C0UM1NES
aussi d'une mission du duc de Ferrare, car ce prince écrivait le 21 juin à Antoine de Costabili :
Messer Antonio, depuis votre départ d'ici jusqu'à ce jour, nous avons reçu en plusieurs fois six lettres, datées du 11, 14, 15, 16 et 18 de ce mois, par lesquelles vous nous avez longuement raconté votre arrivée à Florence et puis à la cour, l'audience que vous avez eue de Sa Majesté et vos entretiens avec monseigneur d'Argenton et d'autres seigneurs. Comme vous avez vu, par une lettre que nous vous avons adressée, que vous devez prendre congé et revenir ici, nous n'avons rien à vous mander, sinon que nous vous remercions et nous vous louons de tous les renseignements que vous nous avez communiqués et de tout ce que vous avez dit et fait. Vous avez, à notre avis, agi en tout avec sagesse et en bon ambassadeur; mais, avant de partir, vous remercierez de notre part monseigneur d'Argenton de la faveur qu'il vous a accordée, ainsi que de ses bonnes intentions et de sa bonne volonté à notre égard, en lui donnant l'assurance du grand amour et de l'affection que nous portons à Sa Seigneurie. Vous tiendrez aussi le même langage, dans les meilleurs termes qu'il vous paraîtra convenir, à monseigneur de la Trémoïlle et aux autres seigneurs vis-àvis de qui vous jugerez devoir le faire *.
Le duc de Ferrare avait pour gendre le duc de Miian : nous le verrons s'interposer près de lui pour qu'on laissât les Français sortir paisiblement de l'Italie. Il écrivit luimême à Commines, le 2 juillet :
Excellent et magnifique seigneur,
Messer Antonio de Costabili, que nous avions envoyé vers Sa Majesté Très-Chrétienne en qualité de notre ambassadeur, pour les négociations que vous connaissez, nous a fait connaître,
1 Archives de Modène.
à son retour, la manière gracieuse avec laquelle Sa dite Majesté a daigné l'accueillir et la bienveillance que vous lui avez témoignée vous-même. Il nous a rendu compte de tout ce qui s'était dit et fait relativement aux affaires dont nous l'avions chargé; nous avons pris en considération les aimables paroles que Sa Majesté lui a adressées en dernier lieu et l'espérance que Votre Seigneurie conserve encore de faire réussir cette négociation. Nous remercierons d'abord Votre Seigneurie de la bienveillance dont elle a usé envers notre dit ambassadeur, de l'introduction et de la faveur qu'elle lui a ménagées auprès du roi Très-Chrétien, à l'occasion de cette négociation, et aussi de vos excellentes dispositions à notre égard. Comme nous désirions beaucoup, en vérité , que cette négociation eût une issue favorable, principalement dans l'intérêt de Sa dite Majesté, afin qu'elle pût passer sans s'exposer aux hasards de la fortune, et aussi afin que le sérénissime duc de Milan, notre gendre, ne fût inquiété en rien, nous avons fort regretté que cette issue favorable ne se soit pas produite ; mais nous tenons à ce que Votre Seigneurie sache, et nous la prions de vouloir le faire connaître au roi, que, de notre côté, nous avons fait tout ce qu'il était possible de faire, et nous avons mis toute la diligence nécessaire pour amener cette conclusion. D'autres n'ayant pas jusqu'ici jugé à propos d'intervenir dans ces négociations, nous ne pouvons pas faire davantage, et nous sommes certain que Sa Majesté nous en excusera; elle a pu voir la bonne volonté que nous y avons mise, et Votre Seigneurie pourra lui dire qu'ayant bien examiné la dernière réponse de Sa Majesté, ainsi que les paroles bienveillantes de Votre Seigneurie, nous avons de rechef écrit à Milan et rappelé au duc ce qui nous a paru opportun à propos de la négociation, et si nous en recevions une réponse favorable , nous vous en préviendrions de suite. Nous ne vous ferons pas faute de diligence et de zèle dans cette affaire. Il nous reste à prier Votre Seigneurie de ypuloir nous recommander aux bonnes grâces du roi et lui faire comprendre combien /unis sommes attachés à
Sa Majesté, combien sont grands notre confiance en elle et notre désir de la servir. Elle peut, en un mot, disposer de nous , de notre Etat et de notre fortune comme de son bien propre, et nous nous mettons également à la disposition de Votre Seigneurie là où il lui plaira de nous employer •.
Cependant, les Français avaient quitté Sienne. Ils s'avançaient vers l'Arno. Arrivés près d'Emboli, dans un endroit où s'élève le célèbre oratoire de Notre-Dame de Ripa, ils rencontrèrent deux routes conduisant l'une vers Florence, l'autre vers Pise. Commines insista probablement une dernière fois pour que les Français se dirigeassent en amis et en alliés vers Florence ; mais lorsque le parti contraire eut été adopté, il entra dans l'oratoire voisin et y fit un vœu à Notre-Dame de Ripa, afin que, grâce à sa protection, il ne fût pas victime de tant d'imprudence et pût rentrer sain et sauf en France : c'est ainsi, du moins, que nous expliquons sa dévotion à Notre-Dame de Ripa, qu'il choisit pour patronne de sa dernière demeure.
Toutes les espérances de Commines s'étaient évanouies. Déjà quelques hommes d'armes français s'étaient joints aux Pisans pour enlever le château de Librafatta aux Florentins, et ceux-ci traitaient en ennemis les Français aussi bien que les Pisans.
