ICO LETTRES ET NEGOCIATIONS
faire service audit seigneur Pierre de Médicis, ay mis peine, dès que suis arrivé ycy,de savoir la vérité dont procédoit ce grant mescontentement que le roy avoit contre luy, et en ay parlé aux principauli. Tous disent générallement, et encoures d'aucuns qui vouldroient faire plaisir à vostre maison, que en toutes assemblées et en tous lieux ledit seigneur Pierre s'est montré vray parcial pour le roy Alphons, et qu'il a fait recevoir son armée dedans le port de Pise et de là sont partis pour venir commencer la guerre en rivière de Gennes. Aussy m'a esté parlé du rcffus que entre vous avez fait de prester argent, quant en avez esté requis , et que l'on vous voulloit bailler bonnes seuretés et prouffit, et que en brefs termes eussiez esté paie et que Gennevoys n'ont pas fait ainsi. J'ay fait responce pour vostre escuse, que en général ne l'eussiez jamais fait, et que d'autres princes vous eussent peu contraindre à faire le semblable ; mais que en particulier je creoys qu'on eust trouvé argent avecques entre vous, au moins quelque somme raisonnable.
Il m'a. esté respondu que autresfois Florentins ont preste deux cens mille ducas contans au roy Ferrand et payé cinquante mille ducas tous les ans comme par tribut. Cest article ay-je tenu comme rapport fait contre vérité et l'ay excusé à ceulx à qui il avoit esté dit, disant que de tribut jamais ne l'eussiez payé et que si Florentins paioient aucun argent par années, qu'il falloit que ce feust pour quelque entretennement de gens d'armes à l'euro qu'ils estoient ses alliés. D'autres plusieurs choses m'ont esté dictes, que je passe pour briefveté.
Et pour fin de ma lettre, j'ay prié aucuns personnaiges et en bon lieu que ceste hayne voulsist repouser sans adjouster plus grant foy aux rapports, ni faire nulle rigueur jusques à ce que plus amplement le roy feust informé de vos excuses, et que après ce coup ne m'en empescheroie plus si je vous veoye gens obstinés. Et me semble bien que si ladite seignorie de Florence se vouloit déclarer franchement pour le roy et que le seigneur Pierre en feust moien, qu'ils seroient receus plus en faveur et amytié avecques luy qu'ils ne feurent jamais avec le feu roy
Loys, à qui Dieu pardoint. Et ne fault point craindre que à l'appétit de mil ennemys qu'ils eussent, le roy feist chose dont ils se deussent douloir; et seroient les choses mieulx entendues que jamais. Et si n'entend point qu'ils feissent nulle déclaration jusques à ce qu'ils veissent l'eure propice.
Si vous vous mectez en dissimulations, les rapports et les malveillances croytront chacun jour ; aussi vous véez bien qu'il n'en est plus temps. Je ne sçay que je deviendray au partement du roy, qui sera brief ; et pour ce, si vous me vouliez respondre faictes-le diligentement. J'escrips troys lignes au seigneur Pierre, et remects la créance sur vos lettres. Vous savez que je luy vouldroye faire service et à toute sa maison. En priant Dieu, Laurens, que vous doint accomplissement de tout ce que vous désirez.
Escript à Vienne, le VIe jour du mois d'aoust.
Le tout vostre, Ph6S de Commynes 1 .
Laurent Spinelli, qui gouvernait la banque de Pierre deMédicis, était, dit Commines, « un homme de bien en « son estât et assez nourri en France, mais des choses de « nostre court ne povoit avoir congnoissance 2. »
Au milieu de ces graves discussions, Commines ne négligeait pas le soin de ses intérêts privés. Pour être plus certain de conserver le comté de Dreux, il se fit remettre à Vienne deux déclarations différentes par Alain d'Albret qui faisait partie de la même expédition, La première, du 9 août, porte qu'Alain d'Albret ne le forcera jamais ni à prendre la seigneurie d'Avesnes, ni à rendre le comté de Dreux. La seconde, du 22 août, ajoute en termes contradictoires mais destinés à multiplier les garanties pécu-
1 Benoist, Lettres de Comy nés, p. 23.
- Mém., t. II, p. 350.
niaires, que Commines a remis mille livres à Alain d'Albret, six cents à son fils, de plus trois perles, et de ce chef Alain d'Albret reconnaît devoir au seigneur d'Argenton trois mille livres, qui devront être payées avant tout rachat du comté de Dreux 1.
Les perles vendues par Commines brillèrent peut-être dans les fêtes qui signalèrent la marche des Français en Italie : il eût mieux valu une solide armure pour les périls qui marquèrent leur retour.
La guerre venait d'être définitivement résolue , et dès ce moment, Commines, qui l'avait combattue dans les conseils, montra le plus grand zèle pour en assurer le succès. Il nous apprend notamment qu'il équipa, à ses frais, une grosse galléace « très-puissante, avec grant artillerie2 et grosses « pièces, » telles que les Italiens n'en avaient jamais vues de semblables 3. C'était, selon toute probabilité, le plus gros navire de la flotte, car ce fut celui que choisit le duc d'Orléans, qu'on croyait appelé à prendre le commandement de toute l'armée de mer.
1 Documents des archives des Basses-Pyrénées, publiés par M. Rahlenbeck. Il y a quelques lacunes dans ces documents. Par une charte du 13 décembre 1493, le terme du rachat du comté de Dreux avait été prorogé.
2 Ce goût pour les armes qui devaient briser les remparts et détruire les gros bataillons, paraît avoir été héréditaire dans la famille de Commines. Son père avait réuni au château de Renescure un assez grand nombre de canons que le duc Philippe employa en Orient contre les infidèles. Commines remarque que le fait de l'artillerie n'avait jamais été si bien entendu eu France que dans l'expédition de 1494 et que les Italiens y connaissaient peu de chose. (Mém., t. II, p. 346.)
., t. II, p. 335, 342 et 346.
En ces besoins pressants, on demanda cent mille francs aux Soli de Gênes à l'intérêt de 3 4/2 pour cent par mois *. On emprunta aussi à un marchand milanais cinquante mille ducats, qui furent avancés par le duc de Milan, à la condition qu'ils fussent garantis personnellement par divers seigneurs. Le seigneur d'Argenton, entre autres, s'engagea pour six mille ducats 2.
Commines fît mieux encore : il fut l'un des premiers à monter à cheval , afin de ne pas se trouver au milieu des courtisans dont il méprisait l'inexpérience 3. Mais il fut rappelé presqu' aussitôt, parce que le projet d'expédition parut un instant ajourné; et lorsqu'on l'exécuta, le roi, mieux avisé, retint Commines près de lui.
1 Coctier menacé de poursuites pour avoir reçu de Louis XI 93,000 écus en six ou sept mois, en avança 50,000 pour l'expédition d'Italie. (Commines, éd. Lenglet, t. IV, p. 289.)
2 Mém., t. II, p. 331.
3 Espérant passer les monts en moindre compagnie. (Méw, . , t. II, p. 331.)