AMBASSADE DE COMMINES A VENISE
Charles VIII quitta Vienne le 23 août 1494 et traversa les Alpes le 2 septembre. Il fut reçu en ami et en allié à Turin et se dirigea vers Asti , domaine de son beau-frère le duc d'Orléans.
Ludovic Sforza se rendit au devant de Charles VIII : « Sire, lui dit-il, ne craignez pas cette entreprise. En Italie, « y a trois puissances que nous tenons grandes, dont vous « avez l'une qui est Millan; l'aultre ne bouge, qui sont « Vénissiens, ainsi n'avez affaire qu'à celle de Naples. « Quant vous me voudrez croire, je vous aideray à faire « plus grant que ne fut jamais Charlemagne. » — « Et « disoit vrai, ajoute Commines, mais que toutes choses « eussent esté bien disposées de nostre costé. ' »
Ce fut à Asti2 que le roi nomma Commines son ambassadeur près de l'une de ces grandes puissances d'Italie. Il devait obtenir l'alliance des Vénitiens, ou tout au moins les
1 Mém., t. II, p. 336/ Commines assistait à cette entrevue, car Charles VIII et Ludovic Sforza lui montrèrent l'un et l'autre les nouvelles qu'ils reçurent du combat de Rapallo où les Napolitains avaient été repoussés.
1 Commines fit quelque séjours à Asti : « Je demouray à partir (( aucuns jours parce que le roy fut malade. » (Mém., t. II, p. 342.)
empêcher « de bouger. » En effet, comme le remarque Commines, « par leurs forces, leur sens et leur conduicte, ils « povoient ayséement troubler le roy. » Il s'agissait donc, en allant les remercier de l'accueil qu'ils avaient fait précédemment à deux ambassadeurs français , « de les entre- « tenir en l'amour du roi de France » \
Le voyage de Commines ne dura que six jours , « car le « chemin estoit le plus beau du monde2. » Il s'arrêta à Pavie et admira au couvent des Chartreux le monument funéraire du duc Jean-Galéas Ier, surmonté de sa statue équestre plus haute que l'autel et entouré des écus des cités qu'il avait usurpées et sur lesquelles il n'avait aucun droit 3. Le duc Jean-Galéas avait été l'ami de Louis XI , qui le citait comme un modèle des princes. Commines le juge en quelques mots, en l'appelant « ung grant et mauvais tyran, « mais honnorable 4. »
Au château de Pavie languissait prisonnier le jeune duc de Milan Jean-Galéas II, qui avait avec lui sa femme et un jeune enfant. Commines fit de vains efforts pour le voir. Son oncle Ludovic le cachait à tous les yeux et faisait noyer les messagers qui portaient ses plaintes. Quelques jours après, Charles VIII (comme il le raconta lui-même à Commines), exigea qu'on le lui montrât, et il le trouva pâle, souf-
1 Mém., t. II, p. 403. Les Vénitiens ne s'étaient pas toujours montrés bien disposés pour la France. Vers 1488, Charles VIII fit saisir leurs navires. Dans une lettre de Louis de Graville, amiral de France, on lit que les Vénitiens sont hérétiques et ennemis du roi. (Documents français à Saint-Pétershourg .)
2 Mém., t. II, p. 343.
3 Mém., t. II, p. 352.
» Mém., t. II, p. 353.
i'rant, affaibli, disait-on, par le poison. Ce triste spectacle était l'une de « ces pitiés d'Italie ' » dont parle notre historien.
Commines traversa Brescia, Vérone, Vicence, Padoue. « Partout, dit-il, me fut faict grant honneur et venoient « grant nombre de gens au devant de moy, avec leur podes- « tat... Ils me conduisoient jusques à l'hostellerie, et comte mandoient à l'hoste que habondamment je fusse traicté, et « me faisoient deffrayer avec toutes honnorables parolles ; « mais qui conteroit bien ce qu'il fault donner aux tabou- « rins et aux trompettes, il n'y a guères de gaing à ce « deffray, mais le traictement est honnorable 2. »
Le 1er octobre 1494, Commines n'était pas encore arrivé aux bords de l'Adriatique, car les ambassadeurs florentins à Venise mandaient ce jour-là aux Huit de Pratique 3 :
On attend ici clans deux jours monseigneur d'Argenton, ambassadeur de Sa Majesté Très-Chrétienne le roi de France. On a ordonné à quarante gentilshommes de lui faire honneur en allant à sa rencontre avec deux bucentaures. Son logement est préparé à Saint-Georges le Majeur. Je ferai la plus grande diligence possible pour savoir les motifs de cette visite, et Vos Seigneuries seront informées de tout ce que j'aurai pu recueillir l.
L'un de ces ambassadeurs, Paulo- Antonio Soderini, écrivait le même jour à Pierre de Médicis :
Monseigneur d'Argenton doit venir ici dans une couple de
1 3Iém., t. II, p. 355.
8 Mém., t. II, p. 404.
3 On donnait ce nom aux membres du conseil supérieur du gouvernement de Florence.
* Archives de Florence.
jours. Sachant la bonne amitié qu'il avait pour votre père d'illustre mémoire et qu'il a encore pour vous, j'ai le dessein d'aller le visiter en cérémonie le lendemain de son arrivée. Je sais que les envoyés de Milan et de Ferrare iront à sa rencontre à quelques milles ; j'irai seul lui faire visite comme je viens de dire. Si toutefois il vous semblait que je dusse agir d'une manière plutôt que d'une autre, faites-le moi savoir. J'ai appris de très-bonne source que le seigneur d'Argenton doit exposer à la seigneurie que Sa Majesté Très-Chrétienne, informée qu'on fait courir le bruit qu'elle n'est venue en Italie que pour bouleverser ce pays et se l'assujettir en ravissant à la Sainte-Eglise sa liberté, envoie son ambassadeur déclarer et donner à la République l'assurance formelle que, sauf ce qui concerne le royaume de Naples (lequel, ainsi qu'elle l'a fait entendre à diverses reprises, lui appartient de droit), elle n'est pas venue dans le dessein de nuire à qui que ce soit, ni d'occuper quelque point du territoire d'autrui, quoique la conduite du Pape et celle de nos seigneurs envers Sa Majesté soient de nature à altérer ses bonnes dispositions.
L'ambassadeur de Milan répète qu'avant qu'il se passe quinze jours, on apprendra une nouvelle des plus importantes. Je ne puis conjecturer de quoi il s'agit, ni ce que ce peut être. Vous en jugerez mieux *.
Ce fut le 2 octobre 1404 que Commines arriva à Venise. Il descendit la Brenta de Padoue à Fusina, où il trouva des barques petites mais élégantes et ornées de somptueux tapis, pour fendre le flot endormi qui expire silencieusement sur ces lagunes chantées par les poëtes. Vingt-cinq gentilshommes richement vêtus de drap de soie et d'écarlate, lui souhaitèrent la bienvenue au nom de la seigneurie de Venise. Ce fut avec une vive admiration qu'il salua ses canaux couverts de trente mille gondoles , ses édifices , ses
1 Archives de Florence.
jardins, ses monastères, ses soixante-douze paroisses, « et a est chose bien astrange de veoir si belles et si grans « églises fondées en la mer ' . »
Commines s'arrêta d'abord à l'église de Saint-André, où d'autres gentilshommes lui adressèrent une seconde harangue. Là se trouvaient les ambassadeurs de Milan et de Ferrare, et ce fut placé au milieu d'eux qu'il monta dans une barque beaucoup plus grande , tendue de satin cramoisi, qui le porta dans la grande rue que les Vénitiens appellent le Grand Canal, « la plus belle qui soit au monde, » car elle est bordée de palais dont les façades sont de marbre ou de porphyre. Si on y pénètre, tout répond à cette magnificence, car partout l'or et les peintures marient à l'envi les pompes de la richesse et le génie des arts. « C'est, dit Com- « mines, la plus triomphante cité que j'aye jamais veue *. » C'était, de plus, celle qui recevait le mieux les ambassadeurs étrangers, et une compagnie de cinquante gentilshommes ne quitta pas l'envoyé de Charles VIII jusqu'à ce qu'il fût arrivé à l'abbaye de Saint-Georges, où on avait préparé sa résidence.
Commines ajoute que Venise est aussi la cité « qui plus « saigement se gouverne; que ses affaires sont plus saige- « ment conseillées que de prince , ne communaulté qui soit « au monde ; qu'il a connu les Vénitiens si saiges et tant « enclins d'acroistre leur seigneurie que, s'il n'y est pour- « veu tost, tous leurs voisins en maudiront l'heure 8. » Égaux aux Romains par leur génie , mais plus prudents et
1 Min., t. II, p. 405.
- Mém., t. II, p. 406.
3 Mém., t. II, pp. 321 et 409.
mieux instruits par l'expérience, ils n'ont point de tribuns du peuple, et le peuple lui-même n'est point porté aux discordes civiles , car il se compose en grande partie d'étrangers. Si toutes les fonctions sont réservées aux gentilshommes , il n'y a ni trésors, ni commandements d'armée qui puissent exciter leur convoitise et leur ambition ' .
C'était à des Vénitiens que Louis XI , montant sur le trône, avait demandé les secrets de l'art de gouverner les hommes2. C'était aussi à des Vénitiens qu'à la cour de Bourgogne, Commines, jeune encore, avait entendu raconter les révolutions de l'Orient, où Mahomet II s'était élevé moins par la force que par la ruse, moins en exterminant ses ennemis qu'en semant la division parmi eux 3. Les Vénitiens avaient lutté avec les mêmes armes. En 1494 et en 1495, ils entendaient « plus que jamais la façon d'eulx « deffendre et garder 4. » Commines devait trouver parmi eux des émules et des rivaux dans l'art difficile de dissimuler.
L'ambassadeur florentin se hâta d'annoncer aux Huit de Pratique l'arrivée du seigneur d'Argenton :
Monseigneur d'Argenton arriva hier soir, et les gentilshommes qui en avaient reçu l'ordre comme je vous l'ai écrit, allèrent à sa rencontre à cinq milles d'ici avec deux bucentaures ; ce matin ils se sont, au nombre de trente, rendus avec les mêmes bucentaures à Saint-Georges où il est logé , et l'ont conduit à l'audience. Je ferai diligence, comme je vous le disais dans ma dernière lettre,
i Mém., t. Il, p. 531.
2 Chastellain, t. IV, p. 199.
s Mém., t. II, p. 286.
4 Mém., t. II, p. 409.
pour savoir quelle est sa charge, et j'en rendrai compte à Vos Seigneuries '.
Commines, résumant le discours qu'il adressa à la seigneurie de Venise, rapporte qu'il la remercia de la réponse faite à d'autres ambassadeurs français : que le roi pouvait se confier en elle en poursuivant hardiment son entreprise 2. Après avoir invoqué les anciennes alliances des rois de France et de Venise, il s'efforça de justifier les projets de son maître sur le royaume de Naples et sur l'Orient, et offrit aux Vénitiens le port de Brindes où les croisés s'embarquaient au xie siècle, jusqu'à ce qu'on eût pu leur rendre aux rives de l'Hellade ou du Bosphore quelques-uns de ces territoires que les compagnons de Dandolo avaient conquis, mais qu'ils n'avaient su conserver. A ce que rapporte Commines, les Vénitiens lui tinrent les meilleures paroles du roi et de ses affaires, parce qu'ils supposaient qu'il n'irait pas plus loin que le Milanais, et montrèrent un grand désintéressement en ce qui touchait la cession des ports de Brindes et d'Otrante , car ils savaient bien que le roi ne les possédait pas et ils croyaient qu'il ne les posséderait jamais. Du reste, ils craignaient peu les Français « et ne s'en faisoient « que rire 3. »
Nous mettrons sous les yeux de nos lecteurs les pièces officielles conservées aux archives de Venise ; ils y trouveront sur la première audience accordée à Commines les intéressants détails que cherchaient à recueillir les envoyés florentins :
1 Archives de Florence (3 octobre 1494).
- Cette réponse est donnée par Godkfroy , ffist. de Charles VIII, p. 239.
3 Mém.yt. II, p. 413.
Sommaire du discours de monseigneur d'Argenton, au nom de Sa Majesté Très- Chrétienne.
Après avoir fait son compliment au nom du roi, et ses lettres de créance ayant été présentées et lues, monseigneur d'Argenton a exposé ce qui suit :
Aussitôt que Sa Majesté Très-Chrétienne fut arrivée en Italie et dès qu'elle y eut rejoint le seigneur Ludovic, elle résolut d'envoyer immédiatement monseigneur d'Argenton, en qualité d'ambassadeur auprès de l'illustrissime seigneurie, mais, à cause d'une maladie survenue au roi , celui-ci a été forcé de différer jusqu'à présent son voyage.
Il remercia ensuite l'illustrissime seigneurie, au nom de Sa Majesté, du bon accueil qu'on avait fait à monseigneur deCitain, le dernier ambassadeur de Sa Majesté ici, des bonnes relations qu'on avait eues avec lui, de l'ordre transmis au capitaine-général de traiter tous les navires et tous les sujets de Sa Majesté Très-Chrétienne comme ceux de Venise, de la réponse donnée à Sa Majesté concernant la demande faite par elle de cinq galères que la République s'est excusée, par de bonnes raisons, de fournir, ainsi que de ce qu'elle aurait répondu aux ambassadeurs du pape et du roi : que l'intention de l'illustrissime seigneurie est de rester fidèle à l'amitié et à l'alliance de sadite Majesté Très-Chrétienne.
Il déclara de plus qu'il a été et est envoyé pour justifier Sa Majesté de l'intention que lui ont prêtée lesdits ambassadeurs, de ne pas se contenter du royaume de Naples, mais de vouloir aussi usurper l'Italie entière, ce que monseigneur d'Argenton déclare être faux. Non-seulement il n'a jamais été dans les usages de la couronne de France de s'emparer du bien d' autrui, mais Sa Majesté, en ce qui la touche, a formellement manifesté son intention à cet égard, et ce n'est pas elle qu'on pourrait suspecter de ce chef. Il suffira de rappeler qu'après la mort de son père, on la vit rendre Perpignan et le
Roussillon à la couronne d'Espagne, sans même exiger la restitution de l'engagère qui s'élevait à près de 350,000 écus; que le roi a de même rendu à l'archiduc d'Autriche les places qui lui appartenaient. Il affirma que Sa Majesté n'a pas la moindre prétention sur l'Italie, sauf sur le royaume deNaples, qui est le sien ajuste titre, et encore n'est-ce que pour arriver à reconquérir sur les infidèles les villes et les provinces qu'ils ont usurpées; que Sa Majesté n'aurait même pas le moindre souci de son royaume de Naples, si elle ne voyait dans son entreprise une œuvre chrétienne; que, ce royaume reconquis, elle rétablirait les seigneurs dans leurs domaines et leur restituerait à tous leurs possessions, après quoi il restera fort peu de chose à Sa Majesté, vu les énormes dépenses qu'elle aura à faire pour maintenir Tordre dans son dit royaume ; que le Saint-Père n'a pas de motif légitime pour se plaindre de Sa Majesté, puisqu'elle entend lui payer pour ledit royaume, le tribut qui s'élève à 43 ou 44,000 écus par an ; que Sa Majesté tient beaucoup à ce que la sérénissime République soit informée de ces circonstances, pour sa justification ; que Sa Majesté, en considération de l'amitié et de l'alliance réciproques qui existent entre elle et la sérénissime République a résolu de faire part à celle-ci de ce qu'elle compte faire cette année. D'abord, en ce qui concerne Ostie, Sa Majesté n'entend pas garder cette Ville, pas plus qu'aucune autre place de l'Église ; elle veut la restituer et la remettre entre les mains du révérend cardinal de Saint-Pierre-ès-Liens, qui est, comme tout le monde sait, évêque et patron de ce siège. Sa Majesté compte partager ses gens d'armes en deux corps : l'un, qu'elle enverra à son camp, près de Ferrare, où il n'y a pas encore de troupes françaises ; l'autre , sous les ordres de monseigneur de Montpensier, marchera sur les places des Florentins, lesquels, après avoir promis à Sa Majesté qu'ils se déclareraient pour elle à son arrivée en Italie avec une armée, n'ont pas laissé, à Porto- Venere et à Rapallo, de favoriser, d'assister et même d'accueillir ses ennemis. Il protesta du reste que Sa Majesté ne voulait rien prendre auxdits Florentins , s'ils lui
livraient passage pour se rendre au but de son expédition ; quelle leur demanderait ce passage et que s'ils l'accordaient de bonne grâce, elle les traiterait en amis ; que par cette route elle comptait rallier l'armée de Colonna, qui s'était, ainsi que Sienne, prononcée en sa faveur, et que, de là, Sa Majesté se porterait à la conquête de son royaume ; que si lesdits Florentins lui refusaient le passage, Sa Majesté se verrait fort à regret forcée de s'emparer de quelques-unes de leurs places, ce qu'elle ne ferait du reste que pour les raisons qu'on vient de dire et pour aucun autre motif; qu'il était aussi bien vrai que Sa Majesté ferait savoir aux Florentins, que s'ils voulaient conserver Pierre de Médicis pour leur gouverneur, comme il l'est actuellement, elle en serait bien aise; que s'ils voulaient au contraire rétablir le gouvernement de la commune ', Sa Majesté ne s'y opposerait pas davantage. Voilà ce qu'il avait à exposer pour le moment, ajouta-t-il, et il demanda à être entendu par les auditeurs sur des questions plus particulières : il rendit de grandes actions de grâces pour les honneurs qu'on lui avait faits dans cette ville et dans tout le territoire de la seigneurie, s'en louant hautement et promettant d'en faire rapport à Sa Majesté Très-Chrétienne, comme aussi d'embrasser en toute circonstance le parti de la République. Il finit par une allusion à la sage réponse super qualitatïbus, que lui avait faite le sérénissime Doge, en disant qu'il existait de nombreux motifs d'amour et de bienveillance réciproques entre Sa Majesté Très- Chrétienne et la sérénissime République, que rien entre eux ne donnait Heu à la haine ou à l'inimitié, et que les ennemis de l'un ne pouvaient être les amis de l'autre.
Des auditeurs spéciaux furent désignés pour recevoir les communications « plus particulières » qu'avait à faire le seigneur d'Argenton. En voici le résumé :
Monseigneur d'Argenton exposa trois points :
1° Que bien des gens assurent que la sérénissime République
1 Governar acomunita.
n'est pas contente que Sa Majesté Très-Chrétienne s'empare du royaume de Naples, afin de ne pas avoir un seigneur plus puissant dans ce royaume que le roi Alphonse, qui le gouverne en oe moment; que cette hésitation ne peut venir à l'esprit de la seigneurie ; que s'il lui semblait que son alliance avec Sa Majesté Très-Chrétienne n'est pas aussi solide et aussi ferme qu'elle le voudrait et s'il lui convenait d'y joindre quelques articles additionnels, Sa Majesté était toute prête à le faire, et l'ambassadeur promettait de lui en écrire immédiatement, s'engageant à avoir la réponse de Sa Majesté dans six jours, avec le mandat et les pleins pouvoirs nécessaires pour conclure le tout;
2° Que, le royaume de Naples étant reconquis par Sa Majesté, elle aurait plus besoin de la sérénissime République que celle-ci de Sa Majesté, car elle restituerait à tous les seigneurs leurs possessions et n'en garderait que la moindre partie en compensation de ses dépenses; qu'elle était mue dans sa conduite, non par un sentiment de cupidité, mais uniquement par le bien de la religion chrétienne ; que Sa Majesté possédait déjà un royaume très-vaste qu'elle avait à protéger constamment, contre l'Angleterre et contre la Bourgogne, du côté de Perpignan et du côté de Maximilien, d'où l'on pouvait conclure qu'elle aurait besoin de la République comme il a été dit plus haut ;
3° Qu'il avait charge de parler du dernier point comme en son propre nom, et seulement avec deux ou trois personnes, c'est-à-dire que, si la seigneurie désirait avoir quelque ville ou port du royaume de Naples, Sa Majesté Très-Chrétienne était prête à le lui abandonner libéralement, jusqu'à ce qu'elle eût recouvré en Grèce sur le Turc quelque autre place plus importante qu'elle lui donnerait en échange; que si la sérénissime seigneurie voulait assister Sa Majesté dans son expédition de Naples, à savoir avec dix ou vingt galères, ou bien avec cent ou deux cents lances, ce secours découragerait le roi Alphonse et hâterait le succès de l'entreprise, et Sa Majesté saurait reconnaître l'assistance qu'on lui aurait prêtée et s'en montrer recon-
dp: commines. ns
naissante ; mais, que Sa Majesté, soit quelle reçut cette aide de la République, soit qu'elle ne la reçût pas, n'en était pas moins bien disposée envers elle, et que, dès que l'expédition de Naples serait terminée, on pourrait s'occuper de la réforme de l'Église et de bien d'autres affaires qui touchaient à l'intérêt de la chrétienté *.
Le lendemain, 4 octobre 1494, Commines présenta ses lettres de créance au Doge « qu'on honore comme un roi, » mais « qui ne peuît guères de luy seul. » Néanmoins, Agostino Barbarigo , qui était depuis longtemps investi de cette dignité, était « homme de bien, saige, bien expérimenté « aux choses d'Italie, doulce et amyable personne 2. » Cette audience se borna à quelques compliments, puis l'on montra à Commines l'arsenal où la République préparait ses victoires, et la chapelle de Saint-Marc où elle en déposait les trophées.
Les Vénitiens prirent huit jours (leurs conseils étaient un peu longs, dit Commines) pour répondre au discours qui leur avait été adressé. On nous a conservé le texte de la délibération qui eut lieu à ce sujet :
Délibération du Sénat de Venise (9 octobre 1494).
Le Sénat décide qu'il sera répondu à l'ambassadeur de Sa Majesté Très-Chrétienne, en ces termes, en ce qui touche les propositions dont il a été fait rapport en ce conseil :
Magnifique ambassadeur, nous vous avons déjà amplement déclaré, la première fois que vous fûtes en notre présence, le profond respect que nous avons pour Sa Majesté Très-Chrétienne, respect que de tcut temps notre seigneurie a professé envers
1 Archives de Venise. Délibérations secrètes du Sénat, XXXV, f°31. Cf. Bembo, p. 27.
8 Mém., t. II, p. 407.
son auguste dynastie, ainsi que l'estime toute particulière que nous faisons de votre très-digne personne; il nous paraît donc qu'il serait superflu de revenir sur ces deux points, et nous nous en référons à ce que nous vous avons fait entendre de vive voix. Nous croyons également qu'il serait oiseux de rien ajouter à propos des remercîments que Sa Majesté Très-Chrétienne a la bonté de nous adresser, au sujet de l'accueil que nous avons fait à monseigneur de Citain, naguères encore son ambassadeur auprès de nous, et au sujet de nos bonnes intentions envers sa propre personne : nous n'avons en cela rien fait qui ne nous fût dicté par la bienveillance et le dévouement qui nous animent envers Sa Majesté. Nous agréons les justifications qu'elle nous a fait exposer par Votre Magnificence, d'abord en notre présence, puis par le canal de nos députés , à propos de la présente expédition de Sa Majesté Très-Chrétienne et de son intention de ne revendiquer que ce qui lui revient de droit, et nous le faisons d'autant plus volontiers que nous avons toujours connu la justice et l'équité de la très-chrétienne maison de France, et particulièrement de Sa Majesté qui en a donné de si grands témoignages, en restituant Perpignan et le Roussillon aux Espagnols et d'autres places à l'illustrissime archiduc d'Autriche, comme nous l'a si bien rappelé Votre Magnificence. Bien plus, nous n'avons jamais conçu de pensée, ni de soupçon du genre de ceux dont Votre Magnificence nous a parlé. Loin de là, dans l'opinion générale que nous avons de la justice et de la bonté de Sa Majesté Très-Chrétienne envers tout le monde, nous avons toujours tenu et nous tenons encore, nous fondant sur l'amitié, l'union et l'alliance réciproques qui nous attachent par des liens si solides et si sincères, à ce que Sa dite Majesté considère comme les siens propres notre État et nos biens , avec la ferme conviction qu'elle maintiendra la dite alliance avec nous, comme nous le ferons à son égard. Cette cause d'une suspicion non méritée étant écartée de nous, il n'est plus besoin de renouveler, confirmer ou étendre notre dite alliance, comme Votre Magnificence l'a proposé, et
même nous sommes convaincus qu'il ne serait pas possible d'y rien ajouter.
