‹ Lettres et négociations de Philippe de Commines (volume 4)Chapitre 17 sur 30 · KM) LETTRES ET NEGOCIATIONS · texte numérisé non relu

KM) LETTRES ET NEGOCIATIONS

principauté de Talmont, scellées au mois d'octobre 1472, ne furent enregistrées au Parlement que le 13 décembre 1473' et en présence d'une dernière protestation qui ne fut pas repoussée.

Voici en effet ce qu'on lit dans les registres du Parlement, à la date que nous venons d'indiquer :

Après que les lettres octrojées par le roj à messire Philipe de Commines touchant la principaulté de Talmond-sur-Jard et autres terres et seigneuries, ont esté levées et publiées, Champront, pour le seigneur de la Trimoille, comme aiant le bail des enfans de lui et de sa feue femme, dit que les terres contenues es lettres sont les principales terres de la viconté de Touars, qui appartenoit à feu messire Lojs d'Ambojse, père de la feue mère desdits enfans, à laquele mère furent baillées par le traictié de son mariage ; dit que feu Calabre les voult avoir, et pour ce, La Trimoille en obtint complainte , et sont céans en procès en attemptant, contre lequel Roscure en a obtenu le don. Si requiert estre receu à opposition et demande délaj pour le faire savoir à La Trimoille.

Framberge, par protestation de n'entrer en procès par ce que le roj a promis la garantje de ceste matière, dit par manière de remonstrance pour monstrer que partie ne doit estre reoeu à opposition à l'encontre desdites lettres, que le roj est seigneur desdictes terres , lesquelles il a données à Roscure pour certaines causes justes et raisonnables, etc. A ce que partie veult prétendre que les terres lui appartiennent, dit qu'elles appartiennent au roj ; et supposé que ne lui appartenissent, si ne doit estre receu partie à opposition, car il est permis au roj rem alienam dare pour juste cause et raisonnable ; et est ceste ques-' tion déterminée par les docteurs de droit civil in lege reêcripia

* L'enregistremeot à la Cour des comptes parait avoir souffert d'autres difficultés, car il n'eut lieu que le 2 mai 1474.

C* et fer doctares juris eanonid comme Innocent •, Hostience », Jehan André *, le Compostolin », in capitnlo : Q,uœ in ecdesiarum *, qui dient que tout ainsi qu'il est permis per legem vel statuium anfferrt rem primti sicuù in usucapUmbus et aliis cousis, et allèguent la loj sepukmm par laquelle appert que guando aliqtiis haberet sepulcrum et non haberet viam, rex potest eompéllere ad dandum tiam, aussi que le prince qui est hx animata in terris le peut faire potestate sua ordinaria. Commines a délivré le roj des mains de ses ennemis, qui est chose salutaire pour toute la chose publique. Ainsi est bien raisonnable cause d'avoir fait le dit don, par quoj le roy a peu faire le dit don, et dit que partie ne doit estre oje, ne avoir délaj, ne estre receue à opposition, et mesmement que le roj certifie la dite cause estre vraje , cui credendum est per notata per ...... in

predicta lege rescripta et per If. ' in capitula ex parte, et requiert que sur les dictes lettres soit mis : Ucta, publicata et reçistrata. Champront dit que son opposition est recevable, car les terres sont Téritaige de ladite feue mère desdits enfans et lui furent baillées en mariage, ne n'est le feu père que usufifructier ; ainsi, puisque maintenant on veult ester ausdits enfans leurs héritages, il n'est point de plus juste opposition. A ce que partie parle de la puissance du roj, dit que il 7 a puissance absolue et réglée : et licet princeps sit solutus legibus, tamen secundum leges vivere débet. Or partie mesmes vient par justice, car céans

* Cod.^ lib. I, tit. XIX, 1. 7. Louis XI interprétait à la lettre le texte d'une loi de Théodose : t Rescripta contra jus elicita ab omnibus judidbus refùtari prœdpimas niai forte quod prosit petenti. • Théodose ajoutait (ce qu'oubliait Louis XI) : t Et quod non Icedat alinm. •

* Le pape Innocent III.

