‹ Lettres et négociations de Philippe de Commines, pub. avec un commentaire historique et biographiqueChapitre 2 sur 19 · M LETTRES ET NEGOCIATIONS · texte numérisé non relu

M LETTRES ET NEGOCIATIONS

la conclusion et délibération des dits estas. Encores nous vous prions de tout nostre cœur que veulliés adhérer à vous acquitter comme bons et loyaulx subgets pour le bien de sa personne, laquelle , comme vous pouvez cognoistre , est traictiée à son grant déshonneur, et aussi pour éviter les grans maulx qui, par ce moyen, se pourroient ensievir, se provision n'y estoit mise, dont vous porteriez vostre part. Et au regard de nous, nous avons bonne espérance de remonstrer au roy le devoir en quoy vous serez mis, ensamble le service que vous luy aurez fait en mettant paine de vostre pooir de le mettre en liberté, et de nostre part nous vous porterons, favoriserons et soustenrons contre fous aultres qui vouldront nuire aux adhérans à nostre bonne intention, et emploierons au besoing corps et biens, et ne debvez ajouter foy, ne croire le contraire par lettre que on fâche signer au roy durant le tamps qu'il est et sera tenu en la subjection où il est ; car vous sçavez que on luy pourra légièrement faire signer ou dire et escripre par forche ou aultrement pluïseurs choses qui seront contre son honneur et proufflt et sans ce qu'il soit venu, ne viengne à sa cognoissance. Très-chier et espéciaulx amis, Nostre-Sire vous ait en sa sainte garde.

Escript à Paris, le XVIIe jour de janvier.

Le duc d'Orléans, de Millan et de Vallois,

Loys *.

Le 25 janvier 1484 (v. st.), le comte de Dunois écrivait de Paris à l'amiral de Bourbon pour l'engager à venir rejoindre Monsieur (il désignait en ces termes le duc d'Orléans), qui était « en bonne volonté de mettre le roy en

1 Ms. 434 de la Bibliothèque de l "université de Gand , f° 184. — Une analyse de ce document a été publiée par Godefroy, Hist. de Charles VIII , p. 266 : il est assez important pour être reproduit intégralement.

« estât que les gens de bien puissent avoir loy de parler « pour son bien et' le servir \ »

La tentative du duc d'Orléans ne réussit pas. Le Parlement, loin d'accéder à son désir de s'emparer du gouvernement, envoya vers Charles VIII des députés parmi lesquels ?M trouvait Martin de Bellefaye, et peu de jours après, tandis que le duc d'Orléans regagnait la Touraine, le jeune roi rentra à Paris, où son premier soin fut de se rendre au sein du Parlement pour en accroître les prérogatives. Commines eut l'audace d'assister à cette séance ; et ce fut peutêtre le même jour que le duc de Lorraine « ayda à le chaso ser de la court avec rudes et folles parolles 2. » Le duc de Lorraine s'était allié intimement par des lettres du 29 septembre 1484 avec le seigneur de Beaujeu 3. Il reprochait de plus à Commines de s'être opposé à ses prétentions sur le comté de Provence. Commines comprit qu'il n'était ni sûr, ni honorable pour lui de prolonger son séjour à Paris 4, et il se retira dans le domaine de sa femme à Montsoreau, afin d'être plus près des princes confédérés qui se fortifiaient aux bords de la Loire.

Tout semblait annoncer une insurrection prochaine. Tandis qu'une prise d'armes s'organisait en Guyenne et en Bretagne, des mécontents se réunissaient depuis Auxerre

1 Documents français à la Bibl. imp. de Saint-Pétersbourg.

8 Mém.. t. II, p. 290. Le duc d'Orléans déclarait aussi que tous ses griefs s'adressaient non au roi, mais au duc de Lorraine. Godefroy. Hist. de Charles Y III, p. 450.

5 Godefroy, Histoire de Charles VIII, p. 451.

4 Le nom de Commines se trouve pour la dernière fois cité dans une ordonnance du mois de février 1484 (v. st.). Recueil des ordonn., t. XIX, p. 472.

jusqu'à Soissons pour passer l'Oise et marcher vers Paris. Cômmines avait-il, l'année précédente, aidé à préparer ces complots par son voyage en Champagne?

Le 16 septembre 1485, Charles VIII écrit au Parlement qu'il a résolu de procéder contre le duc d'Orléans et ses complices « par adjournements et prises de corps. » Peu de jours après, le 28 du même mois, une ordonnance royale priva Cômmines de la dignité de sénéchal de Poitou ; elle était conçue en ces termes :

Charles, par la grâce de Dieu, roy de France, à tous ceulx qui ces présentes lettres verront, salut. Comme il soit ainsi que présentement aucuns princes et seigneurs de nostre royaulme se soient eslevés et mis en armes contre nous, à la grant charge, foule et oppression de nos subjects, pour quoy, après ce que nous avons esté deuement informés que Philippes de Commynes, chevalier," séneschal de Poictou, avoit et a, dès longtemps a, conseillé, favorisé et porté, conseille, porte et favorise à rencontre de nous les dicts princes et seigneurs à nous rebelles et désobéissans, et leur donne tout l'ayde et faveur qu'il peut, nous l'avons deschargé dudict estât et office, et d'icelluy avons pourveu nostre amé et féal conseiller et chambellan Yvon du Fou, chevalier, grant veneur de France; et pour ce que, de tout temps et d'ancienneté, ceulx qui ont tenu ledict estât. et office de nostre séneschal de Poictou, ont eu de par nous la garde et cappitainerie du chastel de nostre ville de Poictiers, que pareillement a tenu et tient ledict de Commynes, nous avons été conseillés , par l'advis des princes et seigneurs de nostre sang et gens de nostre conseil , de l'en descharger et d'en pourvoir aucun notable personnaige à nous seur et féable.

Donné à Orléans, le quinziesme septembre, l'an de grâce mil quatre cens quatre-vingt et cinq , et de nostre règne le troisiesme1.

?m., t. III, pr. p. 128.

