I. — commis
« se trouYoit obstine^ et Inj ayoit Dieu troublé le seas et « Tentendement ^ ; » car cette obstination, c'est le sceau funeste dont sont marqués au front quos vult periere Jupû ter, ou pour ne point emprunter une langue qu'ignorait Commines et pour reproduire ce qu'il dit lui-même, quand Dieu a résolu la chute des princes, « premier il leur diminue (c le sens '. » C'était ce qu'il voyait tous les jours chez le duc de Bourgogne : «^ Jà le conduisoit son malheur ^. d L'abandonner, c'était donc se ranger du côté de Dieu ou de la fortune.
En effet, il n'est pas chez l'homme de sentiment plus conforme aux lois de la nature que de chercher un appui là où il le trouve le plus stable et le plus solide, a Naturellement « la pluspart des gens ont l'œil à s'accroistre ou à se ce sauver, qui ayséement les fait tirer aux plus forts... Par a espécial est ce dangier quant il y a prince qui cherche à « gaîgner gens *. »
La reconnaissance, le souvenir des bienfaits passés sont, il est vrai, des liens qui pèsent sur le cœur, mais avec quel enthousiasme plus vif l'esprit n'embrasse-t-il point les rêves d'une plus haute destinée ! « Plus de gens se animent pour a l'espérance de biens advenir que pour les biens qu'ils ont a jà receus ^. »
Faut-il se perdre avec ceux qui se perdent f N'est-ce pas un acte d'habileté que de se joindre aux plus habiles? On se
< i/<^. II,p. 151.
» Mém. II, p. 3.
toarne a par intelligence ^ » mot à double sens qu'il est superflu de commenter.
Mais le respect du serment? mais la honte de la trahison patente et publique ? Scrupules intempestifs que fait taire la fortune : le sire de Gommines racontant la défection de Philippe de Crèvecœur, la juge ainsi : « Lediot messire Phi- <c lippes de Crèvecueur devenoit homme du roy sans diffi- (c culte, par quoj n'eut sceu mesprendre à se mettre au ce service du roy, s'il n'ayoit feict serment. Il s>&a est parW « et parlera en diverses façons, par quoy m'en rapporte à ce a qui en est '. » Mais Gommines n*avait41 pas prâtô le même serment et ne prévoyait-il pas « qu'on parleroit de lui <c en diverses façons? » Lui aussi n'avait*il pas été « nourri, « accreu et mis en grand estât par le duc Gharles ^? xi
La trahison, selon Gommines, n'est odieuse que lors* qu'elle n'est point payée *. Elle devient par le salaire un oontrat qui engage. Aussi dit-il d'une dame d'Arras qui trahissait avec désintéressement : <x Je ne loue point son œuvre a pour ce qu'elle n'y estoit point tenue ^. » Agir « sans « nulle occasion, » dit-il ailleurs, c'est agir « par vraye desa loyauté ^. » L(»rsqu'il parlera des trahisons qui suivirent la mort de Charles le Hardi, il ajoutera avec une froide naïveté : « Plusieurs se tournèrent du party du roy, pour <c avoir de ses bitos, car nul auftre prince n'en despartoit
* Mém.y t. n, p. 188.
« Mém., t. II, p. 100.
» i/i^., t. II, p. 101.
^ « Ung saige homme ne se pourroit trop aohapter. i C'est Com* mines Ini-mâme qui le déclare. » Mém,, 1. 1, p. 96. » Mém., 1. 1, p. 327.
• Mém., t. U. p. 367.
<c si largement à ses serviteurs ^ d II n'avait pas fait autre chose, et il en avait donne l'exemple. Tels sont les subtils arguments à Tusage de tous les traîtres et de tous les ingrats, que Gommines a semës dans ses mémoires. Traité assez peu généreusement par le duc de Bourgogne, séduit par les brillantes promesses du roi de France, c'était en dehors de sa conscience et en feignant de n'écouter que sa raison et son habileté d'homme politique, qu'il interprétait les conseils que lui faisaient entendre son ambition et son intérêt.
Gommines s'excuse aussi sur les mœurs et les vices de son temps. <c Nous sommes, dit-il, affbiblis de toute « foy et loyaulté les uns envers les aultres, et ne sçauroye (c dire par quel lieu on se puisse asseurer les uns des « aultres '. » Le siècle de la chevalerie était passé, et rien n'en retraçait plus le généreux dévouement, ni la noble pauvreté. Lorsque Nicolas Rolin (les Rolin ne furent pas plus fidèles à la maison de Bourgogne que Gommines) devint chancelier du duc Philippe, il prit pour armoiries un Hercule portant un masque '. La force voilée par la ruse, tel est le caractère de ce temps, et Gommines (faible justification pour' un homme dont l'esprit, par sa supériorité, eut dû se dérober à cette contagion), n'eut, si l'on peut l'en croire, que le tort d'être de son siècle.