Charles VIII, sans traverser Florence, s'était dirigé vers Pise. Ce fut là qu'il convoqua son conseil pour statuer sur les rivalités des Florentins et des Pisans. Commines maintenait toujours qu'il fallait replacer les Pisans sous la domination de Florence, mais un grand nombre de seigneurs français, prenant pitié de la désolation des Pisans, accu-
1 Archives de Modène.
saient ceux qui tenaient ce langage, de s'être laissé gagner par l'or des Florentins. Charles VIII, hésitant et ébranlé, ne prit, cette fois encore, aucune résolution, et les Dix de la Balie adressèrent à Commines une nouvelle lettre pour lui recommander les intérêts de la seigneurie de Florence :
Connaissant par une longue expérience l'amour et l'affection que Votre Seigneurie a toujours témoignés envers cette ville et envers ceux de notre nation, nous prenons la confiance de lui adresser la présente lettre, par Thomas Spinelli, notre trèscher concitoyen, que Votre Seigneurie connaît fort bien, et nous la prions de vouloir s'employer en notre faveur auprès de Sa Majesté Très-Chrétienne et des seigneurs de sa cour, de la manière qu'elle jugera la plus convenable à nos intérêts, spécialement en ce qui touche le règlement de nos affaires; car Sa Majesté, se trouvant à Lucques, a promis à nos ambassadeurs de s'en occuper sans faute et sans retard dès quelle serait à Asti ou dans quelque lieu voisin '. Nous prions instamment Votre Seigneurie de vouloir solliciter cette solution de manière qu'elle sorte son effet, selon la confiance que nous avons en Votre Seigneurie. Nos seigneurs ont de plus répondu ces jours derniers à quelques lettres de Sa Majesté ; nous avons remis une copie de leur réponse à Thomas Spinelli, pour la communiquer à Votre Seigneurie , qui saura ainsi que Sa Majesté exigeait que nous suspendions les hostilités contre les Pisans, promettant d'en exiger autant de ceux-ci, ce que nous étions contents de faire par égard pour Sa Majesté, et jusqu'ici nous avons empêché nos gens de faire aucune démonstration contre les Pisans. Nonobstant cela, à peine Sa Majesté eutelle quitté leur ville, que les dits Pisans, avec les Français qui sont restés à Pise (quelques-uns même en qualité de parlementaires), se remirent à battre le pays dans tous les sens, le pillant et le ravageant , brisant les prisons et saccageant tout
1 Voyez la lettre de Charles VIII à la seigneurie de Florence, du 23 juin 1495. Desjardins, p. 621.
sur leur passage, de telle sorte que, pour sauver notre honneur et assurer la sécurité des nôtres, nous avons été forcés de leur permettre d'user de représailles. Nous croyons devoir porter ces faits à la connaissance de Votre Seigneurie, afin que si l'on venait à les rapporter d'une autre manière, elle puisse nous justifier et défendre notre cause en toute vérité.
Nous avons chargé Thomas Spinelli, pendant qu'il sera à la cour, de poursuivre et de surveiller nos intérêts jusqu'à l'arrivée de messeigneurs Guido-Antonio Vespucci et Neri Capponi, que nous venons d'accréditer comme ambassadeurs auprès de Sa Majesté Très-Chrétienne, pour l'expédition de nos affaires. Nous prions Votre Seigneurie d'accorder une pleine foi à tout ce que lui exposera ledit Thomas Spinelli, que nous lui recommandons en toute circonstance, comme notre très- cher concitoyen .
A monseigneur d'Argenton 1.
Cependant, de graves événements s'accomplissaient au nord de l'Italie. Le duc d'Orléans, au lieu d'employer à forfier Asti, les renforts que le duc de Bourbon lui envoyait, à la prière de Commines 2, les avait conduits dans le Milanais pour commencer la guerre contre Ludovic, et cédant à «une « pratique friande 3, » il s'était emparé de Novare où il se vit bientôt assiégé à son tour par des forces supérieures aux siennes.
Lorsque Charles VIII arriva à Sarzana, on mit en délibération, dans le conseil où se trouvait Commines, s'il fallait envoyer des hommes d'armes à Gênes. Il fut conclu par tous « que on n'y entendroit point » et néanmoins on fit le con-
• Archives de Florence.
4 Mém., t. II, p. 442.
3 Mcm., t. II, p. 443. Le duc d'Orléans raconta lui-même cette pratique à Commines. Mém., t. II, p. 451.
traire de ce qui avait été résolu. « Et fut le premier coup, « dit Commines, que je ouys parler que l'on creust qu'il y « deubst avoir bataille. Je me esbahis comment il estoit « possible que ung si jeune roy n'avoit quelques bons servi- « teurs qui luy osassent avoir dict le péril en quoy il se « mettoit. De moy il me sembloit qu'il ne me croyoit point « du tout \ »
Ainsi l'armée française s'affaiblissait de plus en plus à mesure qu'elle était exposée davantage à être assaillie dans un pays rempli de montagnes et de défilés. Lorsqu'elle arriva au pied des Apennins, elle ne comptait pas dix mille combattants, et les confédérés, au nombre de trente à quarante mille, se préparaient à la combattre sous les ordres du marquis de Mantoue, qui avait établi son camp près de Fornoue.