On ordonna en même temps à Commines de changer le capitaine qu'il avait chargé de la garde du château de Talmont. Commines répondait le 6 novembre au roi :

Sire, j'ay receu vostres lettres qu'il vous a pieu m'escripre avecques une information contre celluy qui est au chasteau de Tallemond, par lesquelles il vous plaist me mander que incontinent je l'oste et que je vous mande le nom de celluy que j'y mettrai : ce que je feray à toute diligence, et a nom celluy que je y enverray, Régné de Poillé , qui est d'auprès d'Argenton et a femme et plusieurs enfants.

Sire, celluy qui estoit à Tallemont, a nom Régné de Pelvoisin et est fils de messire Mathurin de Pelvoisin, et dès que je fus premièrement arrivé devers vous, vous le me baillastes, et lui et son père sont bien hérités au pays de Poitou , et croy que le père et le fils vouldroient loyalement servir. Mais celluy qui les a chargés, estoit à Tallemond à la morte paye et contrefist mon signe pour cuider avoir argent du receveur dudict lieu, et encontinent le dict Régné le fist mettre en prison, et les officiers procédèrent contre luy comme l'on fait en tel cas ; et pour ce que je savois qu'il estoit serviteur dudict Régné et pour lui faire plaisir, je mandai incontinent qu'on le laissât aller, nonobstant qu'un homme m'étoit venu dire qu'il avoit envoyé devers monseigneur de la Trémoïlle pour lui offrir de le mettre de nuit dedans la place. Il ne m'en challist , pour ce que je voyois que quant il seroit dehors , qu'il ne me poroit nuyre ; et pour vengeance de cette prison, il se alla adresser aux gens de monseigneur de Carey, à la Chèze-le-Visconte, afin qu'il lui aidast à mettre cecy en avant, et aussy le premier qui déposa en ce procès contre ledict Régné, est le lieutenant dudict lieu de la Chèze.

Sire, la place vous sera tousjours bien gardée, et vous en sera rendu bon compte au plaisir de Dieu, auquel je prie, sire, qu'il vous doint bonne vie et longue et accomplissement de ce que désirez.

oH LETTRES ET NÉGOCIATIONS

Esoript à Montsoreau, le VP jour de novembre.

Votre très-humble et très-obéissant serviteur, Philippes de Commynes L

René de Pouillé. zélé serviteur de Coramines, garda, paraît-il, avec un courageux dévouement, le château de Talmont, malgré le roi et malgré le Parlement.

Les discordes intérieures devenaient de jour en jour plus menaçantes2. Au mois de février 1186, Dunois écrivait au

* Documents français à S'aint-Pétershoury , vol. 71, n° 65.

- Oa avait habilement répanda le bruit que Charles VIII n'était qu'un enfant supposé. « On l'a tenu , porte une note écrite au commencement « du XVIe siècle , et y avoit apparence, pour fils supposé du consentei ment du roi et de la reine pour servir à oster les prétentions de « Charles, frère du roi, et aussi on dit que le dit Charles estoit fils '< d'un boulanger d'Amboise. Je l'ay ainsi appris de feu messin' « Renar.t de Beaune , archevesque de Bourges et puis de Sens, qui « en avoit des mémoires escrits à la main de ce temps-là. » Renaud de Beaune était le petit-fils du marchand de Tours chez qui furent déposés 1rs fonds de Commines. Son beau-frère, Robert Briçbnnel , avait, comme archevêque de Reims, sacré Charles VIII.

Du Haillan, qui était par sa mère, parent de Tristan l'Ermite, dit à ce sujet :

« Au mesme temps (1470*), tiasquit Charles fils du roy, et despujs " rny et nommé Charles huictiesme. Plusieurs ont eu opinion qm'il a ftust esté supposé, antres qu'il estoit bien fils du roy, mais non de « la royne sa femme, oui estoit Charlotte de Savoye, et laquelle ledit i roi son mary n'aimoit guerres; mais que pour assopir les troubles « esmeus par son frère, il fit ceste supposition, laquelle nous avons i plus amplement descrite en l'histoire dudit roy, et non encores « imprimée. La naissance de cest enfant (si tant est qu'il fust vray fils « du roy), affoiblit l'espérance des princes et luy enfla le cœur. » De V estât et sucrè.s des affaires de France , Liv. II, p. 157, (éd. de 1607).

Pieire Landais avoua dans son procès qu'il avait été porté par quelques grands à contester la légitimité de Charles VIII. Lenglet désigné le duc d'Orléans.

gouverneur d'Auxerre que le moment était venu pour tous les mécontents de « tirer aux champs » et de se diriger en armes vers Paris où les rejoindrait le duc d'Orléans l.

Restait le soin de trouver ce qu'on a appelé dans tous les temps le nerf de la guerre.

Le seigneur du Bouchage avait remis en 1478 dix mille écus d'or au soleil à la banque lyonnaise des Médicis et des Sasseti, et depuis lors il avait grossi cette somme par de nouveaux versements 2. Ce fut sur ce dépôt, paraît-il, qu'on préleva les fonds dont on avait le plus urgent besoin , et le seigneur du Bouchage se porta caution vis-à-vis de la banque des Médicis et des Sasseti à Lyon, d'une somme de quatre mille écus d'or, qui devait être remise à Tours, non pas entre les mains de Commines, qui ne s'y trouvait pas, mais probablement dans l'hôtel qu'il y possédait comme les autres favoris de Louis XI. Ce prêt se fait « sur cela que « vous savés, » écrit mystérieusement Cosme Sasseti au seigneur du Bouchage :

Monseigneur, je me recommande humblement à vostre bonne grâce. Plaise vous savoir que monseigneur d'Argenton m'a escript, einsy que verres par ces lettres que je vous envoie dedens ces présentes entercloses, que je vous mande de par luy que vostre plaisir soit de lui faire prester, à Tours, la somme de IIIIm escus d'or, sur cela que vous savés ; car le doit à ung homme de bien à quy point ne vouldroit faillir : et m'a requis ledit seigneur d'Argenton de m'obliger à vous de ladicte somme, en cas que aultrement ne le veuilles bailler, ce que je suis bien content de faire. Pour tant, monseigneur, sy avés intencion de besognier , m envoierés , par ce présent pourteur , les lettres

• Godefroy, Hist. de Charles VIII, p. 507. Cf. p. 576.

