establir ou députer aucuns grans et notables personnages de bonne et grande authorité à nous .ables, seure ei stables: Bçavoir faisons que nous, ce que dit ésl considéré, désirana préserver et garder nostredicte seur dea peines, travaux e1 inconvéniens dessusdicts, confiana à plein des grans sens, vaillance, loyauté, lionne diligence ei grande expérience en toutes grandes matières de nostre amé et féal conseiller et chambellan Philippe de Commines, seigneur d'Argenton, chevalier, nostre séneschal de Poitou, iceluj, pour ces oausea ei autres à ce nous mouvans, avons commis, ordonné ei député, commettons, ordonnons ei députons, par ces présentes, pour soy transporter par devers nostre
dicte seur et cousine la duchesse de Milan et son dict fils, et luj avons donné et donnons par ces dictes. présentes, plein pouvoir, authorité, commission et mandement espécial de prendre et recevoir, pour et en nostre nom, d'icelle notre seur et cousine, comme ayant le bail, gouvernement et administration de nostre dict nepveu et cousin, son fils, les dicts foy et hommage lige qu'elle nous est tenue de faire, pour raison desdicts duchés, terres et seigneuries de Gennes et de Savonne , leurs dictes appartenances et dépendances, et de ladicte réception lui octroyer, bailler et délivrer ses lettres en forme deue ; lesquelles foy et hommage, et pareillement lesdictes lettres, nous voulons estre de telle valeur et effect qu'elles seroient et pourroient estre, se nostredicte seur et cousine avoit fait ou faisoit de sa personne et en nos mains lesdictes lettres par nous octroyées, et les avons, dès maintenant comme pour lors, authorisées et authorisons de nostre certaine science, grâce spéciale , plaine puissance et authorité royalle par ces dictes présentes, le duplicata du mdimus desquelles lettres par luy ainsi octroyées , et aussy de ces présentes , il sera tenu de rapporter ou envoyer en la chambre des comptes à Paris, pour la conservation de nos dicts droits. En tesmoing de ce, nous avons signé ces présentes , et icelles fait sceller de nostre scel. Donné et arresté le XIIIe jour de juillet, Tan de grâce MCCCCLXXVIII, et de nostre règne le dix-septiesme.
Loys '.
Les pouvoirs de Louis XI parvinrent à Commines le 28 juillet, et il adressa aussitôt la lettre suivante à la duchesse de Milan :
A ma très-redoubtée dame madame la duchesse de Miïlan.
Madame, je me recommande très-humblement à votre bonne grâce. Au départir que je fis de vous de Millau , j'escripvis au
1 Mém., t. III, pr. p. 321.
roy l'onneur et la bonne chière que vous m'avez fait , et aussi les bonnes parolles que je trouvay en vous et en vos serviteurs ; et lui escripvis aussi comme je vous avoie dit que j'estoie bien seur qu'il voulloit vostre bien et celui de messieurs vos enfants.
Sour quoy, madame, il m'a fait responce, laquelle je receus hier, par laquelle il me mande qu'il m'avoue de tout ce que je vous en ay dit touchant luy et qu'il est délibéré d'icy en avant de vous tenir pour sa bonne seur et de vous aymer et favoriser en tout ce qu'il sera possible.
Il m'escript davantage qu'il est très-content de vos serviteurs, c'est assavoir de ceux qui ont l'autorité de vos affaires, et lui samble qu'il les ont bien sagement guidées jusques icy et qu'ils y continueront; et vous asseure, madame, que d'icy en avant, vous, ne monseigneur votre fils, ne trouverez pas ung meilleur amy en ce monde. Mais aussi, il fault que toutes pratiques cessent de votre part, tant avec l'Empereur qu'avec le prince d'Orenge. J'en ay asseuré le roy et luy ay mandé tous les biens de vous et de vos gens dont je me ay peu ad viser, pour vous mettre d'accord; et desjà le roy a dit aux ambassadeurs du roi Ferrand, comme l'accord de vous et de luy estoit fait, et leur monstra la lettre que je lui escripvois.
Madame, je prie à Dieu qu'il vous doint bonne vye et longue et l'acom plissement de tout ce que vous désirez.
Escript de Florence, le XXYIIIP jour de juillet.
Votre très-humble et obéissant serviteur, Philippbs de Commtnks '.
Le lendemain, il écrivait au secrétaire de la duchesse :
Christofle, je me recommande à vous. J'ay receu les lettres que voua m'avez escriptes, par lesquelles m'avisez de vostre
1 Archives de Milan. (Document communiqué par MM. Baachel el Benoist.)
maladie, dont je suis bien fort desplaisant, et aymasse mieulx que feussiez point bougé de Millan , puisque vous trouvez en cest estât. J'ay espérance que par quelque bout vous viendrez jusques cy. Vous serez bien traicté,et les bonnes conclusions, que prendront les matières pourquoy vous venez, vous gariront. Et à Dieu, messire Christofle, à qui je prie qu'il vous doint tout ce que vous désirez. Escript à Florence , le XXIXe jour de juillet.
Le tout vôtre, Commynes.
A M. Christofle de Bollart, secrétaire de madame la duchesse de Millan *.
Le traité de confédération fut signé à Florence, le 18 août. On y lisait :
Sa Majesté Très-Chrétienne, dans sa clémence et sa bonté naturelles, mue par l'amour paternel et la cordiale affection qu'elle porte à l'illustre maison des Visconti , se confiant pleinement en l'autorité et en l'extrême sagesse, comme en l'expérience de très-nobles et très-magnifiques hommes, Laurent de Médicis , patricien de Florence , son cousin , et Philippe de Commines, chevalier, seigneur d'Argenton, conseiller et chambellan dudit roi Très-Chrétien, son sénéchal de Poitou, leur a, de son propre mouvement, donné autorité, mandat, amples et suffisants pouvoirs , comme cela conste des lettres patentes de Sa dite Majesté, en date du 13 juillet dernier, afin de conclure, de confirmer et de renouveler au nom de Sa dite Majesté, toutes ligues, alliances et mutuels engagements et tous traités entre Sa dite Majesté Royale et les dits illustrissimes ducs ou leurs mandataires légitimes. D'autre part, les dits illustrissimes ducs, animés des mêmes sentiments de fidélité et de respect envers Sa dite Majesté Royale que le furent leurs illustres prédéces-
1 Archives de Milan. (Document communiqué par MM. Baschet et Benoist.)
seurs, voulant, autant qu'il est en eux, persévérer avec une inébranlable constance dans toutes les alliances dessus dites, et se confiant pleinement en la sagesse du Révérend Père Philippe Sacramori et du segneur Jean Angelo de Talentis , les ont constitués leurs mandataires pour conclure les alliances susdites, comme cela conste de leurs lettres données le 13 août 1478, signées : Cico. C'est pourquoi, au nom de Dieu, de qui procède tout bien, les dits magnifiques et nobles ambassadeurs et mandataires de Sa Majesté, Laurent de Médicis et Philippe de Commines, seigneur d'Argenton, d'une part, et les dits ambassadeurs des dits ducs, Philippe Sacramori et Jean Angelo de Talentis, d'autre part, tous es noms que dessus, ont confirmé et confirment, renouvelé et renouvellent toutes ligues, alliances engagements mutuels, pactes ou traités conclus entre Sa dite Majesté Royale et les dits illustrissimes ducs François et Galéas- Marie, et en tant que de besoin, concluent et contractent de nouveau les ligues, alliances, obligations réciproques et traités, quel qu'en soit l'objet, qui ont été ou sont faits, confirmés et renouvelés avec les dits illustrissimes ducs , sous les mêmes pactes, conditions, promesses, serments, observations, réserves, modes, formes, etc. «
Commines quitta, peu de jours après, les rives de l'Arno, « où il avoit esté bien traicté des Florentins et à leurs « despens, et rnieulx le derrenier jour que le premier ». ,, A son départ, on lui offrit en présent un service de vaisselle d'argent du poids de cinquante-cinq livres, et voici en quels termes les prieurs de la liberté florentine écrivaient au r<»i de France :
Séréniaaime prince, roi très-glorieux ei très-chrétien, père perpétuel e1 trèa-constanl protecteur de notre ville ei de notn peuple, défenseur de notre État .a ,1,- notre liberté.
1 JJcm., t. III, pr. j<. 386, * Mém., t. II, p. 20i.
Entre les innombrables et immortels bienfaits dont nos personnes, notre ville et la nation tout entière sont redevables à Votre Majesté Très-Chrétienne , ce n'est pas le moindre que de nous avoir envoyé pour ambassadeur le magnifique et trèsillustre seigneur d'Argenton, votre conseiller. Vous avez donné par là une haute marque de l'intérêt que vous portez à nos affaires et vous nous avez fait un grand honneur. Monseigneur d'Argenton est, autant que nous avons pu en juger, un homme d'un esprit éminent et d'une rare vertu, bien digne d'être aimé de Votre Majesté et de lui être cher *. Il retourne devers vous, après s'être acquitté auprès de nous de sa mission. Votre Majesté Très-Chrétienne comprendra mieux de sa bouche l'état de nos affaires que nous ne pourrions l'exposer par écrit. Il ne nous reste rien à ajouter, sinon que toute notre espérance repose dans les faveurs de Votre Majesté. De cruels ennemis s'élèvent contre nous, et ils ont réussi en beaucoup de choses, parce qu'ils nous ont attaqués à l'improviste. Nous recommandons, autant que nous le pouvons, notre ville et notre peuple à Votre très-sacrée et très-chrétienne Majesté2.
Laurent de Médicis, dans une lettre adressée à Louis XI, insistait encore plus sur les services rendus par Commines, sur son talent, sur son habileté :
Sire, je me recommande très-humblement à votre bonne grâce, à laquelle plaise savoir que je vous ai écrit ces jours dernier plusieurs lettres, où j'informais Votre Majesté des nou-
1 Inter innumeraet immortalia bénéficia tuœ Christianissiraaa Majestatis in nos et civitatem omnem et nationem nostrara , iraprirais est quod ad nos magnificum atque illustrem dominum Argentonae consiliarium tuum, misisti oratorem quœ res rébus nostris multum attulit favoris et dignitatem multum oruavit. Vir est, quantum cognoscere potuimus, maximae et rarœ virtutis, et dignus qui ametur à Majestate Tua et habeatur carus.
Mem., t. III, pr. p. 338; Desjardins, Nég. entre la France et la Toscane, t. I, p. 172 (trad.).
v elles de ce pays. Nous sommes toujours en guerre avec nos ennemis qui voudraient nous écraser et nous soumettre. Mais j'ai l'espoir, moyennant l'aide de Dieu et de Votre Majesté et l'excellence de notre cause, que nous nous défendrons et que nous finirons par en sortir saufs et à notre honneur, ainsi que Votre Majesté en sera informée et avisée par monseigneur d'Argenton, porteur de la présente, auquel seigneur d'Argenton, outre la reconnaissance très-grande et éternelle que je dois à Votre Majesté, je me tiendrai pour obligé tout le temps de ma vie. Il eût été impossible, en effet, d'user de plus de sagesse et de zèle envers cette Seigneurie et envers ma famille et moi-même en particulier. C'est pourquoi je rends grâce à Votre Majesté aussi humblement que je le puis, de ce qu'elle a, sans que je le demandasse, par sa volonté spontanée et de son propre mouvement, daigné m'assister dans mes besoins, m'encourager ci nie soulager dans mes cruels et douloureux revers, et de ce qu'elle a ainsi répandu sur notre État tant de faveurs et d'honneur, que nos ennemis, bien qu'ils nous aient enlevé quelques places peu importantes, n'ont pas osé s'aventurer au-delà et ne pourront pas, je crois, nous faire grand mal cette année. Monseigneur d'Argenton vous dira, de vive voix, ce qui est arrivé et en quel état il a laissé nos affaires. Je vous prie d'ajouter foi à tout ce qu'il vous dira de ma part, comme si c'était moi-même qui vous parlasse. Aujourd'hui et toujours , j'aurai, je crois , besoin de l'aide, de la faveur et de la protection de Vouv Majesté, à qui j'aurai recours avec confiance dans tout <•<• qui [n'arrivera, comme au véritable seigneur, protecteur et patron dans lequel reposent toute mon espérance et mon refuge, ainsi que vous |«> comprendrez pleinement par monseigneur d'Argenton. El si nous ne lui avons pas rendu, comme «•'eût été notre devoir, tous les honneurs qui lui reviennent, je prie humblemenl Votre Majesté de nous en vouloir excuser sur ce que lea événements inopinés de la guerre ne nous l'ont pas permis.
Je vous recommande avec instance le «lit monseigneur d'Argenton, qui, Bans contredit, esl un homme d'un mérite drainent,
COMMIMES. — I. [3
doué des plus hautes qualités, bien digne d'être aimé, chéri et tenu en profonde estime. Quant à moi en particulier, je ne voudrais pas , (autant que mon appréciation puisse valoir ici,) ne pas l'avoir vu et connu , à cause du grand bien qui est en lui : je crois qu'il a peu de pareils, s'il en a même un seul, en Italie et en France, et que Votre Majesté doit le tenir en grande estime et affection '. Nous avons employé quelques-uns de vos blanc-seings dans nos affaires, toujours en gardant la dignité et l'honneur de la Majesté Royale, comme vous l'apprendrez de monseigneur d'Argenton : il vous dira aussi ce que nous avons fait pour l'affaire de Milan. Pour ne pas importuner davantage Votre Majesté, je terminerai cette lettre en me recommandant, de rechef, très-humblement à votre bonne grâce.
Florence, le XXIIIe août.
Votre très-humble et obéissant serviteur, Laurent de Médicis *.
Commines quitta Florence le 24 août 3, et il se dirigea, avec une célérité remarquable, vers Turin. Il était arrivé à Asti le 28, quand on lui annonça la mort de la duchesse de Savoie, qui avait, disait-on, rendu le dernier soupir le 27 4, à Monte-Capra, près de Verceil . Il écrivit aussi-
1 Rachomandovi strettamente detto monsignor d'Argentona que, sanza fallo, e huomo excellente et compiuto d'ogni buona parte da doverlo amare et tenere charo, et da fare grandissima stima; et io in specialta non vorrei , per tanto quanto vale la mia ciuanza , non l'avere visto o conosciuto , rispetto al gran bene que e in lui , parendomi que de simili a lui si trùovi pochi o nessuno in Italia o in Francia, et que V. M. debba stimorlo et tenerlo charo.
1 Mém., t. III, pr. p. 335. (trad.).
5 Les deux lettres que nous venons de reproduire, furent remises probablement à Commines à son départ; celle de la République porte la date du 24 août.
* C'est la date donnée par Guichenon, ffist. de .Bresse, p. S8. Je
DE COMMINES. I9r>
tôt la lettre suivante à un parent de Laurent de Médicis, qui habitait Milan :
A Messire Anthoine de Médecis, à Millan.
Anthoine, je seray end ' ycy et mercredi à Millan. Il est venu ycy ung homme qui m'a dit que madame de Savoie est morte , dont je suis bien esbahy et fort desplaisant. Je vous prie, renvoyés- moy ung homme bâtant au devant de moy, qui m'en sache à dire la vérité, et à Dieu.
Kscript à Hasti, à mi de nuit, à vendredi XXVIIIe d'ost
Le vôtre, Commynes ■'.
Deux jours après Commines, se dirigeant vers Milan, passe à Pavie. De là il adresse une autre lettre à Antoine de Médicis :
A messire Anthoine de Médicis, à Millan.
Anthoine, j'escris des lettres au roy et vous prie que vous les envoyés à Lion, et le plus tostque vous ponrrés, en cas que vous soyés seur de la mort de madame de Savoie, et autrement non. Et à Dieu, Anthoine mon amy.
A Pavie, le XXXe d'aost.
Le vôtre,
CûMMYNBS 5.
Enfin , Commines arrive à Milan le 3 septembre, et, quatre jours après, il y reçoit, au nom du roi, de la duchesse
la trouve aussi dans la chronique de Savoie, Hist. patr. script., t. 1, p. 1)58.
1 Endemain, selon M. l-u-noist.
* Bbnocbt, Les lettres de Comynes aux archives de Florence, p. 9.
z Bbnoist, Les lettres de Comynes tiur archives de Florence, p. 10.
régente agissant pour son fils, l'hommage du fief de Gênes et de Savone l.
Ce fut, sans contredit, l'une des plus mémorables journées de la carrière politique de Commmes. Introduit solennellement au palais qu'on appelait , dans les actes publics, le palais de la Porte de Jupiter, et conduit dans la chambre à coucher de la duchesse , il lui donna , au nom de Louis XI l'investiture par le baiser 2; puis la duchesse, après avoir touché le livre des Saints Évangiles , plaça sa main entre les siennes et jura, pour son fils, qu'il serait le fidèle vassal du roi de France, qu'il aurait les mêmes amis et les mêmes ennemis , et qu'il se conformerait à ses volontés en faisant la paix ou la guerre 3. Ceci se passait en présence de Cico Simonetta et du marquis Palavicini : l'envoyé de Louis XI avait avec lui Perron de Baschi, frère ou parent de Cifron de Baschi, l'un des sinistres acteurs du drame de Nancy. L'acte de l'hommage rendu au magnifique seigneur Philippe de Commines , seigneur d'Argenton , sénéchal de Poitou, chambellan et ambassadeur du roi Louis XI, fut dressé le 7 septembre 1478, et l'on ratifia en même
1 Mém., t. II, pp. 204 et 313.
2 Tel était aussi l'usage en Zélande , et lorsqu'il fut question d'y proclamer marquise (et non comtesse) l'impératrice Marguerite de Hainaut, on la pressa vivement d'y déroger : Quod domina nostra imperatrix possit homines sucs utriusque sexus infeodare verbis dumtaxat et manibus, sed non per osculum sicut ibidem moris est. Nam, si infeodabit omnes vetulos et vetulas per osculum, labia ejus forte devenirent ita tenuia et gracilia quod dentés apparerent extra cutem , quod absit (Archives de Lille).
s Tractabunt amicos dicti régis pro amicis et inimicos pro inimicis, rum quibus bellum et pacem faciunt et habebunt prout Suse libuerit et placuerit Majestati.
temps le traité de confédération qui unissait le duché de Milan à la France '.
