AFFAIRES D ITALIE
(Octobre 1478 —janvier 1479.)
Commines revenait d'Italie plus puissant que jamais. Il avait réussi dans ses négociations et s'était montré plus habile que les diplomates italiens eux-mêmes. Tels étaient ses nouveaux titres à la faveur croissante de son maître.
Commines rentré à la cour de Louis XI continua à diriger toute la politique française en Italie. Peu après son retour nous le voyons s'efforcer de s'emparer de lettres qui avaient été adressées au Pap§. De qui émanaient-elles et quel en était l'objet ? Nous manquons d'éclaircissements à cet égard ; mais il est probable qu'elles avaient été écrites par cet évêque de la maison de Frégose qui au mois de septembre 1478 fut reçu en audience par Louis XI '.
On écrit à ce sujet de Milan à l'ambassadeur Jean Cagnola :
Monseigneur d'Argenton connaît parfaitement ceux qui ont porté les lettres en cour de Rome. Suivant ses instructions, nous avons immédiatement écrit à Pavie , à Plaisance et à Parme qu'on interceptât et qu'on saisît les lettres ; mais les messagers
* Voyez tome Ier, p. 210. Peut-être Urbain de Fiesque, évêque de Fréjus. Comparez Duclos, t. II, p. 330.
étaient déjà passés. Vous pourrez le faire savoir audit seigneur
d'Argenton
Milan 14 octobre 1478 ».
Commines continuait à entretenir de fréquentes relations avec Milan et avec Florence.
Nous avons vu qu'il adressa à la duchesse de Milan la copie d'une lettre de Louis XI, du 8 septembre 1478 2. Il est probable que ce fut cette même lettre qu'il fît parvenir à Laurent de Médicis, et celui-ci de son côté la communiqua à son fils qui se trouvait en ce moment aux bords de l'Adda :
Au magnifique Laurent, mon père très-honoré,
Je n'ai reçu qu'aujourd'hui à cette heure vos lettres du 3 et du 6 de ce mois. Comme je n'ai tenu ni route, ni sentier, elles ont été expédiées à Milan, puis de Milan à Parme; et comme j'avais quitté le Parmesan pour me rendre à Pavie, le commissaire de Parme , ne sachant pas la route que je suivais, les envoya par la poste à Lodi de telle sorte que, comme je l'ai dit, je viens seulement de les recevoir toutes les deux à la fois. En ayant pris lecture, je vous remercie de la copie que vous m'avez envoyée de tout ce qu'écrit le roi de France à monseigneur d'Argenton. Pour ces affaires de France il me semble que Votre Magnificence ne peut et ne doit qu'en porter un jugement très-favorable, et il en est de même de la nouvelle de & conclusion que vous avez prise selon le mandat du seigneur de Forli s.
A cette époque un des hommes les plus habiles dont se
1 Archives de Milan (trad.).
1 Tome !•«■, p. 208. Cf. p. 220.
* Archives de Milan (trad.).
soit honorée la diplomatie italienne au XVe siècle, représentait en France l'État de Milan. Nous nous félicitons de pouvoir reproduire quelques nouvelles dépêches d'André Cagnola.
Le lecteur connaît déjà la première lettre qu'il adressa lors de son arrivée à Tours1. La seconde, écrite six jours après, n'est pas moins intéressante :
Illustrissimes et excellentissimes seigneurs,
Voilà déjà plusieurs jours que je retarde le départ du courrier afin d'annoncer à Vos Altesses la résolution prise par le roi Très-Chrétien pour régler les affaires d'Italie ; et comme jusqu'ici je n'ai reçu aucune assurance, ni appris aucune résolution, j'ai attendu. Cependant le courrier qui m'a remis vos lettres du 30 du mois dernier, devant repartir, imo me pressant de hâter son retour , il m'a paru hon de faire connaître à Vos Altesses tout ce qui s'est passé jusqu'ici. Depuis la première visite que nous fîmes à Sa Majesté, nous n'avons pu en obtenir d'audience. La cause en a été un fort refroidissement de Sa Majesté, accompagné de catarrhe, qui lui a causé un tel accablement qu'elle n'a pu recevoir personne, de sorte que, nec universaliter, nec particulariter , nous ne l'avons pu voir. Sa Majesté nous a toutefois envoyé presque chaque jour ses conseillers , c'est-à-dire le grand chancelier, monseigneur d'Argenton, monseigneur d'Arpajon , le président et le maître des requêtes. Nous sommes entrés avec eux en beaucoup de pourparlers , en ce qui touche les instructions des ambassadeurs qu'elle veut envoyer en Italie. Ils nous demandaient de vouloir leur apprendre quelle était l'opinion de Vos Seigneuries au sujet de la ligue, nous assurant que Sa Majesté veut dire et faire tout ce qui vous semblera bon, et s'exprimant toujours dans un langage doux et poli. Comme nous ne leur pouvions rien répon-
■ Tome !«■, p. 219.
