HO LETTRES ET NEGOCIATIONS
gerie de ce palais, auquel, après serment par lui faict de dire vérité, lui ont esté leues de mot à mot ses confessions autresfois faictes par devant aucun conseiller de ladicte court, ensemble la confrontation dudict d'Argenton et d'un nommé Georges, faicte par devant ledict conseiller, èsquelles confession et confrontation il a persévéré, sans y vouloir adjouter, ne diminuer, et icelles a dit contenir vérité. Ce fait, a e^ré interrogué touchant certain article contenu en certaines lettres missives escriptes par le seigneur de la Forest ; lequel d'Argenton, après lecture à lui faicte dudict article, a dit qu'il n'estoit véritable, et du contenu en icelluy n'en parla jà : mais audict seigneur de la Forest, et dit, sur ce interrogué, que sur ledict article ne s'en vouldroit audict de la Forest rapporter, pour ce qu'il scet la prinse et détention de la personne de qui il parle, et pourroit avoir esté induit à charger ledit d'Argenton. Et à tant a esté renvoyé en sa prison '.
C'est tout ce que nous possédons des interrogatoires subis par Commines à Loches et à Paris. Il lui avait été à peu près impossible de trouver quelque avocat qui se chargeât de sa défense : il l'entreprit lui-même et plaida pendant deux heures. « Il insista fort, dit Sleidan, sur les travaux « et peines qu'il avoit soustenus pour le roy et le royaume, « combien le roi Louys s'estoit montré envers luy de bonne « volonté et libéralité, et qu'il n' avoit rien fait par ambition « ou avarice ; que s'il se fust voulu enrichir, il en avoit eu « autant grand moyen qu'homme de sa qualité et estât 2. »
Le discours de Commines, à ce qu'assure Sleidan, fut fort éloquent, et il put dès ce moment obtenir quelques adoucissements dans les précautions dont on entourait sa captivité. Les fenêtres furent démurées ; quelques grilles disparurent,
1 Mém., t. III, pr. p. 143.
* Mém., éd. Lenglet, t. IV, 2, p. 123.
et le prisonnier put voir et l'azur du ciel et les eaux de la Seine, chargées de nombreux bateaux qui en remontaient le cours.
Il est permis de croire que Commines, tranquillisé sur son sort, ne se borna pas, pendant sa captivité, à compter les navires qui arrivaient de Normandie \ et que ces longues heures furent en partie employées à la rédaction de ses mémoires. Ils avaient été commencés, paraît-il, aussitôt après la mort de Louis XI 2. Il les poursuivit dans le silence et dans la méditation de la captivité ; et cette fois encore, les enseignements du malheur rendirent les jugements de l'historien plus profonds et plus sages ; mais en comparant « les pertes et douleurs reçues depuis le trespas de « Louis XI » aux « grâces et privautés » dont il avait été comblé, il ne se sentit que plus porté à louer et à excuser le prince que, presque seul au milieu de ceux qui le maudissaient, il continuait à appeler « son bienfaicteur 3. »
Cependant, le procès des La Trémoïlle contre Commines, suspendu depuis le mois de février 1487 jusqu'au mois de mars 1488, avait, dès cette époque, occupé de nouveau le Parlement. Piédefer, avocat de Commines, réclama un autre ajournement, que combattit Michon, avocat des La Trémoïlle.
« Le délai étant passé, Piédefer, pour le défendeur, a dit « que la cause de son empeschement dure toujours et que « il ne sçauroit faire son enqueste, car toutes les terres du « dit défendeur sont saisies, et si ne parle personne à lui, « par quoy impossible seroit de y besongner, et doit avoir
