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114 LETTRES ET NEOOCIATIONS
ravages de ses faucheurs restèrent longtemps gravés dans le souvenir des populations de l'Artois et de la Flandre.
Louis XI ne croyait pas qu'il fallût chercher dans les victoires l'enivrement de l'orgueil; il plaçait plutôt ses succès dans une feinte humilité, qui cachait ses pensées, et dans une activité secrète qui, recourant à mille moyens ténébreux, donnait un libre cours à ses soupçons. Commines loue Louis XI d'avoir été humble et soupçonneux. Jamais roi ne fut plus humble « en paroles et en habits ^ » — c( Quant à estre soupeçonneux, tous grans princes le sont « et par espécial les saiges *. »
« J'ai vu, dit Commines, des princes si soubtils et si très- « soupeçonneux, que l'on ne sçavoit comment vivre avec « eulx, et leur sembloit toujours que on les trompoit *. . . Les « grans princes sont beaucoup plus soupeçonneux que (c aultres gens, pour les doubtes et advertissemens que on « leur faict, et très-souvent par flateries, sans nul besoing <c qu'il en soit ^... Ce n'est pas honte d'estre soupeçon- « neux et avoir l'œil sur ceux qui vont et viennent; mais
^ Mém.y t. I, p. 83. t Quand orgueil chevaulche deipant, diBait Louis XI, honte et dommage le suivent de bien près. (Mém., 1. 1, p. 146.) En effet, il s'habillait si mal c que pis ne povoit.» (if^., t. I, p. 166.) ~ On trouve dans les dépenses de Louis XI , dit Lepippre, vingt sols pour une paire de manches neuves à son vieil pourpoint, et quinze deniers pour graisse à frotter ses bottes.
« Mém., t. II, p. 224.
' Mém,, t. I, p. 112. Quelque soupçonneux, quelque méfiant que fût Louis XI , il avait toutefois des ù'aîtres près de lui , et un prédicateur y ayant fait allusion , Olivier le Diable fut envoyé en toute hâte à Paris pour lui imposer silence. (Voye^ Mém,, t. I, p. 355 et Jean de Troyes, 1478.)
* Mém., t. I, p. 58.
c( c'est grante honte d'estre trompe et de perdre par sa « faulte. Toutesfois les suspections se doibvent prendre par « moyen, car l'estre trop, n'est pas bon *. »
Tels sont les caractères principaux de cette habileté \ froide et astucieuse que Gommines appelle successivement la sagesse et la vertu.
Par ce motif même que Louis XI était soupçonneux, il dissimulait, et rien n'est plus connu que sa devise : Qui nescit disHmulare, nescit regnare *.
La dissimulation est la base de tous les succès ; elle prépare les pratiques; elle conduit aux marchés.
Les trêves ne sont que des dissimulations ^.
Les négociations sont des pratiques.
Les traités sont des marchés.
Le mot pratique se trouve sans cesse sous la plume de Gommines *.
On pratique les serviteurs qu'on veut corrompre, par exemple ceux du duc de Guyenne ^. On pratique les villes où l'on veut s'introduire par le pont d'or de Philippe de Macédoine ®.
On pratique par haine ou par envie ^. Gommines ne voit qu'une pratique dans la trahison de Gampo-Basso *.
* Mém., 1. 1, p. 242.
* Les Anglais, dit Gommines, entendoient mal les dissimulations du roi de France. (Mém., t. I, p. 344).
» if/m., 1. 1, p. 121.
* Méw., 1. 1, pp. 91, 122, 208, 226, 234, 265, 344, 391. » Jl£ém,y 1. 1, p. 269.
* Mém., 1. 1, p. 213.
' Mém.,t.l,p.%26.
' Mém., t. I, p. 399. Gommines appelle Gampo-Basso un homme
Louis XI lui-même n'ignorait pas combien sa domination était pesante pour la France, et il avouait à Gommines que, s'il craignait les chances d'un combat, c'était « parce qu'il « congnoissoit ses subjects et qu'il les trouveroit bien si « sesbesongnes se portoient mal ^ »
Mais si le roi désirait pour lui l'autorité absolue en absorbant tout ce qui l'entourait, il rattachait du moins à ces idées étroites et despotiques les vues les plus hautes et les plus larges sur l'unité des coutumes et des usages, destinée à mettre un terme aux abus.
« Le roy désiroit de tout son cueur de pouvoir mettre une « grant police en son royaulme, et principallement sur la « longueur des procès. Le roy désiroit fort que en ce « royaulme l'on usast d'une coustume et d'ung poix et (( d'une mesure, et que toutes les coustumes fussent mises « en français en ung beau livre, pour éviter la cautelle et « pillerie des advocats, qui est si grande en ce royaulme « que en nul aultre elle n'est semblable, et les nobles d'icel- « luy la doibvent bien cognoistre ; et si Dieu luy eust donné « la grâce de vivre encores cinq ou six ans, sans estre trop « pressé de maladie, il eust faict beaucoup de bien à son « dict royaulme *. »
Louis XI, plus qu'aucun prince , comprenait parfaitement la force que donne l'unité du pouvoir : « Il me semble (c que uug saige prince, qui aura povoir de dix mil hommes « et façon de les entretenir , est plus à craindre et esti- « mer que ne seroient dix, qui en auroient chascun six ce mil tous allyés et confédérés ensemble, pour autant que
* Mém., t. I, p. 315.