1 Moi.i.m, Doc. M stor. ital., t. I, p. 13.

adressant à celui qui le doit desborser, et cornant je dis, je m'obligeray de restituer ladicte somme à vostre vouloir , ensemble, sy riens voulés que faire puisse, pour lacomplir de très-bon cuer, à l'aide de Dieu, au quiel je prie, mon très-honnoré seigneur, que vous doint bonne vie et longue.

Escript à Lyon, ce XXVe jour de décembre, de la main de

Vostre humble serviteur,

COSME SASSET.

A monseigneur du Bouchage , mon très-konoré seigneur > .

Commines feignit devoir mille écus au marquis de Saluées, et le seigneur du Bouchage promit d'en tenir compte personnellement. Le marquis de Saluées, seigneur à peu près indépendant entre la Savoie et le Dauphiné, espérait accroître sa puissance en entrant dans la coalition dirigée contre la royauté 2. D'autres liens le rapprochaient de Commines. A son exemple, il'cultivait les lettres, et bien qu'il eût traduit l'Art de chevalerie d'après Végèce, il plaçait comme Commines, la première condition des succès dans les ruses et dans les combinaisons de la politique.

Le seigneur du Bouchage écrivait à Cosme Sasseti en termes déguisés mais fort affables, car comme le dit Commines, pour les seigneurs aussi bien que pour les princes, il est utile « de tenir bons termes aux marchans : on ne « sçait à quelle heure on en peut avoir besoing, car quel- « quefois peu d'argent faict grand service 3. »

Voici en quels termes était conçue une des lettres d'Irn-

1 Mém., t. III, pr. p. 193.

"2 Louis, marquis de Saluées, avait épousé Jeanne de Montferrat, sœur de la duchesse de Savoie. Il mourut en 1504. 3 Mém., t. II, p. 338.

DE COMMINES. Il

bert de Batarnay plus connu dans l'histoire sous le nom de seigneur du Bouchage :

Seigneur Cosme, je me recommande à vous tant comme je puis. J'ay receu les lettres que m'avez escriptes, par lesquelles me mandez que avez baille environ mil escus à monseigneur le marquis de Salluces, que monsieur d'Argenton luy debvoit. Je vous prie que teniez quicte mondict seigneur d'Argenton de ladicte somme de mil escus, et je vous en tiendray compte.

Au surplus, je vous prie que luy veilliez assurer pour moy et luy respondre de la somme de six cens vingt-cinq escus, en quoy je luy suis tenu, en cas que monseigneur le marquis ne retire la terre et seigneurie d'Ampton avant le terme qui est dit et mis es contracts passés entre mondict seigneur le marquis et monsieur d'Argenton ; car, cas advenant qu'il retirast ladicte terre , je ne serois tenu luy baillier lesdicts six cens vingt-cinq escus, ains en demoureroye quicte. Aussi, en cas qu'il ne la retire, le terme passé, si vous plaist, l'aseurez de les lui bailler incontinent le terme escliu. Et au surplus, s'aucune chose vous plaist que pour vous faire puisse, mandez-le moy, et je le feray de très-bon cueur, aidant Nostre-Seigneur, auquel je prie, seigneur Cosme, vous donner ce que désirez.

Escript au boys de Vincennes, le XXVe jour d'avril, l"an mil quatre cens quatre-vingt et six.

Le tout vostro, Ymbert de Batarnay1.

En même temps s'engageait une correspondance mystérieuse oùCommines attribuait les titres d'évêque2,de prévôt, de doyen, de chapelain, de compagnon, à ses principaux complices. Il serait difficile de déterminer aujourd'hui lesquelles de ces désignations doivent s'appliquer aux

1 Mém., t. III, pr. p. 190.

- L'évêque est, je pense, le duc d'Orléans. La dignité la plus élevée lui revenait de droit. Le cousin n'est-il pas le duc de Bourbon ?

ducs d'Orléans, de Bourbon et de Bretagne, aux comtes d'Angoulême et de Dunois \ à Lescun , qui résidait eu Guyenne 2, à Coetman, alors gouverneur d'Auxerre; mais on ne saurait douter que le bénéfice engagé dans le procès auquel on fait sans cesse allusion, ne fût le gouvernement même du royaume, prêt à être livré aux hasards de la guerre civile :

Le prévost a fait sçavoir au cousin qu'il envoyait au compagnon pour l'advertir que luy, le secrétaire et le diacre, avec eux le chevecier, se délibéraient de commencer un grand procès au cbapelain et à son chapitre, délibérés de luy faire perdre tous ses bénéfices, car ils ont mil ou douze cens escus en or, et de monnoye tant que en voudront. Ledict prévost voudroit bien que le compagnon ne se adjoignît point avec le doyen et que ne se meslast de son procès ; ledict cousin n'a peur, mais que l'on aye de quoy fournir au procès , et que si Ton avoit de quoy y fournir, il seroit bien d'opinion que l'on le poursuivit ; mais quand est de luy, il ne veut entrer en procès, qu'il ne voie bien les provisions de Rome bonnes. Et de la ligue du compagnon au doyen, ledict cousin ne s'en soucie point, mais que vous establissiez le procès en manière que tout soit bien. Ledict cousin m'a dit qu'il ne prise pas fort la ligue du doyen devers le prévost, car il s'est doubté que s'il y aloit, qu'il luy feroit renoncer à ses bénéfices, et si luy feroit par advanture pis. Le chapelain ne sera que sage de garder de tomber au défaut

1 Dunois, dans sn correspondance, use aussi d'un langage énigmatique quand il parle du grand homme qui est au sergent des bois qui est pardelà. Godefroy, Histoire de Charles VIII, p. 508.