' Henri de Segusio, cardinai-évéque d'Ostie au xiu« siècle.

* Jean André, célèbre professeur de Bologne.

* Bernard de Compostelle.

« Constitution d'Innocent IIÏ, dans le Corpus juris* ^ Le cardinal d'Ostie.

lOà LETTRES ET NEGOCIATIONS

elle demande lecture de ses lettrée ; ainei s* Aide de la pHissanœ vègïèB par qaoj le roj ne peut ester rem uniuêprwaH pour le bailler aUeii privato, et dit que feu d^Amboise, les feus barons de la Trimoflle et oelui qui est huj, ont bien et yaiUamment servi le roj et sont encores pour le servir aussi bien que messire Philippe de Comynes pour tout faire, et quant le roy vouldroit prendre iupêr privatoê^ y en a bien d'autres sus lesquels on le devroit plus tost prendre que sur lesdits de la Trimoiîle ; condud comme dessus.

La court verra les lettres, et se plaidoit au conseil, assavoir se ledit de la Trimoiîle sera reœu à opposition ou se, nonobstant son opposition, lesdites lettres seront leues et registrées ^

Ainsi d'obscurs procureurs agitaient devant cette assemblée qui devait un jour casser le testament de Louis XIV, la grande question de la limitation du pouvoir royal, soit absolu, soit réglé; et sous le règne même de Louis XI, on trouvait une voix assez courageuse pour rappeler que le roi doit se conformer aux lois, un corps de justice assez indépendant pour comprendre ce langage.

Il paraît, en effet, que le Parlement, tout en consentant à ordonner enfin l'enregistrement des lettres royales, réserva les droits de la maison de Trémoïlle, et telle fut l'origine d'un procès dont nous aurons à étudier ailleurs la marche et les nombreuses péripéties.

Commines écrivit plus tard, en parlant du Parlement de Paris : t Entre les conseillers se trouvent tousjours largec ment de bons et notables personnaigee, et aussi quelquesc ungs bien mal conditionnés *. »

' Archives de TEmpire (matioéet du Parlement), X, n? 4815,^ 19. « Mém., t. 1, p. 65.

DK COMMINES. 103

Lottis XI dorait pendant longtemps laisser peser le poids de È9B vires tàïiounes l«r la maison de la TrémoïUe. Non moiilB hostile à la maison d'Amboise, à laquelle remontaient des droits solennellement invoqués, il voulut disposer & son grë de ra&iée des filles de Louis d^Amboise, déjà veuve du duc Pierre de Bretagne, qui,, pour ne pas être contrainte*à un mariage qu'elle rq)ous8ait, se vit réduite à aller demander un asile au silence et i Tombre du cloître : on devait un jour rappeler la bienheureuse Françoise d'Amboise.

La veuve même de Louis d'Amboise, Nicole de Chambes, fille du seigneur de Montsoreau, fut en butte aux mêmes persécutions* N'ayant pas reçu de la nature les dons de la beauté, mais se devant à elle-même tous ceux d'un esprit gracieux et cultivé, habile dans l'art de composer des vers qu'elle chantait avec un charme indicible, elle n'alla pas chercher le repos dans un monastère et aima mieux se réfu* gier près du duc de Guyenne. Elle eût pu lui rappeler que Tes sires de Thouars se vantaient d'être issus de la maison royale de France et que la maison de Chambes elle-même portait : d'azur semé de fieur de lys. Isolée, privée de ses biens, elle ne fut que l'Agnès Sorel d'un prince qui ne devait jamais régner, et selon les historiens de ce temps, elle partagea avec lui le même poison ^

' Là ne se bomèi^ent pas les actes de rigueur de Louis XI envers la maison d*Amboise. Le château de Chaumont, qui appartenait à Pierre d'Amboise, lui paraissait occuper au bord de la Loire et trop près du Plessis-lez-Tours une position trop menaçante. Au mois de janvier 1465 (v. st.) il le fit brûler et raser. (Chroniques de Louis XI, ap. Lenglet, t. II, p. 56.) Le sire de Chaumont, fidèle serviteur de Charles VII, avait éiÀ d^pouilU de ses fonctions lors de Tav^nement de Louis XI et avait pris part à la ligue du Bien-Public. (Mém,, 1. 1, p. 52.)