dre si ce n'est ce que nous avons in mandatis, Sa Majesté résolut finalement de les envoyer avec la commission de dire et faire tout ce que vous leur conseillerez au sujet de la ligue. Nous en étions à ce point, quand nous avons reçu les lettres de Vos Altesses avec la minute incluse des instructions que vous voudriez que l'on délivrât aux ambassadeurs du roi. Elles me furent remises aujourd'hui une demie heure avant le jour ; et d'après l'ordre de Vos Excellences, je les ai montrées d'abord à l'ambassadeur de Florence, et, après en avoir délibéré avec lui, à tous les autres envoyés. Elles leur ont plu grandement ; mais celui de Venise, n'ayant jusqu'ici pas reçu d'avis de la seigneurie , n'a rien voulu dire, bien qu'il les porte aux nues. Nous avons résolu, l'envoyé de Florence et moi, de les traduire ce soir en latin, et puis nous les ferons présenter adroitement, de sorte que nous croyons qu'elles seront ainsi expédiées avec l'annexe pour que addatur et mutetur secundum voluntatem domino rum confoederatorum. Nous rendrons compte à Vos Altesses de tout ce qui se fera ultérieurement.
Cette ambassade sera fort honorable , parce qu'à ces deux seigneurs se joindront plusieurs autres hommes distingués , mais séculiers, que par un autre courrier je vous ferai connaître in scripto '. On me dit qu'il y aura plus de cent cinquante chevaux. Les nouvelles des affaires de Gênes et de Florence m'ont été fort agréables, et aussi à mes magnifiques compagnons. Nous avons tout communiqué audit seigneur d'Argenton, qui en a éprouvé beaucoup de plaisir. Il annonce que demain j'aurai une audience du roi. Je le remercierai comme il le mérite pour les avis si bienveillants qu'il a donnés à Vos Altesses. En continuant à tout communiquer audit seigneur, j'expédierai tout ce qui est contenu dans mes instructions particulières. Pour le moment, je ne m'étendrai pas davantage. Je vous écrirai plus
* Cette ambassade de Louis XI en Italie comptait parmi ses membres Gui d'Arpajon, Antoine de Morlhon, président au parlement de Toulouse, Jean de Voisin?, Pierre de Caramaa, etc.
COMMINES. — III. -s
amplement par un autre courrier. Je me recommande humblement à Vos Altesses.
Tours, le 12 de novembre 1478.
Jean André Cagnola.
Aux illustrissimes princes et excellentissimes seigneurs les ducs de Milan '.
Neuf jours après, autre dépêche de Cagnola. Elle est conçue en ces termes :
Illustrissimes et excellentissimes seigneurs,
Ce matin monseigneur d'Argenton me fit dire qu'il voudrait bien m'entretenir et qu'il serait volontiers venu chez moi ; mais comme il ne pouvait s'éloigner des Montils, il me priait de passer chez lui : c'est ce que je fis. Il me dit que Sa Majesté était véritablement bien disposée à faire tout ce qu'elle pouvait dans l'intérêt de Vos Excellences et de leurs Etats, et qu'elle n'y faillirait pas, qu'il n'était pas besoin de lui adresser des remercîments pour les avis qu'il donnait, etc., que c'était peu de chose en comparaison de ce qu'il ferait pour A'os Excellences à l'occasion. Il ajouta que certainement Sa Majesté, quand elle songe que du côté de Vos Excellences on n'a pas cherché à lui être agréable en choses futiles et de peu d'importance, se refroidit beaucoup et parfois se montre irritée ; il nous dit que Sa Majesté, comme vous le savez, désire beaucoup d'avoir Donato de Conte 9 parce que c'est un homme de valeur, pour l'employer ici à son service et qu'elle vous a déjà fait comprendre ce désir ; mais jamais vous n'avez voulu lui faire ce plaisir, et le roi en conclut qu'il pourrait difficilement espérer qu'on s'efforçait, de lui complaire en choses d'importance. Monseigneur d'Argenton me dit que Sa Majesté m'avait déjà entretenu sans résultat de cet objet, etiam que son indisposition l'avait empè-