Le jeune duc de Milan écrit a ce sujet à Louis XI :
Le magnifique seigneur d'Argenton , ambassadeur de Vota Majesté, a, pendant qu'il était à Florence et selon les pouvoirs qui lui avaient été accordés, renouvelé, de concert avec Laurent de Médicis , le traité qui nous unit à Votre Majesté. A son retour, nous lavons ratifié, et il nous a réinvesti, au nom de de Votre Majesté, du fief de Gènes et de Savone, ce qui a été pour nous une cause de joie au delà de toute expression, car, en en exceptant Dieu , il n'est rien que nous honorions plus que Votre Majesté ; et c'est en elle , plus qu'en personne , que nous avons toujours placé notre plus grand espoir. C'est pourquoi, persuadés que nous ne pouvons être déçus dans notre opinion, nous sommes pénétrés d'une grande joie ; mais ce qui nous a aussi fait le plus grand plaisir, c'est que le seigneur d'Argenton nous a si bien fait connaître les bonnes intentions de Votre Majesté envers nous, qu'on peut, à juste titre, l'appeler dans le monde entier son véritable élève et le meilleur ministre de sa volonté. Il est remarquable par son talent, plein de sagesse, doué d'un noble esprit, et s'il ne s'était pas, dés son enfance, consacré aux affaires de Votre Majesté, il eût pu assurément prétendre aux positions les plus élevées s. Nous adressons donc de profondes actions de grâces à Votre Majesté de ce qu'elle a daigné, avec tant de bonté, renouveler l'alliance et le fief avec ses serviteurs , et nous la supplions de nous conserver toujours lea sentiments qu'elle porte à ceux qui , avec un coeur sincère, se
1 Hi MONT, Cnrps diplom. t. III, p. 2, p. 11.
* Ipse dominai Argontonse adeo animum Majestatis Vestrœ erga DOI declaravit, ut ejus veiusalumnus ac voluntatis eu» optimus minuter in <oto orbe merito poseil appellari. Conspicuus, sapiens, nobili auimo praeditus, el niai jam fera a puero negotia Vestras Majestatis peilractainct, optas lui profecto ad oranem splendidissimum locum.
sont remis sous son patronage et sa protection. Nous ne lui offrons point ce qui nous appartient, car déjà tout est à elle et déjà tout est placé dans sa main. Nous ne négligerons aucun effort pour recouvrer Gênes, afin d'atteindre, de quelque manière que ce soit, le but que nous poursuivons. Quant à ce qui se passe en Italie, l'ambassadeur de Votre Majesté retourne vers elle, parfaitement instruit à cet égard , et il pourra faire connaître toutes choses à Votre Majesté , à laquelle nous nous recommandons humblement • .
La duchesse de Milan s'empresse d'annoncer cet événement important à ses principaux alliés.
Elle écrit au nom de son fils au marquis de Mantoue :
Persuadés que Votre Seigneurie accueillera avec autant de joie que nous-mêmes toutes les nouvelles favorables à notre prospérité et à celle de l'État, nous lui faisons savoir que monseigneur d'Argenton, ambassadeur magnifique de Sa Majesté Très-Chrétienne de France et le magnifique Laurent de Médicis, au nom de Sa dite Majesté, viennent de renouveler solennellement, à Florence, la ligue qui nous unissait à Sa dite Majesté Très-Chrétienne , les dits ambassadeurs ayant reçu de Sa Majesté Très-Chrétienne mandat pertinent et ample commission à cet effet , et traitant avec nos propres ambassadeurs, munis aussi des pouvoirs les plus explicites. Monseigneur d'Argenton s'étant lui-même rendu ici, nous avons, le 7 de ce mois, ratifié solennellement entre ses mains le dit renouvellement de la ligue. De son côté, monseigneur d'Argenton, au nom de Sa Majesté Très-Chrétienne, dont il a reçu, à cet effet, plein pouvoir et charge spéciale, nous a solennellement réinvestis du fief de Gênes et de Savone, avec les dépendances ; il nous a prodigué, de la part du dit roi, les paroles les plus affectueuses et toutes sortes d'offres de faveur et de protection, que nous avons
1 Archives de Milan (trad.).
acceptées avec reconnaissance et respect. Dans toutes ses démarches et dans toutes ses démonstrations, Sa dite Majesté Très-Chrétienne témoigne la plus grande bienveillance envers notre personne et notre Etat, comme aussi envers toute notre ligue. Nous avons voulu vous faire part de toutes ces choses, à cause de la concorde et de la bienveillance qui nous unissent et qui vous y feront trouver une grande consolation.
Alexandre \
Les ambassadeurs de Milan près de diverses cours, reçurent d'autres lettres sur le même sujet. Nous reproduirons d'abord celle qui fut adressée à Léonardo Botta, ambassadeur à Venise :
Seigneur Léonard ,
Sa Majesté Très-Chrétienne le roi de France, voulant montrer manifestement à chacun son amour paternel et sa cordiale affection envers nous, a, de son propre mouvement, adressé et remis à monseigneur d'Argenton, son magnifique ambassadeur, procuration authentique, mandat et ample commission pour renouveler avec nous la ligue et nous réinvestir de fiefs de Gènes et de Savone, avec toutes leurs terres et dépendances, etc. En conséquence, le dit monseigneur d'Argenton, qui se trouvait ici depuis deux jours, s'est aujourd'hui présenté devant nous, pour dresser avec nous, au nom du Dieu éternel, l'acte solennel du renouvellement de la dite ligue et de la réinvestiture des dits fiefs de Gènes et Savone, avec leurs terres et dépendances, etc. Il nous a fait les promesses les plus affectueuses et les plus paternelles qui se puissent dire, pour la protection de notre personne et de notre État, en nous assurant que Sa dite Majesté Très-Chrétienne était on ne peut plus disposée à faire tout son possible pour notre prospérité et pour
1 Arcliivpp dp Milan ffrad.).
rabaissement de tous nos ennemis, et qu'elle ne manquerait pas, en toute occasion , d'étendre la même protection sur notre illustre ligue. Nous avons accepté le tout avec respect et reconnaissance, en remerciant vivement Sa Majesté Très-Chrétienne et en l'engageant , dans les termes les plus pressants , à réaliser bientôt ce que nous attendons de son auguste bienveillance. Monseigneur d'Argenton lui-même paraît certain que tout ira à notre gré. Vous communiquerez le tout à l'illustrissime seigneurie '.
Léonardo Botta répondit en ces termes :
Illustrissimes et excellentissimes seigneurs,
J'ai reçu hier les nouvelles lettres de Vos Seigneuries du 7 de ce mois, qui m'ont fait connaître le manifeste et paternel amour dont Sa Majesté Très-Chrétienne vient de faire spontanément preuve envers vous, lorsque, par l'entremise de monseigneur d'Argenton, son ambassadeur, elle vous a octroyé le renouvellement, authentique de la ligue et la réinvestiture des fiefs de Gênes et de Savone , etc. Pour me soumettre aux instructions de Vos Altesses, je me suis donc présenté à la Seigneurie, et, de la part de Vos Altesses, je lui ai donné communication des démonstrations amicales du roi et du renouvellement de la ligue et des fiefs. Pour lui marquer plus sensiblement votre bienveillance, je lui lus la lettre même que Vos Excellences m'ont écrite à ce propos. Ladite Seigneurie m'a répondu qu'elle était on ne peut plus heureuse des marques de paternelle affection et d'honneur que vous prodigue, à si juste titre, Sa Majesté Très-Chrétienne ; que non seulement elle regardait comme un grand honneur et un grand bien que la possession de ce fief passât entre vos mains, mais qu'il lui semblait aussi que ces démonstrations multipliées étaient la preuve la plus évidente et la plus sûre confirmation des excellentes dispositions de Sa Majesté à l'égard de la ligue. Elle me témoigna également beaucoup de plaisir de la commu-
' Archives de Milan (trad).
nication que je lui faisais et en remercia Vos Excellences dans les termes les plus affectueux.
De Saint-Clément, près de Venise, le 11 septembre 1478.
Léonard Botta '.
Nous reproduirons aussi la dépèche de la duchesse de Milan, adressée à ses ambassadeurs à Florence :
Aujourd'hui , monseigneur d'Argenton , ambassadeur de Sa Majesté Très-Chrétienne le roi de France, en vertu du mandat et des pouvoirs que lui a conférés Sa dite Majesté, nous a, au nom du Dieu Tout-Puissant, solennellement réinvestis du fief de nos villes de Gènes et de Savone : il nous a témoigné, de la part de Sa Majesté, tant d'affection et de bienveillance que nous ne saurions l'exprimer. Nous savons qu'il s'est tout particulièrement intéressé à nous et à nos affaires. Nous en ressentons une indicible consolation, et nous nous reconnaissons perpétuellement obligés envers Sa Majesté, comme envers notre protecteur et notre bienfaiteur singulier. Nous savons que la Seigneurie et le magnifique Laurent prendront la même part à notre joie, et vous leur transmettrez immédiatement cette nouvelle, comme il convient *.
À cette dépêche fut faite la réponse suivante :
Illustrissimes princes et seigneurs.
Nous avons fait connaître ici les bonnes nouvelles que nous ont transmises Vos Seigneuries, el qui notifient le renouvellement du fief de Gênes et de Savone par monseigneur d'Argenton, au nom de Sa Majesté Très-Chrétienne, ainsi que les sentiments d'affection, d'amour et de bienveillance qu'elle témoigne à votre ville et à vos affaires. Ces nouvelles ont paru faire ici grand plaisir.
Florence, le 13 septembre 1 178.
SlMONETTA BT SaCRAMORUS ».
1 \irhivs de Milan <traH.).
* Archives de iMilan (traJ.l.
Une lettre du duc de Milan ajoute quelques détails sur le voyage de Commines. Elle est adressée à son ambassadeur à Turin, Jean Bossio :
Le magnifique seigneur d'Argenton , ambassadeur de Sa Majesté Très-Chrétienne, qui s'était rendu à Florence, est de retour ici et a confirmé la ligue que nous avions faite avec Sa dite Majesté : il nous a investis du fief de Gènes le 7 du présent mois. Il repart demain matin pour retourner chez lui, en passant par votre ville, où nous croyons qu'il séjournera peut-être quelques jours.
Alexandre 4.
Que se passait-il en Savoie? Dès que Louis XI avait appris la mort de sa sœur, il avait conclu un traité secret avec le comte de Bresse , qui avait pendant longtemps réclamé la régence. Le comte de Bresse était ce même prince que Louis XI avait autrefois fait emprisonner au château de Loches, où il composa ces vers :
Je ne cuidoie point, sur mon âme, Que sang royal deusist mentir.
Quoi qu'il en fût, il accepta une pension et des terres de Louis XI, et promit de le servir envers et contre tous 2.
Commines put, au prix de semblables largesses, acquérir d'autres dévouements parmi les plus illustres seigneurs de la cour de Turin.
Une lettre de Bossio rend compte d'une visite qu'il fit avec Commines aux conseillers du jeune duc de Savoie :
Illustrissimes et excellentissimes seigneurs, En compagnie des principaux de cette cour, le magnifique
1 Archives de Milan (trad.).
' Guichrnon, Hist. de la maison de Savoie, p. 594.
seigneur d'Argenton et moi , nous avons rendu visite au petit duc et à son conseil. Monseigneur d'Argenton lui dit en peu de mots que, revenant de Florence pour retourner auprès du roi, il s'était fait un devoir de lui rendre visite pour lui offrir ses services, s'ils pouvaient lui être agréables, et pour lui présenter ses condoléances sur la mort de son excellentissime mère. Je lui racontai succintement, à mon tour, que j'avais assisté aux honneurs funèbres rendus à sa feue mère, et que je revenais devers Son Excellence, pour ni'employer non moins dans son intérêt que dans celui de Vos Altesses, qui le regardent comme un fils et un frère bien aimé. Le duc me témoigna que le conseil me voyait avec plaisir, et que lui-même éprouvait la joie la plus vive de ma présence.
Sa Majesté Très-Chrétienne a chargé monseigneur d'Anjou, sou camérier et capitaine, fils de monseigneur de Miolans , de conduire de suite, conjointement avec maître Jean Caumont, secrétaire, les sœurs dudit duc, près de Sa Majesté qui est trèsdisposée à les marier toutes deux prochainement, à ses propres fiais. Le roi pressant beaucoup ce voyage, elles partiront au commencement de la semaine prochaine, et, pour économiser la dépense, Sa Majesté a décidé qu'elles seraient menées d'ici à Grenoble, où des dames et d'autres personnages les attendent pour les conduire au roi. Néanmoins, quelques dames et quelques courtisans les accompagneront d'ici à la cour : ils iront à cheval jusqu'à Roanne, à douze lieues au delà de Lyon, où ils prendront un bateau et remonteront la Loire jusqu'à Tours, où est la reine.
On donne pour époux à madame Marie, lu maréchal de Bourgogne qui, depuis la mort du duc, s'est montré très-fidèle au roi. Mu.l.imr Louise, promise à monseigneur de Chàteaugiron par Madame de Savoie, à l'époque de son séjour en Bourgogne, sera mariée au comte d'Angoulème, parce que le dit seigneur de Châteaugiroa eat L'ennemi du roi, sans tonir compte ni de la promesse faite, ni de ce que le dit soignourest plus riche et plus noble que le comte d'Angoulème.
Monseigneur d'Anjou et le secrétaire ont tous deux raconté que le roi veut, en dirigeant et en restreignant les dépenses, faire en sorte que le duc se trouve, dans quelques années, puissant et riche : Sa Majesté a offert de venir en personne à Lyon ou à Grenoble, si les circonstances le requièrent, ce qui ne laisse pas d'inquiéter le gouvernement.
Malgré le mécontentement, les menées, les cris et les paroles fort injurieuses des dignitaires ecclésiastiques adressées aux laïques en plein conseil, cette légion d'ambassadeurs est partie hier. Bien que je vous aie déjà transmis le sommaire de leurs instructions dans une lettre du 9, que je vous écrivis de Verceil, je vous l'envoie néanmoins de nouveau ici incluse, pour votre gouverne.
Ces ambassadeurs, avant leur départ, échangèrent ensemble des mots très-graves à propos de leurs préséances. Don Henri chino prétendait qu'il avait été créé chevalier à la bataille de Neuss , un autre, que la dignité de maître d'hôtel était la plus éleyée, et chacun se mit à énumérer ainsi ses dignités, de sorte que si don Abram, en sage et bon docteur qu'il est, ne se fût offert à passer le dernier de tous , il aurait peut -être fallu recourir à un nouveau choix. Je vous dis cela pour que vous sachiez bien qu'ils sont remuants au delà de toute expression. Souvent il leur arrive, dans leurs conseils, de laisser échapper des paroles qui ne sont rien moins que convenables. Tout cela vient de la trop grande partialité qui règne parmi les Piémontais, et de la haine qu'ils inspirent aux Savoyards : ceux-ci trouvent que les premiers se sont beaucoup trop avancés. Aussi ne vois-je point chez messieurs les gouvernants, cette démonstration de l'unité de volonté que, par votre lettre du 11, vous m'écriviez avoir ailleurs reconnue en eux. Cependant, pour ces rixes verbales qui passent très-rapidement, il ne semble pas que la considération du gouvernement, ni la leur, en soient amoindries. Depuis les temps les plus reculés, ils sont ainsi enclins et accoutumés à la vivacité, comme par nature; tous témoignent à l'évidence qu'ils sont irès-fidèles et très-dévoués au gouvernement, et qu'ils
se soumettent entièrement à la volonté , à l'autorité et aux décisions du roi. Comme j'ai le moyen de savoir tout ce qui se passe, je ne manque ni de bonnes paroles, ni d'offres de services : ils aiment à in entendre et m'écoutent volontiers. Ils se sont enfin aperçus que les démarches que je faisais au nom de Votre Altesse, rehaussaient l'honneur du gouvernement de monseigneur le duc, et que le succès de mes efforts pour maintenir entre eux l'union et la bonne entente, intéressait aussi le profit particulier de chacun d'eux. J'ai entendu dire que l'évéque de Yerceil et le protonotaire de Givron font des démarches secrètes pour se faire nommer ambassadeurs du duc auprès du roi; mais ils sont Savoyards, et les Piémontais sont d'avis de choisir un de leurs compatriotes et un Savoyard.
Les ambassadeurs de monseigneur de Bresse sont aussi arrivés : je vous tiendrai au courant de ce qui en résultera.
Vos lettres du 12 et du 16 ne réclament aucune réponse ; niais à l'arrivée de messer Rufin de Mûris, qu'on dit s'être rendu à Milan , d'où il ne reviendra pas avant samedi , je tâcherai d'avoir le mandat et j'exécuterai vos ordres à la lettre. Je ne perdrai pas une minute à vous transmettre ce que vous demandez.
J'ai eu un entretien avec monseigneur d'Illins , dans les termes que j'ai jugés le mieux appropriés à la situation ; il s'estime fort heureux que vous fassiez cas de lui: il a, m'at-il dit, écrit à Sa Majesté que vous continuez à vous montrer favorables à monseigneur le .duc. Je ne me suis pas fait faute d'insister sur la ligue, sur l'investiture et sur toutes les marques singulières de la bienveillance du roi envers vous.
On a parlé d'un grand nombre d'Allemands qui ont passé les monts. Il est très-certain qu'il y en a cinq cents; ce sont des transfuges de mademoiselle de Bourgogne qui passent au roi de France, qui leur a répondu que c'était la saison de chasser et non celle de lever des troupes. Sa Majesté a écrit, pour sa décharge , à monseigneur d'Argenton , de leur faire donner la solde comme aux Florentins : ceUX-ci sont environ cent trente-
•„>n<; LETTRES ET NEGOCIATIONS
deux. Le magnifique seigneur Laurent de Médicis a écrit en leur faveur, et on les a envoyés d'ici à Asti pour les diriger ensuite sur Florence, sans leur permettre de se rendre à Milan. Il y a défense expresse d'en laisser désormais passer aucun ; cette défense a été portée en vue de vous être agréable, comme il fut écrit dans le temps par Madame, de sainte mémoire. On n'a accordé le passage à ceux-ci qu'à la prière de monseigneur d'Argenton. Je vous marque tout cela pour que rien n'échappe à Vos Excellences. Il est arrivé ici un individu qui prétend avoir vu, un peu au delà de Lyon, l'ambassadeur du roi Perrand avec quinze chevaux ; j'ai voulu m'enquérir s'il est resté quelqu'un à la cour, au nom de ce souverain ; on n'a pu me le dire, mais on pense bien qu'il sera resté quelqu'un.