Le danger auquel on était exposé, se révéla à tous les yeux. « La crainte, dit Commines, commençoità venir aux « plus saiges 2. » Charles VIII qui n'était pas loin de regretter d'avoir repoussé les conseils de Commines, exprima le désir de l'envoyer vers les Vénitiens, en le faisant accompagner d'un officier qui eût apprécié le nombre des confédérés. Commines jugeait la chose fort périlleuse. Néanmoins, sur les instances de Guillaume Briçonnet, qu'on n'appelait plus que le cardinal de Saint-Malo, Commines adressa un message à l'un des provéditeurs vénitiens attachés à l'armée, qui était, par une chance fort heureuse, celui qu'à son départ de Venise il avait vu à Padoue 3 ; il lui
1 Mém., t. II, pp. 445 et 440.
- Mém., t. II, p. 463.
3 Les provéditeurs, dit Commines (t. II, p. 410), accorapaignent les capitaines et les conseillent.
rappelait ce qui s'était alors passé entre eux et faisait demander un sauf-conduit. Il reçut pour réponse que l'agression du duc d'Orléans avait suspendu les pouvoirs donnés pour traiter de la paix, mais que l'on conviendrait du lieu et de l'heure d'une entrevue. Cette réponse arriva le dimanche soir. « Nul ne l'estima de ceux qui avoient le crédit, dit « Commines. Je craignoye à trop entreprendre et que on le « tinst à couardise, si j'en pressoye trop ; et laissay ainsi la « chose pour ce soir, combien que j'eusse voulentiers aydé « à tirer le roy et sa compaignie de là, si j'eusse peu, sans « péril l. » Vers minuit, le cardinal de Saint-Malo, dont la tente était voisine de celle de Commines, vint lui annoncer que le roi était décidé à se porter en avant : ce qui parut si imprudent au seigneur d'Argenton qu'il ne vit dans ce projet que la pensée isolée du cardinal Briçonnet, et il eût été convenable que le roi « eust assemblé les plus sages hommes « et capitaines pour se conseillier d'ung tel affaire 2. » C'était d'ailleurs rompre brusquement la négociation qu'on avait chargé Commines d'entamer : « Et me despleut bien, « dit-il, qu'il falloit prendre ce train; mais mes affaires « avoient esté tels au commencement du règne de ce roy, « que je n'osoye fort m'entremettre, affin de ne point faire « ennemys de ceulx à qui il donnoit auctorité 3. »
Il était à peine sept heures du matin quand Charles VIII monta à cheval, tout rayonnant, malgré sa petite taille, de l'ardeur du combat et de l'enivrement du triomphe : ce qui rappela à Commines les paroles prophétiques de Savonarola. Aussi, lorsqu'il entendit le roi lui dire qu'il le chargeait
4 Mém.y t. II, p. 464.
• Mém., t. II, p. 464.
5 Mém., t. II, p. 464.
d'aller avec le cardinal de Saint-Malo négocier avec les ennemis, il ne put s'empêcher de lui répondre : « Sire, je « le ferai volontiers, mais je ne vis jamais deux si grosses « compagnies si près l'une de l'autre, qui se départissent « sans combattre l. »
Commines écrivit, sur l'ordre du roi, une seconde lettre aux provéditeurs vénitiens. Il y rappelait sa pacifique ambassade de Venise et s'offrait de nouveau comme médiateur, répétant que le roi ne voulait de mal à personne et ne demandait qu'à poursuivre sa retraite 2.
Les provéditeurs, l'un d'eux surtout, se montraient disposés à traiter avec les Français, mais les capitaines de l'armée confédérée voulaient combattre. Tout à coup le canon se fit entendre, et Commines qui venait de dire au cardinal de Saint-Malo qu'il n'était plus temps « de s'amu- « ser 3, » rejoignit Charles VIII assez tôt pour se placer au milieu des pensionnaires de la maison du roi qu'il avait commandés en 1478 à Dijon. Il chargea avec eux les escadrons italiens du marquis de Mantoue. Le soir il trouva le roi dans une métairie remplie de blessés, et l'entendit raconter son péril : il lui prêta même son manteau, puis il se coucha dans une vigne, après avoir soupe d'un morceau de pain noir.
Il faut bien le reconnaître, cette victoire n'avait pas été décisive, et rien n'assurait à l'armée française qu'elle pourrait poursuivre sa retraite. « Le lendemain au matin, raconte « Commines, me délibéray de continuer encores nostre « praticque d'appoinctement, tousjours désirant le passage
1 Mém., t. II, p. 466.
4 Mém., t. II, p. 467.
3 Mém., t. II, p. 471.
« du roy en seureté l. » Il envoya en effet un trompette chargé de proposer de nouvelles négociations. On lui fit parvenir un sauf-conduit pour parlementer à mi-chemin des deux armées. Bien que cela parût à Commines d'une exécution à peu près impossible, il ne fit aucune objection : « Je « ne vouloye, dit-il, riens rompre, ne faire difficile 2. »
On lit dans une lettre écrite du camp français le 7 juillet 1495, c'est-à-dire le lendemain de la bataille de Formoue :
« Le marquis de Mantoue et le comte de Galéas doivent ce « jourd'hui venir parler au roy pour trouver moj^en de faire « quelque traictié de paix, et ont envoyé quérir leur saufce conduit pour y venir. Et sont ordonnés, pour les ouyr, « messcigneurs de Saint-Malo, mareschal de Gyé, Pyennes et « d'Argenton !. »
Il avait été convenu que les plénipotentiaires des deux armées se rencontreraient sur les bords du Taro. Un orage en avait enflé les eaux, et les plénipotentiaires français esti- « mant leurs personnes, » engageaient Commines à passer sans eux sur l'autre rive, « sans lui dire ce qu'il avoit à « faire, ne à dire 4. » Il franchit donc le Taro. « Il me sem- « bloit,,rapporte-t-il, que si je ne faisoye rien, au moins je « m'acquiteroie vers ceulx qui estoient assamblés par mon « moyen. » Il leur déclara, en effet, que seul il ne pouvait faire aucune ouverture, et lorsqu'un héraut français vint lui annoncer qu'on l'autorisait « à ouvrir ce qu'il vou-
1 Mém.,t. II, p. 484.
* Mém., t. II, p. 485.
