‹ Lettres et négociations de Philippe de Commines (volume 5)Chapitre 6 sur 21 · H LETTRES ET NEGOCIATIONS · texte numérisé non relu

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roi, vous écrivissiez aussi au sénéchal de Beauvais, qui n'a plus son titre de sénéchal de Carcassonne. Je n'ai pas autre chose à vous mander. Nos ambassadeurs se dirigent vers Tours où le roi sera, à ce que je suppose, dans une dizaine de jours J.

Commines était-il cet ami secret? Il y a quelque motif de le penser car Francisco délia Casa écrivait le 9 novembre de la même année :

L evêque de Saint-Malo a eu un entretien secret. Je l'ai su par le seigneur d'Argenton...

Le seigneur d'Argcnton nous assure, et je le crois, qu'il parle et travaille pour nous -.

Ue autre ambassadeur florentin, l'évêque d'Arezzo, écrit le 29 novembre 1493 à Pierre de Médicis :

Je me tiens volontiers sur mes gardes pour ne pas être pris, et je pense qu'il fait bon de ne pas bouger, car soit que vous avanciez, soit que vous reculiez, vous vous heurtez à des lances en arrêt : je voudrais bien que la cuve eût déposé son marc avant que nous goûtions le moût. Il est bon d'aller doucement, mais trop est trop, dit-on ici. Voici le Pape admis dans Fappointement du roi d'Espagne. On sait qu'abandonnés à vous-mêmes, vous ne pourriez soutenir le choc des Français et des Lombards s'il vous atteignait. Qu'importe ? Je vous ai enseigné mille charmes pour l'amortir, diversions, mariages, chapeaux, etc., la nature vient de m'en révéler un nouveau qui per easdem, etc. On sait que le principe de ce mal fut la corruption de ceux de là-bas pour abaisser celui d'ici : pourquoi n'essayèrent-ils donc pas de jeter la cruche d'huile, pour un porc plus gras ? Nous avons appris, par le moyen de monseigneur d'Argenton, que les promoteurs de l'entreprise ont tellement réussi à échauffer le roi qu'on ne l'a jamais vu si furieux.

4 Archives de Florence; Desjardins, t. I, p. 252. - Archives de Florence ; Dksjardins, t. I , p. 260.

L'allusion que j'ai touchée ci-dessus du porc plus gras , je ne la tiens pas d'un méchant bavard. On la juge utile cum res in dubio sit. C'est un grand personnage qui m'a glissé à l'oreille et sub juramento le mot en question du porc *.

Commines, qui rendait de si notables services, n'agissait pas, nous l'avons déjà vu, avec un complet désintéressement; et Francesco délia Casa écrivait le 14 janvier 1494 à Pierre de Médicis :

Monseigneur d'Argenton reviendra dans quelques jours à la cour ; je voudrais bien pouvoir lui répondre quelque chose au sujet de ce que je vous ai écrit à sa prière 2.

Tout annonce qu'il fut fait droit, au moins en partie, à ces- réclamations , puisque Commines se montra plus que jamais l'ami des Médicis et le défenseur des intérêts de Florence.

Commines combattait à la fois, dans le conseil de Charles VIII , l'opinion du roi et celle du- duc d'Orléans qui voulaient tous les deux une expédition en Italie, l'un avec l'espoir de recevoir à Rome , des mains du Pape , la couronne d'empereur d'Orient 3, l'autre avec l'ambition plus modeste de disputer aux Sforza l'héritage de son aïeule Valentine Visconti, le beau duché de Milan.

Charles VIII était « très-jeune et foible personne, plain « de son vouloir, peu accompaigné de sages gens , ne de

1 Archives de Florence; Desjardins, t. I, p. 350.

■ L'Argenton tornerà, fra pochi di, in corte; che desiderrei potergli respondere qualche cosa di quanto scrissia sua richiesta. Archives de Florence; Desjardins, t. I, p. 268.

3 Le 6 septembre 1494 , André Paléologue déclara céder à Charles VIII tous ses droits à l'empire d'Orient.

« bons chiefs l. » Quant au duc d'Orléans, c'était « un « jeune et beau personnaige , mais aimant son plaisir2. »

Lorsque Commines affirmait que servir les Italiens, c'était se mettre à l'hôpital, et beaucoup donner pour ne rien obtenir3, il ne faisait que reproduire l'opinion même de Louis XI, qui s'était toujours montré peu disposé à intervenir dans les affaires d'Italie. Commines avait vu, sous Louis XI, Olivier le Diable triompher de ses sages avis. Il ne se sentit pas moins humilié quand un autre valet de chambre de son ancien maître, Etienne de Vesc, qui était aussi « homme de « petit estât et de petite lignée 4, » fit, sous Charles VIII, rejeter de nouveau ses conseil s. Parmi ses contradicteurs, se trouvait également le général des finances Guillaume Briconnet, qui avait épousé la fille de Jean de Beaune, le marchand de Tours qui avait jadis reçu le dépôt des premières largesses du roi de France en faveur du transfuge. Briconnet, d'après notre historien, était « un homme de finance auquel le cœur « faillit 5. » Étrange rapprochement ! Briconnet avait, comme receveur du roi, enregistré la pension et les dons de 1472 qui rappelaient la trahison de Commines ; Etienne de Vesc avait été l'un des témoins dont la déposition avait constaté ses fraudes dans la destruction des titres du château de Thouars : l'un et l'autre lui rappelaient ses hontes.