Quelques mois à peine se seront écoulés depuis la triste fin de la dame de Montsoreau, quand Louis XI parviendra à imposer à une de ses sœurs un époux choisi de sa main : n'anticipons point toutefois sur les événements.

Louis XI voulut conduire lui-même le transfuge dans ses nouveaux domaines. Il prit plaisir à lui montrer, comme un éclatant témoignage de sa générosité, le château de Talmont, vaste résidence féodale qui remontait au XI* siècle et dont relevaient dix-sept cents arrière-fiefs. C'était presque un royaume à l'ouest de la France * ; mais ce qui frappa surtout Commines, c'était ce que la nature avait fait pour créer des ports sur ce rivage et ce que rhomme pouvait faire pour fertiliser les terrains marécageux qui y abondaient. Commines visitant avec le roi les Sables d'Olonne, appela son attention sur ce point, et ils étaient arrivés à un rendez-vous de chasse appelé Dinechien, lorsqu'à la prière de son nouveau conseiller, le roi octroya des privilèges à la ville des Sables d'Olonne, afin d'y appeler les marchands et les navigateurs étrangers *. En même temps, il réunit à la principauté de Tal-

* M. de la FonteneUe ëvalae les possessions de Commines en Poitou à trois ou quatre millions, valeur actuelle.

* « Loys, par la grâce de Dieu, roy de France, savoir faisons à tous que nous estans en la viUe des Sables, assise sur la mer, qui est de la seigneurie d^Olonne, appartenant à nostre amé et féal conseiller et chambeUan Phelippe de Comynes, nous ait esté remonstrë le grant bien et prouffit qui pourroit advenir à nous et à la chose publicque de nostre royaulme si la dite viUe des Sables estoit close et fermée de tours, portaux et murailles, en manière qu'elle fîist deffensable et qu^ les marchans et marchandises venant audict port et havre dudict lieu peussent estre en seureté en la dicte ville, parce que le dict port qui est bon et bien seur et autant ou plus que nul aultre port ou havre

mont les terres de Bran et de Brandois, dont Tassëchement avait tente Commines \

Ce serait une page pleine d'intërêt que Tëtude de ce que fit Commines pour dëvelopper la prospérité de ses domaines. Plein des souvenirs du pays qu*il avait quitté, il imita les travaux des polders de la Flandre en débarrassant des eaux stagnantes les marécages insalubres. Ses efibrts tendirent surtout à créer un port à Olonne où il introduisit le tissage des toiles de navire avec assez de succès pour que le nom d'Olonne leur soit resté. Les privilèges accordés par Louis XI avaient affranchi de toutes tailles les habitants, en les autorisant à entourer leur ville de murailles et à se gouverner par un conseil élu par eujc de concert avec leur seigneur. Voici comment Commines comprenait le gouvernement de ses États : l'administration était confiée à un prévôt et à quatre jurés; la première fois, les habitants devaient présenter au seigneur une liste de dix personnes entre lesquelles il choisirait les magistrats. Ce conseil devait se renouveler partiellement tous les deux ans, d'après les mêmes règles, et chacun des élus devait, à l'expiration de ses fonctions, rendre compte de son administration '.

qui soit en nostre royaalme, poorroit avoir tel renom que tous marchans estrangiers j viendroient volontiers aborder, etc. »

Ces lettres sont datées du 10 novembre 1472 dans le Recueil des ordonnaneet, et du mois de décembre dans Tédition de W^^ Dupont. Il y a de légères différences entre les deux lextes. Quelques difficultés s'étant élevées sur Tinterprétation de cette ordonnance, Louis XI décida, le 2 juiUet 1474, qu'eUe devait être entendue dans le sens le plus favorable aux habitants d'Olonne.i^^m^ d^ ord. t. XVIII, p. 26. Le même jour, Louis XI exempta pendant vingt ans les habitants d'Olonne de la taille du blé et du vin. Mém., t. III, pr. p. 185.