1 Mém., t. I, p. 74.
2 Mém., t. I, p. 15^5.
3 Mém., t. I, p. 4.
« délay de troys moys après sa délivrance. Michon dit que « ledit défendeur a des gens et procureurs assez instruis de « la matière et que la présence dudit défendeur n'y est « requise \ »
Huit mois après, Piédefer insistait encore : « Piédefer « pour Commynes a dit que il n'avoit charge, ne mémoires « pour ledit défendeur qui estoit empesché tant en sa perce sonne que en ses biens, comme chacun scet, et estoient « ses terres saisies et n'eust sceu faire son enqueste 2. »
Cependant de graves événements allaient s'accomplir. Le duc d'Orléans, le duc de Bretagne et le prince d'Orange avaient levé l'étendard de la rébellion, et c'était l'illustre héritier d'une maison longtemps spoliée, c'était Louis de la Trémoïlle qui commandait l'armée du roi. La guerre le ramenait dans ses domaines héréditaires. Le 19 mai 1488, il était à Thouars et écrivait que l'on craignait un débarquement des Anglais aux Sables d'Olonne 3. Le 30 juin il renforçait la garnison de Thouars4. Un mois après, la victoire de Saint-Aubin du Cormier couronne sa fidélité et son courage, et Anne de Beaujeu qui, dès le mois d'avril, a recommandé aux conseillers du Parlement « de vider le « procès touchant la visconté de Thouars en faveur de « son cousin de la Trémoïlle, lequel est continuellement « occupé au service du roi en ses plus grans affaires, » n'hésite pas, le 22 septembre, à donner, au nom du roi, des ordres formels pour qu'il en soit ainsi \
1 Archives de Thouars.
* Archives de Thouars.
3 Documents français à Saint-Pétersbourg .
1 Documents français à Saint-Pétersbourg .
3 Mém., t. I, introd., p. XCV.
L'un des plus savants éditeurs de Commines, Godefroy, rapporte que la restitution de la vicomte de Thouars fut le prix des services rendus par Louis de la Trémoïlle à la bataille de Saint- Aubin, et Jean Bouchet ajoute, dans le panégyrique de son héros, que cette vicomte et d'autres terres, venant de la succession de sa mère, ne lui furent délivrées « non sans grandes mises et labeurs » , mais qu'il demeura enfin prince de Talmont et vicomte de Thouars.
En effet, Louis de la Trémoïlle, dans tout l'éclat de sa gloire, avait été réduit à présenter de nouvelles réclamations où il exposait qu'il avait dépensé vingt mille francs pour le service du roi et qu'il n'avait pu recouvrer l'héritage de ses ayeux ' .
Si la défaite du duc d'Orléans, à la journée de Saint- Aubin-du-Cormier, servit mal les projets ambitieux de Commines, elle lui fut utile à un autre point de vue, car elle permit de ne plus redouter la faction à laquelle il avait apporté l'appui de ses intrigues. L'intervention du pape Innocent VIII en faveur des prélats arrêtés en même temps que lui , ne fut pas non plus sans influence sur l'heureuse issue des poursuites, dont était saisi le Parlement.
Laurent Spinelli écrivait, le 28 mars 1488, à Laurent de Médicis :
Vous aurez appris que les ambassadeurs du pape se sont tirés à leur honneur de leur harangue et que l'évêque en a été grandement loué. Le roi les a chargés de juger le procès de l'évêque de Montauban et de l'évêque de Périgueux , et ils sont disposés à le faire, pensant qu'ils seront absous. S'il en
1 Documents français à Saint-Pétersbourg.
est ainsi, monseigneur d'Argenton peut avoir bon espoir pour lai4.
La procédure instruite contre Commines ne se termina qu'un an après : le 24 mars 1489, un arrêt du Parlement, que nous reproduirons , le condamna à dix ans d'exil dans un de ses domaines et à la confiscation du quart de ses biens.
