PHILIPPE DE COMMYNES
Au seigneur Pierre de Médicis '.
La lettre suivante présente plus d'intérêt : Commines venait d'être envoyé à Senlis pour négocier, au nom du roi de France 2, un traité qui devait confirmer l'union de la Bretagne et de la France, ramener la paix sur les frontières des Pays-Bas et calmer le ressentiment de Maximilien :
Au seigneur Pierre de Médicis.
Seigneur Pierre, je me recommande à vous autant comme je puis. J'ai receu les lettres qu'il vous a pieu n'a guères m'escripre, et en ay dit le contenu au roy et à nul autre. Et à ce que j'ay entendu par sa responce, crois que le trouverez tel envers vous, comme luy et ses prédécesseurs ont esté envers vostre maison. Et s'il y a faulte en ce que je vous dis, elle viendra de vous, comme plus à plain j'ay dit à Fransquin Norry pour ce vous escripre.
Au seurplus à ce matin a esté conclu la paix entre le roy et l'archeduc Philippes, en la présence des embassadeurs de l'empereur et du roi dçs Rommains. Je vous en envoyé le gros, car les choses ne sont pas encore couchées par le menu, ne ne seront de huyt jours. J'ay esté présent aux choses dessus dictes, Il y avoit icy embassadeurs pour le comte Palletin et pour les Suysses et tous tendans à fin pour estre médiateurs de ceste paix.
Quant votre homme sera venu, je le adressoray envers le roy
1 Archives de Florence.
et partout ailleurs, là où ge pourray. Et si en autre chose vous plaist m'employer, vous me trouverez tousjours à votre commandement. Priant à Dieu, seigneur Pierre, qu'il vous doint accomplissement de tout ce que vous désirez. Eseript à Senlis, le VIIIe jour de may.
Le tout vôtre, Commynes *.
Ce fut en vertu des dispositions du traité de Francfort, renouvelées par le traité de Senlis, que Commines recouvra ses domaines héréditaires qui avaient été confisqués lors de sa trahison; mais rien ne permet de croire qu'il ait revu le foyer paternel et les campagnes dans lesquelles il ne pouvait plus retrouver une patrie 2.
L'homme de Pierre de Médicis que Commines se chargeait « d'adresser, » c'est-à-dire de guider et de conduire, se nommait Francesco délia Casa. Nous reproduirons quelques-unes de ses dépêches à Pierre de Médicis :
La première est du 18 juin 1493 :
Je vous écrivis la dernière fois, que madame de Bourbon m'avait demandé si vous seriez content que le roi de France vous fît entrer dans la nouvelle ligue entre le Pape, les Vénitiens et Milan : répondez à ce sujet par le premier courrier. Monseigneur d'Argenton m'en a depuis touché un mot, et vous savez combien cela importe. Je me recommande à Votre Magnificence. Je n'ai rien de plus à vous dire pour cette fois, sinon qu'il me
1 Archives de Florence.
2 La maison d'Albret réclama la terre d'Avesnes, en vertu du traité de Senlis, « par lequel avoit été décidé que chascun retourneroit au « sien ; » mais ce domaine resta à Charles de Croy, prince de Chimay, qui avait épousé Louise d'Albret.. (Documents cités par M. Rahlenbeck.)
paraît certain que je mènerai à bonne fin ce que vous m'avez confié, sans que nous en recevions ni grief, ni tort aucun. Je regrette seulement que nos amis, que vous savez, ont en quelque sorte apprivoisé quelques-uns de ces seigneurs avec lesquels j'ai affaire et qui désiraient pouvoir encore tirer quelque chose de nous. Monseigneur d'Argenton en est un, et néanmoins il est tout vôtre *, mais le gouvernement est ici tel aujourd'hui que personne ne peut faire fond sur rien et qu'on n'y voit que confusion -.