3 Lettre de Jacques de Thenray, publiée par M. de LA Pilorgerik, Campagne de Charles VIII en Italie, p. 350.
4 Mém., t II, p. 486.
« droit, » il persista dans le même langage, et ne voulut rien faire en l'absence du cardinal de Saint-Malo et du maréchal de Gyé : « car ils savoient du vouloir du roy plus « que moy, tant pour en estre plus prochains que pour « avoir parlé à luy à l'oreille à nostre partement; mais de « son affaire présent j'en sçavoie autant que eulx pour « lors l. »
Commines , qui désirait fort la paix et qui comprenait sans doute qu'il était bon, en toute hypothèse, de gagner du temps en pourparlers, se montra très- gracieux vis-à-vis des confédérés, à tel point que le marquis de Mantoue lui ayant demandé si le roi l'aurait fait mettre à mort dans le cas où il se serait emparé de lui , Commines répondit que le roi lui eût fait, au contraire, s'il en eût été ainsi, le plus bienveillant accueil. La conférence se borna là, et Commines retourna près du roi.
Rien ne fut décidé dans le conseil qui s'assembla aussitôt. Charles VIII parla de nouveau à l'oreille du cardinal de Saint-Malo et chargea Commines de retourner près des confédérés pour entendre ce qu'ils auraient à dire. Or, comme le remarque Commines, c'était au roi de France qui avait provoqué cette conférence, qu'il appartenait de faire les premières propositions, et le cardinal eut soin d'ajouter qu'on ne pouvait rien conclure. « Je n'avoye « garde de riens conclure, ajoute Commines, car on ne « me disoit riens. » Cependant, espérant bien « ne rien « gaster » et devoir peut-être au hasard quelques paroles « de seurté, » il se dirigea de nouveau vers le Taro, mais déjà la nuit approchait et il rencontra un trompette
1 Mém., t. II, p. 486.
italien chargé de l'engager à ne pas aller plus loin, parce que le guet était confié à ces cruels Estradiotes qui coupaient les têtes de leurs ennemis et qui se faisaient payer chez les chrétiens le même salaire que chez les Infidèles.
A son retour, Commines remarqua « d'autres conseils en « l'oreille qui le firent doubter, » et lorsqu'un peu après minuit, il entra dans l'appartement du roi, il y trouva les chambellans en équipage de guerre, qui lui annoncèrent que le roi continuait son voyage et qu'on le laisserait en arrière pour tenir le parlement :.« dont je m'excusay, ajoute Cornet mines, disant que je ne me vouloye point faire tuer à mon « escient et que je ne seroye point des derniers à cheval l. »
Une heure avant le jour, l'armée française se mit en marche ; à huit heures, les plénipotentiaires italiens attendaient inutilement sur la rive du Taro; à midi, ils ne savaient pas encore le départ des Français qui gagnaient les plaines de la Lombardie. Commines ajoute que si les confédérés ne poursuivirent pas les Français, ce fut parce que les provéditeurs vénitiens s'y opposèrent.
L'armée française n'avait plus rien à craindre, mais ses souffrances n'étaient pas à leur terme. Commines, qui n'était pas, comme il l'observe, des plus malheureux, était réduit à porter lui-même dans ses bras le fourrage de son cheval, et pendant deux jours, il n'eut pour toute nourriture que du mauvais pain. C'était le plus pénible voyage qu'il eût fait de sa vie, et il en avait connu « de bien aspres » du temps du duc Charles de Bourgogne.
On arriva enfin à Asti, et on n'y apprit que des nouvelles inquiétantes. La position du duc d'Orléans, assiégé à
1 Mém., t. II, p, 488.
Novare, devenait de plus en plus critique. Commines, pour soutenir son courage, lui avait fait savoir que des négociations étaient entamées avec le duc de Milan, principalement par la médiation du duc de Ferrare, et que la duchesse douairière de Savoie interposait, dans ce but, son active médiation. «Je m'en mesloye aussi l, » dit Commines, et, en effet, les confédérés lui avaient envoyé un sauf-conduit, car ils ne désiraient pas moins, assure-t-il, le voir chargé du soin de ces négociations.
Cela était vrai peut-être pour le duc de Milan qui semblait convaincu que Charles VIII était peu favorable aux prétentions du duc d'Orléans, « qu'il ne désiroit point fort « de veoir si grant 2 » et qui savait bien que Commines ne les seconderait pas davantage. Quant aux Vénitiens, depuis l'ambassade de Commines à Venise et plus encore depuis la fallacieuse négociation des bords du Taro, ils éprouvaient un profond sentiment de méfiance.
