LA COMPLAINTE DE LA DOLENTE
Atropos, qui nos cueurs mortifies, Trop as mespris par douleurs infinies Nous présenter un si très-grant regret, Comme il appert sans estre tins secret, En nous ostant le plus parfaict du monde : C'est mon amy, qui estoit pur et munde De tous vices, mais de vertus tant piain, Que m'as ouste par ung cas très-soudain ! Si Andromache eut cause de plourer La mort de Ethor, son mary, que honnourer
Chascun voulut, et corn doit de prouesse, Parce qu'estoit parfaict en hardiesse, Las donc ! que doy-ge faire pour cestuy-là, Qui en bataille jamais ne reculla?
Ne fut-il pas à Monthéry trouvé Des Bourguignons si très-bien esprouvé Que le leur duc, que pour lors il servoit, Tant fort l'ayma, comme ung chascun sçavoit. Or en batailles, ailleurs il se monstra Jusques à six où son cueur démonstra.
Si Salomon fut pour saige appelle Et Thaïes plaint pour avoir bien parlé, Aussi Virgïlle pour estre si savant Et Aristofe pour estre moult prudent, Que doit-1'on faire et dire maintenant Pour celuy-là qui, en sa main tenant Toutes vertus, de nous est séparé?
Hélas! mondains, sera-il point plouré?
Hault Dieu puissant, qui le monde formas, Comment veulx-tu ce que tu formé as Pour exemplaire à tretous les humains.
Par mort cruelle et ses cas inhumains Si tostouster à ceulx qui l'estimoient Et que nul plus certes autres n'aimoyent"? Las, vous, vertu cardinalle appellée, Nommée Prudence, qui n'estiez cellée, Ne vous compaignes, Force, aussi Justice, Ny Tempérance, à luy faire service En celuy temps qu'en ce monde régnoit Et qu'en vous quatre tnusjiiui's il prospéroit, Viendrez-vous point ycy pour le louer Et ses beaux fais qu'on ne doit meslouer?
Raison n'est pas que Foy si ne s'avance, Et Charité avecques Espérance, De venir cy, qui nommées théologalles Sont en tous lieux et de vertus esgalles, Pour collauder de celuy les biens fais, Que jamais homme ne trouva imparfais.
Ha! Fortune, par trop tu m'es diverse En te monstrant contre moy tant adverse, Que de me ouster mon confort et ma joye, Dont en larmes mon cueur baignant se noyé. Que t'avoy-ge ny mesdit, ne meffaict, Pour m' absenter d'ung home tant parfaict? Or ne avoy-ge de toy mal récité, Combien que m'eus mise en adversité Par autres pertes que moult fort je estimoye ; Mais de ceste ne sçay que faire doye, Sinon avoir à mon Dieu débonnaire Humble prière, luy priant que repaire En Paradis l'âme du bon seigneur Qui en vertus a esté le grigneur.
l'acteur.
Ouye laquelle complainte très-douloureuse tant en parolles que en contenance, regardant çà et là, comme homme plain de fantasie et eslongné de tout plaisir mondain, cherchant avoir consolation qui quelque peu de réfrigère peust donner à l'assiduelle paine et travail qui tous mes cinq sens occupoit, je vis en iceluy lieu entrer sept dammes moult révérantes et de grant auctorité, lesquelles monstroient bien à leurs gestes, parolles et acoustremens, estre plaines de tristesse et ennuy, lesquelles parvenues en ceste sy très-
DE PHILIPPE DE COMMUNES
déconfortée assemblée près de ladite doulente cy semydrent, disant ce qui s'ensuyt. Et premier parla la plus aisnée nommée Prudence.