La seconde est écrite dix jours après :
Le roi revint ici samedi passé, qui était le 22 de ce mois, au soir. Le lendemain matin, dimanche, je fus introduit par monseigneur d'Argenton auprès de Sa Majesté, et j'eus ma première audience dans un petit cabinet à l'usage privé du roi, où se pressaient une soixantaine des principaux et plus grands seigneurs du royaume. Sa Majesté, un faucon sur le poing, ouvrit' votre lettre, y jeta un rapide coup d'œil, puis voulut lui-même la lire et la connaître tout entière. Après cette lecture, il se retira avec le sénéchal et monseigneur d'Argenton, et ayant pris connaissance de la lettre de la Seigneurie et délibéré avec eux, il me dit que j'étais le bien venu, qu'il me ferait bientôt entendre et qu'il me ferait donner réponse de mes lettres de créance. Cela dit, il s'en alla à la messe. De mon côté, je me retirai avec monseigneur d'Argenton et le sénéchal qui m'annoncèrent avoir reçu du roi ordre et commission de m'entendre le lendemain sur mes lettres de créance, avec l'assistance de quelques autres seigneurs qui en sont chargés.
Le prince de Salerne est, comme je vous l'ai dit précédem-
1 Solo mi dolgo che li amici nostri, che voi sapete, hanno in modo avvezzi qualcuno di questi signori, con cki io ho a fare, che ancora da noi desiderrano possere trarre qualche cosa. E M. d'Argenton ne è uno, che nondimanco è tutto vostro.
■ Archives de Florence; Dksjardins, Négoc. dipl. entre la France tla Toscane, t. I, p. 221.
mont, grâce au sénéchal, un des délégués admis dans les conseils relatifs aux affaires d'Italie. M'étant aperçu, en causant avec lui, qu'il était choisi pour siéger à mon audience, je ne pus m'empêcher de voir dans cette désignation une inadvertance peu honorable pour le roi et pour nous, et secrètement j'en avertis monseigneur d'Argenton en lui en démontrant la portée. Celui-ci reconnut la justesse et l'exactitude de mon observation , il retourna auprès du sénéchal et le roi ordonna qu'on désignerait le lendemain avec le général de Languedoc, comme délégués chargés de cette affaire, le maréchal des Cordes, gouverneur de Bourgogne, le sénéchal et Argenton. C'est ce qu'on fit.
Monseigneur d'Argenton, comme vous savez, est tout vôtre : il me vient ici bien à point, car c'est un homme prudent et trèsentendu, et en outre il espère se servir de vous ou du moins se faire honneur de vos affaires. Je le vois, en ce qui touche toutes les nôtres, faire tous ses efforts, et bien qu'il n'ait pas grande autorité, comme les autres le craignent, il lui en reste assez pour que, avec son activité et son habileté, il soit encore pour vous un instrument excellent et nécessaire. Ecrivez-lui, remerciez-le, et tâchez de le satisfaire, si vous pouvez, sur les trois chefs de demande que je vous ai transmis de sa part, ou au moins sur une partie de ceux-ci , surtout quant à son affaire avec Lorino qu'il désirerait faire retirer de l'ordinaire; il a écrit à Péron deBaschi de le solliciter ; tâchez donc de l'obliger ou de vous en excuser de la meilleure façon, et, en tout cas, songez à le récompenser par quelque service; car c'est un homme assez convoiteux et qui ne sert pas tant par amour que pour tirer de vous quelque chose '.
1 M. d'Argenton è, com voi sapete, tutto vostro, e di qua mi viene assai a proposito, perché è prudente e intende assai, e inoltre perché spera valersi di voi, o almeno farsi onore délie rnaterie vostre, Lo veggo in ingni nostra cosa andare di buone gambe ; e, benchè non sia di grande autorità, perché è temuto da costoro, nondimanco non è di si poca che, acozzata con la sua prontezza e destrezza, non ci sia uno ottimo e necessario instrumente Scrivetegli une lettera e ringraziatelo e sopra i tre capi, di che per lui vi scrissi per altra, vedete o di
Pérou de Baschi est très-avide, et je sais qu'à Milan on l'a fort bien traité de présents et d'autres choses. S'il vous semble bon, d'après ce que m'a dit Argenton, vous lui donnerez quelque gratification.