Ce fut dans ces circonstances que le Sénat de Venise transmit à ses provéditeurs les instructions suivantes :
De quelque pratique que Ton use, soyez sur vos gardes à toute heure, jour et nuit, sans relâche, en tout ce qui se rapporte aux propositions qu'on vous fera, car nous connaissons assez les artifices et l'astuce accoutumée des Français Pour arriver à ce qui concerne personnellement monseigneur d'Argenton, il vous a, dites-vous, demande un sauf-conduit de quatre jours pour venir dans votre camp, accompagné de quarante cavaliers, afin de traiter d'un accord avec vous. Nous apprenons par la voie de Milan que ce sauf-conduit lui est déjà délivré. Aussi vous dirons-nous là dessus notre sentiment. Nous
connaissons ledit seigneur d'Argenton pour un homme aussi habile et aussi sagace que possible, ainsi que nous avons pu nous en convaincre pendant son séjour dans notre ville. Vous avez pu vous en faire vous-mêmes une idée par diverses ouvertures insidieuses qu'il vous a faites avant et après la rencontre des armées. Le nombre des cavaliers qu'il amène et sa liaison intime avec le duc d'Orléans, nous font tenir pour indubitable que sa visite ne peut avoir qu'une fin mauvaise et dangereuse et qu'elle cache quelque pernicieux dessein1. Nous aimerions mieux qu'on ne l'eût point reçu, mais la chose étant probablement faite à cette heure, nous vous recommandons que sous aucun prétexte vous ne le laissiez s'arrêter au milieu de notre armée, mais qu'il soit congédié immédiatement avec toute sa suite, de telle sorte que personne d'entre eux ne demeure en arrière : on les accompagnera de près afin qu'ils ne puissent s'entretenir, ni tenter aucune pratique avec qui que ce soit, et afin surtout que nul d'entre eux ne puisse pénétrer, ni envoyer de message à Novare, par quelque moyen que ce soit. Vous nous transmettrez en toute hâte le résumé des ouvertures qu'il aura pu vous faire, pour que nous puissions sur ce point vous exprimer notre avis et nos intentions. En attendant, pressez de plus. en
* Per descender ad la particularità de monsignor de Argenton,quale ne scrivete haver rechiesto salvo conducto per zorni quattro de poter venir in questo campo cum eavalli 40 per praticar qualehe accordo, et per la via de Milano sentimo talo salvo conducto esser li stà concesso : etiam eirca questo ve diremo el sentimento nostro : cognoscendo la qualité de la persona de dicto monsignor d'Argenton versutissima et sagacissima quanto exprimer se posse, com ben l'havemo cognossuto nel tempo le stado in questa nostra cita, et anche per diverse sue fraudolente rechieste a vuy facte, et avanti et dapoi el congresso de li exerciti, lo bavette etiam vui possuto ben comprehender. Et similiter per el numéro di cavalli el mena cum si, et per la aftectione incomparable luy ha al signor duca de Orliens, nui teguimo indubitamente, che la venutasua non possi esser nisi ad cativo et perieulosissimo fine et cum qualehe pernitiosa pensata.
plus le siège de Novare et veillez à ce que, par aucune voie, l'on ne puisse ravitailler cette ville * .
Commines avait tracé des règles semblables sur les précautions à observer vis-à-vis des ambassadeurs, pour lesquels il y a « matière de suspection2. » Il avait lui-même écrit qu'en ce cas il fallait « tost despêcher et faire faire « bon guet. » Il ne pouvait pas se plaindre que l'on vît dans sa mission « des communications dangereuses 3. »
Quoi qu'il en fût, Commines ne profita pas du sauf-conduit qu'on lui avait adressé, et ce ne fut pas du côté des Vénitiens que vinrent les obstacles. « Comme les envieulx « sont entre gens de cour, » le cardinal Briçonnet s'opposa à ce que Commines fût investi d'une si haute mission 4, et celui-ci se vit réduit à y renoncer, comme il l'écrivait lui-même le 24 juillet au marquis de Mantoue :
Monseigneur, je me recommande à votre bonne grâce tant comme je puis, J'ay receu le sauf-conduit qu'il vous a pieu m'envoier par ce porteur, votre trompette, lequel a esté veu par le roy en son conseil ; mais son plaisir n'a pas esté que j'allasse jusques en votre ost. Mais s'il vous plaist vous trouver ou envoïer quelques gens en une ville neutre, comme de madame de Savoye ou de madame la marquise, le roy y envoiera moy ou autres ; ou si vous aymez mieulx envoïer quelc'un jusques devers ledit seigneur, il envoieroit devers vous, en votre camp, et ceste vpye là me sambleroit la meilleure. Il me despleut bien que je ne me peus trouver sur le bort de la rivière, comme j'avois dit,
1 Archives de Venise.
2 Mém., 1. 1, p. 264.
3 Mém., t. I, p. 82.
+ Le cardinal rompit que je ne m'en meslasse point. Mém., t. II, p. 501.
le soir dont partismes le matin d'auprès de vous ; mais j'en feis mon excuse à votre autre trompette que vous eustes en ceste ville et lui dis davantage le désir que j'avois de S3rvir en la pacification de ses différens aussy avant que ma puissance se peut estendre. Et s'il vous plaist m'emploïer en riens, me trouverez tousjours prest à vous faire service. Priant à Dieu, monseigneur, qu'il vous doint bonne vie et longue.