* Le 21 février (1487) le comte de Comminges (Lescun) écrivait au roi pour se plaindre des mauvais offices qu'on lui rendait et des soupçons qu'on répandait sur sa fidélité. Le 18 décembre 1487, il lui écrit de nouveau et déclare qu'il n'est ni Anglais, ni Espagnol, mais imn Français. Documents français à Saint-Pétersbourg .

là où il est, et y vaudrait mieux retirer au bénéfice du doyen. Le compagnon ne sera que sage de faire provisions de sens le plus qu'il pourra, aussi de monnoye, et de bien garder le bénéfice et de s'en aller incontinsnt au doyen, s'il ne s'y est allé. Si le cousin a les titres nécessaires contre le compagnon, qui touchent le procès, il ne y doit point obéir, et que prenne garde de bien garder le prieuré contentieux. Le maistre n'a rien aux ordres, en manière que je croy que bientôt en sera au bout, en manière que le compagnon soit des principaux amis du doyen, car le prévost luy en donnera plus tost bénéfice, quand il verra qu'il ne pourra besoigner que pour son ami, et que le doyen et chapelain soient bien unis en leur procès, car le prévost ne demande que de appointer à l'une des parties. Ledict doyen et compagnon ne doivent aller là où est le diacre, pour chosse que l'on leur sache dire, car seroient arrestés pour ce que doivent à la banque; car je suis adverty que ne y auroit point de faute. Le clerc du doyen a perdu la recréance de sa chapelenie, mais si le doyen veut, il aura bonne cause au principal. Ledict compagnon doit tousjours tascher que les prévost et secrétaire soient ses amys. Aussi encore doit montrer qu'il est le leur ; mais puisqu'il est appelant de l'official, s'il procède contre luv par authorité , en cette manière et en tous ses procès, que ledit compagnon face si bonne poursuite que le tout soit bien ; et si enfin n'est venu devers le doyen, faut faire de manière qu'il y vienne pour mettre à fin l'eschange du compagnon et du chantre, et faire en manière que le doyen soit tousjours pour ledict compagnon. Soyez si sage à la poursuite de votre procès que ne perdiez la recréance, car si le secrétaire la gagne, vous aurez bien à faire au principal; mais faites que le compagnon fasse tousjours savoir de ses volontés au prévost et secrétaire, et ad visés de rassambler desus le plus que pourrés, car sont

pour le recréant que le voroye, et le surplus en monnoye

la plus que verés *.

1 Documents français à Saint-Pétershourg , vol. 71 , n° 34. Lettre

autographe, non signée. Les dernières lignes sont à peu près illisibles.

li LETTRES ET NEGOCIATIONS

Commiiies avait quitté la Touraiïie, où le parti des princes du sang n'avait osé se maintenir contre les forces de la régente, et après un court séjour en Poitou, où ses fonctions de sénéchal avaient cessé, il alla rejoindre le duc de Bourbon. Ce fut du village de Saint-Maurice, situé entre Poitiers et Usson, qu'il écrivit la lettre suivante au seigneur de Brosse :

Tout est prest icy, mais un des estats est en pratique. Tout

est bien , excepté moy à qui on tient bonnes paroles : nous

avons bien eu affaire à demesler le fait de céans. L'évesque

est allé à Bourges et n'y a eu remède; il a demandé mes

serviteurs, il n'y arrestera guères et est bien icy de ceste

compagnie; le chapelain et le chantre sont vers eux. Le com-

pagon ne partira encore d'icy, qui est homme de vertu et ses

gens aussy; je ne partiray encore d'icy que je ne voye plus

clair. De nostre bénéfice n'ay sceu que tout bien. Bertrand ' est

allé au Dauphihé pour dix jours et sçait bien là où vous estes;

le principal chapelain du doyen se recommande à vous et le

compagnon et ses gens , et tous voudroient que ne fussiez

bougé; je voudrois le chapelain mieux qu'il n'est et pour

toujours. Et à Dieu, à demain.

De Saint-Morisse.

Le tout vostre.

En nostre appointement nul n'y a charge, ni honte; mais il n'est pas tel que nous l'eussions bien fait, si ce ne fussent aucuns de ceux que vous vistes.

A monsieur de Brosse -.

1 Je ne sais quel est ce personnage. Ici encore le nom est probablement faux.

2 Lettre entièrement écrite de la main de Commines, mais non signée. Documents fr .tarais à Saint-Pétersbourg , vol. 71, n° 31.

A la suite de l'adresse, la lettre porte ces mots : pour bailler au mestre de son liostel. Ont-ils été ajoutés parComraines et faut-il supposer qu'il avait voulu désigner ainsi le duc de Bretagne lui-même? Ce message assez périlleux fut-il, au contraire, décliné par celui qui devait le transmettre et qui l'aurait renvoyé au seigneur d'Argenton, en écrivant sur la lettre ces mots : pour bailler au mestre de son liostel? De ces deux hypothèses, la seconde paraît la plus vraisemblable, car elle est aisée à justifier. La lettre aurait été rapportée à Tours, où le seigneur d'Argenton ne se trouvait plus, on vient de le voir, avec l'ordre de la donner, en son absence, à son maître d'hôtel. Ce qui est certain, c'est que ce messager, qu'alarmaient sans doute les bruits répandus sur les motifs du départ du seigneur d'Argenton, n'osa entrer dans son hôtel et s'adressa à un passant pour le prier d'y remettre la lettre dont il était chargé.

Commines, disgracié et fugitif, abandonnait à ses adversaires le terrain judiciaire que jusqu'à ce moment il avait défendu pas à pas.

Dès le 9 mars 1486, le Parlement prescrivit le dépôt au greffe de toutes les confessions du seigneur d'Argenton *,et quelques jours après, le 22 mars, il lui ordonna de remettre Talmont et Chàteau-Gontier aux La Trémoïlle, et de leur restituer tous les revenus qu'il avait perçus 2; mais, lorsqu'un sergent se présenta au nom des La Trémoïlle pour prendre possession du château de Talmont, René de Pouillé lui en refusa l'accès 3.

1 Archives de Thouars. - Archives de Thouars.

3 Le dit appelant ne lui avoit voulu faire obéissance de la place de

Le 10 juin 1486, le roi, par des lettres patentes données à Troyes, ordonne que si le seigneur d'Argenton persiste à se refuser à la restitution du château de Talmont, il sera arrêté et que tous ses biens seront saisis. En même temps, le Parlement désigne un conseiller, nommé Jean Pellieu, pour veiller à l'exécution de son arrêt. Jean Pellieu évalua, avec une minutieuse exactitude, les revenus perçus par le seigneur d'Argenton à 11,693 livres 10 sous 9 deniers et deux tiers de denier, et chargea Pierre Guilloton, sergent au baillage de Thouars, de se rendre à Argenton pour sommer Commines de s'incliner devant l'autorité de la justice. Cette citation attachée aux portes du château d'Argenton en fut aussitôt arrachée.