Veues par la court les charges, informations et procès faicts à rencontre de messire Philippe de Commynes, prisonnier au palais, à Paris, pour raison de ce qu'il estoit chargé d'avoir eu intelligence, adhésion et praticque par parolles, messaiges, lettres de chiffre et autrement avec plusieurs rebelles et désobéissais subjects du roy, et d'autres crimes et maléfices, les confessions dudict de Commynes, faictes tant par devant aucuns commissaires, ordonnés par le roy que depuis en la court de céans, lesdictes lettres de chiffres, confrontation et autres choses estans audict procès et tout considéré, dict a esté que ladicte court, pour réparation et pugnition desdicts cas, a condamné et condamne ledict de Commynes à estre relégué, jusques à dix ans prochainement venans, en une des maisons, terres et seigneuries de luy ou de sa femme, telle qu'il plaira au roy lui ordonner, dont il ne partira durant ledict temps, et promettra et jurera ledict de Commynes que par lettres, messaiges, ne autrement il ne communicquera, ne praticquera avec aucuns qu'il saiche vouloir entreprendre aucune chose contre l'auctorité du roy et le bien du royaulme, et s'aucune chose il en scet, en advertira ou fera advertir le roy sur peine d'estre tenu et réputé crimineux de crime de lèse-majesté et comme tel pugny, et, néantmoins, de ce faire baillera bonne et suffisante caution, jusques à la somme da dix mil escus d'or. Et si a déclaré et déclare icelle court la quarte partie de tous les biens dudict de Commynes estre acquise
* Archives de Florence.
DE COMMIMES. 05
et confisquée au rqy, et sans préjudice du droict prétendu par- Jehan d'Orval en la conté de Dreux. Prononcé le vingt-quatriesme jour de mars, Tan mil quatre cens quatre-vingts huict '.
Nous ne savons si Commines prêta le serment de ne plus pratiquer. Du reste, la confiscation d'une partie de ses biens ne fut point exécutée, et la sentence même d'exil, comme nous le verrons bientôt, fut appliquée avec peu de rigueur.
Cependant, Commines était à peine rendu à la liberté, lorsque des sergents se rendirent à Argenton afiu de poursuivre l'exécution des arrêts du Parlement qui avait, depuis longtemps, ordonné qu'on mît ce domaine aux enchères pour satisfaire à des amendes et à des indemnités judiciaires. Si Commines avait résisté du fond du Châtelet, en défendant Talmont et Olonne avec une persévérante ténacité, il n'eût pas, à plus forte raison, laissé aisément échapper de ses mains l'héritage de sa femme, ce manoir d' Argenton dont les seigneurs avaient figuré avec gloire dans les chroniques de Froissart. Son habileté étant à bout, il n'hésita pas à recourir à la violence. Aidé de ses serviteurs, il repoussa par la force les sergents qui se présentèrent : de là, un nouvel ajournement devant le Parlement « sur peine de bannissement du royaume 2. »
Dix jours après, le Parlement déboutant Commines de tous ses moyens de défense, le condamna définitivement à restituer Talmont et Chàteau-Gonthier.
Commines continuait à alléguer des réparations considérables exécutées à Talmont et à Château -Gonthier, pour
* Mém., t. III, pr. p. 146.
2 Archives de Thouars.
commines. — II. L>
contester les restitutions de revenus, qu'on lui demandait; mais il ne s'appuyait que sur de vagues affirmations, comme on peut le voir dans la requête suivante :
Supplie humblement Philippes de Commynes, chevalier, seigneur d'Argenton , comme commandement ayt esté fait au procureur dudit suppliant de baillier ses deffenses contre la déclaration des fruits de plusieurs années, des terres et seigneuries de Talemont et Chasteau-Gontier, à luy baillée par l'opinion de monseigneur de la Trémoïlle, et aussi de bailler par escript les réparations que icellui de Commynes a faictes es dits lieux, ce qui seroit impossible au procureur dudit suppliant, parce qu'il n'a mémoire, ne instruction pour ce faire, etc, '
En vain voudrait-on , ajoute Commines, consulter les receveurs pour évaluer les dépenses faites à Talmont et à Chàteau-Gonthier Celles qui y figurent : « ce sont menues « réparations ; mais il y en a de grandes qui ont esté faictes « par le dit de Commynes pour la fortification des dites « places et chasteaux, et qui ont cousté au dit de Commynes « plus de quinze mille livres tournois. »
En ce qui touche Argenton, la saisie est nulle quant au fond, parce que ce domaine appartient à sa femme et non à lui. La mise aux enchères ne l'est pas moins quant à la forme, car elle a eu lieu, non à Passe-Avant, àçdeux lieues d'Argenton, mais à Thouars, qui est bien plus loin. Elle aurait même dû se faire à Argenton, et l'on ne dit pas la vérité lorsqu'on soutient : « que au dit lieu d'Argenton non « erat justus accessits2. »