Puisque dans son discours et dans ses justifications, Votre Magnificence nous a fait comprendre que Sa Majesté Très-Chrétienne n'a pas, en ce qui concerne l'affaire d'Ostie, l'intention de conserver cette place, mais qu'elle veut la laisser entre les mains de son révérendissime évèque et seigneur le cardinal de Saint-Pierre-ès-Liens, et que sa Majesté ne veut également retenir aucune autre place de l'Eglise, nous ne pouvons que la louer hautement d'un si saint propos, et en cette circonstance le roi agira comme il convient- à son titre de Très-Chrétien.
Il ne nous reste qu'à rendre d'amples et immortelles actions de grâces à Sa Majesté Très-Chrétienne de ce qu'elle nous a fait part, avec tant d'amour et de confiance, des événements qui lui arrivent, ce qui accroît grandement nos obligations envers elle. Estimant qu'il est de notre devoir de communiquer pareillement à Sa Majesté ce qui, de notre côté, peut être digne de lui être notifié, spécialement en ce qui touche aux intérêts et aux dangers de la République chrétienne, nous signalerons à Votre Magnificence que le Grand Turc qui tend sans cesse à inquiéter les chrétiens, surtout lorsqu'il voit quelque présage de discorde, vient de contraindre par la force des armes presque toutes les terres et les places fortes de la pauvre et misérable Croatie, déjà ravagée et désolée par ses troupes l'année dernière, à lui payer un tribut et à le reconnaître pour son seigneur et maître ; il est parvenu ainsi à subjuguer cette importante province, ce qui est comme le premier degré et le plus aisé de l'invasion de l'Italie. En outre, ces jours derniers, il s'en est peu fallu que les Turcs n'occupassent furtivement Belgrade, place et château d'une importance plus grande qu'on ne pourrait dire, qui est la clef et la porte de toute la Hongrie. Ils avaient déjà pris deux tours, et s'ils ont été repoussés, c'est plus à. la miséricorde du ciel qu'à la force humaine qu'il faut l'attribuer. De plus, nous reçûmes hier un avis de notre gouverneur de Capo d'Istria, du 6 courant, qu'une autre armée turque était en marche vers la Bosnie et quelques autres
lieux dont les habitants, comme l'avaient fait également ceux de la Croatie , demandent depuis plusieurs mois secours et assistance, non seulement à Sa Sainteté, mais aussi à l'Italie entière, qui, enveloppée dans les troubles qui l'agitent actuellement, ne peut agir comme elle en aurait le désir. Nous signalons ces faits à Sa Majesté Très-Chrétienne, avec la plus profonde et la plus amère douleur, et nous ne doutons pas qu'elle ne partage, en les apprenant, le deuil et le chagrin qu'en éprouve notre seigneurie.
Ce projet fut adopté par cent cinquante-une voix contre vingt. On décida toutefois que le paragraphe relatif à Ostie serait remplacé par la phrase suivante :
Puisque dans son discours et dans ses justifications, Votre Magnificence nous a fait comprendre que Sa Majesté Très-Chrétienne n'a pas, en ce qui concerne l'affaire d'Ostie, l'intention de garder cette place, ni aucune autre du domaine de l'Eglise, nous ne pouvons que louer hautement Sa Majesté d'un si saint propos, et en cette circonstance, elle agira comme il convient à son titre de roi Très-Chrétien '.
Cette rédaction fut approuvée par cent quarante-huit suffrages contre un. On tenait à ne pas mentionner les prétentions à la possession d'Ostie, invoquées par le cardinal de Saint-Pierre ad xincula, Julien de la Rovère, qui se signalait alors dans le camp français parmi les plus ardents adversaires du pape Alexandre VI, et qui devait lui-même, quelques années plus tard, ceindre la tiare sous le nom de Jules II.
Commines s'était mis immédiatement en rapport avec Taddeo Vicomercati , envoyé de Ludovic Sforza qui avait chargé son ambassadeur « de lui tenir compaignie et de (( l'adresser 3. »
1 Archives de Venise, Délibérations secrètes du Sénat, XXXV, P>32. Cf. Bembo, p. 27.
-' Mcm., t. II, p. 403.
Le 7 octobre, nous rencontrons la première dépêche de l'ambassadeur milanais :
Illustrissime et excellentissime seigneur,
Comme j'accompagnais aujourd'hui monseigneur d'Argenton, qui visite ce pays, Sa Seigneurie me pria de vouloir écrire en son nom à Votre Excellence, qu'autant qu'elle a pu en juger jusqu'à présent, l'intention de cette seigneurie est de ne s'opposer en aucune façon à l'expédition du royaume de Naples, que compte entreprendre Sa Majesté Très-Chrétienne. Il m'a ensuite chargé très-expressément de le recommander instamment à Votre Excellence : je lui répondis que, encore que l'amour de Votre Excellence envers Sa Seigneurie fût si grand pour le rang qu'elle occupe auprès du roi et pour son propre mérite, qu'il serait impossible d'y rien ajouter, je ne laisserais pas néanmoins d'exécuter ce dont elle me chargeait. Je me recommande de rechef à vos bonnes grâces.
Venise, le 7 octobre 1495.
Votre humble serviteur, Taddeus Vicomercatus *.
Quatre jours après, le même ambassadeur rendait compte de la communication qui lui avait été donnée par le Doge, de la réponse que le Sénat avait faite au discours de Commines.
Illustrissime et excellentissime seigneur,
Je fus appelé ce matin en présence de l'illustrissime seigneurie. Le prince2 me dit qu'on m'avait mandé pour observer envers Votre Excellence l'usage ordinaire, en me communiquant les nouvelles importantes, afin que je pusse vous les transmettre, comme les Vénitiens en usent eux-mêmes avec leur ambassadeur;
1 Archives de Milan.
- On désignait ainsi le Doge.
que ces jours passés on m'avait t'ait part de l'arrivée de l'ambassadeur du roi Très-Chrétien auprès, de La seigneurieet du résumé de sa harangue; qu'en me communiquant aujourd'hui la réponse qu'on y avait faite, on me mettrait mieux au courant de la question . Le prince chargea alors le secrétaire de me lire cette réponse. Après les généralités où l'on dit qu'on lui a mieux fait connaître de vive voix les dispositions de cette seigneurie envers Sa Majesté Très-Chrétienne, on s'adresse directement à l'ambassadeur, et voici ce qu'on lui dit en substance: cette seigneurie est on ne peut plus disposée à maintenir et à entretenir l'alliance de Sa Majesté Très-Chrétienne, inaugurée par ses augustes prédécesseurs avec une grandeur qui ne laisse pas songer même à la possibilité de l'accroître. Sa Majesté ne doit pas craindre que la seigneurie dévie jamais de cette ligne de conduite, celle-ci étant fermement persuadée que Sa dite Majesté, en sa qualité de prince très-chrétien , n'entreprendra jamais rien que de juste. On loua ensuite le dessein de Sa Majesté de ne pas enlever. Ostie à l'Église; et pour répondre aux communications qu'elle a daigné faire faire à la seigneurie, celle-ci de son côté finit par lui transmettre aussi plusieurs nouvelles importantes, comme l'occupation de la Croatie par le Grand Turc, qui profite de la discorde des princes chrétiens; l'invasion de Belgrade , poste très-important de la Hongrie ; la formation d'une armée turque vers la Bosnie pour passer en Italie. Telle fut la substance de cette réponse, mise en fort beau lane, comme vous l'entendrez mieux de votre ambassadeur qui en a reçu une copie pour vous l'adresser. Je louai ia haute sagesse de cette réponse et je remerciai comme de coutume le prince de sa communication. Je lui dis que je transmettrais cette réponse à Votre Excellence avec la même bienveillance et la même affection qu'il nie l'avait communiquée : ce que je fais en me recommandant à vos lionnes grâ Venise, 11 octobre 1494.
Votre humble serviteur,
T A H DE es Y I C OMERCA TUS.
Post scriptum. Illustrissime et excellentissime seigneur, la même communication que j'ai reçue sur la venue en cette illustrissime seigneurie de monseigneur d'Argenton et de l'exposé général de sa mission, a été faite aussi aux ambassadeurs du Pape, du roi Alphonse et du duc de Ferrare, qui ont été appelés successivement l'un après l'autre * .
Commines, fidèle à son opinion, se hâta, dès qu'il fut à Venise, de tout mettre en œuvre pour le rétablissement de la paix. Non-seulement il écrivit au roi pour lui conseiller « de prendre un bon appoinctement 2, » mais nous le verrons aussi faire parvenir ses conseils jusqu'à Naples et hâter à Rome l'envoi d'un légat qui se serait présenté à Charles VIII , muni de pleins pouvoirs pour signer un traité. Chose étrange! il ira jusqu'à engager secrètement les Florentins à bien garder leurs forteresses contre les Français, afin que quelque succès ne vienne pas exciter l'ambition et la vanité du jeune monarque.
Il est intéressant de retrouver dans les pièces diplomatiques de cette époque le témoignage manifeste de cette intelligence supérieure que nous admirons dans les Mémoires.
Dès le 5 octobre 1494, Soderini écrit à Florence :
Le sérénissime prince me fit dire hier soir par un des chanceliers que je voulusse bien me rendre ce matin, à l'heure de l'audience, en présence de la seigneurie, ce que je fis, et Sa Sérénité me tint à peu près le discours suivant : « Ambassadeur, « voulant maintenir les bons usages établis avec vos seigneurs, i et comme il convient envers de fidèles amis à qui nous tenons
1 Archives de Milan.
- Éérn., t. II, p. 364.
« à faire part de tout ce que nous apprenons d'important, nous t avons jugé utile de vous mander pour vous communiquer ce « que nous a remontré monseigneur d'Argenton, ambassadeur * de Sa Majesté Très-Chrétienne le roi de France. Son allocut tion a été publique, elle n'a pas eu lieu à huis-clos, et tout le « monde pouvait entrer et (''coûter. Donc, après les salutations, « les protestations et les offres d'usage entre bons amis, ledit « ambassadeur exposa longuement toutes les raisons en vertu « desquelles Sa Majesté prétend que le royaume de Naples lui « appartient de droit (nous savons que les ambassadeurs de ce « prince ont fait la même démarche auprès de vos seigneurs). « Or, Sa Majesté, ne pouvant souffrir que son bien soit injus- « tement occupé par d'autres à son grand dommage et au « préjudice de son honneur et de sa dignité, est venue en « Italie pour le revendiquer les armes à la main, et son dessein « est d'y rester et de persévérer dans son entreprise jusqu'à « ce qu'elle occupe ledit royaume. C'est ce dont nous avons <i voulu vous faire part pour que vous le communiquiez à vos « seigneurs. »• A ces mots, le prince se tut; je remerciai Sa Sérénité et la seigneurie de leur bienveillante communication ; je les assurai que j'allais la transmettre à Vos Seigneuries, que j'étais certain qu'elle vous serait agréable au delà de toute expression et que vous vous empresseriez d'en rendre grâce à Sa Sérénité et à cette illustrissime seigneurie. Comme il me parut que le prince faisait allusion aux motifs qui avaient pu déterminer Vos Seigneuries à m'envoyer ici avec Jean-Baptiste Ridolfi , je crus pouvoir répondre en termes ménagés : que , lorsque Vos Seigneuries eurent reçu l'assurance que le roi de France devait traverser l'Italie, la conjoncture leur parut si grave qu'elles jugèrent urgent de nous dépécher vers la seigneurie, connaissant sa vertu, sa gravité, sa sagesse et le rang considérable qu'elle tient en Italie, pour l'entretenir de ce projet, la consulter et se concerter avec elle, dans l'intention de ne manque]- à rien de ce qui serait nécessaire pour assurer Le repos général et la paix particulière des divers Etats de l'Italie;
que depuis , 8a Majesté Très-Chrétienne ayant réalisé son projet et fait les démonstrations qu'on sait, ayant en outre manifesté son intention de rester en Italie et de persister dans son entreprise, le péril, qui était d'abord éloigné, est devenu imminent au point que si Dieu et ceux qui peuvent nous aider n'y apportent remède, nos affaires vont tomber dans un désordre et un trouble que tous les efforts humains seront impuissants à conjurer. En conséquence, j'exhortais humblement leurs illustrissimes Seigneuries à aviser aux circonstances et à ouvrir un avis s'il leur paraissait opportun d'agir en tel ou tel sens, leur promettant que, comme on Ta pu voir en toute occasion, Vos Seigneuries ne manqueraient pas, de leur côté, de faire tout ce qui sera jugé utile au repos, à la paix et à la tranquillité de l'Italie entière. Le prince me répliqua dans un langage trèsexpressif qu'on n'avait rien négligé pour faire en sorte que les troubles actuels n'altérassent point la paix de l'Italie, qu'on suivrait la droite ligne et qu'on y persisterait jusqu'au bout avec zèle et diligence. A quoi je repartis que tels étaient bien aussi l'espoir et l'attente de Vos illustrissimes Seigneuries. Venise, 5 octobre 1494 '.
Soderini écrit de nouveau le lendemain à Pierre de Médicis :
Je m'empresse de vous faire savoir que monseigneur d'Argenton m'envoya hier matin son secrétaire pour s'excuser de ne point encore m'avoir fait mander, mais que la cause en était qu'il avait constamment l'ambassadeur de Milan sur les talons et qu'il m'écrirait ce qu'il aurait âme dire. Je le remerciai convenablement, je louai fort son bon procédé et je dis que si moi aussi je manquais à ce que réclament le respect et le dévouement de la République et de votre personne envers le roi, comme l'amour et la confiance que la République et vous, vous portez à son Excel-
1 Archives de Florence. Correspondances des Huit de Pratiq«fl et des ambassadeurs.
lence, l'unique motif en était que je ne voulais porter ombrage ni défiance à personne en faisant quelque démarche. Il vient de me faire dire par le même secrétaire (et c'est pourquoi je vous dépêche le présent courrier, avec ordre de se trouver à sa destination mercredi prochain, 8 courant, à la XXe heure), qu'il a reçu des lettres do la cour par lesquelles on l'informe que le roi était engagé par la plupart des siens à s'en aller hiverner en Provence avec une partie de son armée, que Saint-Malo et Beaucaire (ce que m'avait déjà dit monseigneur d'Argenton comme je vous l'ai écrit) sont les seuls qui l'en détournent, que Saint-Malo, ayant appris que le Pape envoie pour légat le cardinal de Gurck, lui a écrit que si ce légat se rendait de suite à Asti, il en résulterait, une heureuse issue pour la pacification des affaires. En conséquence, il me charge de vous écrire que le légat est prié de se rendre à son poste avec la plus grande diligence possible, et que, dans cette occurrence, si i' étais de bonne volonté, il n'en résulterait que de bons effets. Je l'ai convenablement remercié en lui promettant de vous écrire au vol \ comme je le fais. Vous porterez un bon jugement, j'en suis certain, de la nature et du caractère de cette confidence, et vous y donnerez telle suite que vous croirez être compatible avec l'honneur de la seigneurie et le vôtre.
Je dépèche ce messager avec toute la diligence que je vous mande, estimant que si vous êtes le premier en cette affaire, vous ne pourrez qu'en recueillir de la reconnaissance et de l'honneur auprès de tout le monde '-.
Le 11 octobre 1494, les ambassadeurs de Florence rendent compte de la communication qui leur a été faite, aussi bien qu'aux ambassadeurs de Milan, de la réponse adressée parle Sénat à la harangue du seigneur d'Argenton:
Vos Seigneuries ont appris par ma lettre du 5 de ce mois la
1 Yolande».
- Archives de Florence.
communication que cette seigneurie m'a faite du discours de monseigneur d'Argenton et ce que j'ai jugé à propos de répondre à cette communication ; j'ai à vous annoncer que cette seigneurie m'a fait appeler ce matin, et le prince me dit aussitôt : « Ambas- « sadeur, nous vous avons communiqué le discours qu'a pro- « nonce publiquement monseigneur d'Argenton envoyé du roi « de France. Depuis, il a fait part à nos auditeurs de certaines « choses qui ne diffèrent guère de celles qu'il avait exposées en « public. Selon la règle que nous nous sommes imposée à l'égard « de Vos Seigneuries qui êtes nos bons amis, nous vous les ferons « connaître en vous donnant lecture de la réponse que nous « avons adressée à monseigneur d'Argenton lui-même. » Dans cette réponse , cette seigneurie déclare d'abord qu'en ce qui touche son respect et son dévouement pour la maison de France et spécialement envers Sa Majesté Très-Chrétienne, ainsi que son affection à l'égard de sa personne, elle ne peut répondre autre chose que ce qui a été dit lors du premier discours. Quant à ce qui concerne le royaume de Naples, elle a compris ce qui a été dit de la constante coutume de la Maison Très-Chrétienne confirmée par Sa Majesté dans beaucoup de ses actions, notamment quand elle a restitué Perpignan et le comté de Roussillon dont il a été fait mention, et cette seigneurie considère comme hors de doute que le roi ne veut que ce qui lui appartient justement et honnêtement. Quant à l'alliance ou ligue entre Sa Majesté et cette seigneurie, elle ne sera violée, avec la grâce de Notre-Seigneur, par aucune des parties qui l'ont conclue, et cette seigneurie est résolue à l'observer avec bonne foi et sincérité, si on l'observe ainsi à son égard, et il lui paraît inutile en ce momont de la confirmer ou de la renouveler. Quant à la déclaration de Sa Majesté qu'elle n'a pas occupé Ostie avec la volonté de conserver cette ville pas plus qu'aucun domaine de la Sainte- Eglise, elle approuve fort cette intention et dit qu'elle est telle qu'elle convient à son titre de roi très-chrétien. De plus, le prince ajouta qu'en sa qualité d'allié du roi et de prince dévoué à la religion chrétienne, il était tenu <1<> faire connaître à Sa Majesté
Très-Chrétienne que le Turc , toujours impatient d'effacer le nom chrétien et prêt à saisir toutes les occasions d'y parvenir, a [•(''(•(•minent réuni ses troupes dama la Croatie qui a été pillée et ravagée l'année dernière, sauf quelques forteresses qui ont résisté et qui ne cessent de demander des secours à l'Italie ; mais ces secours, l'Italie absorbée par ses troubles, n'a pu les fournir. Des forteresses ont été réduites à capituler, et toute la Croatie est conquise, de telle sorte que le Turc peut envahir facilement l'Italie, et dernièrement des lettres du 0 de ce mois écrites par le gouverneur de Capo d'Istria ont annoncé que le Turc rassemble une grande armée dans la Bosnie qui est une province voisine de la Croatie. Déjà il a attaqué Belgrade, ville de la plus haute importance qui forme l'entrée de la Hongrie, et c'est plutôt par le secours de Dieu que par celui des hommes qu'on a repoussé les Turcs qui avaient déjà pris deux tours. Lorsque le roi Très- Chrétien sera instruit de toutes ces choses, il n'en sera pas moins affligé que cette seigneurie. Cette réponse était longue et ornée de belles paroles, mais j'en expose la substance à Vos Seigneuries. La même communication a été faite séparément au légat, à l'ambassadeur du roi et à l'envoyé de Ferrare. J'exprimai mes remercîments, dans les termes qui me parurent les plus convenables, de la bienveillante communication qui m'était faite, laquelle, comme je l'assurai, sera d'autant plus agréable à Vos Seigneuries qu'elle offre la preuve que cette illustrissime seigneurie continue à entretenir avec Vos Seigneuries les affectueuses relations qui conviennent entre de bons amis.
Hier soir arriva ici messire Jean-Baptiste Spinello, ambassadeur du roi Alphonse, qui vient résider près de cette illustrissime seigneurie * .
Le môme jour où cette lettre était envoyée par les ambassadeurs florentins, Pierre de Médicis écrivait à Soderini :
Paul- Antoine, voilà bien des jours que je ne vous ai plus
' Archives de Florence.
écrit en mon nom ; j'avais prié les huit seigneurs de la Pratique de le faire pour vous donner en diligence avis de ce qui se passait ici. Leurs Seigneuries et moi. nous ne pouvions presque pas faire autrement, les Vénitiens ne voulant pas que dans cette légation on s'occupe d'intérêts plus grands, comme l'exigerait cependant le péril imminent auquel l'entreprise de la France expose toute l'Italie. Si nous voyions qu'on envisage autrement la situation, nous vous tiendrions mieux au courant des affaires. Toutefois, pour ne pas vous laisser trop languir après une de mes lettres, je vous dirai ici tout ce qui m'arrive et me préoccupe.
J'ai raçu toutes vos lettres jusqu'à la dernière, qui me fut apportée par un courrier en poste. De toutes je suis extrêmement satisfait et je ne puis que louer votre activité, dont nous ne retirons pas un médiocre fruit. Plus j'y songe, plus je me réjouis que vous soyez là bas, parce que, grâce à vous, nous connaissons très-bien l'esprit qui y règne. Je vous engage donc à persévérer et à recueillir de part et d'autre ce que vous pourrez moissonner. Je désire savoir en particulier la réponse qu'on fera à l'envoyé du roi d'Espagne et à monseigneur d'Argenton ; vous ferez lire à Son Excellence le paragraphe suivant.
J'ai appris, à ma grande satisfaction, que mon cher seigneur d'Argenton était arrivé là bas, et, dès que j'eus connaissance de son voyage j'en ressentis un grand encouragement. En vérité, Sa Majesté le roi de France ne pouvait envoyer une personne plus capable, plus sage, plus intègre, plus éclairée, ni plus amie de notre nation, et comme vous vous trouvez encore là, j'ai toujours espéré qu'il en résulterait quelque bon résultat pour l'information de Son Excellence et pour le bien de notre République. Ce que vous me mandez par vos deux lettres a comblé au delà de toute mesure la bonne opinion et la confiance que m'inspire Son Excellence. En apprenant la recommandation officieuse qu'elle vous avait faite d'envoyer en hâte le légat vers Sa Majesté le roi de France, j'écrivis sur le champ en due forme, où besoin était, si bien que vous pouvez assurer
Son Excellence que dans quatre ou six jours ou plus tôt même , monseigneur le légat partira pour se rendre auprès de Sa Majesté Très -Chrétienne avec la plus grande célérité possible , chargé de pouvoirs qui feront voir au monde entier que notre Saint-Père ne néglige rien pour arriver à quelque bon traité.
Quant à nous, je vous dis que, autant qu'il sera au pouvoir de la République, nous serons toujours disposés à tout faire pour l'honneur de la couronne de France, car c'est notre tradition naturelle et celle en particulier de tous les membres de notre maison. Certaines circonstances et les raisons que vous connaissez, ont pu égarer l'opinion de quelques-uns sur notre dévouement envers la couronne de France ; mais j'ai l'espoir, s'il plaît à Dieu , qu'il ne se passera plus long temps que nos bonnes intentions ne soient connues.
Priez monseigneur d'Argenton de daigner accueillir cette réponse, comme il l'a fait toujours, avec cette bienveillance dont il a donné tant de témoignages à la cité et à moi, qui lui en garde une vive reconnaissance. Je me félicite que Son Excellence soit parvenue à ce point où l'on pourra enfin l'apprécier à sa valeur, car je ne doute pas qu'elle ne se montre l'ami fidèle de la République et le protecteur de ma famille qui n'a jamais failli envers la couronne de France. Je ne sais que dire de plus à Son Excellence, sinon qu'elle m'aime, comme elle l'a toujours fait, et qu'elle persévère dans ses bonnes dispositions et dans sa bienveillance envers la République , l'assurant que si Dieu nous donne jamais la grâce et l'occasion de pouvoir faire admettre notre justification par la clémence du roi Très-Chrétien, j'ai la ferme espérance que nous recouvrerons la bonne réputation dont nous jouissions auprès de Sa Majesté.