« Mém., t. II, p. 209.
« des choses qui sont à desmeler et acorder entre eulx, « la moytië du temps se perd avant qu'il y ait riens con- « clud, ne acordé *. »
Tel nous apparaît dans les Mémoires de Commines le prince dont il fut le conseiller complaisant et Tëloquent historien. Nous avons cité quelques-unes des règles qu'il jugeait les plus conformes à la politique de ce règne ; nous allons voir, à partir de 1474, comment il les appliqua dans sa propre conduite.
Désormais les documents qui concernent le rôle politique rempli par le seigneur d'Argenton, deviendront moins rares.
Au mois de novembre 1474, un héraut du roi d'Angleterre vint défier Louis XI. Les lettres dont il était porteur, étaient en beau style et avaient sans doute été rédigées dans les États du duc de Bourgogne, car il paraissait bien c< que « jamais Anglois n'y avoit mis la main *. » Le roi chargea Commines « d'entretenir toujours ledict hérault, jusques à ce ce qu'on lui eust baillé compaignie pour le conduire, affin « que nul ne parlast à luy '. »
Le héraut qu'entretint Commines, ne s'éloigna que gagné par les largesses de Louis XI, et après avoir donné le conseil que dès que son maître aurait passé la mer, on ouvrit des négociations avec lord Howard et lord Stanley. Un jour, Louis XI, après avoir un peu réfléchi à sa façon « qui estoit (c bien estrange à ceulx qui ne le congnoissoient, » parla fort bas à l'oreille de Commines, assis à sa table, et l'envoya chercher le valet d'un fils^de Mérichon de la Rochelle,
* Mém,,tA, p. 110.
« Mém,, 1. 1, p. 338.
» Mém., 1. 1, p. 340.
autre traître à qui il avait donne une bizarre seigneurie, celle des halles de Poitiers et que depuis lors on appdait monseigneur des Halles. Ce valet ëtait de mauvaise mine, mais « de bon sens et de parole doulce et amiable. » Il ne s'agissait de rien moins que d'en faire un héraut et/le l'envoyer au milieu de l'armée anglaise K Aux premiers mots que prononça Commines, le valet se jeta à ses genovx, se croyant déjà mort, mais Commines le rassura, le fit dîner avec lui et lui promit une charge d'élu dans l'île de Rhé, assez près de son domaine d'Olonne. Commines rendit compte au roi de ce qu'il avait fait, puis d'une bannière de trompette on accommoda au valet une cotte d'armes, et il partit transformé en héraut*. Ce message fut bien reçu; Louis XI tint conseil sur cette matière : Commines y était présent.
Louis XI arriva à Paris, à l'hôtel des Tournelles, le 12 décembre 1474 et y resta jusqu'au 25 avril 1475. Pendant ces cinq mois, Commines ne quitta pas Louis XI « mangeant et couchant avec luy ordinairement '. »
Il l'accompagna à Notre-Dame de la Victoire ^, pèlerinage d'un bon augure au moment où allait s'ouvrir une campagne contre les Anglais; mais le jour même où Edouard IV traversait la mer, « il estoit déjà entré en prat ticque » avec le roi de France *. La guerre ne se fit
* Louis XI, dit Lepippre, avait chassa tous ses gentilhommes. Il se servait de son médecin pour chancelier, de son barbier comme ambassadeur, et tour à tour de son taiUeur et de ses valets comme hérairts d'armes.
* 3fém., 1. 1, pp. 348 et 349.
» Mém,, 1. 1, p. 74.
* Recueil des ordonnances, t. XIII, p. 149 (novembre 1475). » Mém., 1. 1, p. 385.
DE COMMINES. in
qu'aux Bourgaignons. Gommines alla au nom du roi t par- « 1er à oeux qui estoient dedans Montdidier et dedans c Roye. » Nous ne sarons ce qu'il leur dit pour les persuader. Il arait aussi porté aux bourgeois la promesse que leurs villes n'auraient rien à souffrir, mais Louis XI n'en tint compte et y fit mettre le feu K
Gommines assista, le 29 août 1476, à l'entreTue de Pecquigny *. Le roi ayait passe quelques mois auparavant ' i Moutereau. Il avait pu y entendre ce que l'on rapportait de la mort de Jean sans Peur, dont quelques témoins vivaient peut-être encore. Il le répéta à Gommines ^ et il voulut que cette fois la barrière fût établie d&ns huis et avec des barreaux assez serrés pour qu'on pût tout au plus y passer le bras. Par excès de précaution et* pour mieux garantir i^ sécurité, Louis XI avait exigé que Gommines l'accompagnât € vestu pareil de luy. ^ » Quand les deux princes eurent parlé quelques instants et quand ils se furent embrassés à travers le treillis, Louis XI appela Gommines et demanda au roi d'Angleterre s'il le connaissait. Edouard répondit affirmativement, cita les lieux où il l'avait vu et rappela la mission qu'il avait remplie à Galais pour lui assurer la fidélité de sir John Wenloch •.
Le seigneur d'Argenton suivit le roi à Amiens où il prit part à d'autres marchés, non plus avec les Anglais, mais avec le connétable ou plutôt contre le connétable ^.
.* Mém.y 1. 1, pp. 325 et 326.
* Mém., 1. 1, p. 169,
' Jean de Trojes (octobre 1474).
» Mém., t. I, p. 373.
* Mém.. 1. 1, p. 376.
' iTi^., t.J, p. 388.