1 Archives de Thouars.
5 Archives de Thouars.
Les années 1489, 1490 et 1491 se passèrent ainsi en interminables contestations. Enfin, deux arrêts, l'un du 31 août 1491, l'autre du 5 septembre suivant, ordonnèrent de nouvelles restitutions, celles des terres de Berrye, Olonne, Curzon, La Chaume, Bran et Brandois, et, de plus, le remboursement des revenus injustement perçus par Commines et le paiement des frais du procès, évalués ensemble à la somme de sept mille huit cent onze livres quatre sous sept deniers parsisis, et payables nonobstant toutes oppositions ou appellations quelconques.
Le 17 février 1492, Jacques Gardeteau , sergent de Thouars, se rend à Argenton, et là , il signifie à Antoine Ledoux, receveur du domaine d' Argenton, la saisie qui en est faite « pour convertir au paiement des sommes dont le « sire de Cornmines est refusant et en demeure. » Les biens sont mis aux enchères, et, le 14 mars, les héritiers de la Trémoïlle s'en rendent adjudicataires pour le montant de leur créance , qui est portée à la susdite somme de sept mille huit cent onze livres quatre sous sept deniers parisis. Cependant le sergent de Thouars, par incurie, avait perdu de vue que l'année était bissextile, et il en résulta que les délais fixés par le Parlement n'avaient pas été strictement observés. Il fallut annuler tout ce qui avait été fait et recourir à une nouvelle signification, mais lorsque le sergent retourna à Argenton, porteur de sa cédule, il n'y trouva plus Antoine Ledoux, « lors résidant à Paris pour « les affaires de monseigneur d'Argenton, son maistre l. »
Cornmines, de son côté, poursuivait activement ses récïa-
1 Archives de Thouars.
mations vis-à-vis des banquiers florentins. Il écrivait, le 5 août 1489, à Laurent de Médicis :
Scgneur Lorens, je me recommande à vous, tant comme je puis. Je vous avois escript touchant Thomas Portunary ', II mois a ; mes vous n'avez pas eu les lettres, comme m'a mandé mon homme. Très-vollentiers j'usse atendu en m'asurant ma dette. Messer Aserito s'est mis à en nier une partie et à me volloir frauder de XIIIP escus. Je vous prie avoir tousjours la matière pour recommandé. Mon homme est encore à Millan. Je ne se s'il apointeront : à moy ne tiendra. S'il est pès avec le roy des Romains, son fet en amendera. J'ay veu lettres de Franconfort du XXe du mois pasé d'un de nous embasadeurs , qui asure l'avoir A-eu jurer, et à ste propre heure ay eu lettres de court, qui n'en l'ont nulle mension. Sy ency est, vous le sarez avant avoir ste lettre. Je ne se si en Bertangne l'aseteront ; il sont beaucoup gens mal d'acort.
Cosme Saset'vous ara de tout escript, lequel s'est très-exactement conduit comme j'ay entendu, et a bonne renommée des gens qui le connoissent. Là où je verois faute en vos serviteurs, je vous le manderois, car ency le m'avez-vous autresfois escript. Je ne les ay pas tousjours trouvés tous sages ; mes à mon avis il me craignoient plus que homme de desà.