En dernier lieu, remerciez vivement Son Excellence en la priant de vouloir nous prévenir amicalement si elle avait l'une ou l'autre recommandation à nous faire, et lorsqu'elle retournera auprès du roi son maître, je la supplie de continuer à faire l'office de bon patron et de bon seigneur, car c'est ainsi que
Test, selon moi, Son Excellence, à qui je vous prie de me recommander. Son Excellence aimant ordinairement à connaître les nouvelles d'Italie, vous lui direz que Sa Sainteté et le roi Alphonse prendront les armes dans quelques jours contre les Colonna pour recouvrer Ostie , et que , pour cerner et attaquer leurs possessions, les armées du Pape et du roi (Sa Majesté s'y trouvera en personne) se composeront de 70 escadrons, de 3,000 chevaux-légers et de 5,000 fantassins f.
La seigneurie de Florence avait en ce moment, près du roi de Naples, un ambassadeur qui écrivait de Terracine 2, le 13 octobre 1494, à Pierre de Medicis :
Il me reste à répondre à vos deux lettres du 7 et du 8, dont j'ai fait part à Sa Majesté ; je l'ai entretenue spécialement de la mission donnée à Spinello avec des pouvoirs plus étendus ; je lui ai aussi parlé des nouvelles pratiques que monseigneur d'Orléans vous a fait proposer par Pellegrino Lorini, et de l'article que Paul- Antoine vous a envoyé de Venise , par l'ordre de monseigneur d'Argenton , relativement aux sollicitations à adresser au légat afin d'arriver à un accord. Sa Majesté en a été fort reconnaissante, et elle vous a loué de ce que vous avez fait pour concilier les deux négociations sans que l'une fit tort à l'autre. Si l'on réussit à accommoder le tout, Sa Majesté en espère de bons résultats, et elle compte y parvenir, moyennant l'aide de Dieu et avec votre concours. Le roi ne parait pas mécontent que vous ayez usé de largesse envers Laurent 5 et que vous ayez dépassé la somme, pourvu qu'on mène la chose à bonne fin. Du côté du roi, c'est tout ce qu'on peut désirer. Il se prêtera à tout
1 Archives de Florence.
2 II se nommait Philippe Yalori. C'était peut-être un frère de François Valori, ami de Savonarole et mort avec lui en 1498.
3 Nous croyons qu'il s'agit ici de Laurent de Médicis et non, comme l'a supposé M. Desjardins, de Spinello. L'ambassadeur Spinello, nous vf nons de le voir, s'appelait Jean-Baptiste.
commisi s. — n. y
et vous prie de prendre soin de la conduite des affaires. Il n'y a pas longtemps qu'est revenu ici l'homme que le roi entretenait auprès de monseigneur de Bresse et que ledit seigneur s'est bâté d'envoyer pour lui communiquer la proposition faite à Spinello, et subsidiairement pour réclamer un secours de six à huit mille ducats, dont il a grand besoin. Le roi a résolu ce matin de renvoyer ce même homme jusqu'à Bologne, et il en expédie un autre en sa compagnie, nommé Antonio Luglio, qui prendra les devants parce que le premier serait reconnu, et Sa Majesté consent à prêter audit seigneur de Bresse de l'argent jusqu'à six mille ducats, pour accélérer les choses et adopter toutes les mesures nécessaires avant la conclusion. Ces deux hommes viendront s'aboucher directement avec vous , le désir du roi étant que vous procuriez et remettiez l'argent à Spinello, parce que ledit seigneur a témoigné qu'il ne voulait le recevoir que des mains de celui-ci !.
Il faut noter ici les intrigues particulières formées, d'abord par le duc d'Orléans, mécontent de voir Charles VIII reconnaître le droit des Sforza sur le duché de Milan 2, et en second lieu par monseigneur de Bresse , qui fut depuis duc de Savoie. Commines dit un mot des pratiques qui avaient lieu avec lui 3.
Soderini répond le 16 octobre à Pierre de Médicis :
Je vous ai fait connaître le 11 la réponse que la seigneurie avait faite à monseigneur d'Argenton et qu'elle m'a communiquée. Je répondais en même temps à votre lettre du 3 et je vous mandais ce que je croyais le plus digne de vous être signalé. En réponse à votre lettre du 11, que j'ai reçue hier à la tombée de la
1 Archives de Florence; Desjardins, t. I, p. 461. - Cf. Mém., t. II, p. 342.
r' Mém., t. II, p. 350.
DE COMMINËS. 131
nuit, je me hâte de vous l'aire savoir que je suis allé ce matin devers la seigneurie, pour la remercier en votre nom de la communication qu'elle m'avait donnée des propositions de monseigneur d'Argenton, et je lui fis part, autant que je le jugeai à propos, des avis que vous me transmettez. Sa Sérénité le prince m'a chargé de remercier beaucoup Vos Seigneuries pour cette communication, et il m'a dit qu'on me communiquerait libéralement tout ce qui pourrait produire un heureux effet, afin que je le transmisse à Vos Seigneuries : « Vous voyez, ajouta-t-il, que le « temps devient mauvais ; nos gens ne pourront pas tenir la cam- « pagne, ni nos flottes la mer, et à cause de cela il est nécessaire « que chacune des parties renonce à l'offensive. L'arrivée du légat « envoyé par Sa Sainteté amènera une trêve à tant de troubles, i et il faudra bien trouver un bon expédient '. »
A cette lettre était jointe la dépêche chiffrée que nous allons reproduire :
Quelque persuadé que je fusse que vous aviez de bonnes raisons pour ne pas répondre à plusieurs de mes lettres, je vous avoue cependant que votre missive du 1 1 ne m'a pas peu encouragé et réjoui, d'abord parce que j'y trouve l'assurance que vous êtes satisfait de moi , ce que je désire par-dessus tout, et aussi parce que vous m'y tracez la marche la plus convenable à suivre dans les circonstances actuelles. Voilà bientôt trois mois que je suis ici, et je commençais à ne plus voir fort clair. Donc, pour répondre avec ordre ^ votre lettre, je commencerai par monseigneur d'Argenton. Il me fit dire hier par un de ses affidés, que bien qu'il n'eût rien de nouveau à me mander, comme l'ambassadeur du seigneur Louis et les autres ne pouvaient se rendre chez ui, le canal de la Giudecca n'étant pas praticable par le gros temps qu'il faisait, il désirait néanmoins s'entretenir un peu avec moi. Demeurant dans son voisinage, je me rendis à sa
1 Archives de Florence; DbsjaRDINe, t. I, p. 523.
demande, sachant bien qu'il n'y avait rien à perdre avec les autres et tout à gagner avec lui. Il s'informa beaucoup de vous et de toutes vos affaires, et parut charmé d'apprendre que tout allait bien et que vos affaires, comme celles de la cité, étaient dans une bonne situation. Comme j'allais me retirer, il me dit: « Monseigneur l'ambassadeur, je porte tant d'affection à Pierre « et à votre cité , que je regrette de ne pouvoir me trouver con- « stamment avec vous, mais il faut bien se soumettre aux eir- « constances; veuillez m'en excuser. » A quoi je répondis que je suis retenu vis-à-vis de lui par les mêmes considérations que lui vis-à-vis de moi, mais qu'il suffit que nous soyons assurés de notre bon vouloir mutuel et résolus à ne laisser échapper aucune occasion d'en faire preuve l'un envers l'autre.
Cette occasion s'est présentée aujourd'hui, bien que la tempête d'hier n'ait point cessé. Je lui avais fait dire que j'avais à l'entretenir, si toutefois le moment lui paraissait opportun; il me fit prier de me rendre de suite chez lui, et j'y allai. Je lui dis que j'avais reçu votre réponse, concernant le conseil qu'il m'avait donné de vous engager en son nom à solliciter l'envoi du légat, et relativement à la bienveillance qu'il avait témoignée envers vous et envers toute la cité; j'ajoutai que j'allais d'ailleurs lui communiquer votre lettre. Il m'écouta avec beaucoup d'attention et de plaisir, et quant à l'envoi de l'ambassadeur, il loua beaucoup ce que vous avez fait, en disant que c'était une mesure dont on ne pouvait que se réjouir et qu'il était bien désirable qu'elle se réalisât avant un mois d'ici, qu'il serait bien facile aujourd'hui d'arranger les affaires, le roi s'étant subitement décidé à retourner en France, ce à quoi tous les siens l'engagent fortement, sauf ceux dont je vous ai parlé dans une autre lettre. Il m'a prié de vous écrire que vous ne laissiez pas soupçonner que c'est à son instigation que vous avez sollicité l'envie de cette ambassade, car si le bruit en venait à la cour, il eu subirait des désagréments. Quant à sa bonne volonté envers vous et ceux de la cité, il m'a répété ce qu'il m'avait déjà dit, ajoutant que vous aviez les uns et les autres beaucoup d'amis en
France, la plupart gens de bien et des plus illustres. Les dernières paroles que lui avaient dites entre autres monseigneur de Bourbon et sa femme, furent qu'ils savaient que Sa Majesté comptait, beaucoup sur vos services, vu la pratique que vous avez des affaires de l'Italie, et qu'on devait avoir ici pour vous la plus grande confiance et la plus grande déférence : aussi vous priaient-ils de vous employer de tout votre pouvoir à prendre soin que ni votre personne, ni votre gouvernement n'eussent à subir à Florence aucune offense ou aucun dommage. En somme, il conclut que vous et la cité, vous pouviez placer en lui la plus entière confiance et la plus grande sécurité, protestant que partout où il pourrait vous obliger , il le ferait avec autant de zèle , d'affection et de dévouement que vous pourriez le faire vous-même.
Comme je lui demandai s'il n'avait rien appris de nouveau, il me dit que quelques jours avant son départ il avait remarqué qu'on inclinait à négocier la paix , ce qui l'avait engagé à dire que si Ton avait l'intention de faire la paix, on pouvait l'envoyer à Florence, parce qu'il comptait bien vous amener, vous et la cité, à lui accorder des conditions plus honorables que n'en obtiendrait homme de France , mais que s'il fallait user encore de rigueur et de dureté, comme on a fait précédemment, il ne se sentait pas propre à ce métier et ne voulait pas le faire. Il consentait bien à se rendre à Florence pour exécuter la commission dont il a été chargé clans son ambassade, mais il voulait y persévérer et arriver ainsi à poursuivre cette pratique avec vous et la cité. Monseigneur de Saint-Malo hésita jusqu'à minuit et se décida enfin à l'envoyer ici. Il vous invite aujourd'hui à prendre bon soin de vos affaires, parce que si on laisse ' passer la saison et si l'on peut empêcher les partis de se soulever, il est indubitable qu'on finira par conclure une paix à laquelle il vous engage fortement à vous montrer favorable, en procurant à Sa Majesté le plus d'honneur et de satisfaction que vous pourrez, dans l'intérêt même de votre honneur et de celui do la cité ; car, bien que, dans les circonstances présentes, Sa Majesté
se montre fortement irritée contre vous et la cité, parce qu'elle se figure que vous lui arrachez la victoire des mains, néanmoins si vous l'aidez de façon qu'elle vienne à bout de son entreprise avec quelque honneur et quelque satisfaction, elle vous rendra non-seulement sa bienveillance et son affection (car elle et toute la maison do France ont toujours été bien disposées à votre égard par le passé) , mais elle vous en aura aussi une éternelle obligation. Monseigneur' d'Àrgenton vous prie et vous adjure, parle grand amour qu'il vous porte, de faire tous vos efforts pour que les choses n'aillent pas autrement, car il y va, pour vous et pour la cité, de vos intérêts les plus graves.
Voilà ce qu'il m'a dit de plus essentiel concernant l'arrivée du légat et ses propres dispositions envers vous et la cité. Ce qu'il avait à me communiquer pour le moment, répond donc aux trois paragraphes du passage de votre lettre dont je lui ai donné lecture. Outre ce que je viens de vous mander, qui m'a paru digne de vous être signalé, il a encore touché dans la conversation plusieurs points que je vais résumer : d'abord, c'est le Pape qui a été la principale cause que Sa Majesté s'est engagée dans cette entreprise ; car, après l'y avoir poussée par ses brefs et par divers moyens et l'avoir pressée de se prononcer et de divulguer partout qu'elle voulait s'y engager, Sa Sainteté a changé de parti et a traité avec le roi Alphonse. Alors, bien que le roi de France fût sur le point de se refroidir, le seigneur Ludovic ne laissa pas d'exciter Sa Majesté et de réchauffer son ardeur, en lui promettant comme chose très-certaine que Bologne et Forli se déclareraient en sa faveur et qu'il ne serait pas plus tôt à nos frontières avec son armée, que vous et la cité, vous en feriez tout autant, et que le pape se trouverait par conséquent forcé lui-même à changer de politique. Ensuite, les rigueurs dont on a usé envers nous, ont été instiguées par les premiers fauteurs de l'entreprise; tous les autres étaient d'avis qu'on devait procéder envers nous avec douceur, que nous nous rallierions plus sûrement à leur dessein par ce moyen que par l'intimidation r"i la force, el que si nous n'embrassions pas leur parti, ils
parviendraient toujours à nous faire rester neutres. Le seigneur Ludovic et le sénéchal de Beaucaire étaient d'avis que la flotte, bien équipée et très-forte si l'on avait observé dans sa conduite l'ordre qu'il fallait y garder, devait être dirigée sur le royaume de Naples. Saint-Malo et le grand écuyer lui désignaient pour but Livourne, en affirmant qu'on s'emparerait vite de ce port, de même que de Pietrasanta et de nos autres places du littoral, qui leur fourniraient de grandes commodités pour la conquête du royaume de Naples.
Puis enfin, en ce qui concerne l'entreprise, il conclut en ces termes : « Si Pierre nous aide, comme je suis certain qu'il le fera, « car je sais que lui et Florence sont les bons amis de Sa Majesté, « les affaires prendront une bonne tournure, et j'entrevois « bien ce que feront en ce cas Saint-Malo, le seigneur Ludovic i et les autres qui ont poussé le roi dans cette expédition. » Et, parlant de Saint-Malo : « Je suis sur, ajouta-t-il, que t Saint-Malo donnerait bien 40,000 écus pour qu'il n'eût jamais « été question de cette entreprise et qu'il fût assuré d'être main- « tenu dans sa position actuelle et d'obtenir le chapeau avec « bien d'autres choses. » Quant aux affaires d'ici, il dit qu'il n'a aucune espérance de rien obtenir de cette seigneurie, mais que le roi, ayant toujours entretenu à Venise un homme d'un rang peu élevé, a jugé bon de l'y envoj-er maintenant pour faire honneur aux Vénitiens et leur faire croire à son estime, vu que, il n'y a pas bien longtemps encore, il n'était nullement clair que ceux-ci voulussent rester neutres et ne pas s'immiscer dans ces affaires. Il trouve que les Vénitiens ne les prennent pas au sérieux, et on l'a prié, non en public mais officieusement, d'engager le roi à faire la paix, en considération du Turc, euxmêmes n'entendant intervenir en aucune façon dans les négociations. Il leur semble, qu'au point où ils en sont, ils n'ont plus besoin de personne pour se défendre et se maintenir.
Je n'ai pas cru devoir entrer dans plus de détails avec monseigneur d'Argenton, et je le remerciai vivement de ses bonnes dispositions envers vous et envers la cité. Je l'engageai à y per
sévérer, lui donnant ma parole que vous tiendriez le tout bien secret et qu'en tout temps il pourrait compter sur le bon souvenir et la reconnaissance de Votre Seigneurie et de la cité ; que partout où vous pourriez vous employer pour l'honneur et le profit de Sa Majesté Très-Chrétienne, l'honneur de Florence sauf, vous seriez prêt à le faire avec plus d'affection, de zèle et de dévouement qu'homme du monde, et que Sa Majesté Très-Chrétienne trouverait notre ville animée à son égard des mêmes dispositions et des mêmes sympathies, avec une unanimité de sentiments qui ne le cède à ceux d'aucune ville, ni d'aucun peuple de son royaume de France. J'ai retenu cette lettre jusqu'au 18. Monseigneur d'Argenton m'a fait dire hier qu'il avait reçu des lettres de la cour ne contenant qu'une nouvelle digne de mention, c'est que Sa Majesté le roi de France devait se trouver hier à Pavie et se porter de là sur Plaisance, puis sur Parme, et l'on ajoute, mais Sa Seigneurie n'en croit rien, que le roi se rendra au camp. Ce matin j'envoyai communiquer ces nouvelles à la seigneurie d'ici, qui me fit répondre qu'elle avait donné connaissance à monseigneur d'Argenton de plusieurs lettres d'après lesquelles les Turcs ont fait quelques excursions ',
Commines fut reçu par le doge le 17 octobre. Il venait lui annoncer, en dépit de ses prévisions et de ses espérances 2, le mouvement de l'armée française qui s'était portée en avant.
Dès le 13 octobre, Bernard de Magno, qui se trouvait aux bords du Tessin, mandait à Ludovic Sforza :
Illustrissime et excellentissime seigneur,
Le comte Charles m'a fait prévenir ce soir que Sa Majesté le
' Archives de Florence; Desjardins, t. I, p. 528.
- Je eroyoie fermement que le roi ne passast point oultre. (Mém., t. II, p. 343.) La compagnie fut en grant vouloir do retourner. (Mém.. :. Il, p. 347.)
DE GOMMINES. 137
roi de France va diner demain au faubourg de Pavie, au delà du pont du Tessin, et qu'elle a donné l'ordre de ne laisser entrer personne de sa suite et de fermer la porte de la ville. Je pars à l'instant avec Pierre-Paul de Varèse et Damien de Gruppello pour prendre les dispositions nécessaires. Si je dois faire autre chose, je prie Votre Seigneurie de m'en donner avis, et je me recommande toujours à ses bonnes grâces. Grupello, 13 octobre.
Votre fidèle serviteur, Bernardo de Magno '.
Quatre jours après , Vicoraercati écrivait à ce sujet à Ludovic Sforza :
Illustrissime et excellentissime seigneur,
Ce matin, dès que j'eus reconduit monseigneur d'Argenton après l'audience, je retournai vers son Illustrissime Seigneurie pour lui donner avis que le roi Très-Chrétien, parti de Casai pour Vigevano, avait quitté cet endroit pour se rendre à Pavie et de là à Plaisance, m'aequittant ainsi de la charge que m'en avait donnée Votre Seigneurie par ses lettres des 10, 12 et 13 du présent mois. Le prince remercie Votre Excellence de cette communication, et il m'a en partie répété ce qu'il nous avait déjà dit, à monseigneur d'Argenton et à moi, concernant les nouvelles des Turcs, ajoutant qu'il ne doutait pas que Sa Majesté Très- Chrétienne, d'accord avec Votre Seigneurie, ne prît en sérieuse considération ces affaires turques. Je lui répondis, comme je l'avais fait déjà en présence du magnifique ambassadeur français, qu'on ne devait pas en douter , en effet , et que Votre Seigneurie ne faillirait jamais au devoir d'un vrai prince chrétien.
Venise, 17 octobre 1494.
Votre humble serviteur, Taddeus Vicomercatus '.
1 Archives de Milan.
- Archives de Milan.
Cinq jours après, Vicomercati ajoute quelques détails de plus sur l'effet que produisit la nouvelle inopinée de la marche de l'armée française, et sur les perplexités de Commines quand il fut chargé d'annoncer une résolution si opposée à son langage :
Illustrissime et excellentissime seigneur,
Hier, vers les deux heures de la nuit, monseigneur d'Argen- .ton, à qui il venait d'arriver un courrier, me fit part de certaine résolution de Sa Majesté Très-Chrétienne , relative à l'expédition de Naples, et me donna lecture d'une lettre de Sa Majesté , datée de Pavie. Il me demanda ensuite conseil sur la manière dont on pourrait communiquer cette lettre à la seigneurie d'ici, et je lui donnai les avis qui me paraissaient les plus opportuns, en lui disant comment j'en userais moi-même en pareil cas, sauf que Sa Seigneurie, prudente et expérimentée comme elle l'est, saurait bien mieux mener l'affaire que je ne pourrais le lui conseiller. Il me demanda, vu que les gens de Sa Majesté Très-Chrétienne n'ont pas la pratique des affaires de ce pays et ne sont pas instruits des usages italiens, de vouloir bien écrire à Votre Excellence, en son nom, pour la prier d'engager le roi Très-Chrétien à tenir cette illustre seigneurie au courant de ses desseins jour par jour et de ne pas trop se reposer sur les bonnes réponses qu'elle lui a faites, précaution nécessaire à son avis. Il me pressa beaucoup de vous transmettre cet avertissement, nonobstant que je lui eusse répondu que Votre Excellence était très-prudente et connaissait fort bien ces affaires, et qu'elle ne manquerait pas de communiquer à Sa Majesté Très-Chrétienne tous les avis qu'elle jugerait nécessaires pour le bien de son entreprise ; je lui promis néanmoins de m'acquitter immédiatement de sa commission.
Venise, 22 octobre 1494.
Votre humble serviteur,
TA DDE US VlCOMERCATUS '.
1 Archives de Milan.
Ludovic Sforza, à qui pesait déjà le séjour des Français dans ses États, avait plus que personne engagé Charles VIII à franchir le Tessin ' : il eût vu avec plaisir les Français conquérir les villes de Pise, de Sarzana et de Pietrasanta, pour les réunir aussitôt après au Milanais 2.
Cependant Soderini continuait, à mesure que s'accroissait le péril de sa patrie , à entretenir de plus fréquentes relations avec Coramines. Il écrivait le 22 octobre à Pierre de Médicis :
Je m'empresse de vous faire savoir, par la présente lettre, que, dimanche matin, 19 de ce mois, monseigneur d'Argenton me fit prier, avant son lever, par son messager ordinaire, de lui envoyer mon secrétaire. Il lui dit d'abord que les Vénitiens, lui ayant communiqué la nouvelle des incursions des Turcs en Croatie et l'ayant chargé de la transmettre au roi en engageant celui-ci à chercher un moyen de rétablir la paix dans la chrétienté et d'agir contre les Turcs, il leur avait demandé de faire la même communication à l'ambassadeur du seigneur Ludovic, de l'inviter à écrire audit seigneur Ludovic dans le même sens et d'écrire aussi à leur ambassadeur auprès du roi pour qu'il fit de son côté la même démarche en leur nom. Il raconta qu'il était venu ici pour se rendre à Saint-Antoine de Padoue avec un seul serviteur et qu'il faisait toutefois partie du conseil du roi; il rapporta ensuite qu'il y avait eu de grandes discussions, relativement au projet du roi de se porter en avant, entre les premiers fauteurs de cette entreprise, ceux qui l'avaient conseillée et encouragée , et les autres grands personnages qui entourent le roi, ceux-ci ne pouvant souffrir que les premiers poussassent le roi, faible de complexion comme il l'est, et dans un pareil moment, à s'immiscer dans les affaires des autres, au péril de sa vie et au préju-
1 Mém., t. II, p. 341.
1 A/cm., t. II, p. 318.
dice de tout le monde ; que le roi voulait partir dans quinze jours pour Plaisance , puis pour Parme et de là pour le camp de Ferrare; que la flotte avait quitté Gènes avec 4,000 hommes, la plupart Génois, appareillant pour Livourne, sauf quelques navires détachés pour transporter à Ostie des hommes, des vivres et de l'artillerie. Le cardinal de Saint-Pierre-ès-Liens n'a pas voulu se joindre à la flotte, il préfère rester auprès du roi avec les autres, pour l'affermir dans son entreprise; c'est le grand écuyer qui a le commandement de la flotte et il emmène le frère de Son Excellence, qui en montre du déplaisir. Monseigneur d'Argenton a beaucoup questionné mon secrétaire sur les fortifications de Livourne, sur les ressources de cette ville en hommes et en artillerie et sur les autres places que nous possédons sur le littoral ou à proximité de la mer. Le secrétaire lui ayant répondu que nos places étaient assez bien pourvues de tout pour n'avoir rien à craindre, il laissa entendre qu'on lui avait assuré le contraire, et il insista beaucoup pour que je vous engageasse à les approvisionner de manière qu'on ne puisse en occuper aucune; car, si Ton réussit à temporiser jusqu'à ce que la saison ne permette plus de tenir la campagne, il y a tout lieu d'espérer un bon arrangement. Mon secrétaire , après l'avoir remercié , lui dit que je vous avais mis au courant de l'entretien que j'avais eu avec lui et que, pour que sa bonne volonté fût mieux connue de la cité et de vous, je vous écrirais de même tout ce qu'il venait de lui dire.