1 Archives de Milan (trad.).
* Voyez tome I, p. 227.
chée de me donner une audience particulière. Il me supplia de vouloir engager Vos Altesses à complaire à Sa Majesté et à lui donner Donato ; et si vous éprouvez quelque crainte , il assure que Sa Majesté vous accordera toutes les promesses et les garanties qu'il sera possible, pour que Vos Excellences soient assurées que ce Donato ne pourra jamais rien faire contre vous. Je lui ai répondu que si Vos Excellences n'ont pu complaire à Sa Majesté en ce point, ce n'est pas que vous ne soyez très-disposés à lui être agréable en choses plus importantes, car Sa Majesté doit être certaine qu'elle peut disposer et de vos Etats et de toutes vos ressources, mais que Donato a tendu tant d'embûches contre votre État, et qu'il est peut-être encore animé de si mauvaises intentions (car qui nocent primo, etc.) que vous ne pouviez croire qu'il fût dans l'intention de Sa Majesté de mettre en péril cet Etat , puisque cela ne saurait être avantageux à Sa Majesté, laquelle plus tard en recevrait grand déplaisir, à cause de l'amour qu'elle porte à Vos Altesses et à leur Etat. Je lui dis de plus que j'en écrirais volontiers à Vos Altesses, que je vous ferais connaître le désir de Sa Majesté, que vous en feriez l'objet de vos réflexions et de vos délibérations, et que vous vous arrêteriez au parti qui vous paraîtrait le plus utile et le plus salutaire. Le seigneur d'Argenton me fit de grandes instances à ce sujet et me dit qu'actuellement on ne pourrait faire un plus grand plaisir au roi. Je n'ai rien à ajouter si ce n'est que je me recommande humblement à Vos Altesses.
Tours, 21 novembre 1478.
Jean André Cagnola.
Aux illustrissimes princes et excellentissimes seigneurs messeigneurs les ducs de Milan i .
Ici se place la lettre de Cagnola, du 28 novembre 1478, que nous avons déjà publiée 2. Immédiatement après vient
4 Archives de Milan (trad.J.
4 Tome I, p. 222.
celle du 1er décembre, que nous publions pour la première fois :
Illustrissimes princes et excellentissimes seigneurs,
Vos Altesses auront vu par mes dernières dépêches que je faisais tous les efforts possibles pour avoir les lettres que le roi Très-Chrétien adresse à ceux d'Asti, etc. Je vous informe par la présente que je les ai obtenues par l'entremise de monseigneur d'Argenton, qui rend réellement les offices d'un bon ami à Vos Excellences. Je les envoie jointes à la présente avec la traduction italienne, afin que vous compreniez bien le tout. Vos Excellences pourront les faire parvenir à Asti par un homme qui revêtirait la livrée de courrier du roi, afin de leur donner plus de relief. Et en vérité, elles me semblent de bonnes lettres très-favorables à Vos Excellences et à leur État. J'ai travaillé fort habilement pour les avoir, parce que par le passé je n'avais pas trouvé le terrain bien préparé, quoique de mon côté j'aie usé de toute la diligence qu'il m'a été possible. Ici on ne peut pas faire tout ce que l'on veut, mais ce que l'on peut. Vos Altesses ne peuvent assez reconnaître ce que fait monseigneur d'Argenton. Je lui ai donné in scripto ce que par une précédente lettre j'écrivais à Vos Seigneuries. Nous avons eu ensemble de longs entretiens sur les mouvements des Suisses ; et il nous était venu à la pensée de demander au roi qu'il voulût faire comprendre aux Suisses quelles sont les relations de Vos Excellences avec Sa Majesté, grâce à la parenté et à l'alliance qui les unit, afin que, autant qu'ils ont à cœur l'amitié de Sa Majesté, ils voulussent bien renoncer à tout dessein de tenter aucune entreprise contre Vos Altesses et leur Etat. Nous avons cru devoir remettre cette affaire entre les mains dudit seigneur, parce que Sa Majesté est absente et en voyage pour une dévotion à Notre-Dame à environ trente lieues d'ici , et elle ne veut personne avec elle. Il faut dépêcher les affaires en agissant ainsi. Nous pensons que si Sa Majesté écrit aux Suisses, ceux-ci pourront aisément se retirer.