Jean de Leyguin, gentilhomme piémontais, est ici l'ambassadeur du marquis de Montferrat : il y résidera, dit-on ; il leur fait de grandes offres d'hommes et d'argent, et proteste qu'il ne voudrait en rien leur manquer. L'évêque de Carpentras, frère du marquis de Saluées, l'a introduit, et il se montre très-dévoué à Vos Excellences. Le dit ambassadeur m'est venu voir, et nous nous sommes rendus ensemble chez monseigneur d'Argenton. Il lui parla beaucoup et lui remit une lettre au nom du marquis. La conversation fut générale ; quant à la lettre , elle ne contenait rien, sinon que le marquis regrettait que monseigneur d'Argenton ne fût pas venu à Casai. Monseigneur d'Argenton lui fit part de l'intimité qui règne entre le roi et vous, protestant que vous lui êtes très-cher et qu'il est prêt à vous donner les preuves les plus spéciales de son affection et de son appui , tibi erit opus : toutes choses que Jean a amplement écrites au dit marquis.
Messieurs les régents me demandent chaque fois avec instance de leur dire ce que je sais de neuf de Florence et de Gênes, et si le duc Hercule est allé au camp. Ne sachant que répondre, je rougis. Si vous daigniez trouver bon de me donner quelquefois des nouvelles , je vois bien qu'on les écouterait ici avec le plus grand plaisir.
Monseigneur d'Argenton partira lundi au plus tard. Le secré-
ME COMMIMES. 207
taire du roi crie partout que Madame de Savoie avait arrêté ce mariage avant de mourir, et que c'est pour cela que le roi consent à le faire. Je vous ai écrit amplement à propos de l'oncle ' dans ma dernière lettre. Je me recommande à vos bonnes grâces.
Turin, le 18 septembre 1478.
Votre très-fidèle serviteur, Jean-Aloys Bossirs *.
On répondait de Milan à Bossio :
Nous avons reçu vos lettres du 14 et du 19 de ce mois, par lesquelles vous nous annoncez ce qui se passe là-bas, les nouvelles qu'on a reçues de France, le mariage qu'on regarde comme arrêté avec don Frédéric, le départ prochain des illustrissimes demoiselles mandées parle Roi Très-Chrétien, et plusieurs choses que vous avaient dites monseigneur d'Argenton et les autres.
Nous avons appris tout cela avec plaisir, et nous vous recommandons la diligence et le zèle. Continuez à nous tenir, jour par jour, au courant des événements avee le plus de détail que vous
pourrez. . s
r Alexandre 5.
Lorsque nous verrons plus tard Commines chargé de se faire livrer la personne du jeune duc de Savoie, nous nous demanderons si, à son passage à Turin, il ne présida pas à l'enlèvement de ses sœurs. Cette fois, Louis XI réalisait, à leur égard, les desseins qu'il n'avait pas réussi à mener à bonne fin vis-à-vis de Marie de Bourgogne.
Le 30 septembre, Commines avait quitté Turin, car ce jour-là, la duchesse de Milan écrit à Bossio :
Nous avons ippi'is, par vos dernières lettres, ce qui s'est
* Louis XI, oncle du jeune duc de Savoie.
* Archives de Milan (trad.).
" \rohives de Milan, 20 septembre 1478 (trad.).
passé là où vous êtes, c'est-à-dire le départ de monseigneur d'Argenton , celui de monseigneur de Bresse et de monseigneur de Genève ; nous avons reçu aussi , avec d'autres nouvelles , les lettres adressées à Antoine de Médicis, que monseigneur d'Argenton lui-même vous chargea d'envoyer ici. Nous avons appris tout cela avec plaisir, et , pour toute réponse , nous ne pouvons que vous recommander encore le zèle et la diligence, en vous prévenant que les dites lettres ont été de suite remises au dit Antoine de Médicis *.
Avant de quitter Turin, Commines fit parvenir à la duchesse de Milan la copie d'une longue lettre que venait de lui adresser le roi de France :
Les envoyés du roi Ferrand , l'un nommé don Antonio d'Alexandro, et l'autre messer Lancelot, et un de ceux du prince, nommé Jean-Baptiste, sont venus devers moi à Arras, amenant avec eux Montfaucon, pour Madame de Savoie; tous les trois me dirent que Madame de Savoie avait envoyé l'abbé de Casanova vers le roi Ferrand, pour conclure le mariage du prince de Tarente et de ma nièce, dont je m'étais déjà occupé, comme vous le savez; mais le roi don Ferrand ne voulait pas s'y prêter pour le moment. Les susdits délégués me priaient, au nom de Madame , de vouloir bien y consentir et de lui payer ce que je lui devais pour le mariage de ma sœur, ce qui montait à 100,000 écus, plus la somme prêtée par l'envoyé de Savoie, qui s'élevait à 76,000 écus. Je leur répondis que j'enverrais monseigneur de Saint-Pierre à Madame de Savoie pour satisfaire à ce que je devais ; mais que je ne pouvais m'occuper du mariage à cause de la guerre qu'on avait commencée à Gênes, d'une part, par respect pour les obligations de la ligue, d'autre part, à cause du fief et de l'hommage. Mais, j'ajoutais que si Madame de Savoie voulait s'en mêler elle-même, sa fille était à ses ordres et qu'elle pouvait en faire ce que bon lui semblerait. Ils ont paru très-
1 Archives de Milan ftrad.t
satisfaits de cette réponse. Depuis, ils ont cherché à me sonder, pour voir s'ils ne parviendraient pas à me faire renoncer à protéger l'Etat de Milan et celui de Florence, mais voyant qu'ils ne gagnaient rien, ils se décidèrent à partir : ce qu'ils auraient fait six jours plus tôt, s'ils n'avaient dû attendre l'argenterie que j'avais chargé le trésorier de Nîmes de trouver pour la donner au docteur. Sur ces entrefaites, survint la nouvelle de la mort de Madame de Savoie. Ils me déclarèrent incontinent que le mariage venait d'être conclu verbalement ; que l'abbé de Casanova était allé à Naples et avait arrangé l'affaire; et que le roi Ferrand, se méfiant du dit abbé parce qu'il le connaissait, avait envoyé Jean-Baptiste devers Madame pour savoir si c'était la vérité, et dans le cas où c'aurait été la vérité, pour conclure sur-le-champ ledit mariage par promesses. Dès qu'il fut arrivé, Madame conclut en effet ledit mariage verbalement , et envoya prendre la ratification par Montfaucon,qui s'en était allé quatre ou cinq jours après être venu devers moi, et qui, sans m'en rien dire, s'était rendu auprès de ma nièce dont il avait rapporté la ratification signée de sa propre main.
Voyant cela, je chargeai la reine de s'enquérir auprès de ma nièce si le fait étail vrai : c'est pourquoi ma nièce elle-même m envoya le fils de .sa gouvernante nommée Huoye, qui portait beaucoup de zèle à cette affaire, lequel m'assura que c'était la vérité, comme ma nièce elle-même me l'écris ii de sa propre main, s'excusant sur ce qu'elle ne croyail pas mal l'aire, puisque sa mère le lui avait ordonné.
Les ambassadeurs ont demandé à la voir, ils l'ont vue et sont partis sans me dire quand ils la feraient prendre, ni ce qu'ils eu voulaienl faire. Prévenez Laurent de toutes ces choses qui sont l'exacte vérité : dites -lui que je ne laisserai pas pour cela «le faire pour eus tout ce que je dois, comme aussi pour ceux de Milan. Prévenez-en aussi ],■< Venità . que vous croirez
devoir en avertir, et dites-leur bien «le n'avoir pas la moindre arrière-pensée qu'il doive leur arriver aucun désagrément à cause de ce mariage.
i OMMIIU B. — I. Il
Il y a quatre jours , est arrivé ici un évêque de la maison de Frégose, qui feignait de ne pas venir ici en qualité d'envoyé du Pape. Toutefois, il a fini par montrer son mandat et m'a présenté une lettre que je vous envoie avec la réponse que j'adresse au Pape par le seigneur d'Arpajon et le président de Toulouse ' . Ils porteront aussi des lettres aux autres qui m'ont écrit avec ordre de répéter seulement ce que leur dira Laurent et ce qui lui paraîtra utile au bien de la ligue et de tout le monde, de ne lui rien cacher de ce qu'ils pourraient apprendre de la partie adverse, et d'agir pour ses affaires comme ils le feraient pour les miennes propres.
Donné à Selommes, le 8 septembre 1478 -.
Loys.
Le mariage du prince de Tarente et d'Anne de Savoie, avait été conclu le 1er septembre 1478, « de l'autorité de « Louis XI, » dit Guichenon, et, en effet, c'était sous ses jeux qu'avait été rédigé le contrat où Guillaume de Baschi est l'un des témoins 3.
Il semblait utile à Louis XI, alors même qu'il formait dans le nord de l'Italie une ligue dirigée aussi bien contre le roi de Nap'les que contre le Pape , de nouer en même temps, dans le sud, les fils d'une intrigue dont l'instrument était l'un des princes de la maison d'Aragon. Grâce à cette combinaison, il espérait, quelle que fût la fortune des événements, faire prévaloir, par l'une ou l'autre de ces influences, sa domination en Italie. Commines encourageait
1 Gui d'Arpajon, chambellan de Louis XI, et Antoine de Morlhon , président au parlement de Toulouse. Voyez Commines, éd. Lenglet. t. IV, p. I, p. 163.
2 Archives de Milan (trad.).
3 Louis XI avait d'abord fait espérer au prince de Tarente la main de sa fille Jeanne.
DE OOMMINES. 211
peut-être de loin et à un autre point de vue, les projets du roi son maître , car il ne pouvait oublier que le prince de Tarente lui avait promis quatre mille livres de rente, si jamais il ceignait une couronne l.
Il était toutefois difficile de faire comprendre aux puissances du nord de l'Italie, ces intrigues avec le fils du roi Ferrand. De là ces détours, ces circonspections destinées à leur faire croire que Louis XI, tout entier aux intérêts de la Ligue, était étranger au mariage du prince de Tarente, dont il rendait responsables la duchesse de Savoie, qui ne vivait plus, et la jeune princesse qui était sa prisonnière.
Les Vénitiens1, si habiles, découvrirent aisément la ruse de Louis XL Ils se méfiaient de lui, mais, à son exemple, ils dissimulaient. Rien de plus explicite, à cet égard, que la lettre suivante de Léonardo Botta :
Messeigneurs, j'ai reçu, avec votre lettre du 29 du mois dernier, la copie de certaines lettres écrites par Sa Majesté Très- ( 'hiétienne à monseigneur d'Argenton, son ambassadeur, concernant le mariage conclu avec don Frédéric, etc. M'étant hâté de prendre connaissance desdites lettres et de la copie qui y était jointe, je me rendis aura es de la Seigneurie, et je lui dis d'abord que Vos Excellences, après mûr examen de la limitation que i a gouvernement croit devoir apporter aux instructions de nos ambassadeurs commun s en France, et pour se mettre d'accord avec ledit gouvernement en toute chose, ont de conceri avec les ambassadeurs de Florence ei de Ferrare, retranché les deux point- que la Seigneurie était d'avis de passer sous silence. Je ne m'étendis pas davantage sur oette instruction, si ce nV>t pour ajouter que Lesdits ambassadeurs avaienl fixé le jour de leur départ ei qu'ils avaienl commencé à se mettre en roule. Nous
■ A/cm., t. H, p. 330.
avons bien fait de ne pas parler à la Seigneurie du doute qui avait surgi dans l'esprit de son ambassadeur, au sujet de la demande qu'on voulait adresser au roi de France d'envoyer le duc de Calabre, etc., parce que les membres de ces assemblées ne font rien sans consulter leurs collègues, et le moindre article donne lieu à de grands commentaires, de sorte qu'il est préférable que ledit ambassadeur soit entré de lui-même dans les vues de Vos Excellences. Je communiquai aussi à la Seigneurie la copie de la lettre du roi à monseigneur d'Argenton. Après l'avoir relue deux fois, la Seigneurie me répondit qu'elle remerciait vivement Vos Altesses d'avoir si bien jugé et secondé les démarches et les avis de ce gouvernement au sujet de l'instruction des ambassadeurs en France. Quant à ce que le roi écrit à monseigneur d'Argenton, qu'il n'avait aucunement connu d'avance la négociation et la conclusion de l'alliance contractée avec don Frédéric, la Seigneurie ne le trouve ni croyable ni vraisemblable, puisque le roi a dû doter sa nièce et que cette alliance a donné lieu à des questions de fiefs et d'argent qu'il n'aurait pu traiter sans être au courant de tout et sans sa libre volonté. Après ce discours, la Seigneurie ajouta ces mots : Nous devons accepter pour bon tout ce qui émane de Sa Majesté en faveur de la ligue : pour le reste qui n'est pas aussi favorable à nos desseins, il nous faut dissimuler et avoir égard , comme il convient, à tout ce qui peut intéresser l'honneur et la réputation de notre illustre ligue. Il ne me dit rien de plus, sinon qu'il me demandait avec de grandes instances si Vos Excellences pensaient que les derniers ambassadeurs que Sa Majesté a annoncé vouloir envoyer au Pape, seraient à Milan pendant le cours de ce mois. Je lui répondis que je l'ignorais, mais que vraisemblablement ils avaient hâte de se trouver en Italie , vu que le Pape et le roi Ferdinand persisteraient dans leurs censures et dans leurs armements jusqu'à l'arrivée desdits ambassadeurs. Je ne ne m'étendis pas davantage, mais je comprends bien qu'on ne prête pas ici grande foi à ce qui vient de France, qu'on craint que, le mariage fait, le roi de France ne nous paye de belles paroles et ne traîne les choses
en longueur, tandis qu'on désirerait bien que Sa Majesté intervint activement et sérieusement dans l'apaisement et le règlement des affaires d'Italie, par les motifs que j'ai précédemment exposés à Vos Excellences, à qui je me recommande humblement. Saint-Clément, près de Venise, le 5 octobre 1478.
Léonard Botta '.
Peu de jours après, une assemblée des grands du duché de Savoie eut lieu à Rumilly ; le comte de Bresse s'y trouvait, et il y fut résolu d'abandonner au roi de France l'administration du pays et la tutelle du jeune duc Philibert, qui n'avait que douze ans.
Louis XI s'empressa de faire usage des droits que lui avait attribués l'assemblée des nobles de Savoie, car il choisit pour tuteur du jeune duc, Philibert de Grolée, seigneur d'Illins en Dauphiné, qui avait des titres incontestables à cette faveur. Le seigneur d'Illins, parent à un degré rapproché de Marguerite de Sassenage, maîtresse de Louis XI, et du seigneur du Bouchage, l'un de ses plus intimes confidents, s'était signalé lui-même par son habileté et son zèle, en livrant en 1473 le prince d'Orange au roi de France 2.
1 Archives de Milan (trad.).
* On peut ajouter que son père avait épousé en second' ta nooes une fille du chancelier Hugonet.
INFLUENCE DE COMM1NES PENDANT LES DERNIERES ANNEES DU RÈGNE DE LOUIS XI.
Commines, désirant attendre les ambassadeurs que la Ligue envoyait à Louis XI, passa quelques jours à Lyon; il y était arrivé vers le 1er octobre, et le 6, Lionetto de Rossi \ gouverneur de la banque des Médicis dans cette ville, écrivait à Antoine de Médicis à Milan :
Monseigneur d'Argenton s'est arrêté ici cinq ou six jours, attendant les ambassadeurs de la ligue : ne les voyant pas arriver, il a résolu de partir dans deux heures. Il revient aussi content qu'on peut le dire, des illustres seigneurs de Milan et de notre seigneurie de Florence et de notre chef (mazore), et il est fort disposé à s'employer en leur faveur. Tous les honneurs qu'on lui a rendus, sont bien payés -.
Cependant, Commines ne partit point de Lyon avani d'avoir vu l'ambassadeur milanais, André Cagnola, qui lui remit une lettre de la duchesse et lui communiqua ses instructions. Commines, dans sa réponse à la duchesse de Milan , n'hésita pas à l'engager à se rapprocher de ses
1 Lionetto de Rossi avait épousé une sœur naturelle de Laurent de Médicis; un de ses fils devint cardinal. - Archives de Milan (trad.).
DE OOMMINES. 215
beaux-frères et même de ce Robert de San-Severino qu'il avait vu à Turin au commencement de son voyage :
A ma très-redoubtée dame madame la duchesse de Millan.
Madame, je me recommande très-humblement à votre bonne grâce. J'ay reçeu les lettres qu'il vous a pieu m'escripre par un ambassadeur, lequel s'en va devers le roy, et aussy veu ses instructions, dont je vous mercye, madame, tant qu'il m'est possible, de la grant confiance que vous me monstrez ; et aussj vous povez estre seure que en toutes choses je me vouldroye employer à vous faire service et à monseigneur votre fils, comme j'ay acoustumé.
Il est vray, madame, qu'il avoit esté raporté au roy que vous vouliez lesser la ligue que vous avez avec Florentins et vous déclairer contre eulx et mesmement contre la personne de Lorens, son cousin, qui luy eust esté chose bien estrange, veu que ce n'eust esté le bien de vous, ne de votre estât, et aussi l'amour et l'affection que vous voïez que le roy leur porte ; et semble bien audit seigneur que vous ne monseigneur votre fils n'avez parent, ne amy au monde à qui vous soiez tant tenu* de vouloir complaire comme à luy.
Je croy, madame, que vous avez assez souvenance de la paine en quoy le roy se mist envers vous de remettre le seigneur Robert en vostre bonne grâce, du temps que le différant y estoit ; et pensez queàluy et à tous autres semble chose plus raisonnable que l'auctorité de votre maison soit entre les mains de vos [>.n enque de nulle autre personne, et qu'ils sont mieulx personnaî pour vous servir et, defl'endre. I.edil seigneur Sera bien joïeulx d entendre que vos affaires sont en bonne seurté, etne reste sinon pour bien le contenter, que de continuer la guerre en faveur des Florentins et nommément de [a personne de Lorens, sans dissimulation ; car ceuli qui veullent dire qu'ils ne veulent rien contre Florentins sinon contre luy, vous povez bien entendre qu'il leur -'•mille bien que .s'il en estoit dehors, qu'ils ftneroienl bien plus
21 fi LETTRES ET NEGOCIATIONS
aisément du demourant. Et gréveroit bien au roy d'endurer que vous feissiez plus à la requeste de nulle autre personne que de luy ; et vous savez comme il a tousjours travaillé pour la paix jusques icy et pour la trouver honneste pour chacune des parties.