Il est de nouveau venu ici un envoyé du marquis de Mantoue, lequel s'était trouvé à Asti. Il a rapporté à la seigneurie, par Tordre de son maître, que le roi de France a certainement 28,000 combattants en Italie et que, dans un entretien que ce même envoyé avait eu avec le roi sur la route de Vigevano à Pavie, Sa Majesté avait affirmé que la seigneurie de Venise lui avait promis sous serment de ne rien tenter contre elle. Ce qui a mis ceux d'ici fort en courroux, ajoute l'envoyé, et ils le nient formellement. Il assure que le roi a le projet de marcher de Parme
sur Lucques, avec un grand nombre de gens, sous le commandement de monseigneur de Montpensier, pour nous attaquer, et que Sa Majesté lui a prouvé qu'elle avait les moyens de nous frapper au cœur.
De plus, je m'empresse de vous faire savoir que ceux d'ici ont eu, il y a quelques jours, l'intention de nommer et de députer vers le roi deux ambassadeurs choisis parmi ceux qui sont investis de la plus grande autorité dans l'Etat ; on donnait pour prétexte que c'était afin de s'entendre avec le légat sur la. négociation du traité, mais, en réalité, on voulait faire honneur au roi de France , comme le roi leur a fait honneur en envoyant ici monseigneur d'Argenton. Cependant leur ambassadeur ayant écrit que le roi avait témoigné l'intention de venir visiter cette cité et les principales villes de la République sur la terre ferme, le conseil des Pregadi siège en permanence depuis plusieurs jours ; je tiens de bonne source qu'ils sont dans une grande perplexité, ne sachant s'ils doivent nommer et envoyer lesdits ambassadeurs et s'ils doivent accueillir la visite qu'on leur annonce, attendu que, si le roi vient ici, ils seront obligés de faiz^e une dépense d'au moins 30,000 ducats pour sa réception, ce dont ils ne se soucient guère; et, d'un autre côté, nous pourrions les soupçonner de n'avoir député l'ambassade que pour inviter le roi à se rendre ici, ce qui nous porterait ombrage. Ils prétendent que c'est le seigneur Ludovic qui pousse le roi à aller à Lucques, pour s'en faire honneur, tout en évitant l'embarras et les frais que lui occasionnerait le séjour de la cour pendant une partie de l'hiver. De plus, voyant le roi s'avancer avec plus de force, d'ordre et de résolution qu'on ne s'y attendait, et ayant cru jusqu'ici que tout cela se faisait dans leur intérêt et qu'ils ne pouvaient courir aucun danger , ni essuyer aucun dommage, ils sont, depuis quelques jours, devenus d'une extrême défiance ; ils ne savent plus à qui se fier, ni que faire, ni que dire, et la personne qui me tient au courant de tout ceci m'affirme que, s'il est une puissance en Italie dans laquelle ils aient quelque confiance, c'est nous.
On a dirigé hier au soir sur la Polésine de Rovigo une grande quantité de munitions, et Ton y envoie constamment des troupes. Ils se figurent qu'on ne veut pas entamer des négociations avec eux, parce qu'en leur faisant des propositions, on pourrait éveiller le mécontentement et le ressentiment des autres parties ; ils craignent qu'un traité ne conduise pas à une pacification générale, qu'il subsiste des haines et des rancunes, et que le rapprochement qui aurait lieu, ne tourne contre eux.
J'ai écrit hier au soir ce qui précède.
Depuis, monseigneur d'Argenton m'a fait prévenir, sur les trois heures, qu'il avait reçu des lettres de la cour et qu'il désirait m'entretenir, mais qu'ayant à sa table la personne dont je vous ai parlé plus haut, il ne pourrait me recevoir que vers six heures.
Au point du jour, il me fit prier de lui envoyer mon secrétaire. Il fit entendre à ce dernier qu'il avait reçu des lettres du roi et de monseigneur de Saint-Malo, qui l'avertissent que Sa Majesté se rend à Plaisance ; que là le roi délibérera s'il doit se rendre au camp de la Romagne ou au camp de nos ennemis. Aussitôt après, on enverra un courrier en poste à monseigneur d'Argenton pour lui annoncer le parti auquel on se sera arrêté. Il espère que vous reconnaîtrez enfin la grande faute que vous avez commise en vous découvrant de jour en jour davantage et en faisant acte d'hostilité envers Sa Majesté, avecquelques autres Alphonsins , et que votre ville, dont il connaît l'attachement envers le roi , se prononcera pour lui quand il aura conquis son royaume de Naples. Des navires qui mettent à la voile, les uns iront à Ostie, pour l'objet que je vous ai dit plus haut, les autres transporteront à la Spezzia un grand renfort de troupes, d'artillerie et de munitions. C'est pourquoi monseigneur d'Argenton vous engage et vous adjure de nouveau à faire tous vos efforts pour qu'on ne remporte aucun avantage sur nous d'ici à quelque temps et qu'on ne s'empare d'aucune de nos places, espérahl bien que vous y appliquerez
tous vos soins. Il espère qu'en agissant de la sorte, les choses prendront une bonne tournure. Enfin, il doit aller ce matin remercier la seigneurie, de la part du roi, pour les honneurs qu'on lui a rendus et pour les bonnes intentions dont on a fait preuve envers Sa Majesté. En réalité, dit-il, il n'y a rien d'important à faire avec ceux d'ici *.
Une nouvelle ambassade du roi de Naples était arrivée à Venise, et on lit à ce sujet dans une lettre écrite au camp français dans les premiers jours de novembre :
Monseigneur d'Argenton, qui est ambassadeur à Venise pour le roj, lui fit hyer assavoir qu'il estoit venu une autre ambassade du roy Alphonse devers la seigneurie, requérant icelle, en grant humilité, comme le roy les tenoit comme ses pères, et que, à ce besoing, le voulsist secourir, et qu'il ne pourroit plus supporter les frais. On n'a point respondu, mais ils dévoient continuer en leurs propos qu'ils ont été tousjours alliés de la maison de France et qu'ils ne se veullent point se mesler de leurs différents 2.
Un mois ne s'était pas écoulé depuis que Commines avait passé à Pavie , lorsque l'ambassadeur vénitien à Milan annonça la mort du jeune Galéas et l'avènement de son oncle Ludovic. Ces lettres furent montrées à Commines. Les Vénitiens s'indignaient- du crime et des fruits qu'il portait : ils demandèrent au seigneur d'Argenton si le roi de France ne prendrait point contre l'usurpateur le parti de l'orphelin délaissé à qui l'avenir ne réservait que le silence et l'oubli du cloître. « Combien que la chose fust « raisonnable, je leur mis en doute, rapporte Commines, « veu l'affaire que le roy avoit dudict Ludovic 3. »
1 Archives de Florence; Dks.iakimns, t. I, p. 528.
a Campagne et bulletins de la grande armée d'Italie, par M. ni-, la
PlLORGERIE, p. 89.
•"• Mém., t. n, p. 344.
Un autre drame allait s'accomplir aux bords de l'Arno : Pierre de Médicis , suivant trop docilement les conseils de Commines, s'était rendu aux frontières de l'État de Florence au devant de Charles VIII pour faire acte d'humble soumission, mais cette démarche lui coûta le pouvoir, et ce fut à grand peine qu'il sauva sa vie, abandonnant au pillage ses trésors et ses richesses de tout genre ' .
Commines apprit par l'ambassadeur florentin que Fortune avait couru sus à Pierre de Médicis et qu'il avait perdu honneur et biens. Ces nouvelles l'affligèrent, car il avait connu son père, et il ajoute que si Pierre de Médicis eût voulu le croire, « il ne lui fust point ainsy mésadvenu. » Il avait, en effet, reçu d'Etienne de Vesc et de Briçonnet l'autorisation « d'appoinctier avec luy. 2 » Commines eût-il agi par pure amitié? N'eût-il pas retiré quelque avantage personnel de cet appointement? Il se garde bien de nous le dire; mais il rapporte que Pierre de Médicis lui répondit « comme par moquerie » par le moyen de Pierre Capponi , à qui il garde rancune dans ses Mémoires. La grande faute de Pierre de Médicis avait été de mal choisir son heure pour « appoinctier. »
Paul-Antoine Soderini , qui instruisait de tout ceci Commines avant d'en faire part aux magistrats vénitiens, parlait la veille de Pierre de Médicis comme de son seigneur naturel ; le lendemain, il se déclara son ennemi. Soderini, dit Commines, « estoit des saiges hommes qui fussent en « Italie \ »
1 Pratique se meut à Florence... Mcm., t. II, p. 349.
2 Mém., t. II, p. 358.
3 Mém., t. II, p. 359.
Soderini fut presque aussitôt rappelé à Florence : il montra à Commines l'ordre auquel il allait obéir, et le quitta pour rentrer dans sa patrie.
Pierre de Médicis chercha un asile à Venise. Laissons parler Commines :
« Deux jours après, vint ledict Pierre en pourpoinct ou « avec la robbe d'un varlet ; et en grant doubte le receurent « à Venise, tant craignoient à desplaire au roy. Toutesfois ce ils ne le povoient reffuser par raison et désiroient bien ce sentir de moy que le roy en disoit; et demoura deux ce jours hors la ville. Je désiroye à luy ayder et n'avoye eu ce nulle lettre du roy contre luy ; et dis que je croyoye sa ce fuyte avoir esté par craincte du peuple et non point par ce celle du roy. Ainsi il vint, et l'allay veoir le lendemain ce qu'il eut parlé à la seigneurie, qui le feirent bien logier ce et luy feirent très-grant honneur... Quant je le veis, il ce me sembla bien qu'il n'estoit point homme pour resee pondre. Il me compta au long sa fortune, et à mon povoir ce le reconfortay. Ung peu m'a fallu parler de ce Pierre de ce Médicis, qui estoit grant chose, veu son estât et auctoce rite; car soixante ans avoit duré ceste auctorité, si ee grande que plus ne povoit * . »
Commines croyait la puissance des Médicis à jamais détruite 2 : il ne prévoyait pas qu'un siècle ne s'écoulerait point sans que les petites-filles de Laurent le Magnifique vinssent s'asseoir sur le trône de France.
Il est intéressant de comparer au récit de Commines la lettre suivante de Taddeo Vicomercati au duc de Milan :
i Mem., t. II, p. 360.
- Il semble que ceste lignée vint à faillir. Mem., t. II, p. 338.
COMMINES. — 11. j()
Monseigneur, cette nuit est arrivé ici le magnifique Pierre de Médicis ave»; trente à quarante personnes, et il s'est logé dans l'hôtel de certains banquiers-gentilshommes, de la maison des Lippomano. Monseigneur d'Argenton, comme il me l'a fait savoir, lui a fait visite ce matin chez lesdits gentilshommes, où il Ta trouvé en petit pourpoint, tel que ledit Pierre est parti de Florence, à ce qu'il lui a raconté. Un envoyé de monseigneur de Bresse était venu à sa rencontre avec des lettres du roi, par lesquelles il l'engageait à s'arrêter à Bologne, les événements qui se sont accomplis étant arrivés contre la volonté et au vif déplaisir du roi , aussi bien que de Votre Excellence. Le roi l'exhortait à ne pas perdre courage et annonçait qu'il enverrait promptement quelqu'un vers lui. Ensuite monseigneur d'Argenton me communiqua quelques lettres du cardinal de Gurck ' , qui lui fait connaître que Sa Sainteté l'a désigné en qualité de légat auprès de Sa Majesté Très-Chrétienne pour négocier la paix et l'accord entre Sa Sainteté et Sa Majesté ; qui l'engage à bien fortifier cette seigneurie dans son refus de prêter assistance au roi Alphonse, et qui le prévient ensuite que ladite seigneurie doit avoir fait dire au Souverain-Pontife qu'elle veut secourir le roi Alphonse, au retour de la belle saison. Monseigneur d'Argenton me demanda mon avis sur ce point , pour savoir s'il y avait lieu de faire quelque observation à cette seigneurie. Je lui dis qu'on parle de diverses façons et qu'on dit beaucoup de paroles creuses sans fondement ; qu'il me parait que la seigneurie est tellement assurée et certaine des bonnes dispositions de Sa Majesté Très-Chrétienne qu'elle peut se reposer sur elle avec une juste confiance ; que néanmoins monseigneur d'Argenton était trop sage, qu'il voyait et comprenait trop bien les affaires pour que j'eusse rien à lui conseiller. Enfin il m'annonça le; voyage de Sa Majesté Très-Chrétienne à Florence où elle a dû entrer hier, et en dernier lieu il nie chargea (h1 l'excuser auprès de Votre Excellence, s'il ne lui donne pas de ses nouvelles,
4 Raymond Perrault, évêque de Gurck, créé cardinal en 1493.
mais comme il me tient jour par jour au courant de ce qu'il apprend du côté du roi et d'ailleurs, il pense que je le supplée auprès de vous. Il me pria instamment de le recommander à vous de la manière la plus expresse. Ayant répondu à tout comme il convenait, j'ajoutai que je ferais tout ce qu'il m'avait demandé, quoique ce fût chose bien superflue de le recommander, 8a Seigneurie se recommandant amplement par elle-même. Je me rappelle toujours à vos bonnes grâces. Venise, le 18 novembre 1494.
Taddeus Vicomercatus l.
Si Commines déplora la ruine de Pierre de Médicis , ce fut surtout parce que ses intérêts privés en souffrirent. Il avait confié des sommes importantes à leur banque de Lyon. Un autre créancier se trouvait à Florence. C'était un maître d'hôtel chargé de préparer le logement du roi, qui pilla le palais de Pierre de Médicis, « disant que sa « banque de Lyon lui devoit grant somme d'argent2. » Ce maître d'hôtel ne partagea point avec Commines.
Ce fut dans un entretien à Venise que Pierre de Médicis raconta à Commines que le duc de Milan, cet allié des Français sur lequel on fondait tant d'espérances, ne son- " geait qu'à les rejeter au delà des Alpes 3. Ludovic Sforza prétendait en savoir la façon 4, à ce qu'il avait écrit à Pierre de Médicis et à ce qu'il écrivit aussi à la république de Venise : le but auquel il tendait, avait été atteint le jour où s'était accomplie son usurpation.
Commines ne se montre pas dans ses Mémoires plus
i Archives de Milan (trad.).
* il/m., t. II, p. 361.
3 Mém., t. II, p. 412.
4 Mém., t. II, p. 412.
affligé des malheurs de Pierre de Médicis que de ceux de Cico Simonetta. Il rapporte que les ambassadeurs français qui avaient obtenu de lui plus qu'il n'eût dû leur accorder, le racontaient « en se raillant et se mocquant de luy '. »
Charles VIII entra en vainqueur à Florence , mais de peur de mécontenter les Florentins, il n'osa pas y rappeler Pierre de Médicis , dont la ruine n'avait été causée que par sa condescendance vis-à-vis des Français.
Lorsque Florence , comme Pise, eut reçu les bannières fleurdelisées, les Vénitiens s'émurent : ils ne riaient plus et commençaient à avoir peur. Dès ce moment se multiplièrent les longs conseils et les mystérieuses ambassades qu'inspirait une pensée hostile prête à se révéler d'après les circonstances et les événements. Déjà Venise se livre à des armements que justifie la prudence, mais dont elle cache le but.
Le 27 novembre, Commines écrit au duc de Milan :
Monseigneur, si très-humblement comme je puis, me recommande à vostre bonne grâce. Vostre embassadeur vous escript des bruys qui courent par ceste ville et du préparatif qu'ils font tant par mer que par terre pour l'esté qui vient. Ils m'ont dit puis six jours et à ung secrétaire que le roy m'avoit icy envoyé, comment ils faisoient armer pour eulx garder du Turc ; et s'ils ne font venir nuls estrangiers, je croy qu'ils n'ont intention sinon d'eux bien garder, car ils sont en soubson grand.
On ne sauroit dire meilleures parolles que tousjours me disent du roy et m'asseurent de ne riens faire contre luy. Mais depuis qu'il est entré à Pise, ont sans cesse esté en ce conseil des Preguay, et comme sçait vostre dit embassadeur de qui je en ay plus entendu que par autres, le bruit court par les ^ns de la ville que
1 Mém., t. Il, p. 351 .
depuis que le roy est à Florence, qu'il leur a osté toute liberté et que es maisons où nos gens sont logiés, Ton fait des choses mal faictes touchant femmes d. Mais je sçay bien que tout cela se trouvera mensonge et ne m'y arreste point. Ils disent aussi qu'on liève je ne sçay quels deniers sur le peuple audit Florence, ce que je ne croy pas bien, et ferez bien, monseigneur, de souvent advertir le roy de ce qu'il aura à faire, car ces choses de ceste ville ne sont pas si bien entendues là comme vous les entendez.
Plaise vous, monseigneur, tousjours me commander vostre bon plaisir pour l'acomplir à mon povoir, en priant à Dieu, monseigneur, qu'il vous doint bonne vie et longue et tout ce que vous désirez.
Escript à Venise le XXVIIe jour de novembre.
Vostre très-humble et obéissant serviteur, Philippe de Commynes.
A mon très-redoubté seigneur, monseigneur le duc de Millan -.
Au mois de décembre 1494, Milan et Venise « brance loient , » selon l'expression de Commines 3 ; mais grâce à l'influence du seigneur d'Argenton , la défection était sans cesse ajournée, et l'habile ambassadeur, profitant de ces heureux résultats, voyait son crédit s'accroître auprès de Charles VIII. Le roi lui adressait le bulletin quotidien de ses étapes et de ses succès4, et le 28 décembre 1494, le Sénat de Venise écrivait aux ambassadeurs qu'il avait envoyés au camp français :
Nous avons appris par une source sûre que Sa Majesté Très-
1 Cf. Mém., t. II, p. 347.
2 Document communiqué par M. Charavay. Il en existe une traduction aux archives de Milan.
3 Mém., t. II, p. 372.
4 Mém., t. II, p. 370.
Chrétienne tient présentement en plus grand crédit et en plus d'estime que personne, monseigneur Philippe et le maréchal de Gié, et que monseigneur de Saint-Malo et monseigneur du Bouchage ne sont pas aussi en laveur que de coutume. L'illustrissime seigneurie recommande à Votre Magnificence de lui donnera cet égard des informations précises et complètes *.
Cependant, les luttes politiques devenaient d'autant plus vives, qu'elles se mêlaient à de nombreuses rivalités et à d'ardentes jalousies. Le roi des Romains, à qui l'on avait persuadé que Charles VIII voulait ceindre a la fois à Rome la couronne des empereurs d'Orient et celle des empereurs d'Occident, s'alarma et résolut d'envoyer l'évêque de Trente «à Venise. Il y vint un autre ambassadeur du roi d'Espagne qui craignait de voir les Français porter leurs drapeaux en Sardaigne et en Sicile. En même temps, l'envoyé de Naples multipliait ses démarches 2. « Toujours praticquer, dit Commines, c'est la coustume d'Italie 3. »
Commines, plein du désir de tout savoir, entretenait de fréquentes relations même avec les ambassadeurs ennemis qui résidaient à Venise ; et c'était de la bouche des envoyés du Pape et du roi Alphonse qu'ii avait appris les préparatifs qui se faisaient pour combattre les Français à Viterbe ou pour faire débarquer les Espagnols à Reggio \ Il voyait aussi fréquemment l'ambassadeur de Bajazet II,
1 Archives du Sénat de Venise.
* 11 y avoit ambassade de Naples, les suppliant tous les jours et leur offrant ce qu'ils vouldroient, et confessoii le roj Alphonse avoir failly vers eulx et leur remonstroit le péril que ce leur seroit si le roy venoil au dessus de son entreprinse. Mém., t. Il, p. 412.
* Mèm., t. II, p. 370.
* Mém., t. II, pp. 363 et 427.
bien qu'en ce moment même Charles VIII invoquât si haut sa résolution de combattre les Infidèles.
Taddeo Vicomercati écrivait le 7 janvier 1495 au duc de Milan :
Illustrissime et excellentissime seigneur,
L'ambassadeur d'Espagne est retourné ce matin à la seigneurie, mandé par elle, si je suis bien informé. Je ne sais encore ce qu'il vient pratiquer ici, sinon qu'il est chargé, entre autres choses, par le roi son maître, d'engager la seigneurie à ne pas envoyer cette année ses galères en Barbarie, parce que les Maures lui importent peu dans ses embarras actuels. Monseigneur d'Argenton, d'après ce qu'il m'a fait dire ce soir, a eu aujourd'hui un entretien d'une bonne heure avec cet ambassadeur, et il n'a rien pu en obtenir, sinon l'assertion formelle qu'on verrait de grandes choses en Italie au printemps et que le roi son maître n'aurait jamais cru que Sa Majesté Très- Chrétienne dût venir en ce pays. Ce sont les mêmes expressions dont se servit hier avec moi un fils dudit ambassadeur, qui assistait à la messe avec le prince, à cause de la solennité de l'Epiphanie, et il ajouta que le roi d'Espagne paraissait fort mécontent de l'arrivée des Français en Italie *.
Les magistrats de Venise continuaient à montrer à Commines quelques-unes des lettres qu'ils recevaient, ou les lui faisaient lire par un de leurs secrétaires 2. Néanmoins son influence déclinait, et on allait jusqu'à lui insinuer qu'il ferait bien de ne pas prolonger son séjour à Venise. Taddeo Vicomercati le rapporte d'après l'aveu de Commines ; voici ce qu'il mande, à ce sujet, au duc Ludovic :
1 Archives de Milan (trad.).
2 Mém., t. II, p. 364.
Illustrissime et excellentissime seigneur,
Monseigneur d'Argenton m'a fait savoir aujourd'hui que dans un entretien avec l'un de ceux qui se trouvent actuellement dans le conseil de la seigneurie, celui-ci, l'engageant adroitement à s'en aller d'ici , lui a dit spontanément , mais en termes qui semblaient toutefois lui avoir été suggérés par d'autres, qu'il vaudrait mieux qu'il se rendit auprès de Sa Majesté Très- Chrétienne pour l'aider de ses conseils et lui persuader de faire la paix, mais il lui répondit qu'il ne s'éloignerait qu'avec le congé du roi ou par l'ordre formel de la République. Il me demanda si je croyais que ces paroles lui eussent été dites de la part de la seigneurie pour le faire partir, afin qu'elle fût plus à l'aise pour pratiquer quelque chose avec les ambassadeurs du roi des Romains qu'on attend, et avec l'ambassadeur d'Espagne, qui est arrivé. Je sais que Sa Majesté Très-Chrétienne ne lui a écrit, depuis qu'il est ici, qu'une ou deux fois, comme monseigneur d'Argenton me l'a dit lui-même à plusieurs reprises, en se plaignant du gouvernement du roi, qui devrait, dans l'intérêt de l'expédition , en communiquer jour par jour les progrès à la seigneurie par l'intermédiaire de monseigneur d'Argenton, qui du moins n'aurait pas l'air d'être sans mission; car on doit savoir combien il importe détenir la seigneurie au courant de tout. A diverses reprises, en plusieurs circonstances, ces gentilshommes lui ont dit qu'ils ne comprenaient pas dans quel but l'ambassadeur de France était venu à Venise, puisqu'il ne leur faisait jamais la moindre communication et n'écrivait jamais à son roi ce qui se passe ici. Je lui répondis que son interlocuteur avait peut-être été de bonne foi et qu'il ne fallait pas chercher à son discours un sens qu'il n'avait peut-être pas ; que lors même que le conseil de retourner auprès du roi viendrait delà seigneurie, ce n'était pas pour le motif que monseigneur d'Argenton lui prétait, mais pour un autre, car son séjour n'empêcherait pas la seigneurie de négocier et d'entamer de nouvelles pratiques avec les autres
ambassadeurs, si telle était son intention, ni de s'occuper des questions relatives à ces affaires. Il m'approuva et me dit qu'il avait des motifs pour supposer que ce langage lui a été tenu parce qu'il réside ici sans utilité, puisque le roi son maître ne communique rien à la seigneurie par son entremise et encore moins par les ambassadeurs vénitiens, à qui il a peu parlé depuis leur arrivée, ce qui n'est pas favorable à ses desseins ; et blâmant le gouvernement du roi, il ajouta que si le roi savait le trouble que la seigneurie peut jeter dans ses entreprises, il en ferait plus de cas qu'il ne le fait, et se tiendrait avec celle-ci dans d'autres termes. Je répliquai que certes il avait raison, et que sachant la position du roi il devrait en avertir Sa Majesté et le gouvernement. Il répondit qu'il avait écrit et insisté et qu'il n'avait point encore obtenu de réponse ; qu'il avait envoyé des messagers en poste et n'avait pu avoir de nouvelles, ni rien connaître de ce qui intéresse l'expédition ; qu'il ne voulait plus écrire, puisque ses conseils étaient pris en mauvaise part, et il ajouta que Votre Excellence sait bien comment tout se passe à la cour. Il termina en disant que si les efforts du roi sont heureux et couronnés de succès, l'honneur en revient plutôt à la Providence qu'à l'habileté de son gouvernement '. J'ai cru ne pas devoir vous cacher cet entretien pour que vous en fassiez l'usage que votre haute sagesse vous suggérera. Je compris d'ailleurs que monseigneur d'Argenton serait bien aise que vous puissiez engager le roi à entretenir des relations plus amicales avec cette seigneurie. Je me recommande toujours à Votre Altesse.