Tours 1er décemble 1478.
Jean André Cagnola.
Aux illustrissimes primes et excellentissimes seigneurs les ducs de Milan ' .
Cagnola fait connaître dans ses lettres du 14 décembre 1478 qu'il a obtenu de Louis XI son intervention officieuse afin de détourner les Suisses de leurs projets contre le duché de Milan :
Illustrissime et excellentissime dame,
Je n'ai pas répondu plus tôt à tout ce que Votre Altesse m'a mandé par ses lettres du 19 et du 20 du mois dernier , surtout au sujet des mariages que veut faire célébrer Sa Majesté ', etc. Tout est entravé par les difficultés que l'on éprouve ici d'obtenir une audience, surtout quand le roi est absent et loin d'ici, comme je l'ai écrit précédemment. Comme il ne veut recevoir aucun de nos ambassadeurs, je lui ai expédié un message porteur d'une lettre qui contenait une justification étendue de Votre Altesse, rédigée avec le plus d'habileté qu'il me fut possible , mais sans m'écarter de la réponse écrite que Votre Excellence m'a adressée. Ensuite j'ai écrit et plus longuement à monseigneur d'Argenton qui, avant de partir d'ici, me toucha un mot de ce fait, et je lui exposai toutes nos raisons, et je priais instamment Sa Seigneurie de vouloir adroitement présenter ces excuses, de telle façon que Sa Majesté en demeurât satisfaite, en obtenant de Sa Majesté qu'elle consentit à m'entendre parce que je les développerais davantage. Monseigneur d'Argenton me rendit le service d'un bon ami. Il ne voulut pas présenter la lettre lui-même, mais il fit en sorte que le messager la remit : ce qui eut lieu. Sa Majesté lut la lettre et la fit lire
* Archives de Milan (trad.).
* Voyez tome I", p. 203.
ensuite audit seigneur, avec lequel il s'en entretint le soir. Ledit seigneur m'écrit que Sa Majesté se montre quelque peu hésitante, disant qu'elle ne sait rien du mariage du duc de Savoie, ni des autres, et qu'elle serait très-satisfaite du mariage avec le prince de Galles \ parce qu'il serait très-avantageux à Sa Majesté, qui a à traiter avec le roi d'Angleterre. Il ajoute que Sa Majesté se montre calmée , que vos excuses lui ont été agréables, qu'elle exprima le désir de m'en entretenir, et qu'au retour de son pèlerinage elle me ferait dire où je devrais aller la trouver. J'attendrai donc. Si le roi m'en parle, j'espère que je le contenterai, et je lui ferai comprendre que tous les mariages ont été traités avec sa participation et son approbation. De tout ce que je saurai, je rendrai compte à Votre Altesse. Je puis vous assurer que Sa Majesté n'était pas encore informée de cette réponse par ses ambassadeurs, lesquels, à ce que j'apprends, ne sont pas encore arrivés ici, et encore moins à la cour ; car mon messager n'y a vu personne, sauf les gens de Sa Majesté. J'envoyai aussi la copie des lettres de messire Léonard Botta s, et aussi de celles du podestat de Chiavenna, en lui faisant connaître le mouvement fait par les Suisses à l'instigation du Pape. Monseigneur d'Argenton m'a écrit qu'il est content d'apprendre ces nouvelles. J'ai aussi reçu la réponse à la lettre que les autres ambassadeurs et moi nous adressâmes à Sa Majesté pour la prier de persuader ou de commander aux Suisses de renoncer à tenter des entreprises contre les Etats de Votre Altesse, etc. comme je vous l'ai fait connaître par ma lettre du 1er de ce mois 5. Sa Majesté nous a fait répondre par ledit seigneur d'Argenton qu'elle écrirait à quelques-uns de ses amis là bas, lesquels sont de grande autorité, et qu'elle le ferait en très-bonne forme, de sorte que cela vaudra mieux que si elle s'adressait aux communes de Suisse, auxquelles elle ne juge pas