Il me paraît étrange que nos amis d'Italie poussent si avant leurs affaires : j'en causais avec monseigneur d'ArgentOn, qui, par aventure, fait aux autres de ce côté des promesses qu'il ne songe pas à tenir *, et il me répondit que je ne faisais pas autant de diligence pour votre service que le seigneur Ludovic2 n'en fait pour son affaire.
Monseigneur d'Argenton me dit que si l'affaire de Naples va plus avant, vous devez songer à une seigneurie pour vous particulièrement.
Je reçois à l'instant votre lettre du 14, à laquelle je ne trouve rien de plus à répondre. Je ferai diligence pour connaître aussi en détail que possible les promesses du seigneur Ludovic et autre chose, si je le puis ; mais il faut marcher adroitement avec ces gens, car tous ceux qui ont ces secrets entre les mains, sont des hommes gagnés par le seigneur Ludovic, et monseigneur d'Argenton lui-même oriente habilement sa voile de ce côté pour voguer avec le vent qui souffle 5.
La troisième lettre, commencée le 10 juillet 1493, ne fut achevée que le lendemain :
Vous ayant écrit, il y a huit jours, par Mathieu del Vecchio ci
tutti o di parte satisfargli potendo, e massime in questa sua con il Lorino, che desiderebhe lo traessi de l'ordinario ; e a Pérou de Basche ne scrive che la solleciti, si ehe ?edete di servirlo o piurliarne buona escusazione, e ad ogni modo pensate di ricompeasarlo di qualclie piacere, perché e uorao che appetisce assai, e non serve tanto per amore, quanto per valersi di voi di qualche cosa.
1 Che, per avventura, altri di costà promette quello che non pensa di osservare.
- Ludovic Sforza, tuteur du jeune duc de Milan, puis duc de Milan lui-même.
3 Archives de Florence; Desjardins, t.. I, p. 223.
vous ayant fait savoir alors le résultat de l'audience du roi et de la conférence que j'ai eue avec les cinq conseillers chargés des affaires d'Italie, je n'ai pas grand chose à vous dire pour le moment.
Monseigneur d'Argenton est parvenu par son habileté et sa prudence à se faire admettre au nombre des cinq, mais il n'en est pas beaucoup plus avancé, car les autres, connaissant ce qu'il vaut, ne lui disent pas tout. Nous lui sommes très-obligés de ce qu'il nous sert activement partout où il le peut, non pas autant pour l'amour naturel qu'il vous porte, que pour se faire aussi honneur de nos affaires et se prévaloir de nous : il me rappelle souvent ses affaires et me demande si vous m'avez répondu à ce sujet. Voyez si vous pouvez lui être agréable en quelque chose, et veuillez y aviser '.
Lorenzone arriva, il y a deux jours ; il avait, me dit-il, laissé à Orléans, Antonio del Repoli avec quarante- neuf faucons. J'en parlai de suite au sénéchal, avant le départ du roi, et Sa Majesté me fit dire de les envoyer à Melun, qui est une ville distante d'ici de dix lieues, où le roi sera demain et où je me rendrai ce soir pour accompagner la cour partout où elle ira. Ce matin j'ai reçu votre lettre adressée à François Nori et à moi, par laquelle j'apprends que tous les faucons sont destinés au roi. Nous les lui remettrions, si déjà nous n'en avions mis deux de côté pour monseigneur d'Argenton, qui m'avait prié avec beaucoup d'insistance de les faire venir ; mais, au moment de les présenter, je tâcherai que le sénéchal les réclame lui-même pour monsei-
1 M. d'Argenton per sua industria e prudenza è suto ammesso per uno de cinque, ma non è tirato molto inanzi, ne gli fanno intender tutto perché conoseono che vale troppo. Noi gli siamo obligati, che ci serve prontamente di quanto puô, non tanto per amor naturale che vi porta, quanto ancora per farsioonore délie cose nostre, e per valer.-i di noi ; e spesso mi ricorda e domanda se délie sue faccende mi avete riposto cosaalcuna; vedete, potendo, compiacergli in qualche cosa, e ne avvisate.
gneur d'Argcnton. Je vous dirai une autre fois comment le roi les aura reçus *.