Venise, 11 janvier 1495.
Votre humble serviteur, Taddeus Vicomercatus *.
Si Charles VIII eût été arrêté dans sa marche, une ligue
1 Commines a exprimé la même pensée dans ses Mémoires. - Archives de Milan (trad.).
eût été aussitôt conclue contre lui : « J'en estoye bien « asseuré, » dit Commines l.
Un grand événement allait consolider pour quelque temps encore la position diplomatique de Commines. Le 31 décembre 1494, Charles VIII était entré à Rome, et le 15 janvier, le Pape avait signé un traité de paix et d'amitié.
Taddeo Vicomercati écrit au duc de Milan :
Illustrissime et excellentissime seigneur,
Le bruit s'étant répandu dans ce pays, depuis hier soir, que le révérend vice-chancelier avait quitté Rome avec quelques cardinaux pour se rendre auprès de Votre Excellence, et le public faisant à ce sujet toutes sortes de gloses et de commentaires selon son habitude, je me suis rendu aujourd'hui chez monseigneur d'Argenton et j'ai touché aussi un mot de ces rumeurs. Sa Seigneurie, sans me répondre, me mit sous les yeux une lettre de monseigneur de Beaumont, écrite à Rome le 16, qui lui annonce que le roi est d'accord avec le Pape ; qu'il laisse le fort Saint-Ange entre les mains de celui-ci, mais que Sa Sainteté abandonne au roi toutes les autres forteresses do TÉglisc ; que le seigneur Ascagne - est parti de Rome, ne se fiant pas trop à la parole du Pape. On lui donne quelques autres nouvelles insignifiantes. Il m'entretint ensuite des nombreuses raisons qui ont pu amener le roi à faire cet accord, qui ne satisfait pas tout le monde; il en conclut que j<i pouvais me tranquilliser et qu'on ne ferait contre le seigneur Ascagne rien qui pût motiver chez vous le moindre mécontentement, car vous savez bien, disait-il, que Sa Majesté n'est pas ingrate et vous ne pouvez croire sérieusement qu'on entreprenne rien de fâcheux contre ledit révérendissime seigneur. Il parla ensuite du caractère du roi et
1 Mém.,t. II, p. 372.
2 Le cardinal vice-chancelier Ascanio Sforza, dont Taddeo Vicomercati parle au commencement de cette lettre.
de son gouvernement. Je l'assurai que rien au monde ne pourrait faire départir Votre Excellence de son respect et de ses bonnes dispositions envers Sa Majesté Très-Chrétienne; que je ne voyais aucune raison pour ne pas prendre en sérieuse considération les affaires de la seigneurie; que toutefois je n'étais pas sans quelque inquiétude, surtout au sujet des rumeurs qui circulent, la seigneurie n'ignorant pas combien elles sont fondées, pour des motifs qu'elle connaît mieux que moi. Il répliqua qu'il avait été nécessaire pour bien des raisons que le roi s'entendit avec le Souverain-Pontife et qu'il n'y avait rien à craindre pour le seigneur Ascagne ; que tout se calmerait et qu'il ne fallait pas en douter le moins du monde, quoi que le public pût dire. Je passai, comme de coutume, plus d'une heure à entretenir Sa Seigneurie de ces questions et d'autres encore. Au moment où j'allais me retirer, arriva Julien de Médicis avec trois ou quatre personnes. Je le laissai avec monseigneur d'Argenton.
Venise, 21 janvier 1495.
Votre humble serviteur, Taddeus Vicomercatub.
A cette lettre était joint le post-scriptum suivant :
Votre Excellence, qui a suivi les événements jour par jour, a toujours pu s'apercevoir que ceux d'ici ne voyaient qu'avec déplaisir les succès de Sa Majesté Très-Chrétienne et sa présence en Italie. Néanmoins, on m'a, ce matin, communiqué l'accord de Sa Majesté et du Pape, avec de telles démonstrations qu'on eût dit qu'ils en ressentaient intérieurement une grande joie ; c'est probablement une feinte pour cacher quelque projet. Je fus mandé en hâte et tard; qui aurait cru que la seigneurie fût levée à cette heure? Le prince, avant d'aborder un autre sujet, me dit qu'on venait de recevoir à l'instant la nouvelle dont il allait me faire part. La même communication fut faite à monseigneur d'Argenton, chez lequel l'ambassadeur
du roi Alphonse était allé un peu auparavant. L'après-diner il y eut conseil des Pregadi, et le soir le bruit se répandit, tant par les lettres privées des marchands que par les propos des gentilshommes, que monseigneur le vice-chancelier quittait Rome avec Lonate, pour se rendre à .Milan, et que les cardinaux Colonna et Savelli partaient aussi, ne se trouvant plus en suivie à Rome.
Même date que ci-dessus.
Je me recommande toujours à vos bonnes gra Taddbus Vicomercatus *.
Nous avons vu Commines insister près du duc de Milan pour qu'il obtînt que Charles VIII ménageât davantage la république de Venise. Ludovic déféra à sa prière, et le roi de France en tint compte dans une certaine mesure, comme nous l'apprend une autre lettre de Taddeo Vicomercati :
Illustrissime et excellentissime seigneur,
La lettre de Votre Excellence, du 20, ne réclame point de réponse, sinon que j'ai fait savoir à monseigneur d'Argenton que Votre Excellence a invité Sa Majesté Très-Chrétienne à user, par son entremise, de termes plus affables envers cette illustre seigneurie. Après avoir remercié Votre Altesse de cette démarche, il témoigna qu'il en avait déjà retiré quelque satisfaction et qu'il en avait bien vu l'effet, ayant reçu, comme vous le savez, des lettres du roi Très-Chrétien qui contiennent les articles du traité de Sa Majesté avec le Souverain-Pontife, et d'autres lettres de monseigneur de Saint-Malo... Je me recommande aux bonnes grâces de Votre Excellence. Venise, 25 janvier 1495.
Votre humble serviteur, Taddeus Vicomercatus*.
1 Archives de Milan (trad.).
- Archives de Milan (trad.).
A cette lettre succéda celle que nous allons reproduire et qui est également adressée au duc de Milan :
Illustrissime et excellentissime seigneur,
Monseigneur d'Argenton a reçu les articles du traité conclu entre le Pape et le roi Très-Chrétien, comme j'en informai Votre Excellence par une lettre du 23. Il les a communiqués immédiatement à la seigneurie et lui en a laissé copie ; quand on les lui eut rendus, il me les fit montrer, après s'être en personne présenté chez moi. Ainsi que je l'ai fait savoir à Votre Excellence, ils sont en tout et pour tout semblables à ceux que Votre Excellence m'a chargé de communiquer à cette seigneurie, sauf que les siens sont rédigés en français. Je me recommande toujours à vos bonnes grâces. Venise, 27 janvier 1495.
Votre humble serviteur, Taddeus Vicomercatijs f.
Cependant , tandis que le roi traitait à Rome , on voyait se réveiller aux bords de l'Arno les vieilles discordes de Pise et de Florence, que les Français n'avaient pu apaiser.
Commines en fut vivement affligé, comme on peut en juger par cette lettre de Taddeo Vicomercati au duc de Milan :
Illustrissime et excellentissime seigneur,
Ce matin, de bonne heure, monseigneur d'Argenton fit mander mon chancelier et lui dit qu'il avait à m'apprendre les grands troubles qui avaient éclaté à Florence. La veille au soir, vers une heure de la nuit, ajouta-t-il, étaient venus chez lui quelques Florentins, tant des amis de Pierre de Médicis que de ses ennemis , et , lui montrant des lettres de Florence , ils lui annoncèrent que les citoyens de cette ville s'étaient sou-
1 Archives de Milan (trad.).
levés ; qu'ils avaient fait venir plus de dix mille cuirasses et d'autres armes, prétendant recouvrer ce que les Français leur avaient enlevé; qu'ils avaient déjà fait marcher du monde pour assiéger Pise et s'étaient emparés de quelques châteaux des Pisans, et que les Génois avaient envoyé quatre cents hommes à Pise; que les Florentins, n'ayant jusqu'à présent obtenu du roi que de belles paroles, relativement à la restitution de leurs domaines, s'étaient résolus à les reprendre de force. Sur quoi monseigneur d'Argcnton avait fait observer à ses visiteurs que les Florentins avaient grand tort de recourir à de semblables moyens et que ce n'était rien moins que s'insurger contre le roi; qu'ils ne' pouvaient se plaindre de Sa Majesté, sachant bien que Pierre de Médicis ne lui avait donné lesdites terres que par leur charge, afin qu'il les gardât pour sa sécurité pendant l'expédition dans le royaume de Naples ; que s'ils entreprenaient quoi que ce soit contre cette convention, les Français, qui étaient à Pise et à Livourne, se tourneraient immédiatement contre eux, et bien qu'ils fussent peu nombreux, ils leur feraient une guerre plus rude qu'ils ne le croyaient ; que le roi lui-même n'y pourrait obvier, puisque Sa Majesté a été constamment préoccupée d'intérêts plus graves, et que dès lors il n'y a pas lieu de s'étonner qu'ils n'aient obtenu jusqu'à présent que de belles paroles. Lesdits marchands reconnurent eux-mêmes que les Florentins devaient rester dans les termes de leur convention s'ils ne voulaient pas chercher leur malheur. Monseigneur d'Argenton se montre fort contrarié de ces mouvements, dans la crainte qu'ils n'entravent l'expédition de Naples. Il a répété à mon chancelier que lesdits marchands lui avaient appris que les Florentins députaient en ce moment un ambassadeur auprès de cette seigneurie. Mon chancelier lui répondit qu'il n'avait absolument rien ouï dire de ces soulèvements et lui promit de me rapporter le tout; et comme monseigneur d'Argenton écrivait en ce moment à l'ambassadeur français qui réside à Florence, il dii de lui-même qu'il l'entretenait de ses affaires privées ei non de ces événements. Il
est vrai que les marchands florentins ont ramassé clans ce pays toutes les cuirasses qu'ils ont pu trouver; la chose m'a été affirmée par des marchands milanais, qui leur en avaient vendu une bonne quantité, dont la plupart n'avaient plus vu le jour depuis longtemps, et lesdits Milanais riaient beaucoup de ce méchant marché. Je me recommande toujours à vos bonnes grâces.
Venise, le dernier jour de janvier 1495.
Votre humble serviteur, Taddbus Vicomercatus1.
Les affaires privées auxquelles Commines faisait allusion à propos des lettres qu'il adressait à Florence , concernaient ce qu'il avait à réclamer des dépôts confiés autrefois par lui à la banque des Médicis. D'autres contrariétés lui étaient réservées à Milan , où les marchands qui avaient avancé de l'argent au roi, invoquaient sa caution personnelle pour être payés sans retard.
Le 12 janvier 1495, le duc de Milan écrivait à Commines :
Monseigneur, depuis la fin du mois de septembre dernier est expiré le délai où devaient être restitués et payés les trente mille écus pour lesquels plusieurs seigneurs de la cour (et notamment Votre Seigneurie pour quatre mille écus) se sont engagés vis-à-vis de Jean de Beoleo, de François Magiolino et de François de Rome, nos marchands, qui vous ont aidés, grâce à notre intervention, et qui se plaignent de ce que cette somme ne leur est pas restituée, car ils en ont besoin pour leurs opérations. C'est pourquoi je prie instamment Votre Seigneurie de faire payer sa part dans cette créance parce que, si elle no 1<>
i Archives de Milan (trad.).
faisait point, nos marchands poursuivraient en justice l'exécution de rengagement qu'ils ont de vous e1 des autres seigneurs, et quelque regret que nous en eussions à cause de l'amour que nous portons à Votre Seigneurie, nous ne pourrions honnêtement les en empêcher 4 .
Coramines répondit en ces termes à Ludovic Sforza :
Monseigneur, si très-humblement comme je puis, me recommande à vostre bonne grâce. J'ay receu une lettre qu'il vous a pieu m'escripre, faisant mention de quatre mille ducats dont je suis respondant à aucuns marchans de Millan, afin que les paiasse avant qu'ils ne procédassent selon l'obligation contre moy et autres obligés envers eulx pour trente mille ducats.
Monseigneur, je sçay bien que, avant partir de Vienne, je fus requis avec d'autres pour respondre pour cinquante mille ducats, et pluseurs en y eut qui refusèrent de le faire , et à l'eure le conte Carie dist qu'il se mettroit pour la plus part, si les autres qui en estaient requis ne se vouloient mettre, et qu'il ne s'en falloit point soulcier, et s'y mist pour vingt mille, et voyant cela et que monseigneur de Sainct-Malo et monseigneur le séneschal s'y mettoient , je m'y mis aussi , espérant qu'ils en savoie nt bien l'issue.
Monseigneur, je en escripts à ceulx qui y sont obligés, combien que je croy que leur en avez escript. Touteffois les affaires du roy sont encores bien troublées, et a besoing de vostre faveur e1 amytié plus que jamais. Je ne veulx point nyer, ny mettre en doubte la debte, mais bien vous supplier de tenir la main que je ne feusse point tost pressé et que premiers on s'adressast à ceulx qui pevent le plus pour les faire paier.
Plaise vous, monseigneur, tousjours me commander vostre bon plaisir pour l'acomplir à mon povoir. En priant à Dieu,
1 Archives de Milan (trad.).
monseigneur, qu'il vous doint bonne vie et longue et tout ce que vous désirez.
Escript à Venise, le 1111e jour de février
S'il est vray ce qu'on dit, le Pape monstre qu'il est homme de mauvaise foy.
Vostre très-humble et très-obéissant serviteur,
Philippe de Commynes.
A mon très-redoubté seigneur, monseigneur le duc de Millan ' .
Voici quels étaient les événements auxquels faisait allusion la dernière phrase de la lettre de Commines. Le cardinal de Valence, César Borgia, avait été remis par le Pape comme otage entre les mains du roi de France. Il s'échappa du camp français à Velletri, au moment même où les ambassadeurs du roi d'Espagne déclaraient à Charles VIII que le traité de Barcelone était rompu. Commines se hâta de communiquer ces importantes nouvelles à l'ambassadeur milanais qui en fit part en ces termes à Ludovic Sforza :
Illustrissime et excellentissime seigneur,
L'illustrissime seigneurie a fait connaître ce soir à monseigneur d'Argenton, par un de ses chanceliers, qu'on a reçu de Rome, par lettres du 2 et du 3, lavis que le Pape avait manifesté un vif mécontentement de ce que le cardinal de Valence avait quitté Velletri, et qu'il avait fait chercher avec soin où il s'était retiré pour le faire revenir, puisqu'il doit y avoir des ambassadeurs délégués près de Sa Majesté Très-Chrétienne aux' termes des articles approuvés par Sa Sainteté et afin de témoigner au roi sa ferme intention de respecter les dits articles. On ajoute que malgré le refus du châtelain de Civita-Vecchiade rendre cette
1 Document communiqué par M. Chavavnv.
COMBINES. — 11. U
forteresse à Sa Majesté, elle n'en était pas moins passée entre les mains de Sadite Majesté Très-Chrétienne. On dit aussi qu'il n'était pas vrai que les ambassadeurs d'Espagne eussent protesté contre le roi de France et menacé de lui déclarer la guerre, mais qu'il était exact qu'à Velletri ils lui avaient parlé en termes très-vifs pour le détourner de son entreprise. Monseigneur d'Argenton, qui s'était montré fort mécontent que le Pape se fût prononcé contre le roi, n'eût pas plus tôt reçu ces nouvelles qu'il me les fit communiquer avec allégresse, disant qu'il ne pouvait croire que les sérénissimes rois d'Espagne voulussent attirer la foudre sur eux, en rompant avec la couronne de France. Je me recommande de nouveau à vos bonnes grâces.
Venise, le G février 1495.
Votre humble serviteur,
Commines avait acquis, en ce moment, la conviction que Venise était d'accord avec le roi d'Espagne dans l'hostilité qui se manifestait contre la France. Pensa-t-il que l'on pouvait prévenir l'explosion de ce mauvais vouloir par quelque tentative hardie , et qu'en présence des rassemblements de troupes vénitiennes dans la Polésine de Rovigo, il était licite de diriger un coup de main contre la cité même de Venise ? Nous n'oserions résoudre cette question , et nous nous bornerons à rapporter les faits.
Le corps d'armée confié au sire d'Aubigny, de la maison de Stuart, qui formait l'avant-garde, avait été, dès le début de la campagne, gêné par une partie de son artillerie trop pesante pour faire la guerre au milieu des montagnes. Il avait fallu la laisser à Castro-Cano, et un envoyé spécial fut chargé de demander qu'on pût , à travers le territoire de
1 Archives <\o Milan (trad.).
Venise, la transporter à Ravenne pour l'embarquer et la renvoyer en France. De là un grand émoi parmi les Vénitiens si prompts à s'inquiéter.
Le Sénat s'assembla, et on lui proposa la résolution suivante :
Il est décidé que notre sérénissime prince répondra dans les termes que sa sagesse lui suggérera, en présence de monseigneur d'Argenton , à l'envoyé de Sa Majesté Très-Chrétienne, sur la communication que celui-ci a soumise au Conseil, touchant le transport par mer de certaines pièces d'artillerie qui se trouvent à Castro-Cano et qu'on veut embarquer à Ravenne en destination du royaume, en ce sens :
Que nous avons remontré audit envoyé la difficulté d'embarquer ladite artillerie à Ravenne, à cause du défaut de port, et en même temps pour le danger qui pourrait s'en suivre. Néanmoins, si ledit envoyé trouve bon d'insister, nous sommes contents qu'il le fasse avec notre permission et licence, sous cette condition que, pour des motifs raisonnables, ladite artillerie ne soit ni embarquée, ni transportée sur nos bâtiments, et qu'il n'en résulte aucune charge pour notre territoire, sans utilité pour Sa Majesté Très-Chrétienne : lequel point sera justifié par notre susdit sérénissime prince, en employant les arguments les plus efficaces qui conviennent à la matière.
Lorsqu'on passa au vote , il y eut cent dix-sept suffrages contre, soixante-trois pour, et treize suffrages douteux : la résolution fut donc rejetée.
Cent trente-une voix se prononcèrent pour :
Que la présente matière fût résolue le soir même et que tout membre de ce collège fût tenu de donner son opinion, à peine, par chaque abstention, d'une amende de cinq cents ducats, exigibles par les avocats de la Commune, sans autre avis.
Trente huit seulement demandèrent :
Que la présente affaire fût ajournée au lendemain et que le Conseil fût convoqué de nouveau pour en délibérer.
Quarante-six émettent le vœu :
Qu'il soit répondu à l'envoyé susdit en ce sens : Que nous avons remontré audit envoyé la difficulté d'embarquer ladite artillerie à Ravenne, à cause du défaut de port, et également pour le danger qui pourrait s'en suivre ; néanmoins, que si ledit envoyé insiste, nous sommes contents qu'il puisse le faire avec notre autorisation et notre licence; mais en même temps qu'il soit entendu que, par le moyen le plus prudent et le plu$ secret qu'il sera possible, le prince et le collège devront proposer et persuader audit envoyé d'employer quelque bâtiment étranger pour transporter ladite artillerie, et que le prince et le collège susdits prendront toutes les mesures convenables pour y parvenir.
Soixante-huit voix contre soixante dix-huit opinent :
Qu'il sera répondu audit envoyé en cette forme : Que nous avons remontré audit envoyé la difficulté d'embarquer ladite artillerie à Ravenne, à cause du défaut de port, et également pour le danger qui pourait s'en suivre ; néanmoins , que si l'envoyé insiste, nous sommes contents qu'il puisse le faire avec notre permission et notre licence ; mais en même temps il sera entendu que si, cette réponse ayant été faite, ledit envoyé sollicite la faveur d'obtenir des bâtiments pour le transport de ladite artillerie , il lui sera répondu qu'il ait à se pourvoir lui-même des beâtiments appartenant à des particuliers qui lui conviendront le mieux.
Enfin cent soixante-treize voix contre six déclarent. :
Qu'il sera répondu audit envoyé en cette l'orme : Que nous
avons remontré audit envoyé la difficulté d'embarquer ladite artillerie à Ravenne, à cause du défaut de port, et également pour le danger qui pourrait s'en suivre ; néanmoins, que si l'envoyé insiste, nous sommes contents qu'il puisse le faire avec notre permission et notre licence, sous cette condition : que, pour des motifs très-raisonnables, ladite artillerie ne sera ni embarquée, ni transportée dans le royaume sur nos bâtiments , et qu'il ne pourra résulter de ce transport aucun tort pour notre autorité, sans utilité pour le roi Très-Chrétien : ce qui sera justifié par le sérénissime prince, en employant tous les arguments qui conviennent à la matière '.
Dans le midi de l'Italie, les armes françaises restaient victorieuses ; Gaëte et Capoue étaient conquises, et les bannières fleurdelysées s'approchaient de Naples. Taddeo Vicomercati écrit au duc de Milan :
Illustrissime et excellentissime seigneur,
Ce soir, au sortir d'une fête que la seigneurie donne chaque année à pareil jour, j'étais allé me promener en barque sur le canal avec monseigneur d'Argenton, quand nous fûmes rejoints par un secrétaire de la seigneurie qui, en ma présence, fit connaître à monseigneur d'Argenton que la seigneurie avait reçu des lettres du 19, lui annonçant l'entrée de Sa Majesté à Capoue, où les habitants l'avaient accueillie avec toute sorte d'honneurs et de réjouissances. A versa lui a fait offrir d'ouvrir ses portes et de se soumettre ; le territoire de Gaëte avait aussi été occupé et la citadelle de cette ville était sur le point de capituler. Il lui remit ensuite une lettre de monseigneur Pérou de Baschi , informant monseigneur d'Argenton des heureux succès de Sa Majesté Très-Chrétienne, de la prise de Capoue par son armée et de l'arrivée du comte de Pitigliano et de monseigneur Jean-Jacques Trivulce près (]o Sa Majesté. Monseigneur Péron pense que 1"
1 Archives du Sénat de Venise (trad.).
roi Ferdinand lui-même viendra en personne au-devant de Sa Majesté; il annonce l'arrivée d'un trompette du seigneur Virginio Ursino , qui venait lui demander un sauf-conduit pour que le dit Ursino pût se rendre auprès d'elle. Il termine en disant qu'il espère qu'on sera à Naples dans quelques jours. En rentrant chez moi, je trouvai un autre secrétaire de la seigneurie qui me fit le même message , me donnant avis de l'entrée du roi à Capoue et de la soumission d'A versa et de Gaëte à Sa Majesté. Je me recommande toujours à vos bonnes grâces. Venise, le 26 février 1405.
Votre humble serviteur,
Sur ces entrefaites, les Français marchaient toujours. Le 22 février 1495, Charles VIII occupa Naples. « Tout, « dit Commines, se mit à faire bonne chière et joustes « et festes, et entrèrent en tant de gloire, qu'il ne « sembloit point aux nostres que les Italiens fussent « hommes 2. » Puis on joua en présence du roi des pièces satyriques où l'on tournait en dérision non-seulement le roi d'Espagne et le roi des Romains , mais aussi le Pape et le doge de Venise 3.