Escript en Ast, le XX 1111e jour de juillet.
Le roy vous respond à vos lettres.
Votre humble serviteur, Phelippe de Commynes.
A mon très-honoré et doiilté seigneur, monseigneur le marquis de Mantoue, gouverneur général des gens d'armes de la seigneurie de Venise '.
Cependant la mauvaise saison approchait, l'armée de Charles VIII et la garnison de Novare souffraient de plus en plus, et les choses en arrivèrent à ce point que Commines crut devoir exposer à Charles VIII toute la gravité de la situation. « Je m'aventuray, dit-il lui-même, de dire « au roy qu'il me sembloit qu'il vouloit mettre sa personne « et Estât en grand hasard pour peu d'occasion, qu'il ne « devoit point laisser à prendre quelque honneste appoinc- « tement pour ces paroles que on disoit qu'il ne debvoit « point commencer, et que s'il vouloit je le feroye bien parce 1er en sorte que l'honneur des deux costés y seroit bien « o-ardé 2. » Le roi renvoya Commines au cardinal de Saint- Maio qui voulait la guerre ; mais Commines, secondé par le seigneur de la Trémoïlle, insista, et le cardinal déclarant que c'était à lui qu'il appartenait, en sa qualité d'homme
1 Archives de Venise (trad.).
* Mém.x t. 11, p. 511.
d'église, d'ouvrir les négociations, il répondit qu'à défaut du cardinal, il les aborderait lui-même.
Tel est le récit de Commines ; mais de même qu'au commencement de la guerre il entretenait des relations avec les Florentins, à l'insu du roi, pour s'efforcer de l'arrêter dès son début, il y a tout lieu de croire que cette fois aussi, il adressa de son propre mouvement et sans y être autorisé, des communications secrètes afin de rétablir la paix qu'il considérait comme pouvant seule sauver le roi et les siens. Charles VIII venait de l'envoyer à Casai, où la marquise de Montferrat était morte, laissant après elle deux fils sur lesquels avait mis la main un de ses oncles, le grec Constantin, dont Commines à Venise avait voulu faire un roi de Macédoine. Bien que Constantin ne fût pas l'un des parents les plus proches des jeunes marquis de Montferrat, Commines déclara au nom de Charles VIII lui en remettre la tutelle, et d'autre part, il est permis de l'ajouter, Constantin, favorisé dans son ambition, s'engagea à seconder tous les projets de Commines : ce qu'il fit en adressant aussitôt aux Milanais et aux Vénitiens un message où il leur faisait part, avec toutes les réserves dictées par la prudence, du désir de négocier qu'avait exprimé le seigneur d'Argenton.
Le 12 septembre 1495, Ludovic Sforza remit les instructions suivantes à Jules Cattanei en le chargeant de se rendre à Casai :
Jules, ayant vu le posi-scriptum inséré dans la lettre do l'iliustre seigneur Constantin, dont vous connaissez le contenu, nous voulons que vous vous rendiez secrètement à Casai et que vous vous présentiez audit seigneur Constantin, de telle sorte que lui et son messager qui vous accompagnera, soient seuls instruits de votre arrivée. Vous lui offrirez d'abord nos saïuta-
OOMMINF.S. — II. 13
tions et nos remerciements de la communication qu'il nous a faite, en vous servant des termes qui vous paraîtront les plus convenables. Vous lui expliquerez la cause de votre voyage qui a été amené uniquement par les paroles dont, à ce qu'il nous a écrit, s'est servi le seigneur d'Argenton , et qui a pour but de vous entretenir avec lui comme il en a témoigné le désir; et si le seigneur Constantin vous procure le moyen de rencontrer monseigneur d'Argenton, lorsque vous serez avec lui, vous le saluerez en notre nom et vous le remercierez de l'affection qu'il témoigne à notre égard ; vous lui ferez connaître que le seul motif de votre voyage est de vous entretenir avec lui, comme il en a exprimé le désir, et vous lui ferez entendre que nous aimerons aussi toujours ceux qui se montrent de bonne volonté vis-à-vis de nous, et que naturellement nous sommes porté à la paix avec tout le monde, mais surtout avec ceux que nous avons de tout temps le plus aimés. A ce sujet, vous chercherez à apprendre s'il agit avec sincérité, vérité et loyauté, et vous nous ferez savoir s'il compte venir ici avec vous, ou bien nous écrire dans le cas où il préférerait que vous restassiez là secrètement; et vous aurez soin d'user de tels moyens qui ne vous engagent en rien jusqu'à ce que vous ayez reçu une nouvelle lettre de nous '.
Commines, dans ses Mémoires, a soin de passer sous silence ce que son initiative avait d'irrégulier et de mystérieux ; il ne parle même point des ouvertures qu'il fit faire au duc de Milan et se borne à raconter qu'il était depuis trois jours à Casai, lorsqu'y arriva, par une heureuse et fortuite coïncidence, un maître d'hôtel du duc de Mantoue, capitaine général des Vénitiens, et que ce fut ainsi que s'ouvrirent les négociations. « Celluy-là et moy, dit-il, entrasmes
« en parolles d'appoincter les deux osts sans combatre...