Je vous suplie, madame, qu'il vous plaise tousjours me commander vos bons plaisirs pour les accomplir à mon povoir, comme je y suis tenu, en priant à Nostre-Seigneur, madame, qu'il vous doint bonne vie et longue, pour accomplir tout ce que désirez.
Escript à Lyon le ... jour d'octobre.
Votre très-humble serviteur, Philippes de Commynes *..
Robert de San-Severino était en relation avec le roi de France, mais il s'appuyait aussi sur le pape et le roi de Naples. Commines ne pouvait l'ignorer; nous n'oserions affirmer qu'il était bien sincère en se faisant un mérite des révélations qu'il faisait parvenir à cet égard au chancelier Simonelta, dans une lettre adressée à Antoine de Médicis :
Anthoine, ce soir, qui est le XIIe de ce mois, ay trouvé ung clerc du segneur Robert qui est françois, qui a prins congé dudit segneur. Toutesfoy, il apporte lettres de luy au roy, en s'excusant de ce qu'il a fait. Ledit clerc m'a monstre le double de deux lettres, l'une du pappe, l'autre du roy Ferrand, qu'ils escrivent à ceuls de Jennes en les confortant de toujours demeurer bien d'accord et en leur pi omettant grant chose.
Ledit clerc m'a dit en secret que le segneur Robert a appointement avec le pappe et le roy Ferrand, et s'appelle lieutenantgénéral. Il fait faire gens à deux fils qu'il a, et ne sont pas ceuls qu'il a avec les secrements, et doit faire jusques au nombre de IIIe hommes d'armes ; et m'a dit ledit clerc qu'il a quelque intelligence en Lombardie et qu'il doit partir bref de Jennes pour y aller.
1 Document communiqué par M. le baron Pichon.
Monstrez ces lettres à messer Chicque et puis les getés au feu. Je seray demain au lever du roy.
Escript en haste au Pont de Saudre, ce XIIe d'octobre.
Le vôtre, Commynes '.
Commines tenait beaucoup à conserver de bonnes relations avec le chancelier Simonetta. Quelques jours après il lui écrivit directement en ces termes :
Messire Cico, je me recommande à Votre Magnificence tant comme je puis. J'ai baillé à Janet Ballerin les doubles des lettres, lesquelles vous seront monstrées en passant à Millan, que les gens du roy qui sont en Roussillon ont prins sur ung courrier. Le roy les a leues tout au long. Vos ambassadeurs seront icy d'icy à deux ou trois jours et croy qu'il ne vint jamais ambassadeurs d'Ytallie en France, qui feussent plus honnestement recueillis qu'ils seront. Le roy m'a commandé que j'aille au devant d'eulx à Montrichart où il y a dix lieues d'icy, et méneray avec moy beaucoup plus de gens de bien que je ne suis ; et à l'entrée de ceste ville, sortira au devant d'eulx monseigneur de Beaujeu qui a espousé la fille du roy, et tant de grands personnaiges que messire Lancelot de Macédoine, qui est icy pour le roy Ferrand , sera bien empesché à en tenir Je compte. Et à Dieu, messire Cico, à qui je prie qu'il vous doint ce que votre cueur désire.
Escript à Tours le premier jour de novembre.
Le plus que tout vôtre, Commynes *.
1 Collection de M. le chevalier Morbio à Milan. Une traduction italienne de cette lettre se trouve dans la collection de M. Young ù Londres. Elle m'a servi pour compléter les lacunes du texte original. — Le pont de Sauldn- esi prèa de Romorantin, sur la Sauldre qui ee jette dans le Cher.
* Archives de Milan. (Document communiqué par M. Benoist.)
Commines, en reparaissant à la cour de Louis XI, s'y trouva plus puissant et plus influent que jamais : « Je vins, « raconte-t-il, vers le roy nostre maistre qui me feit bonne « chière et bon recueil, m'entremit tie ses affaires plus « qu'il n'avoit faict jamais, moy couchant avec luy, com- « bien que n'en fusse point digne et qu'il en avoit assez « d'autres plus ydoines ; mais il estoit si saige que on ne « povoit faillir avec luy, mais que on luy obéist seulece ment à ce qu'il commandoit, sans y riens adjouster du « sien *. »
Telle était la confiance dont il jouissait, que le roi lui communiquait les lettres qu'il recevait et le chargeait d'y faire les réponses 2.
La duchesse de Milan écrivait elle-même à Commines. Une de ses lettres, datée du 28 novembre 1478, nous a été conservée :
Vu l'affection que nous porte Votre Magnificence et celle que nous lui portons également, et supposant que notre ambassadeur doit être arrivé et avoir déjà été introduit en présence du roi Très-Chrétien, notre père et notre seigneur, nous avons cru à propos de saluer Votre Magnificence, en la priant de vouloir bien donner pour l'objet que vous savez, vos instructions et vos sages et fidèles conseils à notre dit ambassadeur, qui a commission expresse de s'entendre avec Votre Magnificence. Nous ne doutons pas qu'elle ne le fasse de bon cœur, et nous la prions de nous recommander affectueusement à Sa Majesté,
1 Mém., t. II, p. 205.
2 Combien que je ne fusse point sur le lieu où les choses se faisoient, si le scay-je par ce que on en rapportoit au roy et par les lettres qu'on luy rescripvoit, lesquelles je véoye, et souvent en faisoye les responcep par le commandement du roy. Mém., t. II, p. 194.
notre dit seigneur, ainsi que nos enfants qui sont aussi les siens. Votre Magnificence ne perdra pas de vue nos intérêts et ceux de la ligue, et si elle entrevoit quelque voie favorable, elle voudra bien prendre soin de mener et de diriger nos affaires conformément aux grandes espérances que nous fondons sur elle; car, jusqu'à ce que nous envoyions là-bas un ambassadeur, qui devra y tenir une résidence fixe, pour s'occuper de nos affaires, nous nous reposerons principalement sur Votre Magnificence ; nous savons qu'elle le fera volontiers pour nous, qu'elle embrassera nos intérêts avec amour et qu'elle usera de toute la prudence et de toute la diligence que requièrent les circonstances '.
En effet, l'ambassadeur de Milan, André Cagnola, était arrivé à Tours ; ce fut de là qu'il adressa à Milan sa première dépêche :
Illustrissimes et excellentissimes seigneurs,
Etant en route pour me rendre ici, je fus rejoins à Roanne par le courier Parineto, qui me remit les lettres de Vos Excellences du 14 et du 1T> du mois dernier avec la copie incluse du brefduPape. J'en pris rapidement connaissance, et comme preuve de notre union e1 de notre bonne intelligence, je fis part du tout à messcigneurs les ambassadeurs qui m'en surent beaucoup de gré. Nous sommes ensuite arrivés ici, comme Vos Excellences le \ «'iront par la présente lettre, et nous n'avons encore eu que le temps de faire notre première visite. Sa Majesté Très-Chrétienne ayani un léger refroidissement, nous avons jugé convenable d< ne pas l'importuner par une audience trop prolongée. Cesl le conseil que nous a donné monseigneur d'Argenton. J'ai eu avec lui une longue conférence sur cet objel ; il m'engage à diiiércr jusqu'à l'audience particulière et se chargera lui-même de faire
1 Archives de Milan (trad.). La lettre porte pour adresse : Dorain" Philippe Comines, domino Arpentons;, regio consiliario, armorumque, etc.
tout connaître au roi qui, à ce que j'en puis juger, a la plus mauvaise opinion du Pape, à cause de sa conduite qui est tout opposée à son devoir. Quant au fait des lettres interceptées, etc., j'en ai conféré avec monseigneur d'A»genton, qui m'a écouté avec plaisir et qui remercie beaucoup Vos Excellences en observant que la volonté de Sa Majesté Très-Chrétienne est qu'on n'aille pas à Rome sans ses ordres. On a trouvé, aux frontières du royaume, m'a-t-il dit, plusieurs autres personnes qui se rendaient aussi à Rome, malgré les ordres du roi, et on les a arrêtées. Sa Majesté, en étant informée, les a châtiées en donnant tous leurs biens à leurs dénonciateurs, et de plus elle les a fait amener ici, pour les punir selon ses ordonnances. Le roi a eu quelques lettres écrites par le roi Ferrand à son ambassadeur auprès du roi d'Espagne, dans lesquelles le premier de ces princes critiquait vivement le roi et engageait aussi le roi d'Espagne à ne pas consentir à la convocation d'un concile, quand même le roi de France l'y exhorterait. Nous avons su depuis, que le roi d'Espagne a répondu au roi Ferrand de manière à lui ôter tout espoir de compter sur lui, comme je crois que Vos Excellences en ont reçu plus ample avis par la copie même des lettres que doit leur avoir envoyée Zanetto, à ce qu'il m'a dit. De Tours, le 6 novembre 1478.
Votre humble serviteur,
Jean- André Cagnola '.
Cette dépêche fut envoyée à Venise. Voici ce qu'écrit à ce sujet l'ambassadeur milanais, Leonardo Botta :
Illustrissimes et excellentissimes seigneurs,
J'ai reçu hier, avec vos lettres du 22, quatre autres lettres et trois bulletins que vous avait adressés Jean-André Cagnola, votre ambassadeur en France , relatant tout ce que lui et ses collègues avaient traité jusqu'au 7 avec Sa Majesté Très-Chré-
4 Archives de Milan (trad.).
tienne. J'ai reçu aussi la copie de trois autres lettres, dont deux du roi Ferrand à son ambassadeur d'Espagne , et la troisième dudit ambassadeur à son maître.
Après avoir relu et mûrement pesé le contenu des dites lettres et copies, selon ce que vous m'avez commandé, je ne jugeai pas qu'il fût nécessaire d'en donner lecture au seigneur de cette république, d'autant plus que je tiens de bonne source qu'il avait reçu , la veille dans la soirée, les mêmes communications de son ambassadeur, et surtout parce qu'il se trouve, dans les lettres du roi Ferrand, quelques passages justificatifs dirigés contre le magnifique Laurent, entre autres choses, que s'il ne s'humiliait, le Pape poursuivrait la guerre, etc. Il ne me parut pas à propos de répéter ici ces passages, à cause de la divergence des opinions qui régnent ici. Ce matin, me trouvant avec le prince, je saisis cette occasion pour lui dire que, bien que vous fussiez persuadés que ce gouvernement est amplement informé, par le canal de son ambassadeur de France, de tout ce que lui et ses collègues avaient traité jusqu'au 7 de ce mois avec Sa Majesté Très-Chrétienne , comme aussi des lettres qui ont été vues et des incidents qui se sont produits dans les négociations, il vous avait paru toutefois conforme à la sincère alliance qui vous unit à ce gouvernement, de lui faire part des nouvelles qu'il n'aurait pas encore reçues. Alors j'exposai succintement les honneurs avec lesquels Sa Majesté Très-Chrétienne avait reçu lesdits ambassadeurs , la gracieuse audience qu'elle leur avait accordée, sa réponse affectueuse et les motifs pour lesquels Sa Majesté avait fait rappeler les ambassadeurs déjà en route pour l'Italie, enfin, les questions que Sa Majesté avait fait faire aux ambassadeurs communs de la ligue par monseigneur d'Argenton, relativement aux ambassadeurs qu'on renverrait muni.d'instructions convenables pour la pacification des troubles actuels de l'Italie, etc. Quand j'eus ainsi repris tous les passages qu'il m'avait paru opportun de citer, la Seigneurie me répondit qu'à la vérité on ;ivait reçu, la veille au soir, exactement les mêmes informations de l'ambassadeur en France, et même les
copies de ce que le roi Ferrand avait écrit, il y a plusieurs jours, à ses envoyés en Espagne ; mais qu'elle n'en remerciait pas moins Vos Exoellences d'avoir bien voulu communiquer à ce gouvernement ce qui était venu à leur connaissance à cet égard; que bien que la Seigneurie se fût , dé prime abord , réjouie des bonnes dispositions du Roi Très-Chrétien, la brièveté du temps ne lui avait pas encore permis de faire lire ces avis et ces lettres au Conseil des Prégadi 1 ; mais qu'on examinerait le tout et qu'une autre fois, on en conférerait avec moi plus longuement ; qu'on pouvait du moins m'assurer que ce gouvernement avait grand désir de voir l'Italie pacifiée. On ne me dit rien de plus.
Écrit à Venise, le 27 novembre 1478.
Léonard Botta *.
Cagnola écrit de nouveau le 28 novembre :
Illustrissimes, excellentissimes et très-espéciaux seigneurs,
Le courrier Lorenzo est arrivé ici dimanche soir, 22 du présent mois , et m'a remis une lettre de Vos Altesses du 7, avec les lettres du seigneur Léonard Botta, et la copie de la lettre écrite par le duc de Ferrare à son ambassadeur à Milan. Quand j'en eus pris connaissance, j'allai rejoindre nos collègues, à qui, pour me conformer à vos ordres , je communiquai cette correspondance. Il leur fut fort agréable de recevoir ces nouvelles : nous sommes tous d'avis qu'il y a là quelque trame du roi Fer-
1 Le conseil des Pr égaies ou Sénat, devenu définitif en 1230, composé originairement de 60 membres, fut porté successivement après 1343 à 80, à 100 et enfin à 120 membres. Les Prégades ou Sénateurs ne restaient en charge qu'un an. Ils étaient présidés par le Doge assisté de ses conseillers. Ils avaient pour attributions les impôts , la marine, la paix et la guerre, l'envoi des ambassadeurs, etc.
* Archives de Milan (trad.).
ranci, ourdie surtout en vue d'abaisser l'autorité du Roi Très- Chrétien. En conséquence, nous résolûmes de solliciter une audience de Sa Majesté pour l'informer de tout et pour lui faire bien sentir dans quelle voie s'engage le roi Ferrand , afin que Sa Majesté puisse ainsi mieux s'en garder. Nous dépéchâmes donc sur-le-champ un des nôtres vers monseigneur d'Argenton, pour le prier de nous faire avoir une audience, attendu que nous avions des choses importantes à communiquer au roi. Sa Seigneurie répondit qu'elle ferait tout ce qu'elle pourrait pour que nous fussions reçus ; mais le lendemain, elle nous fit prévenir qu'elle n'avait pas eu l'occasion d'en parler au roi et que Sa Majesté avait décidé de partir ce jour-là; mais qu'elle irait d'abord à la messe à Saint-Martin, comme elle en a l'usage, avant de quitter la ville, et que si nous voulions nous rendre tous à l'église, elle nous donnerait peut-être audience. C'est ce que nous fîmes, et nous nous trouvâmes tous les quatre à Saint- Martin bien longtemps avant l'arrivée de Sa Majesté. Beaucoup de personnages y entrèrent pendant que nous attendions, et finalement on vint, de la part de monseigneur d'Argenton, nous prévenir tous de ne pas dire un mot dans le trajet du roi à l'église, ni jusqu'à ce qu'il eût ouï la messe, parce que tel était l'ordre de Sa Majesté, qui avait fait proclamer que jusqu'à son arrivée à la dite église de Saint-Martin, personne n'eût la témérité de lui adresser la parole, sous peine d'encourir sa disgrâce. Comme nous étions placés dans le chœur , Sa Majesté vint à passer et se rendit à l'autel, vêtue d'un habit de couleur sombre, fourré de peaux blanches et descendant à mi-jambes , avec un de ces capuchons qu'on porte à cheval , garni des mêmes fourrures , la tète couverte d'un chapeau très-ordinaire , bottée et éperonnée. Nous nous bornâmes à lui faire la révérence, comme si nous avions peine à la reconnaître sous ce costume.
La messe entendue, le roi nous fit venir près de l'autel, et nous dit qu'à cause du froid qu'il éprouvait , il allait passer dans un autre endroit plus chaud ; qu'il ne pouvait nous entendre pour le moment, mnis que si nous avions ;"i dire n'importe quoi, nous
pouvions le confier librement à monseigneur d'Argenton, là présent. A ces mots, sans écouter davantage nos discours, il se retira tout-à-coup, nous laissant au milieu d'un tel tumulte de gens et si étonnés de sa manière d'agir, que nous eûmes toute la peine du monde à nous dégager de cette foule. En quittant Féglise, Sa Majesté se rendit à une taverne près de là, sur le marché, à l'enseigne de Saint-Martin, où elle déjeuna familièrement. Elle se mit ensuite en route pour un endroit nommé Chinon, à dix lieues d'ici, où son séjour se prolongera, dit-on, quinze ou vingt jours. Quant à nous, nous resterons ici, à moins que Sa Majesté n'en ordonne autrement, car elle ne veut être accompagnée que des personnes inscrites sur sa liste. Nous n'irons pas non plus à Paris, le temps ne s'y prêtant guère et les routes étant fort mauvaises. De plus, le roi n'étant qu'à dix lieues d'ici, il pourrait arriver des dépêches importantes, et il ne nous serait pas aisé, si nous étions trop éloignés, d'obéir aux mandements de Sa Majesté.