La nouvelle de la prise de Naples arriva le 2 mars à Venise, comme nous l'apprend cette lettre de Taddeo Vicomercati au duc de Milan :
J'ai communiqué ce matin à la seigneurie la harangue que vous a adressée monseigneur de la Volte, ambassadeur du roi Très-
1 Archives de Milan.
2 31cm., t. II, p. 397.
3 Et factge sunt corara rege Francis? per suos tragedia? et eomedia? de Papa, Komanorum et Hispanise regibus ac Venetonim illustrissimis ducibus, collusorie et more gallico derisorio. Relation anotl (Pr. de l'histoire <le Charles VIII, éd. Godefroy, p. 715.)
Chrétien, et la réponse que vous lui avez faite, ainsi que vous m'en chargiez par votre lettre du 25. Je lui donnai également lecture de l'avis de la prise de Naples par Sa Majesté Très-Chrétienne, comme vous me l'avez prescrit par une autre lettre du 27. Le plus âgé des conseillers, en l'absence du prince retenu par une légère indisposition, remercia Votre Excellence de sa bienveillante communication, en me disant qu'eux aussi avaient reçu ce matin même l'avis de l'entrée du roi Très-Chrétien à Naples et du retour du roi Ferdinand au château de l'Œuf, tandis que ceux du Château-Neuf bombardent la ville de Naples, et les Français le Château-Neuf lui-même. J'ai fait la même communication à monseigneur d'Argenton qui a témoigné la plus grande satisfaction de vos bonnes dispositions envers son maître en me répondant que Sa Majesté est obligée à Votre Excellence et qu'il sait bien ce que vous avez écrit à diverses reprises au roi et à quelqu'un placé près de lui, que vous chargiez de lui communiquer vos lettres : il me remercia ensuite de ma communication et m'apprit qu'à l'instant même un chancelier de la seigneurie lui apportait des lettres de Naples, où le roi lui annonce son entrée au fort de Capoue avec sa garde et lui fait part de l'espérance qu'il a de voir prochainement tout le royaume pacifié ; en même temps il lui envoie une seconde lettre contenant la même chose, que monseigneur d'Argenton présentera demain à la seigneurie.
Venise, le 2 mars 1495.
Taddeus Vicomercatus '«
Lorsque les Vénitiens apprirent cette importante nouvelle, ils s'empressèrent de faire appeler Commines et de la lui annoncer, « monstrans en estre joyeux. » Ils ajoutaient toutefois que le château n'était pas conquis et qu'il s'y trouvait une forte garnison. Commines comprit aisément « qu'ils avoient bonne et seure espérance » que I-1
1 Archives de Milan (trad.).
Château-Neuf , où s'était enfermé le marquis de Pescaire, ne partagerait pas le sort de la ville. On sut bientôt que le château était tombé au pouvoir des Français. Cette fois encore, ils firent chercher Commines. Ils étaient au nombre de cinquante ou soixante dans le palais du doge, accablés de tristesse, la tète baissée et cachée entre leurs mains, « plus esbahis et plus espoventés » que les sénateurs romains après la journée de Cannes. Personne ne s'adressait, soit de la parole, soit du regard, à l'ambassadeur français qui les regardait « à grant merveille. » Seul, le doge ne paraissait pas troublé : il raconta ce qu'il venait d'apprendre, et le fit avec un air de satisfaction. Cet homme de bien, si sage, si aimable, méritait l'éloge qu'en fait Commines : « Nul en la compaignie ne se savoit faindre si bien « que luy \ » Commines, de son côté, multiplia les offres et les assurances pour calmer les Vénitiens et « les oster de « souspeçon. »
A Milan comme à Venise, cette nouvelle produisit une sensation profonde, et le duc Ludovic écrivit lui-même à Commines :
Nous avons récemment fait connaître à Votre Seigneurie que nous avions remarqué avec quelque tristesse que le roi Très- Chrétien ne nous avait pas annoncé la reddition de Naples. Nous sommes cependant de ceux qui ne céderions à personne au monde l'honneur de prendre la plus grande part à ses succès et à sa prospérité, et partout où il a été et où il sera nécessaire d'aider Sa Majesté, elle peut compter que personne ne la fait et ne le fera de meilleur cœur que nous. C'est l'affection singulière que nous portons à Sa Majesté, qui nous engageait à vous écrire combien nous aurions souhaité qu'elle nous donnât dans sa prospé-
■ \/n,i ,t. II, p. 418.
rite quelque marque d'une sympathie, sur laquelle nous n'osions plus compter après le silence qu'elle gardait à notre égard. Maintenant que les lettres de Sa Majesté, dont la copie est jointe à celle-ci, nous ont été remises par monseigneur de la Volte, non-seulement nous en avons éprouvé une extrême joie parce qu'il eût été impossible de nous écrire avec plus d'amour, mais encore nous regardons comme un devoir d'en faire part à Votre Seigneurie, afin qu'elle sache qu'autant nous avons ressenti de déplaisir ces jours derniers parce qu'on ne nous annonçait pas ce grand événement, autant nous éprouvons aujourd'hui d'allégresse et de bonheur, eh voyant Sa Majesté nous témoigner par ses lettres si affables qu'elle répond à notre affection et qu'elle l'apprécie telle qu'elle est, en se montrant persuadée que personne au monde ne se réjouit plus que nous de sa prospérité *.
Au moment même où le duc de Milan se livrait à ces emphatiques et fallacieuses protestations, il envoyait à Venise l'évêque de Côme, Antoine Trivulce, et Francesco- Bernardino Visconti , et alors commencèrent secrètement et pendant la nuit ces conférences d'où devait sortir la ligue contre la France. Commines en fut instruit. Habile dans l'art de corrompre, « il avoit bons moyens d'estre adverty. » Il savait que l'ambassadeur espagnol avait passé déguisé à Milan et que Ludovic Sforza « conduisoit » les Allemands. Aussi se fait-il honneur de sa perspicacité : « Ceulx de Mil- « lan me vindrent veoir, dit-il, et m'apportèrent lettre de « leur maistre, et me dirent que leur venue estoit parce « que les Vénissiens avoient envoyé deux ambassadeurs à la « ville de Millau; mais cecy estoit mensonge et tromperie « et toute déception, car tout cela estoit assemblé pour
1 Archives de Milan (1 mars I 195).
« faire ligue contre le roy. Après me demandèrent si je « ne sçavoye point que estoit venu faire cest ambassadeur « d'Espaigne et celluy du roi des Rornmains, affin qu'ils en « peussent advertir leur maistre. Pour ces raisons et « voyant la ligue si approchée , ne voulus plus faire de « l'ignorant, et respondis audict ambassadeur de Millan « que, puisqu'ils me tenoient termes si estranges, je « vouloye monstrer que le roy ne vouloit point perdre « l'amy tié du duc de Millan , s'il povoit remédier ; et moy, « comme serviteur, m'en vouloye acquiter et excuser des « mauvais rapports que on en pourroit avoir faicts audict « duc leur maistre , que je croyoye estre mal informé ; et « qu'il debvoit bien penser , avant que perdre la recon- « gnoissance de tel service comme il avoit faict au roy, « que nos roys de France ne furent jamais ingrats, et que, « pour quelque parolle qui povoit avoir esté dicte , ne se « debvoit point despartir l'amour de deux, qui tant estoit « séante à chascune desdictes parties, et les prioye qu'ils « me voulsissent dire leurs doléances, pour en advertir le « roy avant qu'ils feissent aultre. Ils me jurèrent tous et « feirent grans sermens qu'ils n'en avoient nul vouloir : « toutesfois ils mentoient et estoient venus pour traicter « ladicte ligue l. »
C'est sous l'influence de ce sentiment et de cette émotion que Commines adressa au duc de Milan l'une des plus belles lettres qu'il nous ait laissées :
Monseigneur, si très-humblement comme je puis, me recommande à vostre bonne grâce. J'ay reccu deux lettres de vous, dont humblement vous mercie et répute à grant honneur de
1 Mcm., t. II, \>. 111.
quoy il vous plaist m'escripre les choses qu'il vous semble où le roy fault recongnoistre envers vous l'amour que vous luy avez portée et que lui portez, et suis très-joyeulx, monseigneur, de quoy vous le prenez à cueur; car ce me semble vray signe d'amour, et vous dy bien, monseigneur, que si mon povoir estoit grant envers le dit seigneur, que je mettroye peine de amender la faulte si elle y estoit, et m'en suis acquicté d'en escripre ; mais comme autrefois vous ay dit et vous l'avez congneu, ceste erreur ne procédoit point de luy , et la lettre que maintenant vous a escripte, est du jour ou du lendemain qu'il entra à Napples, et en ay de ceste date, mais les chevaucheurs ne sont point fort diligens, comme vous saura bien dire monseigneur de la Vaulte.
Le roy a eu deux de ses prédeéesseurs roy s de France qui n'ont point esté ingras vers leurs amys de qui ils avoient receu plaisir. Le roy Charles son grant père estant en trèsgrant nécessité des Anglois et en doubte du roy Alphons le Premier, allyé des dis Anglois, comme sa maison a esté de tout temps, luy requist ne luy vouloir faire aucun dommaige en Languedoc, ce qu'il povoit bien faire , car il estoit lors en Cathelongne, mais le dit roys Alphons luy fit gracieuse response, disant que, veu l'affaire en quoy il estoit, qu'il n'entreprendroit riens contre luy. Ceste responce garda le dit roy Charles, qui jamais depuis pour prospérité qu'il eust, ne voulut en son nom prester l'oreille à faire riens contre le dit roy Alphons.
Le feu roy Loys, à qui Dieu pardoint, voyant l'amour que luy monstra le feu duc de Millan Francisque, vostre père, tant de luy envoyer gens d'armes à son affaire et d'un bon conseil qu'il luy donna, l'a aymé toute sa vie et tenu en aussi grant révérence comme s'il eust esté son père, et encores le recongneut envers le feu duc Gualéace vostre frère en quelque temps que est passé, pour quoy conclus, monseigneur, que tous les plaisirs dessus dis ensemble ne sont point à comparer à ceulx que vous avez fais au roy de présent, et ay espérance qu'il ne
vouldra point estre mains recongnoissant envers vous que ses prédécesseurs ont esté devers les dessus dis seigneurs , et si aura plus affaire de vous pour luy aider à garder le royaume de Napples, quant il en sera party, qu'il n'a eu à le conquérir.
Plaise vous, monseigneur, tousjours me commander "vostre bon plaisir pour Tacomplir à mon povoir, en priant à Dieu, monseigneur, qu'il vous doint bonne vie et longue et tout ce que vous désirez.
Escript à Venise le ixe jour de mars 1495.
Vostre très-humble et très-obéissant serviteur, Philippe de Commynes.
Je ne vous cscrips riens des nouvelles d'icy pour ce que messeigneurs les ambassadeurs que vous y avez, vous advertissent de tout ' .
Commines jugea utile de répéter aux Vénitiens ce qu'il venait de dire aux ambassadeurs du duc de Milan : « Le « lendemain, continue-t-il , allay à la seigneurie leur parler « de ceste ligue et dire ce qu'il me sembloit servir au cas ; « et entre aultres choses, je leur dis que en l'allyance qu'ils « avoient avec le roy et qu'ils avoient eue avec le feu roy « Loys son père, ils ne povoient soustenir les ennemys « l'ung de l'aultre , et qu'ils ne povoient faire ceste ligue « dont l'on parloit, que ce ne fust aller contre leur proie messe. Ils me feirent retirer; et puis quant je revins, me « dit le duc que je ne debvois point croire tout ce que l'on « disoit par la dicte ville, car chacun y estoit en liberté et « povoit chascun dire ce qu'il vouloit : toutefois, qu'ils
* British Muséum, fonds Égerton, 1963, f" 1. Cette lettre a été publiée par M. Charavay dans V [mateur d'autographes du 16 avril 1865, <•{ il <■!! existe une traduction italienne aux archives de Milan.
« n'avoient jamais pensé faire ligue contre le roy, ne jamais « ouy parler ; mais, au contraire, qu'ils désiroient faire ligue « entre le roy et ces aultres deux roys et toute l'Italie, « et qu'elle fust contre ledict Turc, et disoient encores « qu'ils ne feroient riens de nouveau, que je n'eusse res- « ponce du roy ou que le temps de l'avoir ne fust passé ; « et me monstroient plus honneur qu'à ceux de Millan \ » Quatre mois s'étaient écoulés au milieu de ces intrigues qui avaient toutes pour but de se concilier l'alliance des Vénitiens. Les ambassadeurs milanais, allemands, espagnols ne cessaient de réitérer leurs communications. Commines, de son côté, faisait le mieux qu'il pouvait 2, mais sa tâche devenait de jour en jour plus laborieuse et plus accablante. Ne pouvant plus compter sur l'envoyé milanais, il avait à lutter ouvertement contre deux autres ambassadeurs. L'un était celui du roi de Naples qui offrait aux Vénitiens tout ce qu'ils voudraient, et qui ne cessait de leur représenter le péril qui existerait pour eux si le roi réussissait dans son entreprise. L'autre était celui de Bajazet, allié au Pape contre la France. Commines rapporte qu'il le vit plusieurs fois s, et nous parle avec grande estime des empereurs des Ottomans, surtout du plus illustre d'entre eux, de Mahomet II qui était à la fois sage et vaillant et peut-être plus sage que vaillant, car, de même que le roi Louis XI , « il usoit plus de sens et de cautelle que « de vaillance, ne hardyesse4. » Aussi ce Turc, qui ressemblait fort au roi Très-Chrétien , pouvait-il être placé à
1 Mém., t. II, p. 415.
* Mém., t. II, p. 417.
" Mém., t. Il, p. 412.
* Mém., t. II. p. 285.
côté de lui, « parmi les plus grans hommes qui ayent o régné depuis cent ans l. »
A cette partie du séjour de Commines à Venise et à sa lutte avec l'ambassadeur de Bajazet II, se rattachent des souvenirs qui méritent d'être recueillis. Depuis Corfou jusqu'à Nègrepont, depuis Athènes jusqu'à Constantinople, des milliers de chrétiens n'attendaient qu'un signal pour prendre les armes. Ils adressaient à Venise des messages qui passaient sous les yeux de Commines, et Commines, à son tour, interrogeait les marchands qui connaissaient le mieux les mers de la Grèce 2. Noble page de la vie de Commines qui, au milieu de tant de ténébreuses intrigues, servit du moins cette généreuse pensée de l'affranchissement de l'Orient, que le xixe siècle est si lent à accomplir.
Le traité conclu à Rome le 15 janvier 1495 avait remis entre les mains de Charles VIII le frère de Bajazet, l'infortuné Zizim , dont on espérait un important appui dans l'expédition projetée contre les Infidèles. Malgré Venise qui venait de traiter avec les Turcs pour mieux surveiller les succès de Charles VIII, Commines préparait un soulèvement en Macédoine « qui fut, dit-il, patrimoine d'Alexandre3. » Un Comnène vint s'aboucher avec lui et fut caché pendant plusieurs jours dans son palais. L'archevêque de Durazzo, Albanais de naissance, se rendit aussi à Venise pour acheter des armes : Commines ne cessait de presser son départ, lorsque les Vénitiens le firent arrêter. La fortune des Comnène ne devait plus se relever, et les efforts de Commines
1 Mem., t. II, p. 287.
■ !/«., t. II, p. 400.
3 Mcm., t. II, p. 291.
DE CO M M INES. 175
se bornèrent à faire rendre la liberté à l'archevêque de Durazzo. Nous trouvons à ce sujet quelques lignes dans la correspondance des ambassadeurs milanais :
Illustrissime et excellentissime seigneur,
L'archevêque de Durazzo, qui se préparait à partir ces jours derniers pour se rendre dans le Levant, comme Taddée en a informé Votre Excellence , a été relâché , grâce à l'appui , à l'influence et aux prières de monseigneur d'Argenton. Venise, le 10 mars 1495.
Vos humbles serviteurs, Ant. Trivulce, évêque, Franciscus-Bernardus Vicecomes et Taddeus Vicomercatus j.
Il était évident à tous les jeux que la conquête française à Naples ne serait pas durable. Tout ce qui avait été fait, avait mécontenté la population. « Le roy ne pensoit qu'à « passer temps, et d'aultres à prendre et à prouffiter 2. » Le moment approchait où une vaste confédération allait réunir toute l'Italie contre l'invasion étrangère.
Commines eut soin d'adresser au roi le sombre et sincère tableau de la situation politique dans le nord de la péninsule, situation aggravée par les prétentions du duc d'Orléans, qui s'arrogeait sans hésiter, dans son château d'Asti, le titre de duc de Milan. Il insista pour que les Français se montrassent plus prudents et songeassent à consolider leurs victoires ; mais, comme il nous l'apprend, « il eut maigre « responce 3. »
1 Archives de Milan (trad.).
- Mém., t. II, p. 426.
3 Mrm., t. II, p. 417.
Le 30 mars 1495, Commines voyant que les circonstances devenaient de plus en plus graves, se rendit à la seigneurie, et demanda qu'on ajournât de quinze jours la conclusion de la ligue, afin qu'il eût le temps d'écrire de nouveau au roi et de recevoir sa réponse.
Il était trop tard. La ligue fut signée la nuit suivante. On appela Commines le lendemain matin de fort bonne heure, et le doge lui laissa à peine le temps de s'asseoir, avant de lui faire connaître la conclusion d'une étroite alliance entre le Pape, le roi des Romains, le roi d'Espagne, le duc de Milan et la République de Venise, pour la conservation de leurs États et la défense de l'Italie. Cette fois, les magistrats de Venise étaient joyeux et fiers, réunis en grand nombre et portant tous la tête haute. « J'avoye le cœur « serré, raconte Commines, et estoye en grant doubte de « la personne du roi et de toute sa compaignie1. » Puis quelques paroles furent échangées à part , en dehors de la communication officielle des Vénitiens. Commines se vante de s'être plu à leur dire (tant il les voyait soupçonneux et préoccupés du soin de conserver le secret de leurs résolutions), que, dès la veille, il avait tout appris et tout écrit au roi. Ce qui paraît hors de contestation, c'est que Commines fut plus ému qu'il ne l'eût été, si un avis fidèle lui était déjà parvenu, et d'autre part, que les Vénitiens cherchèrent à le tranquilliser en lui disant « qu'il n'y avoit « riens contre le roy, mais pour se garder de luy 2. » Ils ajoutaient qu'il ne voulait pas que le roi continuât à abuser tout le monde par ses paroles, car, au lieu de conquérir le
' Mr'm., t. II, p. 417.
» Mém., t. II, p. 420.
royaume de Naples et de combattre les Infidèles, il songeait à détruire les Etats de Milan et de Florence et à occuper ceux de l'Église. Commines répondit que les rois de France, loin d'enlever quelque chose à l'Eglise, l'avaient toujours protégée, que d'ailleurs toutes les raisons qu'alléguaient les Vénitiens, n'étaient point celles « qui les mouvoient, mais « . qu'ils avoient envie de troubler l'Italie et faire leur « proum't. — Us prindrent cela ung peu à mal , ce me dict « l'on l. » Néanmoins, au moment où Commines voulait se retirer, ils le firent rasseoir , et le doge lui demanda s'il ne voulait pas faire quelque ouverture de paix. Venise , ville de marchands comme Florence, eût désiré atteindre le but qu'elle se proposait, plutôt en se montrant capable d'entreprendre la guerre qu'en la faisant imprudemment.
Il y avait toutefois dans ce traité des clauses secrètes que le doge avait eu soin de passer sous silence. Venise s'engageait à favoriser de sa flotte le débarquement des Espagnols dans le royaume de Naples ; et le duc de Milan devait enlever Asti au duc d'Orléans, tandis que le roi des Romains envahirait la France par ses frontières de l'est et du nord.
Un historien vénitien, Pietro Bembo, rapporte ainsi la mémorable séance dont nous venons d'emprunter le récit aux Mémoires de Commines : « Quel que fût le nombre des « ambassadeurs et des citoyens qui prirent part aux négo- « ciations, quelque fréquentes qu^eussent été les délibé- « rations, la discrétion des sénateurs et des autres magis- « trats avait été si bien maintenue par l'ordre des Dix, que « Philippe de Commines, envoyé du roi Charles, qui tous
* Mém., t. II, p. 422.
«:om>jine.s. — ii. 12
« les jours se rendait à la seigneurie et voyait les autres « ambassadeurs, ne parvint toutefois à rien connaître. C'est « pourquoi, lorsqu'il fut appelé à la seigneurie le surlen- « demain du jour où le traité avait été écrit, et lorsqu'il « apprit du doge la conclusion de l'alliance et le nom des « alliés, il faillit perdre connaissance. Cependant, le doge « lui déclara que ce qu'ils avaient fait, c'était non pas pour « entreprendre la guerre contre qui que ce fût, mais pour « se défendre , s'ils étaient attaqués. Enfin , Commines « reprit peu à peu ses esprits : Quoi ! dit-il, mon souverain « ne pourra rentrer en France? — Certes, il le pourra, « reprit le doge, s'il veut y retourner en ami, et nous lui « viendrons en aide de tout ce qui nous appartient. — Après « cette réponse, Commines s'éloigna, et quand, sortant de « la seigneurie, il descendit l'escalier, il se tourna vers le « secrétaire du sénat qui l'accompagnait : « Je te prie, mon « ami, lui dit-il, de me répéter le discours que m'a adressé le « doge; car j'ai tout oublié1. » On sent dans la relation de Bembo l'orgueil du Vénitien qui triomphe de l'humiliation de l'ambassadeur français et se plaît à l'exagérer.
Après l'audience, Commines s'étant retiré chez lui, tous les ambassadeurs de la ligue se réunirent, et le seigneur d'Argenton aperçut l'envoyé de Naples qui avait revêtu une robe neuve et qui se montrait fort joyeux « et avoit cause. » L'après-midi, les ambassadeurs se promenèrent dans des barques ornées des écussons de leurs maîtres , où des ménétriers jouaient en signe d'allégresse. Ces barques passèrent sous les fenêtres de Commines. Le soir, il y eut une grande illumination accompagnée de salves d'artillerie , et
1 P. Bembi, Hist. rcn., p. 36.
Commines, caché dans une gondole couverte, alla* « environ « dix heures de nuict, voir la feste (ce sont ses exprès- « sions), par espécial devant la maison des ambassadeurs, « où se faisoient bancquets et grans chières \ »
Cependant, une fête bien plus solennelle encore était fixée au dimanche de Pâques Fleuries, qu'on appelle en Italie le dimanche de l'Olive (12 avril 1495). Ce jour-là, tous les ambassadeurs, portant à la main un rameau d'olivier, se rendirent à la chapelle de Saint-Marc, en suivant une galerie tendue de tapisseries et érigée en leur honneur. Plusieurs, les Allemands surtout, portoient des robes de velours cramoisi données par la République. Peut-être les Allemands, victorieux dans leur intrigue, parurent-ils très-grands à Commines, mais il se borne à remarquer avec ironie que les robes neuves qu'ils reçurent, étaient bien courtes. On représenta ensuite des mystères et des personnages bien différents de ceux joués par les Français à Naples. Le premier rôle était rempli par l'Italie, fière de trouver des défenseurs de sa liberté sur les rives du Danube comme au pied des montagnes de la Castille.
Commines avait été invité par deux fois à cette fête ; on comprend qu'il s'en excusa. Ce qui ajoutait à son humiliation, c'est que les ambassadeurs de Milan et de Ferrare, qui lui avaient tenu compagnie pendant plusieurs mois, « faisoient contenance » de ne plus le connaître. Cependant Commines, dès le jour où il entendit que le Pape, mettant un terme à de trop longues accusations, avait fait écrire dans la ligue que son but était avant tout de réunir la chrétienté contre les Infidèles, résolut de cher-
4 Mém., t. II. p. 423.
cher parmi les Infidèles l'allié du roi très-Chrétien. L'ambassadeur turc à Venise avait reçu l'ordre de s'éloigner : il vint , pendant la nuit qui suivit la fête de l'Olive, trouver Commines dans sa chambre, et passa quatre heures avec lui. « Il avoit, dit Commines, grant envie que son « maistre fust nostre amy l. » Commines sans doute ne le désirait pas moins. Charles VIII était allé à Naples malgré le Pape, en reprochant au Pape de favoriser les Infidèles : il pouvait être utile qu'il en revînt, encore malgré le Pape, mais, cette fois, secouru lui-même par les Infidèles 2.