J'ay eu en ma grant nésessité à fère de III cent escus, estant en la prison ; mes gens n'osoient emprunter de lieu qui vint à connoissance et presoient les vostres pour les fournir ; il mirent XV jours pour en fournir II cent. Au saillir, vollus avoir trois ou IIII mille escus sur sertain argent , dont il me sont respondant pour monseigneur du Bosage. Nonostant que en ay escript souvent, n'ay peu tirer que III mille francs, que j'ay receu puis, VIII jours son, et en a duré la poursuite IIII mois.
1 Thomas Portinari avait été à Bruges le chef de la nation de Florence et le banquier des Médicis : il avait été élevé au rang de conseiller des ducs de Bourgogne.
Je se bien que n'ont pas tousjours argent, mes y veoient mon besoing, et qui me fasoit pis, je doutois que ste dissimulacion ne se fist à l'apétit de ceux qui me veullent mal , car partout mes biens estoient embrouilliés. Toutefois je vous prie que pour cest heure n'en facez nul samblant, car je ne désire la malle grâce de nul. Je n'ay eu le vis à nul de vous serviteurs, non plus que à l'autre, mes seulement à vous, où j'ay plus d'espérance que en nulle autre personne qui vive. Je vous prie que en escrivant à vous gens à Lion, dites seullement se mot, que en ce qui me touchera, qu'il y soient dilligents, et tousjours me pardonner que si ardiment vous esciïps, et vous prie ne leur en mander autre chose, car tousjours trouve Fransois Sasset, mon amy.
Le roi et Madame *, puis peu de jours, me donnent espérance de mes affères et aux prélats prins cant et moy ont donné liberté d'aller partout et restitué les pensions de leurs frers. De ces choses n'ay jusques icy fet nulle poursuite, mes en attenderay leur plesir; mes les presse des biens que m'ont ostés et fet perdre, car d'autre estât, ni office, n'ay nulle envie.
Segneur Lorens, je vous suplie avoir pour recommandé une matière dont n'a guères vous ay escript, qui s'adrèse à Rome, et me commandez vostre plesir, et vous me trouverez prest à y obéir, priant à Dieu, segneur Lorens, qui vous doinst tout se que vous désirez.
A Dreux, le Ve d'aust, de la main de
Plus que tout vostre,
Cependant un compte modifié par de nombreuses réserves avait été signé à Dreux, tel que Commines l'avait écrit de sa propre main :
Nous, Lorens de Médicis et Fransois Sasset, compaignons à
1 Madame de Beaujeu.
1 Lettre autographe, qui peut donner une idée de l'ortographe du seigneur d'Argenton. Benoist, Lettres de Comynes, p. 18.
Lion, certefions que aujourd'huy, date de ces présentes, avons conté avec monseigneur d'Argenton de plusieurs sommes de deniers, que avons eu affère ensamble juques aujourdui, et de tout sommes demoré d'acort, excepté de la somme de V mille escus qu'il nous demande pour le profit de deux ans finis de mois d'aust dernièrement passé, pour aucunes sommes d'argent que avons eu de ly en garde , comme estions acoustumé de fère le tams passé, se que ne ly avons point aloué, ne mis en conte, ains sommes demorés d'acort que sy ladite somme lui est dû ou non, s'en remest ledit seigneur à la discrésion, jugement et équité du dessus dit Lorens de Medisis, et en tesmoing de ce , avons sine ceste présente de notre main et marque acoustumé. A Dreux, le VIe de novembre, l'an IIIIXX IX1.
C'était surtout contre les réserves énoncées par Cosme Sasseti que Commines protestait le plus vivement, comme nous l'apprend la lettre suivante de Laurent de Médicis.