1 Voyez tome I, pp. 230, 231.
* Ambassadeur milanais à Venise.
5 Voir ci-dessus p. 36.
à propos d'écrire, parce que Sa Majesté ne voudrait pas les indisposer, au moment où elle espère obtenir huit mille hommes qu'elle employerait dans sa guerre contre le duc Maximilien , et elle a déjà envoyé l'argent pour les lever. Depuis j'ai appris par une autre lettre de ce seigneur que Sa Majesté a écrit à ses amis de là bas en bonne forme, et qu'elle a envoyé ses lettres par un courrier habile et expérimenté, en le chargeant d'employer tous les moyens possibles pour qu'on ne fasse pas la guerre contre les États de Votre Excellence , et s'il n'y pouvait réussir, pour qu'ils tâchent au moins qu'on n'y emploie aucune personne de rang, afin que la chose ait moins de gravité ; car le seigneur d'Argenton m'écrit que Sa Majesté est d'opinion que si les Suisses tentent quelque entreprise, ils n'y persévéreront pas longtemps et que dans quinze jours ils rentreront chez eux.
Il ne me reste plus qu'à me recommander humblement à Votre Altesse.
Tours, 14 décembre 1478.
Jean André Cagnola '.
Au duc de Milan.
Le 17 décembre 1478, Cagnola insiste sur les services que ne cesse de lui rendre le seigneur d'Argenton :
Illustrissimes et excellentissimas seigneurs,
Le magnifique seigneur d'Argenton se recommande mille fois à Vos Excellences, en disant qu'il est leur vrai serviteur, et je vois bien par les résultats qu'il en est ainsi ; car dans les affaires de Vos Excellences il remplit réellement l'office d'un véritable ami, et sans lui nous perdrions parfois la tête, surtout dans les affaires particulières de Vos Excellences.
Je me recommande humblement, etc.
Tours, 17 décembre 1478.
Jean André Cagnola.
Aux ducs de Milan 2.
1 Archives de Milan (trad.).
' Archives de Milan (trad.).
Dans la lettre suivante, Cagnola se réjouit de ce que les armements des Suisses ont abouti à une retraite précipitée.
Illustrissimes et excellentissimes seigneurs,
En me rendant de Thouars ' à Tours, je rencontrai en route Martin de Sixto, votre courrier, qui me remit les lettres de Vos Altesses, du 15 du mois dernier, et qui m'annonça do bouche la houteuse retraite des Suisses *. J'en ai ressenti un si grand plaisir que je ne saurais l'écrire, car je ne puis cacher que cette affaire me donnait beaucoup de souci. Je pensai à revenir tout droit sur mes pas, pour l'apprendre au roi, mais je me sentais accablé d'un refroidissement et d'une indisposition telle que je pouvais à peine me tenir à cheval, et le chemin était long et mauvais. Aussi je poussai jusqu'à Tours, qui n'était pas loin, et le jour suivant j'envoyai Martin à Sa Majesté et à notre monseigneur d'Argenton ; et j'écrivis à l'un et l'autre in bona forma, en leur donnant sur le tout des nouvelles certaines. J'attends maintenant le retour de Martin et je rendrai compte à Vos Altesses de tout ce que j'apprendrai. Tous mes collègues les ambassadeurs ont ressenti aussi un plaisir singulier.
J'expliquerai adroitement le fait de Donato audit seigneur d'Argenton, qui m'en a parlé, et aussi à Sa Majesté, s'il en est besoin. Ce sera, je crois, dans quatre ou cinq jours, et j'informerai du tout Vos Excellences.
Tours, 6 janvier (1479).
Jean André Cagnola.