« Je lui disoye que moy et luy, comme médiateurs, com-
1 Archives fie Milan (trarl.).
DiE COMMISES. 227
« mencerions, s'il vouloit l. » Eu effet, il adressa des lettres dictées par la même pensée aux provéditeurs vénitiens. « Je « avoye occasion, ajoute-t-il, de continuer l'office de bon « médiateur, car ainsi l'avoye conclud au partir de « Venise 2. »
Commines, revenu près de Charles VIII, lui présenta un comte Boschetto, probablement le même condottiere qu'on l'avait accusé, quelques mois auparavant, de vouloir gagner, et qui, par sa double influence à Milan et à Ferrare, pouvait être utile aux Français. On examina de nouveau dans le conseil si, comme le demandait Commines, on accorderait un sauf-conduit aux envoyés de la Ligue. Les gens d'église, à ce que rapporte Commines, continuaient à vouloir la bataille où ils ne se fussent point trouvés 3. Quant à lui, il insista sur la faiblesse de l'armée, sur la famine dont elle était menacée, sur le devoir de tous de placer au-dessus d'intérêts particuliers l'intérêt général de la France. Le sauf-conduit fut accordé, l'opinion de Commines prévalut et le roi lui ordonna de se rendre au camp ennemi « car il ne « vouloit riens rompre 4. »
Des conférences s'ouvrirent. Elles eurent lieu près de Camerano et elles se continuèrent au camp des confédérés, où Commines se rendit avec le maréchal de Gjê et le seigneur de Piennes. Dès le premier jour, il obtint un résultat important, car il sauva la garnison de Novare. Les ambassadeurs milanais résumèrent cette importante convention dans les termes que nous allons reproduire :
1 Mém., t. II, pp. 512 et 514.
- Mém., t. M, p. 515.
3 Mém., t. II, p. 517.
* Mém., t. II, p. 519.
•j-js LETTRES ET NEGOCIATIONS
Les ambassadeurs français, monseigneur le maréchal de Gyé, monseigneur de Piennes et monseigneur d'Argenton, ayant déclaré dès le début de leurs ouvertures, au nom de Sa Majesté Très-Chrétienne, qu'avant d'aborder les questions particulières ils avaient à demander qu'on laissât le duc d'Orléans sortir de Novare et se rendre auprès de Sa Majesté, on n'a pas voulu discuter l'évacuation de Novare avant d'en avoir parlé au duc, et monseigneur le duc de Milan a répondu qu'il entend traiter aveo Sa Majesté et non avec le duc d'Orléans, qui lui a enlevé Novare; avec ses gens et son argent.
Enfin on répondit pour conclure, qu'afin d'être agréables au Roi Très-Chrétien, monseigneur le duc de Milan et monseigneur le marquis de Mantoue permettraient au duc d'Orléans de rejoindre Sa Majesté, à condition que si la paix n'avait pas lieu, ledit duc d'Orléans aurait, si tel était le bon plaisir du duc et du marquis de Mantoue, à revenir à Novare avec le même nombre de serviteurs qui l'auraient accompagné à sa sortie et point davantage. Le duc d'Orléans aura à fournir la liste de ses gens avant de sortir, et ils seront comptés par quelqu'un des nôtres.
Ledit ambassadeur ayant demandé des sûretés pendant le voyage dudit duc d'Orléans, pour sa sauvegarde, lesdits seigneurs ont consenti que le seigneur marquis se porterait à l'endroit de la première conférence des seigneurs français avec Sa Seigneurie, où se rendrait en même temps un desdits ambassadeurs français, et qu'il y resterait pour protéger le duc d'Orléans. Le duc de Milan enverra chercher par un des siens ledit due d'Orléans à Novare, qui se rendra suivi d'un des ambassadeurs français et des gens désignés pour sa suite, jusqu'à l'endroit où se trouvera le marquis de Mantoue. Lorsque le duc d'Orléans y sera arrivé, le marquis retournera au camp avec les ambassadeurs français et ceux de nos gens qui les auront accompagnés ; et le duc d'Orléans avec les siens ira rejoindre Sa Majesté *.
Ce qui contribua le plus à ce résultat inespéré, ce fut le
1 Archives de Milan (20 septembre 1495).
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bruit que le bailli de Dijon s'avançait vers Verceil, avec vingt mille Suisses recrutés à la hâte, pour délivrer la garnison de Novare, et le duc d'Orléans qui les attendait impatiemment, eût sans doute, quelques jours plus tard, refusé d'évacuer la forteresse qu'il avait conquise.
Cependant les souffrances des assiégés étaient devenues si vives qu'il était impossible de les prolonger. Un tiers était mort, surtout par la famine, car ils avaient été réduits à manger tous leurs chevaux. Beaucoup sortirent de Novare, firent quelques pas et expirèrent sur les routes sans pouvoir aller plus loin. Commines en vit plusieurs étendus dans une vigne et frappés d'épuisement. Il leur fit donner de la soupe : « J'en sauvay bien , dit-il , cinquante pour « un escu. » A Verceil, il en mourut encore un grand nombre dans les rues et jusque sur les fumiers de la ville \
Ce triste spectacle confirma Commines dans sa profonde conviction qu'il était indispensable et urgent de conclure la paix .