Je sergent susdit, le onzième jour du mois de juillet 1486, me transporta^ de la ville de Thouars en la ville d'Argenton, et quant fus audit lieu d'Argenton, me transportay jusqucs à la porte du chastel, en espoir d'entrer audit ehasteau pour faire les eommandemens cy-après à déclairer, aux personnes dudit de Commynes, seigneur dudit lieu, et de dame Hélène de Jambe, sa femme, demourant audit ehasteau, auquel ehasteau ne peu entrer parce que on me ferma les portes et la barrière d'iceluy, et pour ce, après ce que je fus deument informé que lesdits seigneur et dame d'Argenton faisoient et avoient à coustume faire leur continuelle résidence audit ehasteau d'Argenton et que ladite dame y estoit pour lors résidente, je, par une cédulle par moy atachée Pt délaissée à la porte dudit ehasteau, feis commandement... et ainsi que m'en voulloye retour-

Thallemond, en laquelle il n'avoit peu entrer, nonobstant quelque commandement qu'il fist, pour les rébellions et les désobéissances que faisoit le dit appelant, René de Pouillé et autres ses serviteurs estans en en ladicte place. (Archives du château de Thouars). 1 Archives de Thouars.

ner, survint illec Hantoine Ledoux, sov-disant procureur dudit seigneur d'Argenton , qui icelle cédulle en ma présence osta de ladite porte et me déclaira que ledit seigneur d'Argenton, son maistre, estoit de longtemps appellans *«

A la suite de ce procès-verbal, Pierre Guilloton adressa au Parlement un rapport où il exposait qu'il s'était rendu en la ville d'Argenton, a quatre lieues de Thouars, « espé- « rans y trouver et appréhender en personne nobles per- « sonnes, messire Phelippe de Commines , chevalier, et « dame Hélène de Jambe, seigneur et dame dudit lieu, « avecques lesquieulx ne peu avoir seur accès de parler « aucunement, parce que le chasteau estoit clos et que « l'on ne m'en voulut faire aucune ouverture. » Le sergent attacha donc sa cédule « à la porte du chasteau du dit « lieu d'Argenton, ouquel estoit lors ladite dame Hélène « de Jambe, ainsi que de ce fut deuement informé. » Cette cédule portait qu'à défaut de paiement le dit sergent « exposeroit et mettroit en vente lesdits chasteaux et « hostels par criée au plus offrant et dernier enchérisseur, « au plus prouchain jour de marché. » C'est ce qui eut lieu, en effet; la criée se fit à Bressuire et à Thouars. Personne ne mit ces biens à prix, et le procureur des La Trémoïlle déclara les prendre en paiement de sa créance, en se réservant de saisir d'autres biens si ceux-là étaient insuffisants, et, en effet, presqu'aussitôt après, on saisit la terre d'Argenton 2.

Cependant, le procureur de Commines était intervenu pour former un nouvel appel au Parlement. Il soutenait

1 Archives de Thouars.

s Archives de Thouars.

que le seigneur d'Argenton n'avait rien à restituer parce qu'il avait dépensé à Talmont et à Château-Gonthier plus de quinze mille livres, c'est-à-dire au delà des revenus qu'il avait perçus ; que l'on avait dans tous les cas commis une grave erreur en évaluant le revenu des domaines que l'on avait saisis ; que la forêt de Talmont valait annuellement de trois à quatre cents livres tournois, et qu'elle relevait non pas de la principauté de Talmont, mais de la seigneurie d'Olonne.

D'autre part, le procureur des La Trémoïlle niait tout ce qu'avançait le procureur de Commines. La forêt de Talmont ne relevait que de Talmont, mais lors même qu'il en eût été autrement, à quel titre Commines invoquait-il le lien féodal qui l'eût assujettie à la seigneurie d'Olonne? « Dient les dits intimés que de dire par le dit appellant « qu'il soit seigneur de la seigneurie d'Aulonne, n'y a « apparence; ains de la dite terre d'Aulonne, de Berrye et « autres terres jusques à. deux ou trois milles tournois de « rente qui appartindrent à feu monseigneur le viconte de « Thouars, ayeul maternel des dits intimés, le dit appel- « lant en est usurpateur comme il estoit de la principaulté « de Thallemond, Bran, Brandois et Curzon l. »

Lorsque Commines tomba en disgrâce et fut réduit à s'éloigner de la cour, il invoqua lui-même ces circonstances pour obtenir de nouveaux délais. D'une part, il annonça l'intention de faire droit aux réclamations des La Trémoïlle; d'autre part, il représenta qu'il se trouvait dans l'impossibilité de se défendre. Rien de plus noble que la conduite du Parlement dans cette affaire. Quelque convaincu qu'il

1 Archives de Thouars.

fût de la déloyauté de Commines, il n'hésita pas à accueillir cette requête afin que ses décisions impartiales fussent rendues après un débat contradictoire : « Appoinçté est, « sans préjudice de l'accord que on dit estre fait entre « les dites parties, qu'elles produiront ce qu'elles vouldront « dedans le premier jour de juin prochain, et se l'empes- « chement dudit de Commynes dure encore, il restera à « la court de pourvoir d'autre délay ï . »

Commines, retiré en Bourbonnais, adressait à Laurent de Médicis cette lettre qui fait allusion à ses relations financières avec les Sasseti :

An seigneur Laurens de Médicis.

Seigneur Laurens, je me recommande à vous tant comme je puis. J'escrips aucunes choses d'importance à Cosme Sasset, lesqueus il vous fera sçavoir. Je vous prie que à diligence m'en fassiez response et que m'en mandiez vostre avis ; car en Testât que sont mes affères, j'ay bien bessoin de tel conseil que le vostre. Toutesfoys je ne suis point despourveu d'amis , et si vous me voulez emploier en riens, me trouverez tousjours vostre serviteur. Priant à Dieu , seigneur Laurens , qu'il vous doint accomplir tout ce que vous dessirez.

A Molins , le IXe de may.