Illustrissime seigneur, j'ai reçu par le même messager une lettre de Votre Seigneurie, et mon àme est pénétrée du regret d'apprendre 1 "état d'irritation où paraît vous avoir mis le dernier règlement de compte de Cosme Sassetti avec Votre Seigneurie. J'en serais bien plus désolé encore si je pouvais croire que Votre Seigneurie ait suspecté les sentiments de ma maison envers elle, à qui je suis si infiniment obligé à tant de titres que je serais l'homme le plus ingrat du monde si je m'acquittais envers elle autrement que je ne le dois, vu les immenses bienfaits que j'ai reçus de Votre Seigneurie dans la prospérité et dans les revers s.
* Archives de Florence.
2 Anchora raolto maggiormente me dolerià, se per questo intendessi essere nata in quella alcuna sinistra opinione dello servitù mio verso VostraSignoria, alla quale io sono tanto obligato per infiniti respecti, che mi pareria meritare il nome de huomo ingratissimo, se io pagassi al présente quella de altra moneta che io li debbo , per raolti benefki ricevuti da Vostra Signoria nelle adversità et prosperità mie.
Aussi, examinant à fond la conscience de mon devoir, je puis assurer Votre Seigneurie que ni moi, ni aucun des miens nous ne ferons jamais rien qui puisse l'indisposer à mon égard ou lui faire concevoir une mauvaise opinion de moi. Et si ce que Cosme Sassetti a dit touchant les intérêts de Votre Seigneurie, devait avoir ce funeste résultat , j'en serais affligé jusqu'au fond de Tàme, parce que ce serait contre toute vérité et contre mon intention intime. Je confesse bien, et Votre Seigneurie ne l'ignore pas , que depuis quelque temps notre maison de Lyon a essuyé des dommages et des pertes dune si grande importance que vis-à-vis de ceux qui ont été ou qui seront encore mes clients, comme l'est Votre Seigneurie, il n'a pas été possible de se taire, de n'en point parler et de ne point s'en plaindre, comme l'a fait Cosme Sassetti : c'est là, peut-être, ce qui aura déplu à Votre Seigneurie ; mais elle peut être assurée que je n'ai, au fait, rien à discuter avec elle, soit à propos de ce qu'elle en écrit, soit pour tout autre motif, Votre Seigneurie pouvant disposer à son gré, non-seulement de toute la somme en contestation avec Cosme, mais de toute ma fortune, comme de la sienne propre. Que Votre Seigneurie veuille donc me croire, et que cette affaire se termine sans qu'il y ait le moindre nuage entre elle et moi, parce que je fais plus d'estime des bonnes grâces de Votre Seigneurie, ' quelle que soit sa fortune, que de n'importe quelle somme d'argent2.
C'est à une autre lettre de Laurent de Médicis que Commines répond en ces termes :
Seigneur Lorens , non obstant toutes mes plaintes que je fesois à Cosme Saset, votre serviteur, des rigoreux termes que me tenoit votre meson de Lion , sy ay-je esté forcé par ses remonstrances de fère mon donmage et m'acorder à votre
1 In ogni sua fortuna.
2 Archives de Florence.
volloir et au sien. Ledit apointement est bien mègre pour moy, car sy j'avois afère d'argent durant ce terme, je n'en porois finer. Toutefois, ce que j'en ay fet, a esté pour demorer en votre bonne grâce, à laquelle je me recommande de toute ma puisance, et mes affères. Ledict apointement m'a esté gref ung petit, mes il m'a forcé. Des nouvelles de dechà, on dit que nous avons trois rois, nous voisins, qui nous menacent. Les II ont des affères et grans emprinses, pour coy croy que cest esté ne se fera point grant chose, pour Bretaigne et pour l'Escluse. En Flandre y poroit bien avoir débat, mes cella est bien d'autruy et ne grève point ce réaume. L'un seul de ces rois ne nous asaudra point; ossy n'y feroit point son profit. Pour ceste heure, ne se autre chose , sinon que tousjours suis prest à vous fère service : priant à Dieu , seigneur Lorens, qui vous doinst acomplir tout ce que vous désirez.
A Amboise, le Ve de mars.
De la main du plus que tout vôtre, Commynes.