Ce qui, d'après Commines, manquait aux conseillers du roi et au roi lui-même, c'était « le sens. » Il observe des premiers : « Le sens des conducteurs du voyaige n'y servit

1 Mém., t. II, p. 292.

2 Mém., t. II, p. 327.

3 Mém., t. II, p. 557.

4 Mém., t. II, pp. 291 et 329.

s Mém., t. II, p. 291.

« guères \ » et il va jusqu'à dire de Charles VIII : « Le « roy n'estoit pourveu, ne de sens, ne d'argent2. »

Ludovic Sforza, tuteur de son neveu le jeune duc Jean- Galéas, appelait les Français en Italie : il réclamait de Charles VIII l'investiture de la ville de Gênes, et pour parvenir à ce but, il donna à certains serviteurs du roi de France, notamment à Etienne de Vesc, huit mille ducats. C'était trop peu, selon Commines qui ne put ou ne voulut recevoir sa part dans ces dons. « Si argent ils dévoient « prendre, dit-il, ils en dévoient demander plus 3. » Ludovic. Sforza était du reste trop habile pour ne pas réussir, car voici le portrait que nous en a laissé Commines : « Ledict seigneur Ludovic estoit homme très-saige, mais « fort craintif et bien souple quand il avoit paour (j'en « parle comme de celluy que j'ay congneu et beaucoup de « choses traicté avec luy), et homme sans foy s'il veoit son « prouffit pour rompre 4. » Telles étaient les pratigties qui venaient d'Italie 5.

Charles VIII , de son côté, entretenait en même temps d'autres pratiques avec le Pape, les Vénitiens et les Florentins. Le soin de les diriger avait été confié à un serviteur de la maison d'Anjou, né en Italie et nommé Perron de Baschi, que nous avons déjà vu employé aux mêmes intrigues par le roi Louis XI 6. Les Florentins, de plus en plus inquiets, avaient envoyé l'évêque d'Arèse et Pierre Soderini

1 Mém., t. II, p. 292.

2 Mém., t. II, p. 328.

3 Mém., t. II, p. 314.

* Mém., t. II, p. 311.

6 Mém., t. II, pp. 321 et 557.

6 Mém., t. II, p. 315.

vers Charles VIII « pour dissimuler avec luy l. » Commines se trouva , nous l'avons déjà vu , au nombre de ceux qui « besognèrent » avec ces envoyés de Florence 2. Une autre ambassade, conduite par Pierre Capponi, rencontra le roi à Lyon 3. Capponi , à qui on attribue cette célèbre réponse dans les murs de Florence menacée : « Si vous « sonnez vos trompettes, nous sonnerons nos cloches, » n'était, d'après Commines qui s'entendait en trahisons, qu'un traître, perfide vis-à-vis de Pierre de Médicis comme vis-à-vis de sa patrie4. Commines eut peut-être, nous le verrons plus tard , certains motifs de calomnier Pierre Capponi.

A Vienne, on discuta longuement dans le conseil du roi quelle conduite il fallait tenir vis-à-vis des Florentins. Commines continuait à défendre leurs intérêts. Il écrivait le G août 1494 à Pierre de Médicis :

Au seigneur Pierre de Médicis.

Seigneur Pierre , je me recommande à vous tant comme je puis, pour ce que à l'eure que vos gens partirent de Lyon ils me escrïpvircnt, me priant que si je venoye ycy en court, que je voulsisse aider à adolsir les choses qui étoient mal entendues céans, et Ton vous trouveroit toujours bon serviteur et amy du roi. «

Je fais responce à Laurens Spinelli au contenu de leurs dites lettres, pour ce que l'on m'a dit à Lyon en passant qu'il est retourné à Chambéry, et luy escrips qu'il me face briefve responce pour ce que je ne sçay quel chemin je prendray au party

1 3Iém., t. II, p. 336.

2 Mém., t. II, p. 336.

3 Mém., t. II, p. 339.

* Mém., t. II, p. 340.

que le roy fera d'icy, et pour le temps que je y serai, m'emploieray voulentiers à vous faire quelque service. Et ne convindray à dire ce que m'escriprez, à personne du monde, espérant que vos envois et vos parolles seront semblables. Toutesfois il est force que chacun congnoisse ses amis par effect et en bref. Et si je estoie party à l'eure tirant en France, si renvoyeray-je les lettres en telles mains que le roy les pourra veoir et entendre, et messeigneurs d'auprès de luy ; toutesfois j'espère estre encoures là où sera le roy, m'ouffrant tousjours vous servir en ce que il sera possible. En priant Dieu, seigneur Pierre, que vous doint ce que désirez.

Escript à Vienne, ce VIe jour d'aoust.

Le plus que tout vostre,

PHes DE COMMYNES '.

On nous a conservé aussi la lettre que Commines adressa le même jour à Laurent Spinelli. Il y examine tous les griefs dirigés contre la seigneurie de Florence et lui donne de sages conseils :

A Lawens Spinelly.

Laurens, je me recommande à vous tant comme je puis. Vous savez que à l'heure de vostre partement de Lyon, vous et Cosme m'avez escript, me priant, que si je venoie en court, que misse peine de donner à entendre au roy et à messeigneurs qui sont auprès de luy le contraire des charges que l'on donnoit contre vérité à la seignourie de Florence et au seigneur Pierre de Médicis : en passant à Lyon ay sceu comment vous m'avez escript puis naguères et que les lettres estoient allées à Paris, lesquelles je n'ay point eues, et que vous seul devés estre de retour à ceste heure à Chambéry.

Pour quoy, tant pour satisfaire à vostre requeste que pour

1 Benoist, Lettres de Comptes, p. 25.

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