Nous nous sommes réunis chez monseigneur d'Argenton, et nous lui avons donné connaissance de ce que vous nous mandez, des copies jointes à votre lettre, et spécialement du projet d'écrire à Asti, etc. Il a paru ajouter une grande importance aux démarches du roi de Hongrie*, surtout parce que nous lui avions révélé le secret de ces trames, et il a voulu que je lui fisse un résumé du tout, ainsi qu'un mémoire sur le projet d'écrire à Asti, et que je le lui envoyasse avant son départ, parce que , disait-il , il ferait tout connaître à Sa Majesté et l'engagerait fortement à écrire à Asti, comme le demandent Vos Altesses. Je l'en priai instamment, de même que mes col-' lègues, et nous lui demandâmes de vouloir bien conduire l'un de nous avec lui, pour s'occuper de cette question et nous rendre compte de ce qui serait fait. Nous attendons une réponse d'heure en heure, et dès que nous l'aurons reçue , nous vous en ferons part. Le roi a voulu savoir ce qu'écrivait au roi Ferrand Lancelot de Macédoine , son ambassadeur en France , par des lettres qui furent interceptées ces jours derniers à Lyon, comme
je vous l'ai écrit précédemment. Monseigneur d'Argenton m'a assuré que Sa Majesté en avait été fort troublée, et il nous a dit aussi, à nous tous réunis, qu'on avait résolu de chasser d'ici ledit ambassadeur, qui est plutôt un espion qu'autre chose. Tout cela vient de ce que, dans sa correspondance, il a reproché à Sa Majesté certaines choses : nous avons cru devoir presser mon-
neur d'Argenton d'engager le roi, en notre nom, à bien vouloir n'en rien faire pour le moment, surtout pendant les négociations. Ce serait se rendre suspect au roi Ferrand, déranger tous les projets de Sa Majesté, et même compromettre la ligue. Il vaut mieux que Sa Majesté dissimule temporairement. Monseigneur d'Argenton nous a laissé entrevoir que c'est ce que le roi fera et que lui-même croit que c'est le meilleur parti. Le duc de Lorraine nous a aussi adressé des instances pour que nous voulions prier le roi de l'envoyer en Italie, disant que si la ligue le réclame, il viendra de lui-même, même sans congé du roi, parce qu'il est l'homme de la ligue et ne reconnaît l'autorité de personne. Il m'a paru urgent de vous faire connaître cette proposition , pour que vous daigniez y réfléchir à loisir : je la crois fort acceptable, car j'ai entendu dire merveilles de sa valeur. Il nous fait aussi cette demande, autant pour en retirer lui-même quelque honneur et quelque avantage, (car si je suis bien informé, les gens qu'on enverrait d'ici, seraient aux dépens de celui qui les recruterait), que parce qu'il désire tenter la fortune, étant lui-même le fils de la fille aînée du roi René *. .Mes collègues en écrivent à leurs seigneurs, de sorte que vous pourrez vous conseiller ensemble et aviser eomme vous le jugerez convenable.
Je me recommande humblement à Vos Altesses, 'l'ours, le 28 novembre 1 478.
Votre hurnlile serviteur,
Jean-André Cagnola*.
* René II, duc de Lorraine, était fils d'Yolande d'Anjou.
* Archives do Milan (trad.).
COMMINES. — I. i-i
La duchesse de Milan annonça le 8 décembre qu'elle avait choisi pour ambassadeur permanent en France, son secrétaire, Charles Visconti :
Au seigneur Philippe, comte d'Argenton.
Notre devoir et notre respect envers Sa Majesté Très-Chrétienne exigent que nous entretenions constamment quelqu'un auprès d'elle. En conséquence, nous déléguons aujourd'hui le digne Charles Visconti, notre secrétaire, à qui il est enjoint de se gouverner toujours par vos sages conseils. Nous vous prions de continuer, comme vous avez fait jusqu'ici, à vous intéresser à nos affaires avec la même sollicitude. Milan, le 8 décembre 1478 ';
Cico Simonetta exprima également toute sa gratitude à Commines, et celui-ci lui répondit en ces termes :
Messer Chèque, je me recommande à Votre Magnificence autant comme je puis. J'ay receu la lettre qu'il vous a pieu m'escripre du XXVe novembre, par laquelle [me merciez] de ce que je fais pour les affaires de Madame et encores, etc., etc., que je fais pour vous. Je vous asseure, messire Chèque, que en tout ce qu'il me seroit possible de faire, Madame soit asseurée que je le feroie d'aussi bon cueur que homme qui vive, sans en point excepter, et m'en rapporteroye bien à votre ambassadeur qui est par deçà, qu'il ne tient pas à moy qu'il ne face toutes les choses comme il les désire. Et en tant que touche votre fait particulièrement , vous me pouvez tenir comme votre amy, et aussi suis, et aussi fidelle que vous en ayez point en ce monde. Je ne vous escrips aucunement des nouvelles de par deçà, parce
1 Archives de Milan (trad.). C'est le seul document où l'on donne à Commines le titre de comte d'Argenton. Le préambule des ordonnances qu'il signait, était ainsi conçu : « Philippe de Commines, chevalier, seigneur d'Argenton et de Thalmont, conseiller et chambellan du roy nostre sire et son séneschal de Poitou. » (Archives de Thouars).
que je so.iy bien que votre ambassadeur vous en eseript assez. J'escrips lettres à messire Thomas Porthennaire, lesquelles il vous monstrera. Et à Dieu, messire Clièque, à qui je prie que vous doint tout ce que vous désirez.
Eseript à Argenton, ee XIIIe jour de décembre.
Le plus que tout vôtre, Philippes dk Commynes «.
Au même moment, un prisonnier nommé Donato de Conti terminait sa vie dans les ténèbres du château de Monza. Donato de Conti avait été, en 1 177, le principal agent du complot formé contre Bonne de Milan par les oncles du jeune duc Galéas et Robert de San-Severino, qui se vantaient alors de l'appui du roi de France 2. Que Louis XI eût conservé avec lui les mêmes relations qu'avec San-Severino, rien n'est plus probable, et Commines fut chargé d'élever en sa faveur des réclamations qui furent tardives et inutiles.
I^a duchesse de Milan écrivait le H décembre à Cagiiola :
Messcr Jean André,
Les dernières lettres que nous avons reçues de vous, sont du 19, du 20 et du 21 du mois passé : nous en avons parfaitement saisi le contenu, et nous vous répondons en vous remerciant de votre diligence et de toiil ce que vous nous communiquez. Relatïvemenl à ce que vous a dit monseigneur d'Argenton, touchant le fail de Donato de Conti, nous vous dirons que nonseulement nous aurions voulu satisfaire le roi dans ans chose si insignifiante* mais qu'il m'en est pas de si grands dont nous ions M>rtii' à notiv honneur, qui ne nous parût légers et
1 Collection de M. Le; chevalier Mimai à Milan. 1 Voyez ci-dessus, j>. 168 (note).
aisée à accomplir, si elle pouvait plaire à Sa Majesté ou lui être utile. De même que nous avons dit à l'ambassadeur et au secrétaire, envoyés par Sa Majesté pour l'affaire de Robert de San- Severino, que nous reparlerions aussi' de celle-ci, nous vous répondons de nouveau et en toute vérité , que Donato de Conti était depuis longtemps, comme vous le savez, atteint d'un mal au flanc et de la goutte, qui, souvent, le faisaient souffrir horriblement. Ayant été mis en prison dans le donjon de Monza, dont l'obscurité et l'humidité font un séjour très-pernicieux, il essuya de nouvelles et plus fortes attaques de goutte et de son mal au flanc , et Notre-Seigneur Dieu le rappela à lui : telle fut la fin de sa vie. Si Sa Majesté ne veut pas nous croire , elle peut envoyer ici quelqu'un des siens. Nous lui ferons montrer l'endroit où Donato a été enseveli, et on pourra l'exhumer, si on le désire, et l'examiner à loisir. Nous regrettons vivement qu'il ne soit plus en notre pouvoir de satisfaire Sa Majesté ; notre dévouement et notre zèle à la servir ont fait sien tout ce que nous possédons ; elle a le libre arbitre et la puissance d'en disposer comme de sa chose propre , et nous ne cesserons jamais de le lui prouver, bien plus par des actes que par des paroles, parce qu'il est dans notre caractère, quand nous avons pour quelqu'un le respect et l'amour que nous éprouvons pour Sa Majesté, de ne lui parler jamais qu'avec la vérité sur les lèvres, et d'agir plutôt que de parler. Nous reconnaissons bien que Donato de Conti était un brave et solide homme d'armes lorsqu'il était en selle : il avait été l'élève de notre illustre beau-père et aiêul le duc François , de glorieuse mémoire ; mais d'un autre côté, c'était un homme sans cervelle et si grossier que la direction de n'importe quelle entreprise eût été dangereuse entre ses mains ; il n'avait ni capacité, ni ordre, et certes il n'eût pas fait l'affaire de Sa Majesté qui se serait vite fatiguée de son intolérable grossièreté, et qui n'eût pu le souffrir longtemps, puisque nous-mêmes, qui avons été élevés avec lui, nous avions toute la peine du monde à le supporter 4.
1 Archives de Milan (trad.).
On lit dans une autre lettre à Cagnola, qui paraît écrite par Simonetta :
Amplement instruit de tout ce que vous me mandez par vos lettres du 18 et du 24 du mois passé, je vous réponds que votre diligence et la manière habile dont vous vous acquittez de votre mission dans la légation d'outre-monts, sont louées hautement ici par tout le monde, et je ne pourrais assez vous exprimer, vu l'amour que je vous porte, le plaisir et la joie que j'en éprouve.
Quant au fait de Donato de Conti, vous verrez ce que vous' écrit notre illustre dame ; c'est la pure et simple vérité, et je n'y trouve rien à ajouter, sinon que je n'ai jamais eu le moindre ressentiment, ni la moindre malveillance envers Donato; au contraire, je l'ai toujours aimé cordialement, parce qu'il a été l'élève de François d'illustre mémoire , comme je l'étais moimême avec lui. Pour cette raison et aussi parce qu'il était de sa personne un vaillant homme, je n'ai cessé de l'assister et de le favoriser en toute chose. Si du temps de l'illustre duc Galéas je ne m'étais toujours trouvé là pour le guider et le tenir en bride, il lui serait plus d'une fois arrivé malheur. Galéas mort, il crut pouvoir se livrer sans crainte à ses penchants grossiers qui l'entraînèrent à des fautes, et je dois dire, pour être vrai, que peu de personnes en eurent plus de chagrin et de regret que moi, lorsqu'il fut tombé dans de si graves excès que Son Excellence Madame la duchesse dut l'envoyer à Monza. Son Altesse peut me rendre ce témoignage qu'elle le fit à mon insu, car, à dire vrai, je n'eusse pas été fâché que mon frère se fût alors déchargé de ce soin ; mais mon dit frère, sachant que le devoir d'un bon sujet est d'obéir et voulant se conformer à ce devoir, S6 soumit docilement, à la volonté de Son Exéellerice. Je m'étais même phiiit ;'i Son Kvrllrniv t ta pri.uif ée Q6 pas donner à mon frère, et par conséquent à moi, le soin de retenir Donato <:i|iiil';i Mon/.:), m.iis de vouloir l'en ivtiivr et le placer affleura. Son Excellence me répondit fltte mon frère devait <ïder à sa volonté et ne pas penser plus loin; qu'elle savait aussi bien que
personne, d'après ce que lui avait dit bien des fois son époux d'illustre mémoire , que le duc Philippe , le duc François et Galéas lui-même, quand ils avaient quelques prisonniers d'importance, les avaient toujours détenus au château de Monza, qui leur semblait plus sûr que n'importe quel autre lieu ; qu'elle avait la même volonté et qu'elle désirait qu'on ne lui en parlât plus. Voilà ce qui vous permettra de me justifier aux yeux de Sa Majesté Très-Chrétienne , et de lui faire voir mon innocence on tout cela et la part de responsabilité qui m'en revient. Vous pourrez en dire autant à monseigneur d'Argenton, afin que complètement instruit et informé de toute l'affaire, il puisse à l'occasion, si le roi ou d'autres lui en parlent encore, répondre en pleine connaissance de cause \
Louis XI ne pardonna jamais à la duchesse de Milan et à Simonetta la mort de Donato de Conti.
Ce qui indisposait aussi Louis XI contre la duchesse de Milan, c'était le bruit fort répandu qu'elle négociait avec l'empereur Frédéric III des alliances qu'auraient confirmées des mariages. D'autre part, le roi d'Angleterre, séduit par la renommée des richesses des Sforza, avait formé le même projet, et en ce moment l'habileté de- Louis XI consistait à faire échouer les diverses combinaisons qu'on ébauchait autour de lui.
Cette situation sera indiquée dans les lettres de Cagnola des derniers jours de décembre 1478 :
Magnifique et très-honoré seigneur Cico,
Votre Magnificence verra ce que j'écris à nos illustrissimes seigneurs, et notamment la raison pour laquelle le roi voudrait accomplir le mariage avec le roi d'Angleterre, et pour laquelle il fait tout son possible afin d'empêcher celui que l'Empereur
1 Archives de Milan, 15 décembre 1478 (trad.).
DE OOMMINES. 23]
voudrait conclure avec ce mémo souverain , car il s'efforce d'empêcher l'exécution d'un projet qui tôt ou tard pourrait lui mettre les Anglais à dos. J'en causerai avec le roi, qui a témoigné le désir de m'en parler , et aussi avec monseigneur d'Aruvnton, et je saurai si l'on va plus avant. Il me semble qu'en présentant le roi comme résolu à entraver ce mariage , on se propose de faire faire un grand pas peut-être (au moins dans l'opinion de monseigneur d'Argenton) au projet de conclure ledit mariage avec notre illustrissime seigneur , comme Votre Magnificence m'en a déjà parlé. Cela sera peut-être du goût du roi pour empêcher le mariage d'Angleterre, et il aimera mieux que l'Empereur s'allie avec nous qu'avec l'Angleterre. Je me propose de mettro cela sur le tapis, comme venant do moi ; mais je crois que l'Empereur, qui voit qu'il y a grand avantage pour son fils à s'unir avec l'Angleterre, sera peut-être aujourd'hui fort éloigné de l'inclination qu'il a pu avoir à traiter avec notre dit soigneur. Enfin, je sonderai et.je verrai. Thouars, le 28 décembre 1478.
De Votre Magnificence le fils, Jean- André Cagnola '.
Cagnola ajoute deux jours après :
Illustrissimes et excellentissimes princes,
Vous aurez appris par ma dernière lettre datée de Thouars. comment nous étions tous venus ici, comme devant accompagner le roi, et surtout afin de le réchauffer un peu en ce qui touche le concile, s'il n'y a pas moyen d'avoir autrement la paix. 11 me paraîi qne te roi y va an peu tièdement, et il ne suffit pas d'une menace i i l'on ne se un : en mesure de la mettri à exécution. Noos nous sommes donc attachés tons ensemble paj de Sa Majesté i I nous lui avons faii parler. Sa JUajestc consentit à nous entendre le lendi main, ei nous nous rendîmes
1 Archives do Milan (trad.).
en effet au château de cette ville où nous trouvâmes Sa Majesté remplie de bonne volonté, qui nous fit lé meilleur accueil. Devant procéder adroitement, nous feignîmes de n'être venus que pour lui rendre visite. Il y avait là un grand nombre de seigneurs, entre autre le Révérend cardinal de Foix, qui suit la plupart du temps la cour et que nous allâmes ensuite saluer à son logis. Sa Majesté se mit à parler de chasse , causant très-familièrement avec nous, disant qu'elle se promettait bien de nous amener un jour à sa chasse. La conversation roula ensuite sur divers sujets, entre autres sur le fait des Turcs : Sa Majesté parut prendre beaucoup d'intérêt à cette question. Elle nous dit que si la paix était faite de ce côté et que l'Italie fût également calmée, elle se rendrait en personne dans ce pays pour engager les princes italiens à organiser une expédition contre le Turc, surtout si l'on avait un Pape qui fût ce qu'il devait être. Et le roi se mit alors à dire beaucoup de mal du Pape, du roi Ferrand et du comte Jérôme ', s'étendant sur ce sujet avec une telle prolixité que nous ne fûmes guère ce jour-là que ses auditeurs. Cet entretien dura plus de deux heures. Nous ne jugeâmes pas à propos d'aborder alors d'autres questions; nous nous bornâmes à annoncer à Sa Majesté que nous tiendrions beaucoup à lui dire quelques mots quand il lui plairait de nous entendre. Elle nous répondit gracieusement qu'elle nous verrait le lendemain, et, en effet , ce jour-là, nous fûmes mandés chez le roi et nous nous y rendîmes. Sa Majesté s'était retirée dans une petite cabane de paysan fort misérable. Elle nous reçut très-affablement, et nous lui exposâmes qu'outre notre désir de lui faire visite, nous étions aussi venus pour nous entretenir avec elle des affaires présentes ; nous lui fîmes connaître alors les moyens dont se servaient tous nos adversaires si hostiles à la paix, tant du côté du Pape qui soulève les Suisses contre vous, que du côté de Gênes et aussi du côté de Ferrand, lesquels ennemis n'ont cessé et ne cessent encore de nous nuire par tous