Au seigneur Lorens de Médias *.
En même temps, Commines chargeait l'ambassadeur Laurent Spinelli de recommander le soin de ses intérêts aux chefs de la seigneurie de Florence.
Spinelli écrit le 25 mars 1490 à Laurent de Médicis :
Monseigneur d'Argenton m'a écrit une lettre et m'a fait parler par l'homme qu'il a envoyé ici, en me priant très-instamment de vous faire part de ses sentiments et de vous assurer qu'il se dit votre serviteur et ami ; il me prie aussi de vous engager à le traiter comme le mérite l'affection qu'il a toujours témoignée à Votre Magnificence. J'écris à ce sujet à Filippo de Cagliano. Pour le surplus, vous pourrez vous faire montrer la lettre ».
1 Archives de Florence.
* Archives de Florence.
Commines n'en repoussait pas moins toutes les propositions d'arrangement qu'on lui adressait. Cosme Sasseti mandait à ce sujet à Laurent de Mëdicis :
J'ai bien des fois réclamé la lettre d'Argenton et votre avis sur la manière dont vous entendez qu'on le paye. Quant à lui, il ne veut s'accommoder en aucune façon de ce vous m'avez écrit à diverses reprises : il lui semble qu'on le traîne en longueur, et il fait des plaintes. Délibérez donc bien vite sur ce qu'il faut faire et répondez -moi1.
Comme si ces difficultés ne suffisaient point pour calmer l'activité de son esprit, Commines intentait en même temps un procès à André de Vivonne pour faire annuler les lettres royales qui lui avaient enlevé la sénéchaussée de Poitou. Nous retrouvons ici l'avocat Piédefer, mais la partie adverse lui répliquait assez rudement que le roi n'avait fait que pourvoir « à un cas insupportable et notoire, que Com- « mines avoit esté convaincu d'avoir eu aucunes intelli- « gences, conspirations et factions avecques aucuns tenans « parti contraire au roy, qu'à ceste cause il ne povoit « exercer, ne tenir l'office de séneschal, signanter que le « danger estoit lors sur les marches dudict pais de « Poictou 2. »
Commines, expulsé de Talmont, menacé à Argenton, s'était retiré au château de Dreux, et là aussi il avait un procès à soutenir contre le seigneur d'Orval, qui contestait la validité de la vente consentie par Alain d'Albret.
1 Archives de Florence.
- Mém., t. III, pr. p. 152.
C'était au monastère de Notre-Dame-la-Ronde , près de Dreux, qu'il avait déposé, comme une offrande qui rappelait sans doute quelque vœu formé dans ses heures d'angoisse et de péril, les chaînes qu'il avait portées à Loches l.
Un rayon de bonheur, bien différent de celui qu'on demande aux brûlantes déceptions de l'ambition politique, mais que donnent les joies paisibles et pures du foyer domestique, vint éclairer à Dreux la vie de Commines, après tant de souffrances et de cruels revers. Il avait eu déjà, probablement pendant son séjour à Montsoreau en 1485, un enfant qui mourut peu après. En 1490, Hélène de Chambes qui avait intercédé près du roi pour le faire sortir de sa cage de fer de Loches et qui paraît lui être restée fidèle et dévouée, le rendit père d'une fille qui devait vivre et transmettre le sang du seigneur d'Argenton à de royales générations.
Cependant le séjour de Dreux n'était pour Commines qu'un exil. Il n'aspirait qu'à revenir à la cour où il avait à recouvrer à la fois son influence et ses richesses.
1 Les anneaux des chaînes que portait Commines, étaient passés dans une côte de baleine, qui fut conservée avec soin. Elle fut exposée en 1863 au concours régionnal de Chartres et se trouve aujourd'hui au musée de cette ville. Commines, lors de sa délivrance, l'avait offerte en même temps que ses chaînes, au monastère de Notre-Dame-la- Ronde. (Note communiquée par M. Beautemps-Beaupré.)