Commines rapporte dans ses Mémoires qu'avant la conclusion de la ligue, il avait eu soin d'engager le roi à commencer sa retraite, le duc d'Orléans à se fortifier à Asti contre les Milanais, le duc de Bourbon , lieutenant du roi en France, à envoyer des renforts au duc d'Orléans. Cela peut être vrai, mais il faut toutefois reconnaître que tous les documents où se retrouvent cette sollicitude et cette prudence, sont postérieurs à la ligue de Venise.
C'est à la seconde semaine du mois d'avril 1495 qu'appartient la lettre suivante adressée par Commines à Charles VIII :
Sire, je vous ai escript puis deux jours, et deux fois par avant, depuis ceste ligue, par le chemin de Bologne. Ces gens icy ont eu peur que vous ne vinssiez droit à Rome, dès que vous sçauriez ces nouvelles , qui est la cause pour quoy ils ont pensé y pourvoir ; et pour vous empescher8 de n'entreprendre, ils font
1 Mém., t. II, p. 224.
* Le 13 mai, une ambassade turque se rendit, à Naples près de Charles VIII. Bulletin de V armée à" Italie, par M. pk la Piloroe-
KIB, p. 281 .
3 Var. : vous garder. Texte de Saint-Pétersbourg.
DECOMMINES. 181
tirer toutes leurs galères en une petite isle plus près de Fouille que n'est Courfou, et me semble qu'il n'y doit avoir que soixante milles ; et y pourront estre assemblés d'icy à trois semaines, et font leur compte que, si vous entreprenez rien, qu'ils mettront gens en Pouille. Voilà sur quoy ils fondoient ce réconfort qu'ils donroient à ces chasteaux • de Pouille, dont j'ay fait mention par mes autres lettres. Des quatre galères qu'ils armoient en ceste ville, les trois sont parties ceste nuit, et leur provéditeur, qui est le frère de messire Hiérôme George * ; ils ont eu lettres certaines, et j'en ay veu , de la perdition de deux gualéaces de Flandres et une nave, sans s'en estre échappé un seul homme de huit cens.
A ce soir arriva ung courrier de marcheans, parti, le XXV de l'autre mois, de Bruges. Ung marchand de Flandres et un Florentin m'ont monstre lettres faisant mention de l'allée de celui qui se dit duc d'York 3 en Angleterre , s'il peut, et que pour ce, il en faisoit les apprêts 4 ; il 3 est passé par Wormes, il n'y a que six jours, et dit que le roy des Romains y estoit et qu'il amassoit force gens pour venir en Italie , et que par tout son chemin en venant, il n'a entendu 6 parler d'autre chose ; et à Disebourg on a fait monstre de environ VF hommes à cheval, es environs dudit lieu. Le nombre de ces gens se fait bien grand par les lettres arrivées icy 7, je le crois beaucoup moindre s;
1 Var. : à ces marehans. Pap. Fontette.
- Hieronimo Zorzi, ambassadeur en France.
3 Peterkin Werbecque.
* Avant de quitter les Pays-Bas, Peterkin Werbecque s'était engagé, jiar un traité secret signé à Malines le 24 janvier 1494, à transmettre à Philippe le Beau, s'il réussissait, tous ses droits aux couronnes de France et d'Angleterre. La veuve de Charles le Téméraire, Marguerite d'York, présida à ce traité : Werbecque n'était que sou instrument.
5 Le mot il s'applique au courrier.
6 Var. : n'a ouy. Pap. Fontette.
7 Var. : par les Allemans d'icy. Pap. Fontette.
s Var. : je le crois advancé maintenant, Pap. Fontette.
ruais sa venue, je ne la mets en nul doubte, s'il ne lui suiv vient autre chose.
Ceste seigneurie ' a fait dépescher pluseurs grans ambassadeurs , messire Zacharini Contonna -, qui fut en France, et celuy que vous vistes vers Ast avecques le duc de Milan, au roy des Romains ; messire Franceseo Capello, qui aussi fut en France, et ung autre, en Espagne : ils passeront par Languedoc. On leur peut dire qu'ils retournent qui voudra, sans autre rudesse, et vont pour se tenir ferme une pièce. Us en ajoustent encore 5 ung à celuy qu'ils ont à Milan, et ung à Rome, qui fait par tous les lieux de la ligue, deux. L'ambassadeur d'Espagne m'a envoie veoir, qui est encore malade, aussi bien que moy, disant qu'il avoit lettres d'Espagne et que leur apprest estoit fort grant, mais qu'il n'estoit nouvelles qu'ils bougeassent, et conseille, comme déjà vous ay dit, sire, par deux fois *.
Ung serviteur 5 que le duc d'Urbin a en ceste ville, me vint hier veoir , et estoit venu pour accorder son maistre à ceste seigneurie, et m'a adverty qu'ils ne vouloient faire nulles6 dépenses nouvelles , si vous ne vouliez faire autre chose ; et s'offre, si vous le voulez, pour le party qu'il estoit avec le roy Ferrand. Vous sçavez quels gens il a et sa situation ; mais si vous aviez le seigneur de Pistoie 7 et luy, et les Florentins vos amis, vous tiendriez une barrière au travers de l'Italie et d'une mer à l'autre. Et me desplaist , sire , de si longuement avoir escouté cette liberté de Pise, car vient au contraire en
4 Var. : ceste sérénissime. Pap. Fontette.
2 Zaccaria Contarim et Francisco Capello furent envoyés en France par les Vénitiens en 1492.
:> Var. : H y a d'autres envoies. Texte de Saint-Pétersbourg.
4 Le texte de Saint-Pétersbourg porte : « Qu'il n'estoit nouvelles ,i qu'ils bougeassent de ceste ville, comme icy à vous ay dit, sire, pu .t deux fois. )»
■ Var. : ung secrétaire. Pap. Fontctt.>.
'• Var. : Aultres.
' Var. Pestre; Pescajre?
ceste Italie, a esté matière de doubte ', et semblera advis aux Florentins, à ceste heure, que la ligue leur portera ayde ; et leur fut hier icy offert d'y entrer, s'ils vouloient ; ils disent que ce fut avec offres de leur rendre leurs places, mais je n'en suis pas certain.
Les menaces aperessent chascune heure, et ne se dit rien de ceste ville 3, sinon qu'ils ne vous vouldroient point nuire au fait du royaume, mais vous ayder à retourner seurement chez ces gens de Milan. Je parle ung petit gros , mais ce sont eux 5 qui ont la plus grande peur. Pour cent hommes qui viendront en Piémont, on dira icy cinq cens.
On fait grant apprest, sire, en ceste ville, pour dimanche, et sera nouée ceste ligue en présence du duc et de tous les ambassadeurs qui en sont, retournans de la procession, lesquels tiendront chascun une palme à la main , et aussy à Milan et aux autres lieux de ceste ligue, selon le commandement 4 du Pape 5.
Presque aussitôt après, Commines adressa cette autre lettre au roi de France :
Sire, je vous ay escript deux fois de renc par Boulongne, pour ce que j'ay perdu la praticque de m' ayder des courriers de ceste
1 Commines avait écrit d'abord : « Et déplaist fort, si n'est la peur de Pise,àtous ceux qui seroient au contraire en ceste Italie. »
2 Var. : Et ne dit nul de ceste ville pis. Pap. Fontette.
3 Le mot : eux, rapproché du mot : icy de la phrase suivante : paraît se rapporter aux Vénitiens et, d'autre part, on semble dire que les Vénitiens auraient vu avec plaisir l'armée de Charles VIII rentrer dans les États de leur allié, le duc de Milan. Il y a peut-être ici quelque lacune. Je lis dans la minute conservée à Saint-Pétersbourg , « Ces gens de Milan sont ceulx qui ont le plus peur; >• et, en effet, c'étaient les Milanais qui avaient le plus à s'inquiéter de la réunion des hommes d'armes français dans le Piémont.
* Var. : de ce bon pape. Pap. Fontette.
5 Minute à Saint-Pétersbourg, Bibl. imp. Doc. fr. LXXI, llfi; Papiers Fontette, Bibl. iirq>. de Paris; Mém. de Commines, éd. Dupont, t. III, pr. p. 413.
lxi LETTRES ET NEGOCIATIONS
seigneurie. Par ta derrenière, faisois mention des gens que ceulx-cy et le duc de Millan dévoient envoyer à Kome, lesquels commencèrent hycr à payer et à faire partir les chiefs des gens de i»ié et d'aucuns chevaulx-légicrs ; et pour ce qu'ils n'ont point leur nombre entier à beaucop près, ils s'en vont à dilligence à Rome les faire là. Et ont envoyé ceulx-cy cinquante mille ducats comptans ; je ne sçay si Millan en paye sa part, et les ont voulu taire pave» par changes, mais ils n'ont trouvé nul qui en ait voulu prendre la charge. Au XXe de ce moys , doivent estre à Rome cculx qui ont esté ordonnés par eulx pour la seurté du Pape, et envoyent des gens d'armes en bon nombre à Ravennc.
Le roy des Romains reçoit argent aussy icy, mais je ne sçay la somme; mais je sçay bien qu'il en recevra largement, tant à cause de ceste ligue que de son mariaige, mais je suis bien certain qu'il en reçoit icy et en quelles mains il tombe , et luy envoyé ung marchant aleman beaucop drap d'or et drap de soye pour estre à Pasques à Disebourg ; mais ils persévèrent icy à dire qu'il sera à Trente audict jour, et croy, sire, pour certain, qu'il sera brief après en Italie , et en grant compagnie, et que l'intention des aucuns est qu'il yra le plus près de vous qu'il pourrast ; et sçay bien que ung ambassadeur a aujourd'uy dict que l'argent leur fauldra, ou qu'on verra qui aura du meilleur de vous deux. Vous avez tous deux des gens de bien : l'assemblée en seroii bien périlleuse ; et vous parle voulentiers elèrement de cecy, affin que vous deslibérez bien tout ce que vous avez à faire avant le besoing, et que vous ne mettiez point sa venue en doubte ; et si l'acord se povoit trouver, vous feriez bonne euvre.
Le médecin qui me pense, qui est de Flandres (monsieur de Citain le cognoist bien : il est aussi saige homme de son estât qu'il y en a point en Italie), il a pensé ung de ces Alemans icy, et m'a dit, à cest après-disner, qu'ils luy ont dit que si vous ne touchiez à riens de l'Empire, ni ne reteniez de celuy de l'Eglise, que vous n'aurez point de débat ensemble. Je luy ay dit que vous ne pensastes onques usurper ne sur l'un, ne sur L'autre
mais que par force ne vous feroit-1'on riens faire. Je le dy pour ce que crov qu'il vous sera parlé de toutes ces restitutions. Il m'a dit aussy qu'il avoit entendu que le duc de Millan envoyoit gens à Pise. Ung autre m'a dit que messire Gualéace * ou Fracasse* vont au devant du roy des Romains, car ne doubtez point que de ce costé il sera faicte la dilligence telle comme à vous, sire, pour l'avancer.
A ceste propre heure est venu devers moy le secrétaire principal de ceste seigneurie ; car ce sont leurs messaiges , et est présent à toutes choses, et est celuy qui a hanté en France, dont j'ay parlé par autres lettres, et est bien saige homme ; et depuis qu'ils me signifièrent ceste ligue, ne suis bougé de mon logeis pour la fièvre qui m'estoit prinse ung jour devant, laquelle j'ay encores, par quoy ils n'a voient riens sceu de mes nouvelles, ny moy des leurs ; et ma dit qu'il me venoit viseter de par le duc, et m'a offert médecins et autres choses nécessaires , et après avoir parlé de ce propos une pièce, s'est voulu départir. Quant il a veu que je ne luy disoye riens, il est entré à me dire qu'il se esbai'ssoit comme, l'autre jour, je m'estoye tant mescontenté, et que onques ceste seigneurie n'entendist riens faire contre vous, ny empescher à la possession du royaume qu'ils vous ont laissé prendre à vostre- aise; mais que par sa foy, ils ont eu paour et d'autres aussy. Je luy ay dit que le duc de Millan feignoit d'avoir ceste paour pour la leur faire plus grande, affin de les fourrer en ce brouillis, qui sera plus grant qu'ils ne l'ont entendu et plus long. Il a dit que , sans nulle doubte , que en nulle chose du monde ils ne vous feront empeschement, sauf que de leur pouvoir ils vouldroient sauver ce qui est d'Italie de vos mains, excepté le royaume, et que vous pouvez bien considérer, aux poursuites qu'ils ont eues, qu'ils vous pourroient bien faire pis s'ils vouloient ; mais qu'ils n'entendent avoir rien mué de ce qu'ils vous ont promis dès le commencement.
1 Le comte de Cajazzo? Cf. Bull, de V armée d'Italie, par M. de i * Pii.orgkrie, pp. 322 et 350.
2 'ïaléas de San-Severinn, surnommé Fraca/.za.
Ils ont envoyé un grip l à leur cappitaine-général a, qui est en Courfou, mander qu'il assemble là leurs galées soutilles 3, qu'ils ont dehors, qui sont environ trente. Ce lieu est près de Pouille, et le dy pour s'en prendre garde pour ce que je vous diray après. Ils en ont encores quinze qu'ils veuillent faire partir, qui ne sont encores achevées, comman céans toutes, et y besoignent en une mervelleusc dilligence, et, comme il y en a une preste, ils mettent ung cappitaine dessus et autres officiers vénitiens, et les envoyent icy près, en Esclavonye et en Dalmatye, pour prendre le reste des gens , et fais mon compte que dedens huit jours elles seront toutes parties. Il y a trois naves qu'ils font neuves, dont il y en a une fort grosse ; le bailly de Berry l'a veue. Ceulx-là iront aussy; mais je fais mon compte qu'elles ne sauroient partir de troys sepmaines, et auront quarante-cinq gualées et quelques sept naves en tout; mais ils en peuvent bien finer là plus largement s'ils veulent, et de tout temps ils font là leurs assemblées , pour ce que c'est la saillie de leur gouffre.
Aucuns marchans de Pouille qui sont de Trane, qui sont en ceste ville, à qui il a esté prins de leurs biens, pour ce que l'on disoit qu'ils estoient absens, sont allés au duc, ennuyt , pour luy demander lettres de recommandation, car ils vouloient aller vers vostre vice-roy en Pouille 4. Ils n'ont peu parler à luy ; mais il est sailly ung secrétaire à qui ils ont dit leurs cas, lequel sur le champ a respondu qu'ils eussent patience trois ou quatre jours , et qu'ils pourroient bien veoir quelque autre chose qui leur plairoit. Et en ceste propre substance a ennuyt parlé l'ambassadeur du roy Alphons à ung petit vieillot qui est ici, dont autresfois ay escript à monseigneur le séneschal, et cela, sire, est la cause pour quoy j'envoye ceste lettre par homme exprès, vous suppliant, sire, me mander qu'il vous plaira que
1 Le grip est un navire léger. Commines en parle dans ses Mémoires. - Antonio Grimani.
5 Ce mot a été probablement mal lu. Il faut, je crois: sous teilles, sous voiles.
1 Gabriel d'Albret.
je deviègne avant que le temps empire, et aussi à grant peine me soufFriroient icy; car depuis l'onziesme du mois passé ne receu lettres de vous , et n'oubliez pas mon huille * que j'ay demandée, ou autre chose pour me tirer d'icy, si c'est vostre plaisir.
Je ne sçay, sire, s'il y a plus rien en Pouille qui tienne, car on parle d'Otrante et du chasteau de Brandis. Les gualéaces qui doivent apporter leurs stradiots, seront brief avecques leur cappitaine-général de leur retour, et m'a-l'en dist qu'ils les feront descharger en la terre de l'Eglise. La perte de leurs deux gualéaces de Flandres et de la nave garde beaucop de gens d'estre en ceste ville 2 ; il y avoit quarante gentilshommes dessus 3.
En même temps, Commines écrivait au cardinal de Saint- Malo :
Monseigneur, j'ay escrit au roy deux lettres et ceste-cy depuis la conclusion de cette ligue, et à vous une. Depuis que cette lettre au roy a esté faite, m'est venu voir ung qui sçait quelque chose, m'assurer sans doute de la venue du roy des Romains et que de grandes choses se vante l'ambassadeur du roy d'Espagne dès qu'il sera en Flandres, lequel a eu lettres et dit que de Flandres sont arrivés gens en Sicile, comme luy a dit ledit ambassadeur. Je luy ay demandé s'il savoit combien receut le roy des Romains à ceste heure; il ne me l'a sceu dire , mais ce qui luy a esté promis là, c'est six-vingts mille ducats. Ung Vénitien mal content de cette ligue (mais veut montrer le contraire et l'on trouve qu'il y a aidé) a dit ce matin à l'ambassadeur du roy Alphonse et devant tesmoin : « A « ce point estoit grand chose à nous d'avoir fait ceste ligue. »
4 Ce mot semble avoir été mal transcrit, et j'ignore comment ou peut le remplacer.
- Cette phrase paraît incomplète.
' .)/«., t. III, pr. p. 408 (d'après les papiers Fontette).
L'autre a dit que ouy, mais elle leur estoit séante. Il luy a respondu : « Traistre, tout se perd en Italie si ce roy de France « eschappe, car s'il mouroit un de ces roys ou le duc de Milan ou « que quelque brouille vint en Alemagne, nous en serions mal. » Je ne dis rien, ne quoy, ny par espouvantement pour donner doute à nul, mais pour dire ce que c'est et afin qu'il avise à son faict et dilligence, et de ouïr chacun ne vous couste rien, et je dis moins de ce que me disent ceux qui savent bien le vouloir de leurs maîtres ou ce que feront. Il n'y a nul de ceux qui se sont déclarés, qui ne vous voulsist bien de tant obliger à luy que nous aider à retourner, nos bagues sauves, laissant le royaume ; et ce que chacun vous en pourra dire, m'est dit icy, et ces offreslà se pourront hausser ou baisser selon que nous trouveront fors. Dieu vous veuille garder de cet inconvénient, mais si cela venoit, la manière de pratiquer seurement ce retour seroit plus seure avec ceux icy que aultres, pour la quantité grande de leurs navires et pour vous tous aider à repasser.
Je ne scay si vous n'avez nul ambassadeur devers les Suisses, mais si vous avez à venir là où je crois, y devriez despendre quelque argent pour essayer à en fourrer une bande en le pays du duc de Milan, et encore qu'ils ne pussent pas faire grand chose, qu'ils meissent les feux, et semblablcment vos gens qui seront du costé du Piedmont, s'ils n'y peuvent avoir intelligence, car je fais mon compte que tost il en viendra ; il n'y a que cela au monde qui les espouvantast, car la crainte de la perte leur va devant toute chose. J'ay esté mal traité de nouvelles particulières, veu le lieu où j'estois. Le roy a grande chose en question et a bien besoin de choisir bon party. Pour cent hommes qu'il fera venir en Piedmont, il sera bruit de cinq cens. Vous savez bien, monsigneur, que si je m'en vais, que l'on le redira, et si ne scay par où je puisse passer en seureté, car icy j'ay beaucoup parlé contre le duc de Milan, avant la conclusion de la ligue et le jour qu'elle me fut dicte, et y a eu maint débat parmi ces Vénitiens avant la conclusion : mais puisqu'ils y sont, en fcoui ei partout s'en voudroienl montre]
les chefs, mais moins périlleus contre ia personne du roy, ni à le vouloir de tous points fouller, que les autres ; mais je ne seray plus bon de rien à traiter avec eux, veu la façon comme nous sommes départis. Si est service que je vous puisse faire, en le me faisant sçavoir , monseigneur, je le feray de bon cœur *.
D'autres lettres de Commines que nous ne possédons plus, furent envoyées au duc d'Orléans et au duc de Bourbon. André Thévet y fait peut-être allusion quand il dit dans son livre de la Vie des hommes illustres : « J'ai quel- « ques lettres missives du seigneur d'Argenton , qui sont « fort nécessaires pour le discours d'une si célébrée entrece prise2. «Il est à regretter qu'elles ne se retrouvent plus, et nous sommes réduits à citer les documents où elles sont mentionnées.
Le 14 avril le duc d'Orléans écrit au duc de Bourbon : Monseigneur mon cousin, présentement et depuis ce matin que je vous ay escrit et dépesché la poste, ay eu un paquet de lettres de monseigneur d'Argenton estant à Venise, lesquelles il m'a fait sçavoir que les ouvre et voye et incontinent les vous envoyé en diligence, ce que je fais par ceste poste, et par icelles pourrez amplement voir et sçavoir du fait du roy en Italie, où, pour Dieu, monseigneur mon cousin, pourvoyer en tout extrême diligence, et principalement à m'envoyer gens à ce que je puisse garder les passages des montagnes pour avoir secours de France, afin d éviter aux inconvéniens et sauver la personne
1 Bill. imp. de Saint-Péterbourg, Doc. fr., vol. 71, n° 118. Une partie de cette lettre a été publiée par Mlle Dupont [Mém., t. III, p. 416), comme adressée au seigneur de Beaujau.
* Ce ne sont pas les seuls documents que nous ayons à regretter. Commines correspondait avec Sébastien Badoer, ambassadeur vénitien à Milan (Romanin, Stor. doatm. di Venezia, p. 57). Aucune de ce» lettres n'est parvenue jusqu'à nous.
du roji car je suis délibéré y employer ma personne et mes biens
sans rien y espargner.
Escrit d'Ast, très à la haste, ce quatorziesme jour d'avril, à
cinq heures du soir.
Vostre bon cousin,
Loys 4.
Quelques jours après, le duc d'Orléans écrit de nouveau au duc de Bourbon :
Monsieur mon cousin, je suis très-fort esbahj, veu que par tant de fois vous ay escrit et qu'en cecy gist tout le fait et salvation du roy, que autrement n'ay de vos nouvelles, attendu mesmement que la chose requiert grande et extresme diligence, comme pourrez voir par les lettres de monsieur d'Argenton à vous adressantes, lesquelles par ceste poste vous envoyé, et aussi le siège que d'heure en autre j'attends, où me sera impossible de résister, et seray contraint de départir et abandonner les passages, si autrement ne suis secouru. J'ai envoyé par plusieurs et diverses fois haster les nobles du Dauphinc, et vous avois escrit que de vostre part y voulussiez envoyer, dont n'ay eu aucune response. Toutesfois par lettres qu'ils m'ont cejourd'huy escrites, ils font la meilleure diligence que possible leur est, et se montrent en cecy bons et loyaux sujets et serviteurs du roy. Mes gens qui, ceste nuit, estoient allés dehors, ont trouvé près d'icv vingt-cinq hommes d'armes du seigneur Ludovic, lesquels ils ont rué jus et amenés tous prisonniers en ceste ville, et n'en est eschappé qu'un tout seul, dont vous ay bien voulu avertir, parce que je sçais qu'en serez très-joyeux, priant Dieu, monsieur mon cousin, qu'il vous doint ce que vous désirez.
Escrit en Ast, le XXIIe jour d'avril.
Vostre bon cousin.
Lois.
A monsieur mon cousin, monsieur de Bmirlon -.
1 Godefkoy, Hist. de Charles VIII, pr. p. 700. GODKFROY, Hist de ('hurles VIII. pr. p. 702,
Dès le 9 avril, Commines songeait à quitter Venise, mais il craignait, s'il traversait le Milanais, d'être arrêté par les marchands vis-à-vis desquels il s'était engagé, et il écrivait à ce sujet au duc Ludovic :
Monseigneur, si très-humblement comme je puis, me recommande à vostre bonne grâce. J'attens d'icy à peu de jours nouvelles du roy et savoir là où il luy plaira que j'aille devers luy ou en France, et non obstant ceste ligne ne feray nulle difficulté de passer parmy vos seigneuries ; mais comme il vous a pieu m'escripre deux fois, aucuns marchans de Millan me demandent quatre mille ducats dont je suis respondant pour le roy et y suis obligé en la chambre appostolicque, pour quoy me semble que par raison ne me pevent contraindre par autre voye. Par quoy vous supplye, monseigneur, qu'il vous plaise m'escripre si non obstant la demande des dis marchans, je puis seurement passer parmy vostre pays, si le cas estoit que le roy me permist de m'en aller; et qu'il vous plaise, monseigneur, tousjoursme commander vostre bon plaisir pour l'acomplir à mon povoir. En priant à Dieu, monseigneur, qu'il vous doint bonne vie et longue et tout ce que Vous désirez.