1 Le comte Jérôme Riario, l'un des principaux ennemis des Médicis.
les moyens possibles, jusqu'à entretenir des intelligences avec le Turc, et je lui parlai de l'ambassadeur qui est présentement à Naples et à qui ils font tant d'honneur. Nous nous étendîmes longuement sur les machinations de nos ennemis, lui dévoilant même la trahison récemment découverte à Pistoie , et nous priâmes Sa Majesté, comme membre, père et ami de votre illustre ligue, de vouloir bien prendre toutes ces choses en considération et d'ouvrir les jeux, parce qu'il y va de sa propre réputation, Sa Majesté étant partout reconnue comme le protecteur de la ligue. Nous lui demandâmes de ne pas rester simple témoin des négociations de la paix, parce qu'il pourrait se faire qu'on l'amusât par des discours jusqu'à ce que les circonstances se modifiassent, et nous resterions dépourvus de toute sauvegarde ; mais qu'il plût à Sa Majesté, sur ces entrefaites, de vouloir presser la célébration du concile en envoyant vers l'Empereur et les autres rois et seigneurs pour les y inviter, afin que si la paix ne se faisait pas , Sa Majesté eût toujours le concile sous la main ; que sans doute il était urgent de le réunir, car, s'il n'avait pas lieu, on en ferait un grief à Sa Majesté qui l'a fait annoncer par ses lettres et par de nombreuses ambassades. Nous engageâmes ensuite beaucoup Sa Majesté à vouloir bien écrire à ses ambassadeurs à Rome, afin qu'ils fissent savoir au Pape les préparatifs considérables que lait le Turc pour envahir l'Italie, e1 qu'ils lui exposassent les menées qu'A entretient par L'ambassadeur qui est auprès du roi Ferrand, à qui on rend tant d'honneur, etc., e1 qu'on le priât enfin de ce chef de vouloir se calmer <i s'occuper de J;i pacification de L'Italie. Nous discutâmes encore arec Le roi les moyens dont pourrait
s'aider l;i Ligue, BJ La paix Qe se faisait pas en Ilalie, ni (le ce
côté avec les Flamands, et aussi dans le eu où Sa Majesté aurait La paix avec ces derniers, oe à quoi nous engageâmes beaucoup le foi, en L'exhortant au moins à conclure une prorogation de trêve, qui lui penn. unit d'assister plus promptement La Ligue; car il n'eu reviendrait point peu de gloire el d'honneur à >a Majestés! le mon. le entier apprenait que le roi
n'est pas en guerre avec eux. Toutes ces choses dites dans les termes les plus convenables que je pus (car c'est à moi qu'avait été confiée la charge de porter la parole), Sa Majesté fit entrer quelques-uns de ses barons et conseillers, monseigneur l'évéque d'Albi, le comte Bofiiïlo, monseigneur d'Argenton, monseigneur du Bouchage et quelques autres, en présence desquels Sa Majesté voulut nous répondre. Elle nous dit alors , parlant italien comme nous et entremêlant quelquefois son discours de mots latins , qu'elle prenait certes en grande considération les affaires du Turc ; qu'il lui semblait qu'au point où en étaient les affaires de l'Italie, la chrétienté courait un grand péril, surtout avec un pape tel que celui qui règne, et que tout cela lui faisait une grande peine ; que de son côté elle était bien disposée à ne pas manquer à ses engagements vis-à-vis de nous, surtout si elle obtenait la paix avec les Flamands, ce qu'elle désirait, vivement, mais ce qui ne dépendait pas d'elle ; et elle invoqua à ce propos le témoignage de ceux qui avaient été députés pour cet objet, tels que monseigneur d'Albi, le comte Boffillo, monseigneur du Bouchage, et de quelques docteurs qui se trouvaient là : que ni les Flamands, ni leurs députés ne savaient que répondre aux arguments si raisonnables et si loyaux de Sa Majesté, qui prétend : premièrement que toute la Picardie doit lui appartenir, parce qu'elle a, de son côté, intégralement satisfait à ce qu'elle était tenue de faire envers le feu duc de Bourgogne ; en second lieu, que la Bourgogne est à juste titre dévolue à la couronne par la mort dudit duc, décédé sans héritiers mâles, comme ayant été donnée en fief par Charles V ou le roi Jean, son prédéces-, seur, à un certain Philippe, son fils, bisaïeul du duc récemment mort; enfin qu'elle lui revient et par le droit commun et en vertu des coutumes du royaume, les fiefs ne se transmettant pas aux femmes. Sa Majesté réclame aussi Lille, Douay etOrchies, très-belles villes situées sur les confins de la Flandre, qui appartinrent jadis à la Couronne et qui furent aussi cédées par ledit Charles V ou Jean à son dit fils Philippe, quand il épousa la fille du comte de Flandre, qui n'avait pas d'autres enfants, moyen-
nant caution par ledit Philippe qu'après la mort dudit comte, et par conséquent lorsque lui-même lui succéderait au comté de Flandre, il devrait restituer lesdites villes : c'est ce qui appert d'un acte authentique signé de la main dudit Philippe que Sa Majesté nous fit voir. Ces trois villes furent données à Philippe parce que le comte ne voulait pas sans cela consentir au mariage ; c'est sur cet argument que Sa Majesté se fonde pour réclamer la restitution des trois villes en question, qu'il dit être siennes. Sa Majesté nous raconta que pour rester en paix avec les Flamands, elle leur a offert de leur laisser les trois villes dont il s'agit, qui sont fort importantes et d'un grand revenu, et de garder en échange le comté d'Artois que Sa Majesté occupe en ce moment et qui ne rapporte pas le quart de ce que produisent les trois villes en litige ; mafs qu'elle voulait à tout prix avoir la paix avec les Flamands pour pouvoir se mettre plus aisément et plus promptement au service de la Ligue à qui elle fournirait toutes les troupes dont elle pourrait disposer, sans restriction, et ses troupes sont fort bien équipées ; mais elle avouait que si la paix ne se faisait pas, il lui serait fort difficile de vous assister, mémo s'il y avait une trêve, parce que les populations de la Picardie et même de la Bourgogne étant tout affectionnées aux Flamands et à Mademoiselle de Bourgogne, Sa Majesté était forcée de tenir son armée sur pied comme si l'on était en guerre, pour les empêcher de s'insurger. Sa Majesté ajouta qu'elle réfléchirait à tout ce que nous lui avions dit, nous engageant à mettre par écrit nos rapports, parce qu'elle nous ferait donner réponse par les conseillers qu'elle nous enverrait. Toui ceque-Sa Majesté pourra faire en notre faveur, elle Je fera de bon cœur, et elle nous le fera savoir. Cet entretien terminé après avoir duré assez Longtemps, nous nous retirâmes. Vous ^i'*-/. Informé par une autre lettre de m que nous aurons appris des conseillers. Je me recommande à Vos altesses.
De Thouars, le 30 décembre 14178.
Votre humble serviteur,
JEAN-AN] Ul. C.V.NOLA •.
1 Archives de Milan (trad).
Ces lettres, comme on vient de le voir, furent écrites à Thouars, où Louis XI s'était rendu près de Commines. Il avait amené avec lui Olivier le Diable, peut-être pour le réconcilier avec le seigneur d'Argenton. Jusqu'en 1476 , le crédit d'Olivier le Diable n'avait pas été fort grand, car il ne touchait que vingt-sept livres dix sous par mois, et les comptes ne le mentionnent que comme « barbier du « corps du roy ' ; » mais sa faveur avait grandi dès que la bataille de Nancy avait ouvert une plus large carrière aux intrigues du roi en Flandre, et nous le verrons, avant la fin de ce règne , honoré de titres pompeux, car on l'appellera : comte de Meulan, baron de Port-Saint-Pierre, gentilhomme de la chambre, gouverneur de Saint-Quentin, capitaine du château de Vincennes, du pont de Saint-Cloud et de la tour de Loches. Il recevra la chàtellenie de Choisy et la forêt de Senart. C'est lui qui sera chargé de faire les honneurs de la capitale aux légats du pape 2 ; c'est à lui seul qu'il appartiendra, soit qu'il en ait reçu le droit, soit qu'il l'usurpe, de prononcer des jugements sans appel3; mais la fortune fera ressortir davantage la perversité et l'infamie de ses mœurs.
« Tu ne possédais qu'un seul talent, celui de raser la chevelure; mais voici qu'introduit à la cour, tu tonds le roi lui-même. Tu es devenu l'égal des princes, presqu'un
« Bibl. imp. de Paris, f. fr. 2806, f° 71.
9 Chron. de Louis XI, ap. Lenglet, t. II, p. 159.
5 Un de ses serviteurs, nommé Daniel Baert, imitait son maître en rendant des jugements sans appel, « soubs ombre qu'il avoit pouvoir « du roi de juger souverainement, abusant ainsi de la souveraineté « royale pour commettre des injustices et empescher les parties de se « plaindre des torts et griefs qui leur estoient faits, se rendant même « quelquefois juge et partie. » Recueil des ordonnances, t. XIX, p. 338.
roi à côté du roi... Plus cruel que les furies de l'Erèbe, tu es, à la fois, le juge, le bourreau et la mort l. »
Coinmines reconnaissait qu'Olivier le Diable était capable de montrer « du sens et de la vertu 2; » mais il était blessé de voir élever au même rang que lui un valet de chambre des ducs de Bourgogne. Il ne pouvait lui pardonner d'ailleurs d'avoir, en 1477, fait rejeter ses conseils, et il est permis de croire qu'il le reçut assez mal dans ses domaines du Poitou, car Louis XI renvoya brusquement de Tliouars à Vincennes son trop célèbre barbier, en le chargeant d'aller chercher des oiseaux pour sa chambre du Plessis et des « connins 3 » pour son parc 4.
Pendant l'hiver de 1478 à 1479, le pape Sixte IV avait trouvé à Lucerne, chez des populations agrestes mais belliqueuses, un appui inattendu contre le duc de Milan, et les milices helvétiques s'avancèrent jusqu'à Bellinzona. Les Milanais subirent des pertes considérables, et ils eussent été heureux de voir Louis XI intervenir comme médiateur.
Cagnola écrit à ce sujet à la duchesse de Milan :
Illustrissimes, excellentissimes et espéciaux seigneurs.
J'ai vu la copie de la lettre des Bourguignons , dont il est fait mention dans celle de Lucerne : cela me paraît un rêve. Mais je croirais plutôt qu'ils ont écrit cola pour se concilier de la faveur et de l'honneur. Il y a aussi d'autres lettres de févêqne
' Acte una noras radere cœsariem. '
RaptuB ad excelsam Ludovici priacipifl aulam,
Mox Erebi furiaa moribua antevenis Et ciiiicm li ii ït- tondons, dum Buffera lingere flcoa, Pm . J i i . ■ i i . i i - , régi regains: alter i i ... Eras judex, Uctor et exitium.
Épùramme citée yar Gaouin.
* Mcm., t. II, p, 93. — s Lapins.
* Dotmn n'Ai cq, Comptes de VMtel du roi» de France, p. 355.
de Grenoble au roi (il est de ce pays) avec une lettre d'un de ses parents qui lui mande des nouvelles de là bas, d'où il résulte que ceux de Bellinzona avaient demandé un délai de vingt jours. L'auteur de la lettre dit qu'on ne leur'èn a voulu accorder qu'un de trois heures pour vider l'affaire. Il engage fortement ledit évèque à persuader au roi de vouloir s'interposer pour accommoder les choses, disant que Sa Majesté en retirera facilement de l'honneur. J'ai été mis au courant de tous les détails. Sa Majesté ne paraît pas disposée à négocier le moindre accommodement pour eux, à moins qu'ils ne le demandent eux-mêmes, et alors elle le fera dans l'intérêt de vos Excellences. Cependant Sa Majesté vous saurait gré d'envoyer ici par écrit toutes vos justifications avec la réfutation des allégations des Lucernois, afin que s'il arrivait qu'ils envoyassent ici un délégué, Sa Majesté fût en mesure de répondre à tout, quoique, d'après mes informations , cette affaire soit parfaitement connue de monseigneur d'Albi, deBofillo et de monseigneur d'Argenton, qui ont été chargés par Sa Majesté de conférer avec moi sur cette matière. Sa Majesté est fort contente de ce qui est arrivé aux Suisses, et elle voudrait, a-t-elle dit, qu'ils eussent été tous tués. J'ai vu aussi la commission dont vous me chargez dans la lettre que vous avez adressée aux Florentins, qui accompagne celle du 24 : quant au premier point, c'est la même chose que vous m'écrivîtes le 16 du mois passé, et je m'en suis acquitté sur-le-champ. Étant arrivé ici à Chinon, j'ai pu m'assurer que le terrain était déjà préparé , car l'ambassadeur de Florence s'y était rendu quelques jours auparavant et s'était occupé de la chose parce qu'il avait été prévenu par mes lettres- Dès que j'y fus, nous avons fait dépécher les lettres concernant ce sujet et nous les avons fait remettre à Florence entre les mains de Laurent par un de ses agents qui s'est hâté de les porter. Si les ambassadeurs du roi étaient partis, il les leur enverra. Nous avons insisté pour qu'on leur expédie d'ici un courrier ; mais on a fait quelque difficulté sous prétexte «ju'il n'y en avait aucun disponible en ce moment. Toutefois nous ne cessons de presser l'affaire du concile et l'envoi des ambassa-
deurs vers les seigneurs que le roi veut inviter à y assister, comme vous avez pu le voir par mes dernières lettres. Sa Majesté n'a rien répondu que je sache aux lettres du roi Ferrand. Seulement elle s'est entretenue avec son ambassadeur, et elle a pris le parti de Laurent, si je suis bien informé, et même de monseigneur Cico. On rapporte qu'entre autres choses Sa Majesté lui a dit que le roi Ferrand s'occupait plus des affaires d'autrui que cela ne le regardait, notamment de ce qui concerne Laurent et monseigneur Cico. Le roi lui raconta qu'il y eut un roi Charles VI, un de ses prédécesseurs, qui était fou et qui avait épousé une femme sans mœurs ', dont il s'était séparé, et il ajouta qu'il ne savait lui-même de qui il était le fils -. Il dit aussi au même ambassadeur : « Votre « roi tel qu'il est, croyez- vous qu'il soit le fils du roi Alphonse V » Ce fut ainsi, m'a-t-on dit, qu'il lui imposa silence. D'après ce que j'ai pu savoir, je ne comprendrais pas que Sa Majesté eût agi autrement et qu'elle eût pu faire plus de cas desdites lettres Quand ces dernières me furent communiquées, je le compris encore moins. Elle signala aussi la fidélité de monseigneur Cico, si attaché à votre illustre maison, qui porte plus d'intérêt au bien et au salut de votre État qu'à ses propres affaires. Voilà comment on congédia l'ambassadeur du roi Ferrand. J'ai voulu informer Vos Altesses de tout et leur envoyer les copies des lett tes : l'une de celles-ci est écrite de ma propre main, parce que lu chose était urgente, l'original n'ayant été mis à notre disposition que pendant deux heures et l'ambassadeur le réclamant parce qu'il craignait peut-être qu'on n'en prit copie. Vos Excellences me pardonneront, j'espère, cette lettre écrite ;'i la hâte.
Quand le dit ambassadeur reçut lesdites lettres, qui étaient écrites en italien, il les lit traduire en français, pour qu'on pu' les lire et les comprendre plus parfaitement ; moi et l'ambassadeur de Florence, avec Jean Ballarino, nous les avons traduites île nouveau en italien.
1 L'expression dont se servait Louis XI, était bien plus énergique.
1 Louis XI, en qui Charles VII trouva un h mauvais fils, insultait à L'honneur '!'• sa mère m vertueuse, .-i patiente Voyea l'éloge qu'en fait Chastellain, t. IV, p. 364.
Nous n'entendons plus parler de l'arrivée de don Frédéric; il n'en est plus question. Cependant Sa Majesté ne cesse de nous répéter qu'elle ne laissera pas de favoriser la ligue et chacun de vous en particulier, et si elle ne l'a pas fait, c'est pour parvenir à un de ses desseins, qui est, comme vos Excellences l'ont appris maintes fois, de terminer d'abord l'affaire de Perpignan. N'ayant rien de plus à vous mander, il ne me reste qu'à me recommander à Vos Altesses.
De Chinon, le 13 janvier 1479.
Votre serviteur, Jean- André Cagnola *.
Louis XI, qui promettait beaucoup aux ambassadeurs milanais et qui n'en ménageait pas moins les Suisses, songeait à la même époque à se faire remettre la personne du duc de Savoie. C'était quelque chose d'avoir entre les mains les engagements des seigneurs de ce duché qui l'avaient choisi pour protecteur ; mais leur opinion pouvait changer, et il désirait un gage que personne ne pût lui enlever. C'est au duc de Savoie que se rapporte, selon nous, la lettre suivante, sans date d'année, écrite dans le langage énigmatique et familier qui plaisait au roi de France :
Monsieur du Bouchage, j'ay tous les contrats de nostre mariage et la ratification, et m'ennuye horriblement que je n'ay nostre femme. Et pour ce, je vous prie que pour m'oster,de ceste peine, vous l' allez quérir là où elle est et l'amenez à Montrichart, là où vous trouverez les vieilles, et la recommandez à madame Dévore. Qu'elle me la rende bien vive et à bon point, et m'en venez incontinent dire des nouvelles. Je vous prie, monsieur du Bouchage, mon amy, que faictes dilligence, et adieu.
Escript au Plessis du Parc, le XXIIe jour de mars.
Lovs 8.
1 Archives de Milan (trad.)
* Bibl. imp. de Paris, f. fr. 2907 f° 7.
Quelques jours après, une ambassade anglaise arrivait à Paris pour hâter la conclusion des arrangements relatifs au mariage du dauphin et d'Elisabeth, fille d'Edouard IV.
Cagnola écrit à ce sujet à Milan :
Illustrissimes princes et excellentissimes seigneurs,
Les ambassadeurs d'Angleterre partiront d'ici dans deux ou trois jours, après avoir rempli leur mission, mais peu satisfaits. D'abord , relativement à leur demande de constituer une dot à la fille de leur souverain, promise à monseigneur le Dauphin, comme je vous l'ai écrit ailleurs, le Roi Très-Chrétien a renvoyé ce point à son conseil pour aviser quid juris, vu l'importance de la question. On a fini par décider que Sa Majesté n'est pas obligée à lui constituer une dot pour le présent, et il a été répondu en ce sens aux ambassadeurs. Il est vrai qu'on les en a dédommagés par mille belles paroles d'espérances, etc. Cependant, d'après tout ce que j'apprends, l'intention bien formelle du roi est que le mariage n'ait pas lieu ; mais il temporise jusqu'à ce qu'il soit arrivé à ses fins. Quant à la demande en mariage de votre fille et sœur, Sa Majesté a répondu qu'elle enverrait au roi d'Angleterre un des siens, pour s'informer de ce qu'il aura décide' sur ce point, soit qu'il songe à demander d'abord combien elle voudrait de dot, soit qu'il veuille avant tout avoir des renseignements sur la beauté de la demoiselle. Sur ce point aussi, il a fait au roi d'Angleterre les plus belles promeraais avec l'intention, me disent ici ses amis, de n'y donner aucune suite, comptant bien que quelques difficultés surgiront pendant les négociations pour en empécber l'effet. Les distances sont longues, et l'on perdra beaucoup de temps à. échanger les correspondances : il faut bien que le roi vienne à bout de ses projets. La principale dilli<-ulté, «lisent, ceux d'ici, vc*\ que le roi d'Angleterre exigera de Vos Excellent) une grosse somme d'argent pour la dot et pour les cadeaux, sachant que vous avez un
COMMINFS. — I. 16
grand trésor, et il se propose d'en obtenir, par ce moyen, une bonne part, en homme qui ne cherche qu'à thésauriser '. On pense bien que Vos Excellences ne condescendront pas à satisfaire son avidité, ce qui fournira une occasion de grandes difficultés, de sorte que la question finira par être abandonnée. On dit, en effet, que le roi d'Angleterre n'a d'autre but , en recherchant cette alliance, que de vous prendre une grande quantité d'argent, et que c'est aussi pour cela qu'il porte si fort ombrage au roi de France, qui connaît sa passion d'amasser de l'argent, ce qui pourrait finir par tourner à son grand préjudice. Monsei- . gneur d'Argenton m'a mis au courant de tout cela, et j'ai cru devoir en avertir Vos Excellences pour qu'elles soient sur leurs gardes. Je me trouvai, ces jours passés, avec ces ambassadeurs d'Angleterre, et ils me parlèrent de cette alliance en me demandant, Madame, quelles étaient, à cet égard, vos dispositions. Je leur répondis que j'ignorais la volonté de Vos Excellences à ce sujet, et que je n'en avais en aucune manière reçu la charge ; mais que je savais bien, qu'en fille affectionnée et soumise de Sa Majesté Très-Chrétienne, vous ne manqueriez pas, dans tous vos projets, de prendre ses conseils. Je m'en tirai par ces banalités , ce qui fit grand plaisir à monseigneur d'Argenton et au comte Bofillo qui se trouvaient présents et qui m'avaient prié, de la part de Sa Majesté, de parler de la sorte. Vos Excellences sont averties, et je sais qu'elles sauront conduire les choses avec adresse et prudence, tout en ayant soin de ne pas contrarier le roi dans ses desseins : ce qui me paraît fort nécessaire, surtout par le temps qui court.