« Afém., t. III, pr. p. 184.

« Afém., t. III, pr. p. 33.

Louis XI ât bien plus poor Commines, M il n'était que depuis trois mois à son service, lorsqull reçut de ce prince la main d'une soeur de la dame de Montsoreau qui n^avait pas fdi comme elle, et dont la dot, complétée par les bienfaits du roi \ comprenait douze seigneuries, savoir : la baronnie d*Argenton * et les domaines de Villentras, Lairegodeau ', Precigné, etc. Sans attendre Tenregistrement des lettres royales du mois d'octobre 1472, Commines prit dans le contrat de mariage du 27 janvier 1472 (v. st.) le titre de prince de Talmont ^

Oe contrat de mariage formait de la part du seigneur de Montsoreau un acte de dépossession. H donnait en dot bien plus que la part héréditaire de sa fllle, et il faut le dire sans détour, tous les domaines voisins de Talmont qui convenaient à Commines*. Aussi les conseillers du roi eurent-ils soin, afin de prévenir des revendications ultérieures, de déclarer dans le contrat qu'il y avait non-seulement constitution de dot, mais aussi vente réelle. Le roi paya quelque chose au seigneur de Montsoreau * et promit d^acquitter plus tard le surplus.

« Afém., t. III, pr. p. 183.

* Le ohâtaM d'Argeàtoii a été dtenH pAttdant l«t goerres de U Vendée ; il eiiste enoore d^inportantes roinéi dé celai de TâloMitt.

* Ob trouva dans le oaialogoe Jonrtanvanlt là mestion de U pi^ Mthraate : « Philippe de Oommieee, teigaeiir d^Argenton et de Lairegodeau, reçoH on hommage poor un fief dépendant de cette dernière seignenrie, n<> !2552. • Je n'ai pn retrouver la trace du n* 3032 : Aotograpfaei de Comminee et de sa tente.

^ Mém., t. m, pr. p. 38.

* Compte de Jean Briçonnet, 147E-1473, Mém., pr. t. UI, p. 183.

* La seigneurie de Monteoreau resta à la maison de Chainhee. En 1530, Philippe de Chambes, seigneur de Mottteoreao, épousa Anne de Latal, petite-fille de Commines.

DE CÔMMINES. 107

Gommines s'empressa de faire réparer et d'embellir les châteaux qui défeodaieat ses d(»naines. Le roi lui accorda quatre cents livres pour les travaux à fttire au d^teau de Berrye ^ Plus tard, il lui donna des sommes bien plus considérables pour reconstruire en grande partie le château d'Argenton *.

Cependant un autre domaine tentait l'ambition ou pkrtôt la cupidité de Gommines. A quelques lieues d'Argenton, assez près de diverses seigneuries qu'il avait reçues, s'étendait la terre de Mellerant, qui appartenait au flk mineur de Guillaume de la Rochefoucauld et de Marguerite de Torsay. Louis XI qui, on vient de le voir, respectait peu les droits qui reposaient en de fsdbles mains, octroya à Gommines la principauté de Mellerant ^ : il paraît néanmoins que oeftte donation n'eut pas desuite, et Philippe de la Rochefoucauld, vraisemblablement après avoir transigé avec Gommines ^, releva la terre de Mellerant le 2 juillet 1473 ^.

Le 2 janvier 1473, Louis XI gratifia Gommines de quatre mille huit cent quatre-viAgt livres provenant des francs-fiefs et nouveaux acquêts du Tournésis, a en faveur <c des grans et recommandables services qu'il luy avoit rente dus en ses plus secrettes et importantes afilûres ^ y>

* Mém., t. m, pr. p. 184.

* Mille liTres en 1477 et pareille somme en 1481 et en 148S. (Notice de M. de la Fontenelle.)

' BêefÈtUdetordmntme^^ t. XII, p. 558.

* Kj ent^il pat aussi une danse imposée par Lonis XI? Ne fut-ce pas le mariage de son confident Jean da Fou avec Jeanne de la Rodiefoosaold?