Quel grand prince d'ailleurs que ce roi Louis XI, bien qu'on parlât « différemment » de la mort du duc de Guyenne I II
* Mém., t. II, p. 174.
« Mém., t. I, p. 156.
> Recueil de généalogies, écrit à la fin du XV* siècle (Biblioth. Goethais, à Courtray).
n*aimait guère son frère, il est vrai, et avait été assez mauvais fils ; mais il choisissait si bien ses conseillers et les • récompensait avec une si admirable prodigalité. « Il n*esii pargnoit l'argent, ne les biens, ne sa peine, non point « seullement envers les maistres, mais aussi bien envers « les serviteurs ^ . . Sur tout lui a servi sa grande largesse '. (c L*ung des plus grans sens que puisse monstrer ung « seigneur, c'est d'approcher de luy gens vertueux et a honnestes... Entre tous les princes dont j'ay eu la <€ congnoissance , le roy a le mieulx sceu hoimorer et a estimer les gens de bien et de valeur *. »
Pour conduire plus utilement ces affaires, Louis XI connaissait <c toutes gens d'auctorité et de valeur ^ » aussi bien en Flandre, en Angleterre, en Italie et ailleurs que dans son propre royaume ^. Les ambassadeurs mêmes qu'il envoyait dans les États du duc de Bourgogne, n'avaient souvent d'autre but que d'entretenir ces relations.» Les uns, « dit Commines, alloient et venoient pour sçavoir nouvelles, « les aultres pour soubstraire gens et pour toutes mau- « vaises marchandises, soubs umbre de bonne foy. » ^ Il ne
« Jfi^., t. I,p. 116.
« Mém., 1. 1, p. 84.
» Mém., 1. 1, pp. 139, 157.
^ Autorité douteuse, valeur contestable. In multis parcus... e diverso in donando quibusdam effnsus.. Si in aliquos unquam clementiam fecerit, taies fuerunt quos susa tyrannidi idoneos existimaret ministros. (Th. Basin, éd. de M. Quicherat, t. III, pp. 169 et 176.) Rex in tradîtoribus aut flagitiosis plus delectabatur quam in honestis... Secundum astrologos, viles ac vituperabiles exaltabit. (Chr. ms. d* Adrien de But.)
» If/m., t. I, p. 84.
• J//m.,t.I,p. III.
nous apprend pas si quelque ambassadeur de Louis XI • avait 'remarque son habileté avant que le roi de France le vît lui-même à Péronne.
Combien était a sage » le roi Louis XI I Personne plus que lui ne « travailloit à gaignier ung homme qui le povqit a servir, et ne te ennuyoit point à estre refuse une fois «c d'ung homme qu'il pratiquoit à gaignier, mais j conti- « nuoit en lui promettant largement et donnant par effbct a argent et estât qu*il congnoîssoit qu'il lui plaisoit ^ » Ne ftuit^il pas retrouver ici le souvenir des rësistanoes, des tentations et des dëftiillanceB que traversa la conscience de Oommines? Ne faut^il pas aussi attribuer quelque part dans sa résolution à totit ce qui se passait sous ses yettx? Il ne pouvait manquer de comparer la fureur inconsidérée de Charles avec la prudence calme et froide de Louis, la témérité de l'un et l'habileté de l'autre, qui présageaient ici tous les revers, lA tous les succès.
Si Commines hésita (nous aimons i le croire), Louis XI était bien résolu à ne pas l'abandonner longtemps à ses incertitude^s. Au mois de juin 1472, il lui avait, paraît-il, fait espérer de grandes largesses *. Par un système différent, dans les premiers jours d'août 1472 ^, il ât saisir chez Jean de Beaune la somme de six mille livres qui y était déposée,
< Mén., 1. 1, p. 83.
* Dès le mois de Juin 1472, Louis XI, étant à Tabbaje de Celles en Poitou, préparait les actes qui devaient faire passer à Commines une partie des terres usurpées sur la maison de Thouars. (Notice de M. de la Fenfenelle de Vaudoré, p. 13.)
' La date de cette saisie résulté du compte de Jean Bourré, qui prouve que les mois d*août et de septembre 1462 de la pension de Commines, ne furent pas pajés.
et en même temps il mit arrêt sur une somme de mille livres qui représentait le terme de sa pension correspondant aux mois d'août et de septembre 1472. Il donnait pour prétexte la part attribuée à Gommines daas la prise d'armes du duc de Bretagne \ et pour s'assurer son adhésion morale, il s'emparait de son argent : argument vulgaire mais puissant et cette fois décisif '. La trahison fut conclue ' : il ne s'agissait plus que d'en choisir le moment.