Tours, le 17 avril 1479.
Votre humble serviteur, Jean- André Cagnola 2.
1 Commines, dans ses Mémoires, insiste avec non moins de vivacité sur l'avarice du roi d'Angleterre.
2 Archives de Milan (trad.).
Commines, dans ses Mémoires, répète ce qu'il disait aux ambassadeurs milanais du dessein bien arrêté du roi de ne pas marier le dauphin à une princesse anglaise : « Le roi « n'eut jamais vouloir d'accomplir ce mariaige... Sur ces « dissimulations, ung mois ou deux de terme gaigné en « allant et en venant, estoit rompu à son ennemy une « saison de luy mal 'faire l. »
C'est évidemment à cette réunion du conseil, où l'on décidera si la remise de la dot doit précéder de si loin le mariage, que se réfère la lettre suivante, qui nous apprend qu'au mois de mars 1479 le roi envoya Commines vers le chancelier pour lui expliquer ce qu'il aurait à dire aux ambassadeurs anglais. La question est importante, car on prend l'avis « de bons docteurs. »
Monsieur le chancelier, nonobstant que ce n'est pas la coustume, je vous prye que vous aillez visiter l'ambassade d'Angleterre , ainsi que vous dira le séneschal de Poitou, et envoyiez quérir tous les bons docteurs que vous aviez menés avecques vous à Sainct-Quentin pour le fait d'Angleterre, car nous en avons bien besoing. Et à Dieu.
Escript aux Forges, le XIe jour de mars.
Loys *.
A peine la lettre de Cagnola, du 10 avril 1179, était-elle expédiée, qu'un courrier lui arriva de Milan, et il écrivit le même jour une seconde lettre ainsi conçue :
1 Mc'm., t. II, p. 172.
4 Mcm., t. III, pr. p. l'Jl. C'est par erreur qu'on lit 1477 (v. st.) dans l'édition de Mllc Dupont. Louis XI résida aux Forges près de Chinon depuis le mois de janvier 1478 (v. st.) jusqu'au mois de mars.
Très-illustres princes , très-excellents et très-espéciaux seigneurs,
Aujourd'hui, vers la XVe heure *, es't arrivé ici Martin de Sexto, votre courrier, lequel m'a remis vos lettres du 30 du mois passé et du 1er de ce mois. J'ai tout bien compris et bien médité. Je suis d'abord resté confondu en voyant par les lettres de Léonard Botta, les menées qu'on a voulu pratiquer avec l'Empereur, pour le roi de Hongrie, et j'ai fait la réflexion que leur auteur fait preuve d'une bien grande ingratitude, qu'il tient bien peu à son honneur et qu'il n'écoute que ses appétits désordonnés. Je ne puis croire que Dieu, aux jeux de qui l'ingratitude est le plus grand des vices, puisse supporter longtemps ces insolences. J'ai premièrement communiqué le tout à mes collègues, qui ne s'en étonnent pas moins que moi et qui concluent que si le fait est vrai, on a agi fort à la légère et bien inconsidérément. Il leur semble que lors même qu'on eût accordé l'investiture demandée, les cent mille ducats qu'aurait déboursés le roi Ferrand, auraient été perdus, car pour atteindre le but, il faudrait en dépenser encore plus de deux cents mille autres, et ce serait toujours à recommencer. Monseigneur d'Argenton se trouvant ici légèrement indisposé, nous sommes allés le visiter tous ensemble; je lui ai lu la lettre en question , et il est exactement de notre avis. Il alla même plus loin et dit qu'il ne lui paraissait pas vraisemblable que le roi Ferrand, non plus que le roi de Hongrie, ait pu solliciter cette investiture pour eux, ce que la plupart d'entre nous pensent également. Cependant, ce n'est paschose qu'il faille négliger. Monseigneur d'Argenton approuve que nous mettions le Roi au courant de ce qui se passe. Sa Majesté, croit-il, sera bien aise d'apprendre cela et les autres nouvelles contenues dans les mêmes lettres. Il pense aussi que Sa Majesté serait contente que vous puissiez faire remercier l'Empereur, pour entretenir ses bonnes dispositions, comme
1 Cagnola suit, dans le calcul des heures, l'usage d'Italie.
DE OGMMINES. 245
vous l'écrivez. Bref, je crois que nous aurons sous peu une audience. On nous l'a promise, et je ferai bien adroitement connaître le tout à Sa Majesté. Je vous donnerai immédiatement avis de ce qui en résultera. L'Empereur a écrit au roi et au comte palatin du Rhin ; je vous envoie la copie de ces lettres, pour que vous n'ignoriez rien. Sa Majesté lui a répondu en bonne forme, comme vous pourrez le voir par la copie que je vous transmets. On croit que ces lettres ont été provoquées par le Pape. Sa Majesté a voulu que les ambassadeurs dictassent la réponse. L'arrivée de don Frédéric aura lieu sous peu : on sait ici qu'il est à Aiguës-Mortes, et une partie des siens est à Montpellier. D'après ce que je tiens de monseigneur d'Argenton et de monseigneur Bofîllo, le roi est mécontent de cette arrivée et plus encore de l'alliance qui s'est faite. Cependant ces seigneurs nous assurent que le roi le recevra avec beaucoup d'honneurs, mais que s'il n'apporte pas l'assurance que le roi son père veut faire la paix avec la ligue, Sa Majesté est bien décidée à ne pas donner suite au mariage et à laisser les choses aller à la dérive. S'il en était ainsi, nous pensons que ce serait un motif pour amener le roi Ferrand à faire le bon plaisir de Sa Majesté. Je ne sais ce qui va s'ensuivre, car dans ce pays duodecim sunt horœ diei, et je ne dirai rien de plus. Je vous écris ce que j'en sais. Je me tiendrai toujours aux aguets pour connaître les progrès do l'affaire et je vous informerai sur-le-champ do tout ce qui me reviendra. Le nouvel ambassadeur envoyé1 Ici par le roi Ferrand a été congédié à peu prèstM la manièroqui nous semblait la meilleure, comme je vous l'ai écrit ffltépidurcmeirti. J'ai demandé aujourd'hui s'il part pour rejoindre son souverain. Je n'ai pas eu le loisir de parler à Sa Majesté qui se m-.witiv de plus eu plus dimv-ilo pour twtbr&rdeB audiences. Attisai ai- je eu l'idée de lui faite ivin.'liiv un BltfaH «les dép4otJ6fl chiffrées, par morisrL'iirur d'Ar^viifmi, ipii s'en est charuv, èDttmc j<' vous l'ai
•'■■•rit auparavant. Sa Majesté' !<•< etri <r nom adressa M répons • par monseigneur d'Argenton ; je vous L'ai transmise et vous
l'aurez reçue en même temps que ces Lettres. Il me semble on
résulter que Sa Majesté a donné à l'ambassadeur du roi Ferrand Tordre formel de partir et de dire à son maître de rappeler à tout prix Lancelot qui ne lui plaît d'aucune façon et qu'elle ne veut pas garder près d'elle. Cependant, si je le retrouve ici, je tâcherai de le faire recevoir, ce qui me semble difficile lorsqu'on connaît sa façon d'agir comme je la connais. Je me recommande humblement à Vos Altesses,
Tours, le 16 avril 1479.
Votre serviteur,
Jean- André Cagnola ' .
Tout justifie la prudente indécision du roi de France, car la force et l'union de la Ligue s'affaiblissent. Le roi de Hongrie , longtemps ennemi de l'Empereur , semble se rapprocher de lui, aussi bien que le roi de Naples. Les ambassadeurs de Louis XI, Gui d'Arpajon et Antoine de Morlhon, sont à Rome; ils y parlent très-haut, mais tout se résume dans un projet d'arbitrage attribué aux rois de France et d'Angleterre. En même temps, le second fils du roi de Naples, le prince de Tarente, arrive en France, et Louis XI, malgré toutes ses protestations en présence des ambassadeurs milanais, poursuit à côté d'eux et contre eux le cours de ses mystérieuses intrigues.
Cette situation était indiquée dans un message de Milan, auquel Cagnola répondit immédiatement :
J'ai eu ici une longue conférence avec monseigneur d'Argenton ; nous avons causé d'une foule de choses et principalement de ce que vous désirez envoyer vers l'Empereur, etc. Sa Seigneurie m'a dit qu'elle ne vous engage en aucune façon à insister auprès du roi sur ce point, pour le moment. Monseigneur
* Archives de Milan (trad.).
d'Argenton craint que Sa Majesté, étant en un si grand débat avec l'Empereur , à cause de son fils , n'en prenne quelque ombrage, d'autant plus qu'il ne peut croire en aucune façon que ces négociations soient sincères, puisque don Frédéric a tout à fait tourné du côté du roi. Monseigneur d'Argenton jugerait bon toutefois, si vous vouliez faire exposer quelque chose au roi, que, par exemple, vous le fissiez dire par l'ambassadeur vénitien, qui se trouve ici, en tâchant de temporiser jusqu'à nouvel ordre, et c'est aussi mon avis. Il no voudrait pas qu'on démolit d'une main ce qu'on bâtit de l'autre ; mais je ne fais que rapporter exactement ce que je sais et je m'en remets entièrement à la haute sagesse de Vos Altesses. Du reste, il ne me dit rien des affaires de don Frédéric, que je ne vous aie écrit dans mes lettres précédentes, si ce n'est qu'il affirme que Sa Majesté est mieux disposée que jamais en faveur de la ligue : c'est ce qu'il avait déjà dit à tous les ambassadeurs réunis, les assurant que pour l'arrivée de don Frédéric, Sa Majesté n'a nullement changé, mais qu'elle lui a toujours déclaré que s'il veut être dans ses bonnes grâces, il doit vouloir du bien aux amis de Sa Majesté et du mal à ceux qui sont dans son inimitié, fût-ce même son propre père. On dit que don Frédéric a protesté solennellement que telle était bien sa volonté. Celui-ci n'a pas encore rejoint le roi, mais on l'attend sous peu. Il me dit aussi que les affaires des Suisses prendraient, à ce qu'il croyait, une bonne tournure, et que Sa Majesté en avait très-expressément chargé monseigneur de Bresse ; qu'il sait aussi que les Suisses désirent beaucoup la paix, aujourd'liui surtout que la conquête de la Franche-Comté par le roi leur donne un voisin qui les cmpêelier;i de regimber contre l'éperon, comme ils en sont assez coutumiers. N'ayant rien d,e [dus à vous mander pour le moment, je me recommande humblement à Vos Altesses.
Votre serviteur, •li an-André l
1 Archives de Milan (trad.).
Au milieu de ces actives négociations avec les ambassadeurs de Milan, Commines ne perdait pas de vue celle? qu'il avait si habilement conduites à Florence.
Il écrivait le 11 mars 1470 à Laurent de Médicis :
A monseigneur Laurens de Méiicis.
Seigneur Laurens, je me recommande à vous, tant comme je puis. Vous savez que dernièrement, moy estant à Florence, aryva ung homme, lequel apporta lettres du roy et de monseigneur de Bourbon et de plusieurs aultres grans seigneurs et dames de France , en vous recomniendant tant et si affectueusement que leur estoit possible, ung nommé messire Grégoire Vanizon, chevalier, seigneur de Courtisolles ; sy vous le recommanday ainsy que le roy et les aultres seigneurs et dames escrivoient, et de présent est venu ung des gens dudit seigneur devers le roy, et ad ce que j'entens , c'est pour plusieurs grans affaires du roy, dont le roy m'a chargé par trois ou quatre fois vous escrire de sa part, qui vous requiert et prie que vous vous veuillez tellement emploier envers la Seigneurie, que ledit chevalier ayt quelque bon et honnourable parti, selon Testât d'un tel seigneur, et ausy de son cousin nommé Vallevant, lequel le roy a nourry, et les ayme fort tous deux ; et luy ferez unp très-singulier et aggréable plaisir, ainsy que scet votre homme Janet Ballerin, qui est de par desà. Seigneur Lorens, de m;i part, comme votre bon fils et espécial amy, je vous conseilleet conforte, et prie que les veuillez faire recepvoir à vos souldes, car je sçay bien que ferez grant plaisir au roy et encore biaucop plus grant que je ne vous en escrips, car le roy veult et lui commanda que se tirast devers vous , et ausy vous asure que avez ung très-notable chevalier en votre service, et aux parties de Ingleterre et de par desà est merveilleusement renommé. Si ne vous escrips aultre chose , sinon que se y vous plaist riens que je puisse de par desà, je l'acompliray de très<-bon cœur.
Au plaisir de Dieu, seigneur Laurens, auquel je prie que vous doint ce que désirez.
Escript à Chinon, le XIe jour do mars.
Le plus que tout votre, Commynes '.
Quelques jours après, un ambassadeur florentin arrivait à Paris, et Commines écrivit de nouveau à Laurent de Médicis :
Au seigneur Lorens de Médicis.
Seigneur Lorens, j'ai resu unes lettres de vous par Fransisco Gady, qui m'a dit sa créance bien au Ions ; ossy le roy ly a donné bonne audience et privée, et l'a trouvé ung très-sage et entendu homme, et en est bien fort content. Ledit Fransisco vous escript sur le tout bien... Je vous prie que vous plèse le croire comme à moy-mesmes, ce vous escripvois ou disois... Et à Dieu, seigneur Lorens, à qui je prie que vous doinst tout se que vous désirez ; au plésir.
Du... le XXV0 de mars, de la main du
Plus que tout vôtre, Commynes *.
François Gaddi était, paraît-il, un homme d'une remarquable habileté, et il eut ses libres entrées au château du Plessis, en vertu d'une autorisation écrite de la main même de Commines.
.M.vHrius 1rs gardes des portes, lesse/, passer Francesc<>
'i;i<li r', port-'lir (lr rr.slrs, tollirs 1rs l'oys <|u'il Vniilil l"i puSSCr 1>* »U !" Yrnil' <lr\rl\s lr |'( i\ < | (IrWTS llloV. A 1 >H>U.
Ivs.-i-jpt à jour de... "'.
Le \.''iiv.
1 Hknoist, Les lettres (h Comynrs, p. 12. ' JiKM'i.vr, Les Irltrrs de ( ',, „>//, ics, p. 14. A I.o nom S été grattô, mais il est uisr de rnnnuaitiv la traoe des
lettre* Q tt di.
* Collection <1<' M. (îiraud do Savinc
Si Louis XI cherchait en ce moment à apaiser pour quelque temps les discordes qui agitaient l'Italie, c'est que la guerre allait recommencer sur les frontières du Nord. En même temps, il envahissait la Franche-Comté et s'efforçait de réconcilier les Suisses, non-seulement avec les Français, mais aussi avec les Milanais.
Tout ceci se trouve exposé dans une lettre d'André Cagnola, du 11 mai 1479.
Illustrissimes, excellentissimes et très-espéciaux seigneurs, Vos Altesses verront, par la pièce ci-jointe, ce que nous, tous les ambassadeurs, avons écrit conjointement et uniformément, relativement à ce que vous mande Sa Majesté Très-Chrétienne, dont nous adressons les lettres à Vos Excellences en les traduisant en italien. On en peut facilement conclure que la guerre est imminente, et l'on fait ici, dans cette éventualité, de trèsgrands préparatifs. Le roi attend toujours, dans ces quartiers, que l'affaire de la Franche-Comté soit résolue à son gré, ce sur quoi il compte d'après les nouvelles qu'il a reçues de monseigneur d'Albi, et ce qui contribuerait beaucoup à sa gloire. On attend toujours l'arrivée de don Frédéric : je pense qu'il ne tardera plus longtemps, car on a reçu des nouvelles du 6 de ce mois annonçant qu'il est à Lyon. Sa Majesté , à ce que nous a dit le comte Bofillo, a résolu de tenir tout ce qu'elle lui a promis et de faire en sorte que le mariage ait lieu, quoique, ces jours derniers, il nous ait tenu un autre langage, ainsi que'je vous l'ai écrit. Il a dit, depuis, qu'il lui parlera des affaires de la ligue, et il veut que nous soyons aussi mis au courant de tout. C'est pourquoi Sa Majesté a résolu que nous irions à Paris, avec toute notre maison, pour être plus près de lui quand il nous fera mander ; c'est ce que nous ferons, et je donnerai, sur le champ, avis à Vos Excellences de ce que nous aurons appris à ce sujet. Je tiens de bonne source que don Frédéric montre beaucoup de condescendance pour la volonté du roi, jusqu'à
DE COMMINES. BW
dire que si c'était le bon plaisir de Sa Majesté, il agirait contre son propre père : ce qui a paru fort agréable à Sa Majesté. Cela n'empêche pas le roi de déclarer constamment qu'il n'entend pas abandonner la ligue ; au contraire , il fera plus pour elle qu'il n'a jamais fait, tout en craignant qu'elle ne prenne ombrage de ce qui se passe. Nous ne pouvons qu'attendre les événements. J'envoie aussi à Vos Excellences la copie des lettres écrites à Sa Majesté par le Pape , par les cardinaux de Saint-Pierre ad Vincula et de Saint- Vital, par le comte Jérôme et même par ses ambassadeurs à Rome , lesquelles lettres , comme Vos Excellences pourront le voir, sont remplies d'adulations. Aussi, pour que Sa Majesté sache le vrai motif pour lequel le Pape a fait des levées et lancé des censures, j'ai mis au courant de toute la suite de l'affaire monseigneur d'Argenton et monseigneur de Castres, suivant les ordres du roi, et je leur ai montré les lettres de notre collègue Jean Angelo, avec la copie des fiefs, de sorte qu'ils sont demeurés convaincus à l'évidence que le Pape n'a pas agi seulement pour plaire au roi, mais qu'il a voulu aussi plaire à d'autres. Le roi fait difficulté d'accepter l'arbitrage du fait des Suisses, disant qu'il est lié des deux côtés. ."Néanmoins, nous tous ensemble, nous l'avons fait engager fortement à l'accepter et à garder la chose pour lui , ce qui servira à la fois Sa Majesté, puisqu'elle aura les hommes qu'on lui a promis , et Vos Excellences , parce qu'il n'y aura pas de prétexte pour faire la guerre, tout au moins jusqu'à ce qu'on sache si la paix se fera ou non de ce côté. J'ignore quel parti prendra Sa Majesté. Les siens disent que monseigneur de Bresse n'avait pas de commission du roi pour faire remettre ce différend à Sa Majesté, mais • n !■ m. n t pour négocier la paix que le r<>i d.'siiv au plus haut point. Je crois qu'il agit surtout pour son avantage, e'est.-à dire pour avoir les lionniies qu'on lui a promis '.