* Une sœur de Jaoqnes de la Rochefoucaold ^Kinaa pins tard François de Volrâe, qni était veuf d'une des deux fUles illégitimeÉ du duc de éuyenne et de Nicole de Chambee-Montsoreau.

< Mém., t. III, pr. p. 185; Comm. éd. Lenglet, t. IV, p. 2, p. 124.

Enfin, le 7 octobre 1474, il loi donna la terre de Chaillot, près de Paris, qui était assez peu importante ; car la résidence du seigneur était ruinée, une vieille tour servait de prison et quelques arpents de jardins étaient clos par des égouts ^ Mais on était aux portes de la capitale, et sans doute Commines devançait dans son imaginati<Hi les travaux de Louis XIII, qui devait créer deux, siècles plus tard le Cours de la Reine, pour réunir Chaillot à Paris.

Si des données précises nous manquent sur le rôle actif de Commines de 1472 à 1474, il ne faut pas toutefois se laisser aller à supposer qu*il passa ces années dans le repos. Qui pourrait douter qtf il mérita par de nombreux services les faveurs sans cesse renouvelées du roi ?

Parmi les chartes de cette époque où figure le nom de Commines, il n*en est guëres qu*une qui puisse fixer l'attention. C'est l'ordonnance du 1*' mars 1473 (v. st.) par laquelle Louis XI condamnait les nominaux et défendait, dans l'université de Paris, Tusage de leurs écrits qui devaient, sans rémission, être détruits *. Ainsi, Philippe de Commines, que les lettres ont tour à tour consolé et immortalisé, signalait son entrée dans le conseil du roi de France en intervenant dans l'un des arrêts les plus sévères qui aient jamais été portés contre les productions de l'esprit humain.

1 Commines, ëd. Lenglet, t. lY. p. 125. Cette fois encore la donation ne fut entërinëe à la Cour des comptes qae longtemps après, le 25 septembre 1480.

* Recueil des ordonnances, t. II, p. 607. Commines est diè comme présent à la signature apposée par Loais XI sur diverses ordonnances. JniUet, août 1473, mars, avril, mai, juin, décembre 1474. {Recueil des ordonn. t. XII, pp. 585, 587, 616; XIII, pp. 5, 10, 1 1, 65, 69.)

Les services que Gommines rendait à Louis XI, étaient de ceux qui le plus souvent laissent peu de traces dans les archives. Doué de l'intelligence la plus vive, de la perspicacité la plus rare, il communiquait tout ce qu*il apprenait à Louis XI, et celui-ci à son tour, fondait sur ses rapports des projets nombreux, des intrigues inextricables qui, à côté de quelques succès, multipliaient les préoccupations, les inquiétudes et les soucis. Ceci nous rappelle ce que Commines raconte « des seigneurs empeschés qui c€ avoient tant de sages gens, qui veoient de si loing que « leur vie n*estoit point suffisant à veoir la moytié des « choses qu'ils préveoient, et qui sont fines en ce travail et « misère \ »

Telles étaient les vastes relations de Gommines qu'il put écrire dans ses Mémoires qu'il ne rapporte rien dont il n'ait la certitude, rien qu'il n'ait vu ou appris de grands personnages dignes de foi *. a Je cuyde, dit-il, avoir veu et congneu « la meilleure part d'Europe '. » Après une longue énumération où figurent Louis XI , Edouard IV, Jean d'Aragon , Galéas Visconti et d'autres princes , il ajoute : « Je les ay « presque tous veus et sceu ce qu'ils sçavoient faire. * »

Parfois il causait avec ceux qui connaissaient le mieux l'Angleterre, ses lois et ses discordes, notamment avec Louis de Bretelles, écuyer gascon qui servait lord Scales en 1467 et le roi Edouard IV en 1475 ^. Il s'adressera également aux capitaines allemands qui défendront

* Mém., 1. 1, p. 272.

* Mém., 1. 1, p. 86.

» Mém., 1. 1, p. 68.

» Mém., t. I, p. 379.