Quand Philippe de Gommines trahira-t-il? sera-ce après l'assaut de Beauvais? non, car le duc a fait sa retraite en bon ordre : ce sera devant Dieppe, après douze jours perdus dans un siège que ne marqua aucun combat, quand l'armée bourguignonne, épuisée de fatigues et manquant de vivres aura constaté son impuissance ^, et Gommines lui-même
* € Potir 1â guerre de Bretagne. • Compte de Jean Bourre. Mém.^ t. III, pr. p. 1 1 .
* Toat ceci repose sur le compte de Jean Boorrë. Il en résulte que si Commines déposa à Tours, soit par spéculation, soit sur Tordre formel du roi qui y yojait un gage, la somme de six mille livres tournois, remise le 30 septembre 1471, il toucha, alors qu'il habitait encore* les Etats du duc de Bourgogne , cinq miUe liyres qui représentaient sa pension depuis le 30 septembre 1471 jusqu'au 31 juillet 1472.
' Qui conclut le dernier marché de la trahison? Peut-être le sire d'EstouteyiUe« prévôt de Paris, qui se trouvait en ce moment à Beauvais. Une nièce du sire d'EstouteviUe avait épousé un cousin de Philippe de Commines.
* A mesure que Charles multipliait ses expéditions, deb taxes plus pesantes excitaient les murmures des populations. Il n*àvait pas compris le sage avis que lui transmettait le duc de Guyenne, peu avant sa mort : c Mettez peine de contenter vos subjects et ne vous souciez. I Mém.^ t. I, p. 217.
nous expliquera le moment qu'il choisit, dans ces lignes relatives à une autre trahison : « Ouant ceulx qui estoient c contre le duc yeirent qu'il n'estoit pas assez fort, ils \ c exécutèrent leurs entreprinses ^ >
Ce fut pendant la nuit du 7 au 8 août 1472, qu'il quitta le camp du duc de Bourgogne, c La nuit n'a point de c honte ', » dit-il dans un endroit où il ne parle pas de sa fuite, et sans doute il n'y fait pas davantage allusion lorsqu'il ëcrit ailleurs : « J'ai peu veu de gens en ma vie qui c sçachent bien fuir '. >
Lorsque Charles le Hardi l'apprit à six heures du matin (c'était l'heure à laquelle, dit Gommines, il se mettait chaque jour au travail % il ât don au sire de Quévraing de tous les droits et actions qui appartenaient à Gommines c à c rencontre du seigneur de Trazegnies, en vertu d'une senc tence rendue à Mons ; » lesquels droits, portent les lettres du duc, c ensemble tous les biens quelconques d'icelui mesc sire Philippe nous sont échus par droit de confiscation au € moyen de ce que il s'est, aujourd'hui date de cestes, disc traict hors de nostre obéyssance et rendu fugitif au party € à nous contraire ^. »
Des ordres semblables furent sans doute envoyés dans la châtellenie de Gassel, où se trouvait la terre de Renescure, car on lit dans les comptes du grand conseil : c A Josse de < le Hove, le xv* jour d'aoust audit an LXXII, la somme
« Mém., 1. 1, p. 215.
• Mém., 1. 1, p. 180?
' Mém., 1. 1, p. 383.
* Mém., t. n, p. 279.
^ ArchiTes du chàtean de Bdaomont. Ce doeament a M publié, par M. Gachard, Trésor national, t. Il, p. 121.
€ de qnaraDte-hnit sols..., pour à toute diligence avoir étë c porter lettres closes de par eulx (les membres du grand c conseil) à maistre Jehan de Janly estant à Bruges, à an c que incontinent il viengne et retourne à Ârras pour y c yacquer à Texpédition du fait de la justice et pour d'il- € lecques aler et porter lettres de par mesdits seigneurs du c grand conseil à monsieur le prëvost de Gassel estant à c Bruxelles, à an que aussi il viengne et retourne audit € Arras, pour faire le rapport de certains procès qui granc dément touchent mondit seigneur et dont, comme Ton € dit, il est taille d'avoir grant profit \ »
Cela ne sufSsait point : le duc forieux ordonna, le lendemain de la trahison de Commines, de marcher en avant et de porter la flamme dans le pays de Gaux. Il mérita dans cette expédition non point le surnom de Charles le Victorieux, mais celui de Charles le Terrible. La désolation des campagnes qu'il avait traversées, attestait son implacable fureur, mais son impuissance et sa faiblesse ne se révélèrent pas moins à tous les yeux, quand, privé de munitions et de vivres, il accepta une trêve, presqu'aussitôt après avoir annoncé une guerre sans terme et sans uerci.
* Compte des amendes, explois et confiscations du grand Conseil. (Archiyes générales du royaume, n9 21434.)