Dès le 24 septembre, l'archevêque de Rouen 2, le maréchal de Gyé, le seigneur d'Argenton et le président de Paris avaient indiqué, comme bases du traité, les points suivants :
1° Remise de la citadelle de Gènes entre les mains du duc de Ferrare, qui s'engagera, pendant deux ans, à la délivrer aux Français si le duc de Milan leur contestait le droit d'y armer et désarmer. Engagement semblable pendant dix ans, des Anciens qui, dans la même hypothèse, se
1 Me'm., t. II, p. 522. Voyez le récit de M. dk la Pilorgkrik, Campagne de Charles VIII, p. 382.
2 Georges d'Amboise.
mettront en l'obéissance du roi; confirmation, pour le reste, du fief de Gênes au duc de Milan ; promesse par les ambassadeurs français, au nom du roi, que les armements qui se feront à Gênes, ne seront dirigés ni contre les gouverneurs de cette ville, ni contre le duc de Milan; mais les Génois fourniront aux Français les navires dont ils auront besoin ;
2° Engagement du duc de Milan et de la seigneurie de Venise de n'aider en aucune manière le roi Alphonse et le roi Ferdinand, de retirer les hommes d'armes qu'ils auraient pu leur prêter et d'abandonner tous les territoires du royaume de Naples qu'ils auraient occupés ;
3° Engagement du duc de Milan et de la seigneurie de Venise de publier un ban pour annoncer que quiconque prendrait les armes contre le roi Très-Chrétien ou pour envahir le royaume de Naples, serait puni; indemnités pour certaines personnes dont les noms seront indiqués l.
Tous les plénipotentiaires se réunirent en une assemblée solennelle pour s'occuper du rétablissement de la paix. Le duc et la duchesse de Milan s'y rendirent, et comme Commines ne savait pas la langue de Tite-Live et parlait assez mal, à ce qu'il nous apprend, celle de Guichardin et de Machiavel, ce fut le président du parlement de Paris, Jean de Gannay, qui fut chargé de prononcer de doctes harangues en latin. Cependant la vivacité française éclatait souvent, et lorsque les envoyés de Charles VIII prenaient la parole tous à la fois, le duc de Milan ne manquait pas de dire : « Ho, « ung à ung 2. »
Toutefois, en dehors des discours latins du président de
1 Archives de Milan.
' Mém., t. II, p. 520.
Paris, il y avait des raisonnements qui persuadaient mieux Ludovic Sforza, qui probablement n'avait jamais étudié les écrivains de l'ancienne Rome. Ces arguments qui ne se produisaient point dans les séances publiques, mais qu'on faisait répéter tout bas par le comte Boschetto ou par d'autres, c'était au seigneur d'Argenton qu'il appartenait de les faire prévaloir. Il fallait avant tout séparer les confédérés et opposer les intérêts du duc de Milan à ceux de la seigneurie de Venise. Grâce à l'habileté de Commines, on y parvint, et une clause secrète porta que si les Vénitiens n'adhéraient pas au traité et si Charles VIII leur faisait la guerre avec l'aide de Ludovic, celui-ci garderait exclusivement toutes les conquêtes que les Français enlèveraient aux Vénitiens.
Tous les points auxquels tenaient les ambassadeurs français furent donc admis, et le 10 octobre 1495 fut signé un traité de paix et d'alliance entre le roi de France et le duc de Milan, où le seigneur d'Argenton figure à juste titre, au premier rang après le maréchal de Gyé, entre les plénipotentiaires de Charles VIII. Les Vénitiens n'y étaient point intervenus; mais on avait stipulé un délai de deux mois pour qu'ils pussent y adhérer l.
Charles VIII, voulant consolider la paix qu'il venait de conclure avec le duc de Milan, lui fit offrir par Commines une entrevue; mais Ludovic Sforza la repoussa, prétendant que déjà, à Pavie, au commencement de l'expédition, les Français avaient voulu s'emparer de sa personne, et qu'en ce moment le cardinal de Saint-Malo et le comte de Ligny
1 Godkfroy, Hist. de Charles VIII, pr. p. 722 ; Recueil des or don, i . , t. XX, p. 485; Campagne de Charles VIII, par M. de la Pu okgbkik, p. 384.
:ïA-> LETTRES ET NEGOCIATIONS
tenaient encore des propos qui devaient l'engager à une grande prudence. Il alla jusqu'à dire qu'il ne se croirait en sûreté que si l'entrevue avait lieu sur un pont séparé par une forte barrière '.
Le refus du duc de Milan, si blessant pour l'honneur français, irrita fort les conseillers de Charles VIII. Commines presque seul soutenait le parti de Ludovic Sforza et continuait à lui adresser des messages confidentiels simplement signés : Philippe; mais autour de lui la plupart des courtisans répétaient que c'était une grande faute que d'avoir traité avec un homme menteur et perfide comme Ludovic Sforza, au lieu de chercher avant tout à se rapprocher des Vénitiens. Peut-être reprochait-on à Commines d'avoir écouté à la fois ses intérêts en faveur de Milan et ses rancunes contre Venise.
Neuf jours après la conclusion du traité et au moment même où il rejetait l'entrevue proposée, Ludovic écrivait à l'un de ses cousins, François Sforza, comte de Santa-Flora, qui était retenu au camp français comme prisonnier ou plutôt comme otage ; il espérait qu'à la suite du traité de Verceil il serait mis en liberté et le chargeait d'un message pour le roi et pour le maréchal de Gyé et le seigneur d'Argenton. Malgré ces circonstances, François Sforza ne put s'éloigner du capitaine à la garde duquel il était confié et fut réduit à employer un intermédiaire dans une affaire qu'il eût mieux conduite si on avait montré quelque générosité à son égard. Tout en excusant le roi, il ne manqua point de rapporter dans sa réponse que les courtisans français insultaient tous les jours le duc de Milan :