Aux illustrissimes princes et ducs de Milan 4.
* Résidence de Coramines. Louis XI s'y trouvait eu ce moment. Voyez tome Ier, p. 236.
* Dix mille Suisses avaient traversé le Saint-Gothard au mois de novembre 1478. L'hiver les força à rentrer dans leur pays.
» Voyez tome Ier, p. 228.
* Achives de Milan (trad.).
Commines avait écrit directement à la duchesse de Milan le 23 décembre 1478. Sa lettre ne s'est malheureusement pas retrouvée ; mais nous connaissons la réponse qui lui fut adressée le 16 janvier :
A monseigneur Philippe de Comines, seigneur d'Argenton.
Répondant à vos lettres du 23 du mois dernier, nous vous faisons connaître que nous n'avons aucun doute que vous ne vous réjouissiez de tout ce qui touche à notre honneur, à notre satisfaction et à notre consolation, vu l'affection que vous nous portez, autant que tous nos autres amis. Nous vous remercions des bons procédés dont vous usez envers nous dans nos affaires, comme nous en sommes informés et assurés par nos envoyés là bas et comme nous en jugeons par les effets. S'il s'en présente quelque occasion, vous pouvez être certain que nous n'employerons aucune autre entremise plus volontiers que la vôtre ; et il nous semble qu'il n'est pas nécessaire de la réclamer, puisqu'elle s'offre spontanément et promptement en toutes nos affaires.
Thomas Portinari nous a montré tout ce que vous lui écrivez l. 11 nous a fait un plaisir singulier, et nous l'avons chargé de vous répondre en la forme que vous verrez par ses lettres. Nous nous y référons.
Milan, 10 février (1479) 8.
Revenons au différend des Suisses et des Milanais. On avait cru un instant que Louis XI accepterait les délicates fonctions d'arbitre, mais il craignait trop de se mettre mal avec les cantons helvétiques où il recrutait au besoin ses meilleurs soldats. La lettre suivante de Cagnola complète
' Commines, écrivant à Cico Simonelta le 13 décembre 1478, mentionne les lettres adressées à Thomas Portinari. Voyez tome I", p. 227. * Archives de Milan (trad.).
celle qu'il écrivit le 11 mai 1479 et que nous avons déjà publiée ' :
J'ai reçu la réponse de monseigneur d'Argenton aux lettres que je lui ai écrites de Paris sur la note que Vos Excellences m'ont adressée au sujet du mémoire des Suisses, le 2 du mois dernier. Il m'assure que Vos Excellences ne doivent pas croire qu'à la suite de ce mémoire Sa Majesté écrive ou fasse rien qui tende à votre préjudice, qu'elle ne veut à aucun prix statuer sur ce différend et que pour rien au monde elle n'accepterait une pareille charge, mais que Sa Majesté désire vivement la paix et qu'elle est d'avis qu'on ne doit pas s'arrêter à un peu d'argent pour s'affranchir de ces difficultés.
Charles Visconti se trouvait ici, quand le roi passa par cette ville ; il y demeura un jour et parla audit seigneur d'Argenton. Il vous écrit ad plénum tout ce qu'il a appris de Sa Seigneurie. Par ses lettres vous serez au courant de tout plus ad plénum.
L'illustrissime seigneurie de Venise a écrit ici à ses ambassadeurs, par lettres du 12 du mois dernier, que le pape n'a pas encore accepté le compromis, et qu'il a dit ne pas vouloir l'accepter juxta formam nostram. Autant que je puis comprendre lesdites lettres, je ne m'explique pas que ladite seigneurie soit encore disposée à le ratifier. L'ambassadeur florentin et moi nous n'en avons pas été peu surpris, et nous en avons conçu de l'ombrage; Il nous semble que les Vénitiens ne marchent pas avec cette entente qui, à notre sens, serait utile ; et il serait trèsregrettable que nos adversaires en eussent connaissance, bien que nous croyons toutefois qu'ils ne l'auront fait que par de justes considérations. Nous autres ici, Deo daiite, nous avons marché en grande union et en bonne intelligence, et ainsi feronsnous à l'avenir.
Jean André Cagnola '.
1 Tome I, p. 250.
* Archives de Milan (trad.).