Nêttss contre Charles le Hardi '.11 ëcontera avec le même soin lee ambaisadeort suisses qni ont cherche à apaiser le due de Bourgogne % ou bien ceux qui se rendront ^ la cour de Louis XI pour s'assurer un appui contre lui, notamment Ysvoyer de Schwitx « qui n'est que ung villaige *. nll interrogM^aussi les capitaines suisses qui combattront à Horat^.

Commines servait un prince qui a aymoit à demander et « étendre de toutes choses *. n Louis XI, de son oôtë, lui racontait, A son tour, avec une reconnaissante familiarité, les përipëties de son exil et de son règne. Il lui avouait la part quil avait prise à la Praguerie *. Il lui rapportait ^uo c'était malgré lui qu'on avait versé le sang à Montihéry ^, qu'il n'avait pu empêcher le sire de Brezé de combattre •; qu'il craignait alors des trahisons * et qu'il s*était prêté volontiers « à tontes paroles d'appointement '*. n

Il lui décrivait aussi son entrevue sur la Bidassoa avec le roi de Castille " ; i) lui rappelait à ce sujet ce qui s'était passé i Moutereau '', et, par un sentimmt que partageait Coraminee, il considérait comme fdles ou périlleuses les entrevues des princes *'*.

' Mém., 1. 1, p. 335.

• Mém,,i.ll,^. II.

» Mém., t. n, p. 23.

• Mém., t. II, p. 27.

' Mém., t. I, p. te.

• ir^.,t.I, p. 31.

» ir^., t. I,p. 87.

^^ Mém., 1. 1, p. 100.

^< Mém., 1. 1, p. 164.

"ir<^.,t. I,p.371.

" Mém., t. I, p.' 163. Louis XI raconta auaoî à Comminas es qii*il fit à Boulogne et en Hainant. Mém.^ t. II, pp. 102 et 186.

DE COMMINBS. 111

Le rci parlaitâ Commines «c fort privëement et sonvmt )> eft afin de ne pas ^re entendu « il aynioit à parler en « r<Mr^e ^ i> Il lui adressait même, lorsqu'il était de bonne humeur» quelques propos plaisants, par exemple sur le danger de montrer au roi d'Angleterre ce qu'il appelait a les affectées de Paris *. » Parfois même, à ces « mots de (c risée » se joignait quelque a?eu imprudent, et le roi en étût fort tounnenté quand il croyait avoir été entendu par d'autres que par Commines ^.

Commines, mêlé à tant d'affaires et honoré de tant de eonâance, put étudier à loisir le caractère du roi. Il semble même avoir subi son influence à ce point qu'on retrouve fidèlement dans les Mémoires du sire d'Argenton, non-settlemmi les idées, mais parfois le langage même de Louis XI ^.

Commines aima peut-être Louis XI, et à coup sûr il l'ad-

* Mén., t. I, pp. 348, 378.

« Mém,, 1. 1, p. 3TT. »iri^,,t. I,p. 380,

* C'est aiiuii que CommiBeft empmstd à Loaift XI TexpreuioB ai c&ractëristiqne : i Entretenir de paroles i (Lenglet, t. II, p. 382) et ces antres verbes « ewploicter et pratiquer i qui jouent un si grand rôle dans les événements de cette époque. Louis XI écrit à Dammartin : c Monseigneur de GmeniM a rendu les terres à ■K>n8»iir d^Arlaagnac et ne hii a pas escores rendu k Letfaore (Lectoure), niais il les lui doit rendre bien tost. Pour ce il me semble qu'il seroit temps d*exploicter le fils de monsieur de Fimarçon, et se je povoye prendre Lethore, eUe serait mienne de bon gaing, et ne Tauroient jamais Tun , ne Fautre ; et seroit pour tenir tout en subjection. i» (Ms. de la Bibl. imp. 2898 f» 132.) Louis XI mandait au sire de Chaumont : t J'entends que pratiquez avec ceulx qui auront charge de besongner « en la dite trêve.. Soubs couleur de celle pratique ienez la matière c en suspens, i (Note de M"« Dupont, Mém.^ t. II, p.- 191] et à Tannegui du Chastel : « Si vous pouvez rien avoir par pratique, prenez-le. » (Lenglet, t. III, p. 186.)