Escript à Venise, le IXe jour d'avril.
Vostre très-humble et très-obéissant serviteur, Philippe de Commynes.
A mon très-redoulté seigneur, monseigneur le duc de Millan ' .
Commines attendait à Venise un autre envoyé de Charles VIII : c'est ce que nous apprend une lettre de Jean- Baptiste Ridolfi, ambassadeur florentin à Milan, adressée aux Dix de la Balie :
L'illustrissime duc de Milan m'a communiqué une lettre qui lui est écrite de Venise par ses ambassadeurs, où on lui annonce
1 Document communiqué par M. Ohnravay.
que monseigneur d'Argenton a déclaré à cette seigneurie, de la part du roi, que Sa Majesté avait résolu de lui envoyer un autre ambassadeur, pour lui faire connaître ce qui sera exposé en son nom. Sur quoi la seigneurie lui a répondu quelle l'écouterait toujours volontiers et qu'elle répondrait à toutes ses communications, en tenant compte de ce que réclament l'intérêt, l'honneur et la dignité de la Ligue *,
En effet, Jean Bourdin, secrétaire de Charles VIII, arriva à Venise ; mais Commines y resta avec lui , et nous les voyons le 24 mai se rendre ensemble au Sénat. Commines prit la parole et prononça un discours fort habile dont on nous a conservé le résumé :
Premièrement, le roi fit déclarer : que la Ligue a été formée sans qu'il en fût prévenu ; qu'on l'avait aussi pressé de négocier une ligue avec d'autres souverains, et qu'un grand personnage, qu'il peut regarder comme son égal 2, l'y avait même engagé, mais que son amour envers la seigneurie l'avait empêché d'en rien faire ; que, même avant d'apprendre la conclusion de la ligue, il avait solennellement envoyé deux ambassadeurs à ladite seigneurie, non-seulement pour renouveler son alliance avec elle, mais aussi pour resserrer encore davantage les liens qui les unissaient déjà. Cependant, la ligue conclue, le roi s'est vu forcé de modifier ses desseins, non qu'il en soit mécontent, mais il se plaint de n'en avoir point été informé.
En second lieu, bien qu'il ne convienne pas à la grandeur du roi de justifier ses actes, néanmoins quand il s'adresse à une seigneurie aussi sage, il lui a paru qu'il était sans inconvénient de le faire et de lui exposer à la fois tout ce qui s'était passé ici et ce qu'il se proposait de faire.
Le roi a franchi les Alpes et a traversé le marquisat de Montferrât, où il y a beaucoup de domaines et de lieux importants, qui n'ont eu à déplorer ni dommages, ni vexations, ni violences
4 Archives de Florence.
* Gettc- insinuation paraît dirigée centre le duc de Milan.
d'aucune sorte : il en a été de même dans l'État de Milan, notamment lors de son passage à Pavie et dans d'autres villes d„ la même importance. Les Lucquois ont mis à sa disposition un de leurs châteaux qu'il leur a gracieusement restitué, moins de deux mois après. Les Florentins lui ont spontanément offert plusieurs de leurs forteresses, et on leur proposa depuis de les leur remettre ; il en a été de même des forteresses pontificales, qui ont déjà été rendues , selon la convention faite avec le Saint- Père. .
Quant à ce que le roi se propose de faire, il s'est décidé à retourner en France, sans réclamer ni garanties, ni subsides quelconques. Il s'avancera avec son armée, ne croyant pas que personne doive mettre le moindre obstacle à sa marche et étant même persuadé que le duc de Milan, loin de s'y opposer, le laissera passer et se gardera bien de se montrer hostile, à cause du voisinage de ses États et de la France.
Enfin le roi désire s'aboucher, en Italie ou hors de l'Italie, avec le sérénissime roi des Romains ; il y a même déjà des démarches faites pour une entrevue, dans l'unique but de conclure et de mettre à exécution une expédition générale contre les Infidèles : le roi apprendrait donc volontiers quel genre de secours il peut espérer de la susdite seigneurie dans cette entreprise '.
Le même jour, Commines écrivit à Charles VIII pour lui rendre compte de cette audience :
Sire,
Je vous ai écrit hier matin que je n'avais aucune nouvelle de maître Jean Bourdin. Toutefois il est arrivé dans la soirée et non sans péril. Avant lui est venu un courrier que vous m'avez envoyé avec des lettres, par lesquelles j'apprends l'état de la santé de Votre Majesté, et aussi de monseigneur le cardinal et du sénéchal. Vous trouverez en vérité, sire, par le rapport que
1 Archives rie Venise (trad.).
vous fera ledit maître Jean, que j'ai dit et fait tout ce qui me paraissait nécessaire selon les circonstances, et je crois que vous avez pu le reconnaître par certaines lettres que je vous ai écrites. Il n'y a rien eu de trop, et je ne laisserai point, par considération pour quelques personnes, de dire tout ce que vous me commanderez. Dans la matinée d'aujourd'hui dimanche, nous nous sommes rendus tous deux à la seigneurie qui nous attendait, parce qu'elle avait été informée de l'arrivée de maître Jean, et comme nous nous trouvions devant la porte de la salle de son audience dans un endroit où l'on attend quand il y a lieu, nous avons remarqué que tous les ambassadeurs de la Ligue étaient réunis dans cette salle. On les fit retirer dans une pièce voisine, et l'on nous fit appeler. Nous exposâmes le contenu de nos instructions sans omettre aucune chose et le moins mal que nous pûmes. Il s'y trouvait beaucoup de monde, c'est pourquoi nous demandâmes li adjuncti l (ce sont certaines personnes que nous crûmes devoir réclamer cette fois). Ils nous écoutèrent et nous firent très-bon accueil.
Le prince répondit sur le premier point de votre instruction, que la Ligue n'a pas été faite contre vous, puisqu'elle n'a d'autre but que la conservation de cet Etat et la paix de l'Italie ; et lorsque vous en faites vous-même de semblables sans leur en donner connaissance, vous ne pouvez vous plaindre de celle qu'ils ont conclue, et si vous ne pouvez éviter d'avoir des amis et des ennemis, il en est de même pour eux. A ce que j'avais dit que l'on vous avait fait certaines propositions d'alliance dans une affaire dirigée contre eux et relative à certaines terres qu'ils possèdent et que d'autres prétendent devoir leur appartenir, ils m'ontrépondu avec colère, disant que depuis que cette cité existe, ils ont sans cesse fait leur devoir pour rester en paix avec leurs voisins, et que lorsqu'ils n'ont pu faire autrement, ils ont su
1 Que faut-il entendre par ces adjWiCtif Ktaient-ce des gardes attachas à la personne des ambassadeurs et dont Commines réclama la protection, en voyant la foule qui l'entourait?
DE COMMINES. 19b
combattre; que tout ce qu'ils ont acquis, ils le possèdent justement et qu'ils sont prêts à défendre, comme ils l'ont acquis, c'est-à-dire de leur sang et de leurs biens, tout ce qu'ils possèdent, contre quiconque voudrait les attaquer. Ils ajoutèrent qu'ils croyaient que vous défendriez de la même manière le royaume de Naples et vos Etats de France que vos prédécesseurs ont acquis au prix des mêmes peines, mais qu'ils vous remerciaient humblement de ne pas avoir voulu prêter l'oreille aux susdites négociations.
Quant à ce que j'avais dit, sire, que vous vouliez observer tous vos traités avec le Pape et avec les Florentins et leur restituer avant votre départ tout ce que vous avez promis de leur rendre, ils répondirent qu'en agissant ainsi , vous auriez la paix en Italie , et que vous seriez certain qu'ils ne vous inquiéteraient en aucune chose, ce qu'ils ne sont tenus de faire en vertu de quelque ligue que ce soit.
Quant à la paix que vous désirez avec le roi des Romains , ils seraient heureux de vous la voir conclure ainsi qu'avec tous les autres princes chrétiens. En effet, ce qui a eu lieu dans le temps passé contre le Turc , démontre par expérience qu'après avoir seuls soutenu la guerre contre le Turc pendant dix-huit ans sans accepter aucune trêve, ils ont été malgré eux réduits à faire la paix avec lui et à l'entretenir. Toutefois, s'ils voyaient le Pape qui est le chef des chrétiens et deux ou trois princes mettre la main à l'œuvre, ils y prendraient aussi une part assez grande pour que l'on reconnût que cet État est véritablement chrétien et qu'il ne veut rien épargner.
En ce qui touche votre retour et la manière dont vous comptez l'effectuer, ils ont répondu qu'ils trouvaient bon qu'on vous laissât passer en sûreté et que vous rendissiez à chacun ce que vous lui avez enlevé, comme vous le dites dans vos instructions; cependant, puisque vous réunissez des troupes nombreuses là où vous êtes , et puis que d'autres bandes se rassemblent à Asti , il y a des motifs suffisants pour qu'ils prennent de ce côté des mesures pour assurer leur sécurité. Je leur ai parlé nettement en présence de maître Jean comme je l'avais
196 l.KTTKKs ET NÉGOCIATIONS
l'ait avant son arrivée ; je répétai devant lui ce que les ambassadeurs de Milan m'avaient dit pendant la Semaine Sainte: qu'il y en avait qui menaçaient de piller tout le pays jusqu'aux Alpes et de ne pas vous laisser passer, eussiez-vous mille ou quinze cents cavaliers, que cela avait été écrit à vous et en France et que je croyais que vous-même aviez ordonné de le mander à monseigneur d'Orléans. Nous dîmes aussi que les lettres que vous a adressées monseigneur Ludovic, vous avaient engagé à appeler de France plus de gens d'armes qu'il n'en faudrait pour rétablir la paix dont on ne paraît pas vouloir. En ce qui touche Asti et ce qu'ils affirment qu'il vaudrait mieux repasser en petite compagnie, nous avons répondu que les menaces du seigneur Ludovic procédaient de son arrogance plutôt que d'aucune raison, puisqu'il avait été la première cause de votre venue en Italie.
Le prince nous a répondu que si vous faisiez les restitutions, il ne croyait pas que la Ligue voulût empêcher votre départ, que toutefois il ferait appeler les ambassadeurs de la Ligue qui étaient dans la chambre voisine et qu'ils nous répondraient.
Nous répliquâmes que nous ne voulions avoir aucune forme de négociation avec quelque ambassadeur que ce fût, parce que vous étiez résolu à passer sans attaquer personne et que vous sauriez bien protéger les vôtres. J'exhortai le prince, puisque je venais par votre commandement de déclarer votre volonté , de vouloir bien aussi me parler clairement afin que je pusse vous écrire si vous avez, oui ou non, quelque chose à redouter d'eux à votre passage, parce que, dans tous les cas, vous êtes résolu à passer. Ils me dirent qu'ils nous répondraient sur ce point, mais qu'ils ne pouvaient pas porter cette question devant le conseil ou devant les Prégadi avant l'après-dînée de demain, que mardi, mercredi et jeudi, ils seraient empêchés à cause de la fête de l'Ascension qui est la plus grande fête qu'ils célèbrent pendant toute l'année. Nous croyons donc que ce ne sera que vendredi que dous obtiendrons une réponse, et aussitôt que nous l'aurons reçue, si autre chose ne survient point, nous nous mettrons en
route aussi rapidement que nous le pourrons, pour retourner près de vous. Le fils de l'ambassadeur d'Espagne m'a dit ce matin que malgré la coalition qui a eu lieu, toute la Ligue n'osera pas s'opposer à votre passage, mais que, si l'on découvrait celui qui le lui a dit, il serait battu.
La plupart des soldats n'ont pas encore reçu leur argent pour chevaucher, parce que les selles ne sont pas prêtes, et on remet les soldats et les capitaines du jour au lendemain et ainsi de suite, mais toute la cité murmure, et vous devez persévérer dans votre entreprise sans vous préoccuper ni des uns ni des autres , quelque parole qu'on vous puisse dire.
On ne sait rien en ce moment ni du roi des Romains, ni d'aucun personnage qui soit en Allemagne, mais j'ai fait bonne diligence pour être instruit de ce qui se passe.
Commines acheva cette lettre deux jours après :
Dans la matinée d'aujourd'hui mardi, nous sommes retournés à la seigneurie et nous lui avons fait connaître ce dont vous nous avez chargés relativement à don Ferrand : ils nous ont répondu qu'ils vous remerciaient grandement de cette communication, mais que c'était une affaire qui leur était étrangère.
En ce qui touche le fait de votre retour dont nous leur avons parlé, ils en ont conféré avec les ambassadeurs de la Ligue, et il leur paraît à tous que vous n'avez point la volonté de faire des restitutions, parce qu'ils ont reçu récemment des lettres de Rome et d'ailleurs où on leur annonce que vous avez menacé le Pape d'entrer à Rome, ce qui les oblige à faire tout ce qu'ils peuvent non point pour attaquer, mais pour se défendre; et puis ils sont revenus à dire que vous devriez passer en petite compagnie et que le duc de Milan et eux aussi vous donneraient des otages. Je répondis aussitôt que si le duc de Milan vous remettait sa femme, ses enfants et tous ses parents jusqu'à la quatrième génération, vous ne lui confieriez point votre personne. Quelques uns d'entre eux dirent alors : « Mais si nous vous donnions des « nôtres?» Nous répliquâmes que si, pendant le voyage, il arrivait
quelque chose à quoi les otages ne pussent porter remède, et si, en se confiant en eux, vous tombiez dans les mains du duc de Milan, et si (ce qu'à Dieu ne plaise !) vous étiez tué ou pris, cette seigneurie ne pourrait vous ressusciter, ni vous délivrer des prisons de Milan, et qu'ils avaient assez d'expérience pour être convaincus que vous ne vous remettriez à la foi de personne, que d'ailleurs vous n'en avez aucun besoin, que vous passeriez de toute manière et que vous verriez quels seraient ceux qui oseraient s'y opposer.
Trois ou quatre d'entre eux se levèrent et dirent qu'ils vous donneraient cinquante galions, cinq à six navires et autant de galéasses et qu'ils vous feraient conduire jusqu'au port de Livourne et vous escorteraient jusqu'à Marseille. Nous les remerciâmes, nous leur fîmes part de ce que vous nous avez écrit et nous ajoutâmes que nous voudrions savoir ce qu'ils comptaient faire, afin que de cette défiance on ne tombât point dans des hostilités; nous déclarâmes que nous n'avions d'ailleurs aucun pouvoir à cet égard, et que s'ils le désiraient et si cela était nécessaire, nous leur montrerions nos instructions. Ils cherchèrent plusieurs fois à glisser quelques mots, et nous leur dîmes en nous retirant, que, selon notre opinion, vous n'entreriez dans aucune ville fermée depuis votre royaume de Naples jusqu'en Piémont, que vous prendriez la route de terre, que vous vous reposeriez où il serait besoin, que vous dormiriez dans vos beaux pavillons hors des cités, et que si l'on ne vous portait pas de vivres, vous seriez réduit, là où il le faudrait, à les payer de vos deniers.
A ces mots, nous nous sommes retirés. Ils n'ont pas dit ce qu'ils voulaient faire, et nous nous sommes empressés de venir expédier cette lettre : nous croyons, sire, qu'elle sera la dernière et que nous n'aurons plus d'entretien avec eux, sinon pour prendre congé, sauf le jeudi qui est le jour de la fête de l'Ascension, parce que nous ne pourrons pas partir plus tôt.
Ce changement de langage de dimanche à mardi provient, sire, de ceux de Milan qui ont poussé le Pape à changer d'a\ is et qui vous poursuivent des plus grandes menaces, parce qu'ils
excitent constamment à se déclarer contre vous ceux-là mêmes auxquels nous disions ce matin qu'il sera nécessaire qu'ils s'opposent seuls à votre passage, parce que le seigneur Ludovic est assez occupé de son côté et le sera encore plus comme cela est vrai. A notre avis, ces apparences et ces démontrations dirigées contre vous aussi bien que les paroles couvertes qu'ils prononcent, ont pour but de vous intimider ; mais si vous n'essayez pas d'entrer à Rome par force et si vous vous bornez à poursuivre votre route, vous ne trouverez pas un homme qui ose vous dire quelque chose. Quoiqu'il en soit, veuillez être, aussi bien que ceux qui sont avec vous, complètement en repos sur cette matière; vous pourrez séjourner dans la terre des Florentins, si cela est nécessaire ou si cela vous plaît, et les avoir pour serviteurs et pour amis. Je ne connais aucun peuple qui comme celui de Milan ne sache tirer aucun avantage de ce qu'il possède si ce n'est des gens de pied. Tous les capitaines, excepté le marquis de Mantoue, se trouvent dans cette ville, et il en est bien peu qui ne réclament pas le subside que l'on accorde quand leurs gens montent à cheval, ce qui forme une grande somme d'argent, parce qu'il n'y a aucun hommes d'armes à qui il ne faille donner au moins cinquante ducats. L'homme du marquis de Mantoue m'a dit ce matin que son maître est encore à Milan, qu'il a reçu l'ordre de se tenir prêt et qu'il n'est pas encore question de se mettre en marche. Il est bien assuré de son argent, car sans cela, il ne ferait rien. Nous vous écrivons longuement, sire, afin que vous avisiez sur le tout, et aussi afin que vous veuilliez réunir vos hommes d'armes dans le Parmesan, ce qui exigera plusieurs jours '.
Commines, dans ses Mémoires, nous apprend peu de chose des derniers temps de son séjour à. Venise. Parfois
1 Archives de Milan, 24 mai 1495 (trad.) Cette lettre fut-elle interceptée et communiquée au duc de Milan? En obtint-il une copie par un de ses agents aussi habiles que Commines dans l'art de surprendre les secrets de leurs ennemis? Rien ne permet de résoudre cette question
il allait visiter le monastère des religieux du Mont d'Olivet, qui conservaient le corps de sainte Hélène, et ils lui racontaient qu'Alphonse de Naples , « très-saige roy mais trèsce hays, » venait de se retirer dans un monastère de leur ordre, n'ayant emporté des grandeurs du monde que des remords et des illusions évanouies1. Telle devait être aussi la fin d'un arrière-petit-fils du duc Charles de Bourgogne, qui, après avoir rempli l'Italie de sa gloire bien plus éclatante que celle de Charles VI II, chercha la paix plus haut encore que n'avait atteint son ambition.
Cependant, dès que Commines quittait le cloître, tout lui retraçait les tristes images de la guerre qui se préparait, et il vit descendre à l'île Saint-Nicolas quinze cents estradiotes grecs ou albanais, « vaillans hommes » qui recevaient un ducat par tête d'ennemi qu'ils rapportaient à leurs chefs 2.
Commines continuait à être « aussi bien traicté que « devant 3, » mais on se méfiait de lui et il était surveillé de près. On le croyait capable de former des intrigues qui eussent menacé la sûreté des Vénitiens.
Presque au moment où il prononçait des harangues si pacifiques, les ambassadeurs du duc de Milan à Venise dénonçaient à leur maître les pratiques nouées par le seigneur d'Argenton avec un capitaine du duché de Ferrare, nommé Beschetto, qui se trouvait, semble-t-il, en ce moment, à la solde de Ludovic Sforza :
Illustrissime et excellentissime seigneur, Ce matin, après nous avoir remerciés fort affectueusement <1r
1 Me, a., t. II, pp. .380 et 383.
1 Mém., i. Il, p. 15G.
\fém., t. H, p. 124.
ce qui s'est passé ces jours derniers, l'illustrissime seigneurie nous confia sous le plus grand secret ce qu'elle avait appris par les siens , des pratiques que monseigneur d'Argenton paraît entretenir avec messire Aloys Beschetto. Nous ne lui avons pas caché combien Votre Excellence a été irritée d'un pareil acte ; nous lui avons fait connaître que vous en aviez averti l'illustre seigneur Ascagne ', afin qu'il écrivît au nom de notre Etat, et que nous-mêmes de notre côté, nous devions aussi lui en dire quelques mots, comme Votre Excellence nous en a chargés par une lettre du 8. L'illustrissime prince a ajouté qu'on pèserait mûrement la chose et qu'on nous ferait connaître plus tard la décision qui serait prise, nous recommandant bien en attendant de n'en parler à qui que ce soit, ce que nous ferons. Nous nous recommandons à Votre Excellence.
Venise, le 10 mai 1495.
Vos très-fidèles serviteurs, Antoine Trivulce, évèque, et ses collègues '.
« Ainsi vivent en Italie, » dit Comraines en parlant d'autres intrigues ; « les seigneurs et les cappitaines ont « sans cesse praticques avec les ennemis 3. » Ce qui était vrai des seigneurs et des capitaines, l'était aussi des ambassadeurs, lors même que ces ambassadeurs n'étaient que des étrangers en Italie.
Ces bruits , vrais ou faux , hâtèrent vraisemblablement le jour où Commines prit congé du doge et de la seigneurie. Barbarigo, toujours prudent, lui répéta que si les Vénitiens et les Milanais formaient un camp de quarante mille hommes, c'était non pour attaquer, mais pour se défendre.
Immédiatement après le départ du seigneur d'Argenton,
1 Le cardinal Ascanio Sforza.
* Archives «le Milan. Cf. Mr'm. t. II, p. 515,
1 Mnn . t. Il, p. 364.
on arrêta à Venise un bombardier français : de là de nouvelles rumeurs qui rappelaient la réunion de l'artillerie française à Castro-Cano et le complot de Beschetto. Nous les mentionnons d'après une lettre de Taddeo Vicomercati :
Illustrissime et excellentissime seigneur,
Après le départ de monseigneur d'Argenton, F illustrissime seigneurie a fait arrêter un de ses bombardiers, nommé maître Nobile, français, bomme très-habile, paraît-il, dans son métier. On ignore le motif de cette arrestation, quoiqu'on fasse circuler les bruits les plus divers. Ce qui est vrai, c'est qu'il avait de fréquentes relations avec monseigneur d'Argenton. Je me recommande toujours aux bonnes grâces de Votre Excellence.
Venise, le 6 juin 1495.
Votre humble serviteur, Taddeus Vicomercatus '.
Les Vénitiens avaient conduit Commines « en bonne « seureté et à leurs dépens, 2 » jusqu'à Padoue. Ce fut là qu'un de leurs provéditeurs qui était venu au-devant de Commines, lui déclara que si les Français n'attaquaient pas les Milanais, les Vénitiens ne passeraient pas l'Oglio. Commines se montra, comme toujours, habile et prévoyant : « Nous prismes enseignes ensemble, dit-il, le dict prové- « diteur et moy, de povoir envoyer l'un vers l'autre, s'il « en estoit besoing, pour traicter quelque bon appoincte- « ment, et ne voulus rien rompre, car je ne sçavoye ce qui « pourroit survenir à mon maistre 3. » Les envoyés du marquis de Mantoue étaient présents, mais ils n'entendirent
1 Archives de Milan (Trad.).
1 Mcm.,t. II, p. 424.
T' Mém., t. II, p. 434.
rien de ces propos échangés probablement à voix basse entre Comrnines et le provéditeur vénitien.
A Ferrare, Commines vit le duc Hercule d'Esté se rendre au-devant de lui et lui faire « bonne chière l ; » mais ce prince, à la fois gendre du roi Ferdinand de Naples et beaupère de Ludovic Sforza, hésitait entre ses relations de famille et son hostilité contre les Vénitiens qui l'avaient dépouillé d'une partie de ses États 2. A Bologne, le chef de la seigneurie de cette ville, Jean de Bentivoglio, reçut également Commines en le défrayant à ses dépens : comme le duc de Ferrare, il ne se hâtait point de proclamer ses sympathies pour la cause du roi de France. L'un et l'autre se préoccupaient surtout de ce que l'on pourrait ajouter à leurs domaines : peu importait qu'on l'enlevât aux Vénitiens ou même au duc de Milan 3.
1 Mém., t. II, p. 425.
2 Mém., t. II, p. 516.
3 Mém., t. II, p. 560.