Le plus que tout vostre, Commynes 2.

Le duc de Bourbon, qui résidait à Moulins, était un prince faible qui se souvenait de ses intrigues de la ligue du Bien Public et qui écoutait en ce moment Commines pour le trahir quelques semaines plus tard.

1 Archives de Thouars.

2 Benoist, Lettres de Comptes, p. 16.

Coramines vit aussi à Moulins le duc de Lorraine qui avait contribué à le faire chasser de la cour, et qui l'avait quittée lui-même parce que Charles VIII plaçait en Italie ses propres prétentions au-dessus de celles de la maison d'Anjou. Commines dit en parlant du duc de Lorraine: « Il « me feit la plus grant chière du monde, soy doulant de a ceulx qui demoroient au gouvernement1. » Ceci n'était pas moins vrai du duc de Bourbon.

Commines, aidé par son ami le sire de Culant, décida le duc de Bourbon à se rendre à Beauvais près du roi Charles VIII pour lui porter ses plaintes sur le gouvernement du royaume. Charles VIII , qui avait besoin du duc de Bourbon dans un moment où Maximilien prenait les armes, lui avait promis d'avoir égard à son conseil « de bien traiter les grands, bons et notables personnages « de son royaume 2, » et Commines avait pu croire que cette promesse le concernait directement. Néanmoins , comme il était sous le coup des lettres du 10 juin 1486, il eut besoin pour accompagner le duc de Bourbon d'un saufconduit qui lui fut accordé le 26 août de la même année :

De par le roy. Nos amés et féaulx, nostre oncle de Bourbon nous a fait prier que le seigneur d'Argenton, qui est avec luy, puisse venir, et il le puisse seurement amener par devers nous : ce que voulentiers luy avons octroyé. Et par ce ne luy donnez ou faictes donner aucun empeschement, car nous n'en serions

1 Mém., t. II, p. 299.

* Godefroy, Histoire de Charles VIII , p. 531. On peut appliquer à Commines ce passage de ses mémoires : « Nulle mutation ne peut estre en ung royaulme qu'elle ne soit bien douloureuse pour la plupart, et combien que aucuns y gaignent, encores il y en a cent plus qui y perdent... Ce qui plaist à ung roy, desplaist à l'aultre. i Mém., t II, p. 583.

pas contens ; et s'il y avoit cause de luy faire quelque arrest, nous sommes pour le faire obéyr et satisfaire à justice. Donné à Beauvais, le XXIIIP jour d'août.

Charles '.

Mais cela ne suffisait point à Commines. Il redoutait autant la justice royale que le roi lui-même, et il réclama de la cour du Parlement une ratification des lettres de sauf-conduit :

Veues par la court les lettres du roy, et veue aussi la requeste bailliée par -le seigneur d'Argenton , par laquelle il requéroit que, attendu le contenu es dictes lettres, ne luy fust donné aucun empeschement à sa personne, la court le luy a octroyé et a commandé au greffier la réponsce à sa requeste, et qu'elle feust par ledict greffier signée -.

L'entrevue du roi et du duc de Bourbon fut sans résultat.

« Le roy estant à Beauvais, à l'entrée du mois de sep-

« tembre, l'an mille quatre cent quatre-vingt et six, mon-

« seigneur de Bourbon, venant de son pays de Bourbon-

« nais, arriva en cour, bien accompagné , et le roy envoya

« des plus gens de bien de sa maison au devant de lui :

« il avoit dans sa maison aucuns de ses serviteurs, qui

« estoient fort grands mutins, dont le seigneur de Culant

« et le seigneur d'Argenton qui s'estoit retiré par devers

« luy , estoient les principaux , qui avoient attiré plusieurs

« jeunes gentilshommes à leur cordelle ; et, trois ou

« quatre jours après que mondit seigneur de Bourbon « eut séjourné audit Beauvais, à la poursuite des dits

* Mém., t. III, pr. p. 137.

* Mém., t. III, pr. p. 137.

« seigneurs de Culant et d'Argenton (je crois bien que

« monseigneur d'Orléans, qui estoit aussy à Beauvais,

« et ceux de sa bande n'y nuisoyent pas), mondit sei-

* gneur de Bourbon feit un peu du courroussé, feignant

« de n'estre point content de monseigneur et de madame

« de Beaujeu, ny du seigneur de Graville et autres

« qui gouvernoyent sous eux, en disant qu'ils estoient

« cause de la guerre que le duc d'Autriche faisoit, et

« du mescontentement qu'avoient les autres seigneurs du

« sang. Il alléguoit qu'il estoit connestable, et qu'à luy

« appartenoit l'exécution de la guerre, et qu'il s'en vouloit

« aller en Picardie, pour résister à l'entreprise du dit duc

« d'Autriche et y trouver quelque bon appointement. De

« fait, il partit du dit Beauvais contre le gré du roy, pour

« tirer en Picardie : il y eut à son départ des allées et

« venues de la part de monseigneur et de madame de

« Beaujeu, et autres grands personnages de la maison du

« roy, par devers luy , pour interrompre son despart, mais

« il n'y eut point de remède ; et il s'en alla au giste en la

« Neuville-en-Hez, à quatre lieues de là. Auquel lieu sem-

« blablement, dès le lendemain, il y eut des gens envoyés

« de par le roy et mondit seigneur et dame de Beaujeu

« pour le retarder ; mais toujours il faisoit du mauvais

« cheval. Toutefois quelque chose qu'il fît, je crois qu'il

« l'entendoit autrement, et qu'il avoit une secrète intelli-

« gence avec mondit seignenr et madame de Beaujeu, qui

« se menoit par aucun de ses serviteurs ; mais il vouloit

« bien feindre d'estre un peu rnescontent, pour contenter les

« dits seigneurs de Culant et d'Argenton et autres qui

« estoyent de leur bande, et par ce moyen il sçavoit tou-

« jours le faict et les intrigues de mondit seigneur « d'Orléans et de ceux de sa suite l. »

Guillaume de Jaligny termine la page que nous venons de citer, par ces mots : « Quoy qu'il en soit, bientost après « les dicts seigneurs de Culant et d'Argenton furent mis « hors de la maison du duc de Bourbon. »