.l'ai (le plus reeii les lettres de Vos Excellences du 82 de ce mois, avec la copie delà réponse faite par la Lignée la demande du pape, et les autres copies des lettres de Eneaser Jean Angelo:
1 II s'agit des Suisses que voulait enrôler Louis XL
j'ai communiqué le tout à mes illustres collègues, qui ont été fort heureux d'apprendre ces nouvelles et qui tous ont hautement loué lesdites réponses qu'ils ont trouvées on ne peut plus sages et fort bien justifiées ; j'en ai aussi donné communication à monseigneur d'Argenton et à monseigneur de Castres. N'ayant rien de plus à mander à Vos Excellences pour le moment, je me recommande à leurs bonnes grâces.
Montargis, le 11 mai 1479.
Jean-André Cagnola.
En ce qui touche les Suisses, je n'ai pas appris qu'on ait encore député personne auprès de Sa Majesté, à l'occasion du différend remis entre ses mains. Si j'en entends parler, je vous en préviendrai sur le champ K
A cette lettre était jointe la copie de celle de l'ambassadeur de Venise, dont la rédaction était l'œuvre commune de tous les envoyés de la ligue :
Illustrissime prince, je vous écrivis l'autre jour, par le courrier de Milan tout ce que j'avais à vous dire : tous les ambassadeurs sont arrivés hier en ce lieu de Montargis, où se trouvait Sa Majesté depuis six jours. Sachant qu'elle allait en partir, nous nous y rendîmes tous hier matin auprès du roi, afin d'assister à la déclaration de ce que les seigneurs de Milan avaient écrit à leur ambassadeur, à savoir de ce qui s'était passé à Rome lors de la levée des censures avec la copie des brefs émanés de Sa Sainteté, comme aussi de ce qu'avait résolu toute la ligue concernant la réponse à faire au Pape, sur les articles que Sa Sainteté avait publiés à Rome relativement au traité do paix. Ces nouvelles étaient arrivées hier. Ayant appris que Sa Majesté avait l'intention de monter à cheval hier après-dîner, nous résolûmes de nous rendre nous-mêmes à cheval au château où réside Sa Majesté, et par bonheur nous la rencontrâmes au
1 Archives de Milan (trad.).
moment où elle allait à la messe. Nous fûmes présentés à Sa Majesté qui nous fit très-bon accueil et nous fit conduire dans ses appartements afin que nous y demeurions avec monseigneur I iofillo et monseigneur d'Argenton, pendant quelle assisterait à la nu sse, après laquelle elle nous donnerait audience. C'est ce que nous fîmes, et bientôt après on vint nous remettre une lettre de Sa Majesté dont je vous, envoie ci-joint la copie. Comme vous le verrez par cette lettre , on a pris à Sa Majesté ce quelle possédait dans la ville de Cambray, et les Bourguignons lui ont de plus enlevé un bon cbàteau près de Cambray, nommé Oisy, qui était un lieu très-fort : ce qui a vivement contrarié Sa Majesté. Lorsque le roi eut entendu la messe, il rentra pour dîner et nous fit prier de prendre patience, parce qu'il avait quelque dévotion à faire, ajoutant que nous lui ferions plaisir en nous rendant à Paris ; que s'il arrivait quelque événement, il nous en ferait part sur le champ ou nous manderait auprès de lui, surtout si don Frédéric arrivait ; que d'ailleurs il était résolu à faire ce qu'il lui avait promis, c'est-à-dire à lui donner sa nièce, parce que ledit don Frédéric avait déclaré vouloir être son fidèle vassal, disposé à exécuter tout ce que Sa Majesté lui confierait, et, s'il lui plaisait, l«ivt à réaliser tous ses desseins; qu'il voulait lui faire service et honneur, mais que s'il agissait autrement, il ferait peu de eas de lui, bien qu'il lui eût donné sa nièce ; que tout ce qu'il déclarerait aux quatre ambassadeurs du roi Ferrand qui accompftgBMli h' prince il nous le ferait savoir et ne prendrait aucune décision sans nous en informer. Le dit don Frédéric arriva à Lyon le C de ce mois : il devait se rendre le 8 à Beurgefl en Betty, à trois journées de là, et y attendra que Sa Majesté lui eût fixé jour. Il es1 arrivé avec cent chevaux. Nous avons décidé', pottT exécuter l'ordre du roi, de nous rendre à Paris dans
trois jours et <Ty attendre ee qu'on aura décidé; ôt si Vos Sëigfteurièti nous émargeaient de quelque message, nous irions trouver Sa M:ijesl(',ijunii|ii'nii ignorr absolument en quel endroit elle doit se rendre. Le bruit court toutefois qu'à cause des événements survenus en Picardie , elle prendra la chemin de ooitr
province, éloignée de Paris d'une journée et demie. Voyant que Sa Majesté n'avait pu nous donner audience, nous nous sommes rendus près de monseigneur d'Argenton et de monseigneur de Castres, qui sont demeurés ici, et nous leur avons exposé le tout, ce qui leur a causé un extrême contentement. Ils nous ont demandé la copie de ce qui les intéresse , principalement des brefs du Pape, où il appelle le duc Maximilien, duc de Bourgogne, ce que Sa Majesté n'entend tolérer à aucun prix, parce qu'il n'est pas duc de Bourgogne. On nous a dit que Sa Majesté serait informée incontinent de ce que nous avions rapporté ; on nous a aussi demandé la copie de la résolution prise par les députés milanais et suisses , de remettre tous leurs différends à Sa Majesté. Monseigneur d'Argenton doit se rendre demain dans une ville à dix milles d'ici , où se trouve le grand chancelier avec le conseil , à qui Sa Majesté a donné charge de rechercher et d'examiner ce que mérite le duc Maximilien, pour avoir manqué à sa parole dans l'affaire de Cambray et de ce château. A ce que l'on rapporte, Sa Majesté est au courant de certaines pratiques faites par lui en Franche-Comté, dans l'espérance d'atteindre le même but. Vous serez informé, par ma correspondance, de ce qui en résultera : voici huit jours que Sa Majesté a reçu des lettres de Rome, de ses ambassadeurs, du Pape , des deux cardinaux , du comte Jérôme , toutes authentiques : il nous manda de suite à Orléans, pour nous les communiquer, comme Votre Altesse le verra par les copies incluses '.
Quel était ce comte Boffilo, associé à Commines dans les négociations qui se rapportaient aux affaires d'Italie? Son véritable nom était Boffalo del Giudice. C'était un ancien compagnon de Campo-Basso. Créé comte de Castres en obtenant les biens confisqués lors du supplice du duc de Nemours, il s'était fait remettre l'aîné de ses fils qui ne
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vécut guères : il s'enorgueillissait de ses richesses, et son crédit était au niveau de sa fortune.
Charles Visconti adresse de Paris la lettre suivante à la duchesse de Milan :
Très-illustres seigneurs,
Le seigneur Jean-André est de retour. Monseigneur d' Argenton est d'avis, m'a-t-il dit, que j'attende ici le roi, surtout s'il ne m' arrive aucun message qui réclame célérité , parce que Sa Majesté est tellement retirée avec ces messieurs des finances, qu'elle ne veut recevoir aucune autre personne. Bien que le roi eût mandé Jean-André pour les lettres des Suisses, il n'a pas voulu néanmoins parlera celui-ci, mais il Fa fait expédier par monseigneur d'Argenton et par Bofillo. Je crois que Vos Seigneuries apprendront, par les lettres de Jean-André, comment Sa dite Majesté a fait fabriquer un grand nombre de chausse-trappes très-pointues, qu'elle a fait semer tout le long des chemins qui aboutissent à sa retraite , sauf une route très-étroite et fort incommode où se tiennent ses gardes , afin que personne ne puisse s'approcher. Je vous dis cela afin que Vos Excellences ne s'étonnent pas , si je tarde beaucoup à me présenter à Sa
Majesté.
Charles Visconti *.
Bizarre procédé pour éloigner les ambassadeurs, qui était en même temps l'aveu d'une tyrannie détestée.
Louis XI s'abstenait avec soin de tout ce qui pouvait conduire à quelque résultat et paraître efficace ou utile. Il ne se montrait généreux que de vaines paroles. Peu lui importait d'affirmer solennellement qu'il tenait pour sincère et inébranlable l'amitié qu'il portait à la Ligue : il fit rédi-
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ger une nouvelle déclaration à ce sujet, et Commines écrivit aux envoyés milanais :
Messieurs, le roy a commandé à maistre Estienne Petit, son secrétaire, la lettre telle qu'il la faut pour pouvoir se nommer allié de Madame de Millan et de Monsieur son fils, et veult bien ([lie chascun sache qu'il est allié et bienveillant de celle maison. Et je me recommande à vous, et à Dieu, Messieurs. Escript à Bellesbat, le XXVIIIe jour de may. Pour la matière à Troi'He1, vous lui en parlerez, mais qu'il soit près de Paris.
Le tout vôtre,
Commynes.
A Messieurs les ambassadeurs de Millan 2.
Quelques jours après, nous rencontrons une nouvelle lettre de Charles Visconti. Elle offre un tableau vif et coloré de la cour de l^ouis XI et du triste rôle qu'y jouaient les ambassadeurs italiens :
Illustrissimes et excellentissimes dame et seigneur,
On m'a remis une lettre de Vos Excellences du 26 du mois passé, m'annonçant que vous avez reçu d'ici des lettres du 11 par lesquelles vous avez appris que Sa Majesté est partie pour le camp contre les Flamands. Elles ne sont point contentes que nous ne nous trouvions auprès de Sa Majesté, ni le seigneur Jean- André Cagnola, ni moi, et elles m'enjoignent enfin de le quitter le moins possible, etc. Je réponds en vous assurant que c'est bien ce que nous avons fait, et pour que vous sachiez le tout, je vous l'expliquerai. Quand Sa Majesté partit de Tours pour venir dans
1 Troïlo, condottiere italien, allié aux Sforza, qui avait aidé Olivier de la Marche à enlever la duchesse de Savoie.
* Archives de Milan (document communiqué par M. Benoisf).
ce pays, lieu fort convenable qui lui permettait de se diriger ou vers la Picardie ou vers la Bourgogne, selon l'urgence des circonstances, nous fîmes demandera Sa Majesté par l'entremise du comte Bofillo et de monseigneur d'Argenton, où il lui plaisait que nous nous rendissions, Sa Majesté ayant presque toujours chassé dans des villages où elle n'était accompagnée que de sa garde et de quelques personnes, en petit nombre, dont elle désirait la société. Le roi nous fit dire de nous rendre à Orléans, où nous serions toujours à une journée de lui. Nos ambassadeurs ayant reçu depuis1 des lettres concernant les affaires de l'Italie, nous fîmes savoir à Sa Majesté que, moyennant son bon plaisir, nous désirions aller lui parler. Le roi s'était alors retiré à Montargis, bourg assez important; il nous fit dire de nous y rendre; nous y arrivâmes de grand matin, et apprenant qu'il était sur le point de se lever, nous nous rendîmes tout bottés et tout mouillés à l'endroit où logeait Sa Majesté qui nous reçut et nous fit bon accueil , disant qu'elle allait à la messe et que nous voulussions l'attendre dans une chambre où elle nous donnerait immédiatement audience. Le roi entendit la messe, puis il alla dîner et nous fit dire ensuite qu'il devait monter à cheval, mais que nous pouvions tout dire à monseigneur d'Argenton et au comte Bofillo : ce qui se fit. Nous leur demandâmes où le roi comptait se rendre : monseigneur d'Argenton nous dit que Sa Majesté allait faire ses dévotions à environ quarante lieues d'ici et qu'elle serait de retour dans quelques jours ; qu'en attendant nous lui forions plaisir, (ce <|ue le roi voirait, de hou oeil), si nous allions tous à Taris, où nous sommes, parce que des que don I'Ycilci ic sérail arri\ô, le roi nous convoquerai! pour assister :'i tout, selon son désir* .le crois qu'on n'a plus SOngé a le faire, ni a, nous convoquer. De toute manière, li' foi devait revenir à Taris, et en effet il a toujours été aux environs d'ici. ;'i une
journée. Vint ensuite devers Sa Majesté un certain Jean-Baptiste
d'Iuiola, envoyé du comte Jérôme, qui retournait, d'Rspagno.
Sa Majesté lit connaître aux ambassadeurs tout, ce que ivt envoyé lui avait exposé el ordonna d'appeler François Gafld!
COM1IINES. — I. 17
(envoyé ici par le magnifique Laurent et arrivé en même temps que nous) pour lui donner son avis sur la réponse qu'il convenait cle faire : les lettres de Jean-André Cagnola et les copies qui y sont jointes, vous auront mis au courant de tout cela. Je ne vois pas comment j'eusse pu m'ingérer plus avant, n'ayant pas à invoquer le moindre prétexte de n'importe quel avis, quel rapport ou quelle commission à présenter de votre part, et ayant reçu , comme tous les autres, l'avis formel que nous ferions plaisir à Sa Majesté en nous rendant ici. Soyez bien persuadés que je n'ai rien fait sans réflexion et sans conseil : je sais bien sans doute que mon devoir, comme vous me l'écrivez, serait de ne pas m'éloigner du roi , si je pouvais le faire sans froisser les autres, etc. Peut-être, étant seul ici , eussé-je pu le suivre de plus près, quoique nous ne soyons. jamais bien éloignés cle lui; mais étant tous envoyés ici, j'ai bien dû faire comme les autres. Et même si j'avais été tout seul, je sais fort bien qu'il aurait fallu mareber bien adroitement, les pieds et les mains suspendus en l'air, sans frapper les yeux plus que le besoin ne l'exige et en faisant même semblant de ne pas être là, en se montrant ni trop attentif, ni trop curieux d'apprendre des nouvelles , ni trop pressé de pécher au fond de l'eau ou de voir plus loin que les autres. Je sais bien que Vos Seigneuries comprennent qu'il ne faut pas faire fondement sur le sable, et on doit simplement croire que vous n'avez ici quelqu'un des vôtres que ad ostentationem et opinionem aliorum. Si, prœter spem , Dieu nous envoyait du mieux , id omne deputandum erit in lucro. Le roi (et c'est chose raisonnable), ayant longtemps été malade, aime à consacrer le temps qui lui reste, à faire ses dévotions et à goûter le plaisir de la chasse ; il cherche la solitude ; il fuit la foule qui fut toujours odieuse aux hommes de bon lieu, quoique pour un prince il soit difficile de se conduire ainsi. Quelquefois aussi il étudie , m'a-t-on dit , et je suis disposé à le croire, car ses discours en font preuve et il cite souvent les meilleures autorités. C'est pour cela, je pense, qu'il évite les ennuis plus que jamais, surtout quand il s'agit de choses qui ne
lo regardent pas directement. D'un autre côté on nous prend (et peut-être cette opinion n'est-elle pas tout à fait injuste), nous et nos pareils, pour des investigateurs, des espions, des explorateurs et des délateurs de tous les faits et gestes des gens. Certaine lettre qu'on a vue récemment, n'a fait que les confirmer dans cette opinion. Moi-même je recherche en mon esprit les moyens de m'insinuer, de me franciser autant que je le puis par mon costume et par mes manières, afin que non ita horreant congressîcm nostrum : plus tard, quand j'aurai réussi, je pourrai nager sûrement dans cotte haute mer. Si je parais trop obséquieux à Vos Excellences, si elles trouvent que je me mets trop le cerveau à la torture pour chercher à mesurer celui des autres, il suffira que vous me l'écriviez une seule fois. Je croyais agir ainsi le moins mal possible ; il me suffira de n'être pas tenu pour un pracejps ou un temerarius, parce que je ne regarde en face que Vos Seigneuries.
Vos Seigneuries auront appris combien elles et nous, nous avons été tout prés de recevoir un affront pour rien, c'est-à-dire pour la relation faite par Jean de Lhaya* à monseigneur d'Illins qui écrivit toute l'affaire au roi. Ce qui le toucha le plus, entre autres choses, c'est que Vos Seigneuries comptaient mettre fin au différend qu'elles ont avec les Suisses par l'entremise du duc d'Autriche. Cet homme de bien (je parle d'après ceux qui se trouvem [ci) arriva la bouche ouverte, et parce qu'on ne la lui remplit pas de ce qu'il méritait et qu'il ne fatpatéttftMS m-unenhus
comme il l'aurait voulu, il s'en retourne plein (le venin, et d'après tout ce qu'on apprend, il ûô peul plus cracher autre chose, mais Dieu h- lui fera rentrer dans le corps. Vous jugerea par ce petit échantillon il'' la mesure qu'il faut garder en tout, puisqu'il ne suffi! pas de n'avoir point failli. Quant à ce .pic vous m'écrive»: qu'il m'appartient spéi ialemenl il.' m' in forme c de ce qui -e passe
çà el la, nous avez raison, mais monseigneur d'Argent t, le
comte Boflllo communiquent tous les avis, lettres et copies de