La lettre suivante complète celle que nous venons de citer :
Je vous écrivis de Paris, il y a quatre jours, tout ce qui m'était, arrivé alors. Depuis je suis venu ici où le roi se trouve pour se livrer à loisir à la chasse dans les environs. J'y ai fait amener, sur Tordre de Sa Majesté, votre envoi de faucons : le roi, curieux de les voir, alla les visiter à la tombée de la nuit. Il en est parti de chez vous cinquante-quatre, dont trois sont morts en route, à ce que m'a dit Antoine. Vous savez qu'au moment du départ, il y en avait quatre en mauvaise santé.
Laurent Spinelli en a, paraît-il, eu trois, pour les donner à je ne sais quel seigneur. Les quarante-huit autres qui sont arrivés ici, ne pourraient être en meilleur état, sauf un seul; il ne leur manque pas une plume, et ils sont beaux et gras au possible. Je vous avais écrit que monseigneur d'Argcnton m'en avait demandé une couple et que je les lui avait promis, si je pouvais en disposer ; mais, vu votre recommandation et la volonté de roi, tous les oiseaux seront, comme vous l'ordonnez, fidèlement remis à Sa Majesté ; et bien qu'une lettre de Lyon me mande que vous en avez promis deux à Filippo de Gagliano pour son frère Julien, qui demandait qu'on les remit ici à un trésorier de la reine, je vous excuserai et moi aussi sur ce que le roi a voulu les garder tous pour lui : je prendrai le même prétexte visà-vis de monseigneur d'Argenton *.
Au-dessus de ces détails d'un faible intérêt, se plaçaient dos questions politiques qui réclamaient une urgente solution. L'Italie était profondément divisée. Tandis que Florence se rapprochait du roi de Naples, le Pape, le duc de
1 Archives de Florence ; Desjakdins, t. I, p. 233. - Archives de Florence; DeSJARDINS, t. I, p. 239.
Milan et Venise formaient une étroite alliance, et on ne savait encore dans quel but on avait stipulé dans ce traité la levée de nombreux hommes d'armes. Il importait à Florence, flottante et indécise au milieu de ces discordes, de trouver un appui dans le conseil de Charles VIII. Le 31 août 1493, Francesco délia Casa écrit à Pierre de Médicis :
Depuis que le roi a quitté Paris, monseigneur d'Argenton n'a plus mis le pied à la cour. J'apprends qu'il doit y être aujourd'hui et j'en suis fort aise, car bien qu'il ne pèche pas en toute eau, il viendra néanmoins fort à propos à nos ambassadeurs dans bien des choses '. Quand ils seront arrivés, ils devront, me semble-t-il, faire en toute diligence un bon choix d'un ou deux de ces principaux seigneurs qui gouvernent, et entrer avec eux en étroite intelligence et en bonne amitié, car si nous ne nous attachons à quelque bon ami particulier, nous n'aurons jamais aucune certitude dans nos affaires; et un bon ami dévoué et intime nous aidera mieux qu'une foule de relations sans valeur 2.
Francesco délia Casa ajoute cinq jours après :
Je ne puis laisser de vous dire, quoique je pense que vous n'en ferez pas grand cas, qu'un ami secret m'a dit que Peron a eu un entretien secret avec le pape , pendant une nuit , dans une chambre où il n'y avait qu'eux, et il craint que le Pape ne lui ait parlé de votre ligue avec le roi de Naples.
Il me semble que vous devez le plus tôt possible nous écrire comment nous pouvons vous justifier de cette ligue, qu'on dit exister, et il ne serait pas mauvais, je pense, qu'en écrivant au
1 L'Argenton , dipoi che il rè parti de Paris, non è suto ruai in corte , e intendo che oggi ci debbe essere, che assai mi piace perché non ostante che non peschi in ogni pelago, nondimanco a moite cose verra assai a proposito a nostri ambasciadori.
- Archives de Florence ; Desjardins, t. I, p. 248.