Voici les détails que Guillaume de Jaligny donne à ce sujet : « Le lendemain que le roy fut arrivé à Compiègne, « monseigneur de Bourbon se trouva avec monseigneur et « madame de Beaujeu, et se mirent à part eux en confé- « rence, et là eurent plusieurs paroles ensemble, chacun « faisant sa doléance et plainte, de ce qu'il luy sembloit que « l'un faisoit tort à l'autre ; mais, après plusieurs remons- « trances, ils délibérèrent d'estre bons frères et parens, « et d'avoit le faict du roy et du royaume sur toute chose « à cœur et en recommandation, et de s'employer à son « service comme ils y estoient tenus, sans avoir de partia- « lité pour quelque homme que ce fust, et là arrestèrent « entre eux de plus, que tous leurs serviteurs qui s'estoient « meslés, ou avoient volonté de mettre et nourrir quelque « dissension et division entre eux, qu'ils s'en défferoient « et ne leur donneroient plus de crédit auprès d'eux ; et, « à cet effet, pour ce que les dits seigneurs de Culant et « d'Argenton estoient notés estre des principaux, mondit « seigneur de Bourbon, dès lors, leur donna congé et les « esloigna de lui avec tous ceux qui estoient de leur intel- « ligence. Plusieurs gens de bien, qui aimoient le service « du roy, furent fort joyeux de voir les deux frères estre « ainsi bien ensemble, pour ce que les affaires du roy s'en

1 Godefroy, Hist. de Charles VIII, p. 6.

« fortifioient toujours davantage ; mais d'autres, au con- « traire, qui eussent bien voulu voir des brouilleries dans « l'Estat, n'en estoient pas fort joyeux l. »

Commines n'en continua pas moins ses complots. Il avait, raconte Octavien de Saint-Gelais, formé le projet de s'emparer de la personne du roi de France. Tout au moins s'agissait-il d'une vaste prise d'armes contre la dame de Beaujeu.

Quels étaient les principaux complices du sire d'Argenton? Par une coïncidence remarquable, il faut à la fois citer parmi eux un prince que l'histoire a inscrit au nombre des bons rois et un prélat qu'elle a également placé parmi les grands ministres. C'était le duc d'Orléans qui régna depuis sous le nom de Louis XII ; c'était l'évêque de Montauban qui, sous le titre de cardinal d'Amboise, devait être l'illustre conseiller de ce même roi Louis XII.

Nous ne savons si Commines revint près du roi, sur la foi des anciennes lettres de sauf-conduit, ou bien s'il essaya, ce qui paraît plus probable, de feindre une fausse soumission. Malgré son habileté, il fut pris au piège : « Au mois « de janvier 1486 (v. st.), continue Guillaume de Jaligny, « le roy fut adverty que les évesques de Périgueux, sur- « nommé de Pompadour, et de Montauban, surnommé de « Chaumont, et les seigneurs d'Argenton et de Bucy, frère « dudit évesque de Montauban, avoient intelligence avec « monseigneur d'Orléans et monseigneur de Dunois, et « d'autres qui s'estoient retirés en Bretagne, et qu'ils leur « faisoient scavoir toutes nouvelles de cour. Mesme fut « trouvé un homme allant d'Amboise (où ils estoient avec « le roy) en Bretagne, portant des lettres d'eux, et crois

1 Godefroy, Histoire de Charles VIII , p. 9.

« bien que le porteur desdites lettres fît sous main sçavoir « son message afin d'estre trouvé chargé d'icelles lettres : « pour ce faict, le roy les fit un matin constituer prisonce niers, et à chacun d'eux bailla des gardes et les fit « mettre en lieu seur l . »

Nous ne possédons pas d'autres détails sur l'arrestation de Commines. Nous savons seulement que ce fut le sire du Mesnil-Simon qui mit la main sur lui en saisissant en même temps sa vaisselle et ses bijoux qui étaient d'une valeur considérable.

Dès que l'arrestation de Commines fut connue, un bourgeois de Tours qui avait été chargé de remettre à son maître d'hôtel la lettre écrite de Saint-Maurice, se présenta devant le chancelier de Bourbonnais et le général de Languedoc et la déposa entre leurs mains. Il déclara qu'il l'avait reçue d'un homme inconnu et écrivit lui-même au verso les quelques lignes que nous allons reproduire :

Ces présentes me furent baillées par ung passant que je ne congnois, il y a environ huit mois, pour les bailler au maistre d'hostel de monseigneur d'Argenton, depuis lequel temps je les ay gardées. Depuis que j'ay oy les nouvelles dudict d'Argenton, je les ay baillées à monsieur le chancelier de Bourbonoys, maistre Charles de la Vernade, et monsieur le général de Languedoc, pour en faire, pour le bien du roy, ce qu'ils verront bien estre.

Du jeudi XVe jour de février 1486.

Basquet *.

Les preuves de la trahison de Commines se multipliaient : il fut conduit au château de Loches 3.

1 Godefroy, Histoire de Charles VIII, p. 14.

* Documents français à Saint-Pétersbourg , vol. 71, n° 31.

5 II est à remarquer que l'uu des derniers actes où Commines eût

Peu de mois s'étaient écoulés depuis que, Louis XI étant mort, Olivier le Diable avait cessé d'être capitaine du château de Loches ; mais tout y retraçait encore les plus tristes souvenirs. Autour du donjon, un vaste terrain que la cognée avait dépouillé de ses chênes séculaires, rappelait une des bizarres fantaisies de Louis XI qui, ayant reçu un jour une fâcheuse nouvelle dans cette forêt, avait fait détruire les arbres qui, à ce qu'il croyait, lui avaient porté malheur1. Dans le donjon où avaient été enfermés le duc d'Alençon, Philippe de Savoie et tant d'autres victimes de sa tyrannie, se voyait encore une de ces cages de fer, basses et étroites, à double serrure, où le prisonnier, même sous les barreaux de fer qui l'entouraient, portait une lourde chaîne terminée par une sonnette de cuivre, afin que le moindre mouvement n'échappât point à l'attention des geôliers. Étrange et terrible exemple des vicissitudes de la fortune! Le ministre de Louis XI, conduit à Loches, fut enfermé dans la cage de fer inventée par son bon maître pour torturer les pensionnaires du barbier Olivier. Il rapporte lui-même « qu'il tasta de ces rigoureuses prisons 2. »

Ce fut probablement alors qu'il répéta, à ce que raconte Sleidan, ce verset du psalmiste qui s'appliquait si bien à sa situation présente : Veni in altitudinem maris et tempestas demersit me.

