SUITE DE L EXPEDITION D ITALIE
Commines ne consacre que deux lignes à l'accueil que lui fit à Bologne Jean de Bentivoglio, dont le nom fut porté, peu d'années plus tard, par un négociateur qui, à son exemple, nous a laissé de précieux mémoires. Il mentionne plus brièvement encore son court séjour à Florence, où grandissait un jeune homme qui devait, comme Bentivoglio, s'illustrer dans l'histoire, mais qui est surtout resté célèbre parce qu'il développa, avec le même art que le seigneur d'Argenton, ce système d'habileté politique, de sagesse envieuse, de prudence perfide, qui, au xvc siècle, fut commun à Louis XI et aux États d'Italie. Machiavel avait vingt-six ans. Il s'applaudissait des conquêtes des Français, si elles devaient avoir pour résultat l'humiliation des ennemis de Florence: il ne regrettait pas les Médicis, et, sans se préoccuper beaucoup du choix de la puissance qu'il encenserait, il se rangeait le premier parmi les adeptes complaisants de cette théorie qui place le bien dans l'utile, le droit dans la force, Dieu même dans le succès. Ce que Commines laisse entrevoir, Machiavel le proclame ; il se fait gloire de ce qu'avant lui on n'avouait qu'à peine ; il développe des idées qui ne sont peut-être pas les siennes, mais qui jamais n'ont été exposées avec tant d'éloquence
et tant d'audace. Commines connut-il Machiavel? L'instruisit-il par ses conseils? Le forma-t-il par ses leçons? Fut-ce alors que s'établit au centre de l'Italie cette école savante et astucieuse qui devait perpétuer le système de Commines. quand les victoires de Charles VIII seraient déjà oubliées 1 Commines s'était à peine arrêté au berceau de Bentivoglio : il eut à Florence le loisir d'entretenir Machiavel , et put l'exhorter à quitter son professeur de lettres grecques pour se mêler activement aux agitations politiques.
Commines ne nous parle, du reste, que des rapports qu'il eut à Florence avec un prieur de Saint-Marc, plus puissant par sa parole et son austérité que les magistrats euxmêmes , car pour le peuple , peut-être aussi pour les Français, c'était un saint et un prophète. Commines interrogea Savonarola sur l'avenir qui lui paraissait si sombre. « Je « lui demandai, dit-il, si le roi pourrait passer sans péril « de sa personne, vu la grande assemblée que faisoient les « Vénitiens, de laquelle il savoit parler mieux que moi, qui « en venois l. » Savonarola répondit que Charles VIII aurait un combat à livrer, mais qu'il en sortirait à son honneur : ce que Commines appliqua plus tard à la rencontre de Fornoue. Mais Savonarola ajoutait aussi : « Si « Charles VIII ne remplit pas la mission que Dieu lui a « donnée, s'il n'empêche pas ses gens de piller, je vois sa « sentence déjà écrite au ciel2. »
Commines eut de longues conférences avec les magistrats de Florence, sur les questions si ardentes qui étaient alors débattues, surtout sur celles dont dépendait la liberté
ou la sujétion des Pisans. Jamais elles n'avaient été si urgentes, si difficiles à résoudre, car elles étaient intimement liées à la retraite de l'armée et à la sûreté du roi. Commines apprit successivement que Charles VIII était sorti de Naples le 20 mai et qu'il avait traversé Rome où le Pape ne se trouvait plus. Le 13 juin , il quitta lui-même Florence pour aller rejoindre le roi à Sienne.
La seigneurie de Florence en informa aussitôt ses ambassadeurs :
Monseigneur d'Argenton est parti ce matin pour se rendre près du roi. Comme nous connaissons l'intérêt qu il porte à nos affaires, nous en avons conféré avec lui. Il nous a promis de s'employer de son mieux en notre faveur. A l'occasion, vous pourrez réclamer son appui et vous aider de lui toutes les fois que vous jugerez qu'il peut vous être utile. Nous avons montré à Sa Seigneurie la lettre que nous avons reçue, et elle s'est engagée à mettre tout en œuvre pour y réussir ; vous l'en ferez ressouvenir *.
Commines amenait à sa suite de nombreux bagages que Thomas Spinelli s'était chargé de conduire , et on était à peine arrivé près de Lastra, quand une troupe de maraudeurs en enleva une partie. De là grand émoi à Florence. La seigneurie craignait que le seigneur d'Argenton ne se montrât irrité et ne lui retirât un appui dans lequel elle plaçait ses espérances sous Charles VIII aussi bien que sous Louis XI. Aussi écrivait-elle en toute hâte le 19 juin 1495 à ses ambassadeurs près du roi de France :
Nous apprenons à l'instant même (8 heures du soir), que
1 Cette lettre et celles qui suivent, sont tirées des Archives de Florence.
«rtaines voitures de monseigneur d'Argenton oui été attaquées en route par quelques valets étrangers, du côté de Lastra. Les
paysans ayant de suite l'ait soiiikm- le tocsin, on a pu rejoindre les voleurs, et nous ne doutons pas que tout aura été retrouvé Dès que nous avons eu connaissance de cet incident, nous avons dépêché de la cavalerie et des commissaires pour faire garder les passages afin de mettre la main sur les brigands et d'en faire une .justice aussi sévère que le mérite leur crime. Nous vous laissons à penser quel déplaisir nous en avons ressenti, et nous ne nous tiendrons pour satisfaits que si nous atteignons le but que nous nous proposons. Il nous a paru opportun de vous communiquer cet avis, pour que vous puissiez rassurer monseigneur d'Argentan quand le bruit en viendra jusque là, et lui dire que nous avons pris toutes les précautions pour recouvrer entièrement ce qu'on a enlevé.
Le même jour, la seigneurie de Florence adressait la lettre suivante à Jean de Bentivoglio :
Quelques voitures de monseigneur d'Argenton qui est parti d'ici pour rejoindre Sa Majesté Très-Chrétienne, ont été attaquées en route par des valets étrangers, à sept milles d'ici environ. D'après nos informations , les brigands doivent avoir pris la route de votre pays et ils se dirigent vers Bologne. Nous venons en conséquence prier Votre Seigneurie de vouloir bien, dans cette circonstance, qui nous intéresse vivement, à cause du respect que nous portons à monseigneur d'Argenton, faire toutes les diligences nécessaires pour retenir les susdits bagages et pour mettre la main sur les brigands. Ce faisant, Votre Seigneurie nous obligera au delà de toute expression, et nous lui en garderons une profonde reconnaissance, avec le ferme propos d'agir de même vis-à-vis d'elle, si quelque occasion s'en présentait.
Le lendemain , la seigneurie de Florence mandait de
nouveau à ses ambassadeurs au camp français :