Il 2 LETTRES ET NÉGOCIATIONS

mira. Il le proclame « plus sage, plus libéral et plus verce tueulx que les princes qui rëgnoient en son temps ^ » Il le déclare même assez lettré *. Malheur aux princes qui ce de nulles lettres n'ont congnoissance, qui ne sont nourcc ris qu'à faire les fols en habillements et en paroles et ce qui ont des gouverneurs à qui on parle de leurs affaires, ce à eulx riens... ' » Dieu n'a point ce establi l'oflSce de ce roy, ne d'aultre'prince, pour estre exercé par les bestes, ce ne par ceux qui par vaine .gloire dient : Je ne suis pas ce clerc, je laisse faire à mon conseil , je me fie en eulx ^; ce et puis, sans assigner aultre raison^ s'en vont en leurs ce esbats. Les mauvais empirent de beaucoup sçavoir et les ce bons en amendent ^. »

Du reste, que les princes soient aussi instruits que Gommines, cela leur suffit; et s'il leur est utile d'être quelque peu lettré, c'est surtout afin qu'ils puissent se passer des légistes. Il faut qu'ils ne se voient pas réduits à mettre leur confiance t en clers et gens de robes longues, et y f sont bien séans quant ils sont bons, et bien dange- < reux quant ils sont aultres. Â tous propos ont une loy f au bec, ou une hystoire; et la meilleure qui se puisse 4 trouver , se toumeroit bien à mauvais sens ^. »

Louis XI n'eût pas beaucoup recherché les hommes tout à fait lettrés, qui racontent impartialement les événements et qui placent dans l'histoire la leçon des rois comme celle

* M/m.y t. II, p, 252.

« Mém., t. I, p. 157.

» Mém„ 1. 1, p. 85.

* Mém., 1. 1, p. 157.

» Mém,, t. II, p. 136.

* Mém., 1. 1, p. 167.

des peuples : témoin le jour où il fit enlever de l'abbaye de Saint-Denis la chronique de Jean Gastel. Commines luimême n'eût pu, pendant sa vie, porter quelque lumière dans l'ombre où se voilaient tant d'intrigues.

Ce qui distinguait surtout Louis XI, c'est qu'il « avoit t le sens naturel parfaitement bon, lequel précède toutes f aultres sciences que on sçauroit apprendre en ce monde ^ < Sa mémoire estoit si grande qu'il retenoit toutes choses, « et congnoissoit tout le monde en tout pays à l'entour de « luy *... Sans nulle doubte, c'estoit ung des plus saiges c princes et des plus subtils qui aient régné en son € temps '. »

Si Louis XI appréciait vivement les dons de l'intelligence et de l'esprit, surtout chez ses plus( fidèles serviteurs, il aimait peu la guerre et ceux qui la font, et ceci nous rappelle ce que Commines dit ailleurs : < Jamais homme cruel « ne fiit hardy ^. » Il était « tardif et craintif à entrepren- « dre *, » mais quand il se sentait le plus fort, il exerçait avec une rigueur barbare les droits de la guerre *, et les

* Mém., 1. 1, p. 158.

« Mén., t. II, p. 273.

' Mém., t. II, p. 85.

* Mém., t. II, p. 382.

» Mém., 1. 1, p. 177

^ Louis XI écrivait à Dammartin : « Je voua prie que entre vous c qui estes par-delà, advisez de frapper quelque bon coup sur le duc t de Bourgogne y si vous le pouvez trouver à vostre avantage, i Bibl. imp. de Pans, f. fr. 2913 f^ 44. — Il mandait une autre fois au seigneur du Bouchage : c Se vous povez faire piller les maisons de ceulx que vous chasserez, c'est la chose dont je vous avoie le plus chargé, et c*est le plus grant service que vous me puissiez faire par delà. » Bibl. imp. de Paris, f. fr. 2908.

Page 1