Commines put faire à Loches d'amères réflexions sur la

figuré comme témoin, était une charte en faveur de la collégiale de Notre-Dame au château de Loches. Recueillies ordonn., t. XIX, p. 367.

1 Louis XI ne gardait ni les habits, ni le cheval dont il se servait un jour de malheur ou de contrariété. Cabinet de Louis XI, Lenglet, t. II, p. 246.

2 Mém., t. II, p. 265.

vanité de la puissance et de la grandeur, et la trace s'en est conservée dans ses Mémoires :

« Nostre vie, dit-il, est si brefve qu'elle ne suffîst à avoir « de tant de choses expérience... Tout bien regardé, nostre « seulle espérance doibt estre en Dieu; car en cestui-là gist « toute nostre fermeté et toute bonté, qui en nulle chose « de ce monde ne se pourroit trouver, mais chascun de « nous la congnoist tard, et après ce que nous avons eu « besoing '. »

Supporta-t-il son malheur avec courage ? Sa prison retentit-elle de ses lamentations? « L'on dit que le plaindre « allège la douleur , » mais Commines qui fait cette observation en parlant de lui, ne l'applique qu'à ses maladies où il montrait moins de force et moins de patience que le roi Louis XI 2.

Il affirme du reste que les peines du corps sont bien moins grandes que celles de l'entendement, même dans le bonheur, même dans la prospérité, à plus forte raison pour ceux « qui sont des conditions de ceulx qui sont nommés au « livre de Boucasse... Les coups que Dieu donne sur les « grans, sont surtout les plus cruels et les plus pesans3. » Hélas! Commines venait lui-même ajouter un chapitre de plus au livre : De casibus zirortwi illnstrmm.

Il est à penser toutefois que Commines ne fut pas traité avec une extrême rigueur. François de Poiitbriant qui avait remplacé Olivier le Diable comme capitaine de Loches, ne lui était pas inconnu, car c'était ce même personnage qu'en

1 Mém., t. I, pp. 113 et 156.

2 Mém., t. II, p. 256.

3 Mém., t. II, p. 584.

1480 il avait si vivement recommandé au duc de Milan l. Du reste, la détention de Commines ne se prolongea pas huit mois comme il le dit dans ses Mémoires 2, mais un peu plus de six mois, et l'on comprend que ce temps lui ait paru bien long.

Un arrêt du parlement du 18 juin 1487 ordonna que Commines serait conduit en la Conciergerie du Palais à Paris : il n'y arriva toutefois qu'après le 17 juillet, date de l'ordonnance suivante du conseil de la grand'chambre :

Veues par la court les lettres à elle escriptes par François de Pontbriant, capitaine de Loches, par lesquelles il a escript qu'il a amené à Corbeil, par l'ordonnance du rov, les évesques de Montaulban et de Périgueux, et qu'il amène à Paris le seigneur d'Argenton et six autres prisonniers, et tout considéré : ladicte cour a ordonné et ordonne que ledict seigneur d'Argenton sera mis prisonnier en la haulte chambre de la tour carrée de la consiergerie du Palais, gardé par deux huissiers de ladicte court qui luy feront sa despense. Et, au rcgart des autres six, ils seront mis es prisons faictes nouvellement en ladicte consiergerie, séparément et le plus seurement que faire se pourra 5.

Une autre ordonnance prescrivit les mesures de surveillance qu'il y avait lieu de prendre à l'égard du prisonnier, dont on redoutait l'évasion :

La court a permis que messire Philippe de Commines, chevalier, seigneur d'Argenton , à présent prisonnier en la tour carrée des haultes galleries de ce palais, puisse oyr messes en

1 Voyez tome I, p. 317. François de Pontbriant était fort dévoué à Charles VIII. Il avait été pris par les partisans du duc d'Orléans au mois de septembre 1485. Histoire de Charles VIII, p. 492.

2 Mém., t. II, p. 265.

3 Mém., t. III, pr. p. 141.

sa prison, tous les jours à ses dépens, se bon lui semble; et a enjoinct ladicte court à Nicolas le Mercier et Jehan Bachelier, huissier en ladicte cour, qu'ils prengnent de jour en jour chapellain pour dire ladicte messe, et qu'ils ne laissent parler ledict d'Argenton audict chapellain, ne autre, en quelque manière que ce soit ; et qu'ils gardent bien et seurement ledict d'Argenton, tellement que aucun inconvénient n'en adviengne, sur leurs vies , et qu'ils facent mettre des crochets de fer aux huys desdictes galleries et facent murer les fenestres des galleries du eosté de la rivière.

Aujourd'hui Jehan Balay a mis par devers le greffe criminel de la court de céans certaine clef qu'il disoit estre de l'un des huys des galleries haultes de la Consiergerie, et a requis qu'il pleust à la court faire mettre des serrures ou fermetures auxdicts huys et autres de ladicte gallerie *.

Le Parlement avait délégué Martin de Bellefaye pour interroger Commines « sur plusieurs mauvaises et damp- « nées entreprises, conspirations et machinations illicites « contre le roy et son auctorité, ainsi que sur plusieurs « lettres contrefaictes, avec les expositions d'icelles, infor- « mations et confessions a. » Martin de Bellefaye, arraché de son siège par l'ordre de Louis XI et livré à ses honteuses vengeances 3, venait de rentrer au Parlement pour présider à une enquête qui embrassait et les périls du règne nouveau et les abus du règne précédent.

Lundy XIIIe jour de juillet 1487, au Conseil de la grant chambre.

A esté fait venir messire Philippe de Commines, chevalier, seigneur d'Argenton, prisonnier en la tour carrée de la consier-

1 Mém., t. III, pr. p. 142.

s Mém., t. III, pr. p. 140.

3 Recueil des ordonn., t. XIX, p. 338.

Page 1