COMMINES RENTRE EN FAVEUR PRES DE CHARLES VIII
Six mois à peine s'étaient écoulés depuis la fin de la captivité de Commines, lorsqu'il invoqua auprès d'Anne de Beaujeu les services jadis rendus à Louis XI, pour obtenir sa rentrée en faveur près de Charles VIII.
Dès le 12 septembre 1489, il écrivait à Anne de Beaujeu :
Madame, tant et sy très-humblement comme je puis, me recommande en vostre bonne grâce. Monseigneur de la Heuse m'a dit ce qu'il a plu au roy me mander par ly. Madame, je répute ce bien et honneur venir de monseigneur et de vous, et vous suplie le volloir mestre à fin. J'ay fet response par escript. Je vous supplie, madame, que vous plese la voir, car j'ay espérance que le roy et vous me serez bons procureurs, pour honneur et révérence dou roy vostre père. Plèse vous, madame, me commander tousjours vostre bon plaisir pour l'acomplir à mon pooir, en priant à Dieu que vous doinst bonne vie et longue et Tacomplissement de vostre désir.
Escript à Dreux, ce XIIe jour de septembre.
Vostre très-humble et très-obéyssant serviteur, Commynes *.
Commines obtint, paraît-il, au mois de janvier 1490, l'autorisation de reparaître à la cour, qui se trouvait à Mou-
' Mém., t. III, pi. p. 194.
lins. Ce fut de là qu'il adressa la lettre suivante au duc de Bourbon :
Monseigneur, si très-humblement comme je puis, me recommande à vostre bonne grâce. L'arrivée de monseigneur le prince a esté icy très-bonne pour quelque brouille encommencé pour le fait de cette guarde, où le roy a très-sagement procédé. Je crois, monseigneur, que le roy désire vostre venue, et si fait chacun, se me semble. Des nouvelles n'en sçay nulles qne celles que chacun jour vous sont envoyées. Il a pieu au roy commander la pension que j'avoys, quand il me désapointa l'office ; mais il ne tiendra qu'aux gens de finances qu'il ne se fasse, et n'y ai embesogné que luy. Il me semble, monseigneur, que ceux qui ont loy de parler à luy, aisément luy font entendre la raison. Vous me pouvez, monseigneur, tousjours commander vostre bon plaisir pour l'acomplir à mon pouvoir. Priant à Dieu, monseigneur, qui vous doint bonne vie et longue et accomplissement de tout ce que vous désirez.
A Molins, le 4 de janvier.
De la main de vostre très-humble et très-obéissant serviteur,
Philippe de Commynes.
A mon très-redoute seigneur, monseigneur le duc de Bourbonnois et d'Auvergne '.
Ce qui démontre suffisamment que Commines avait reconquis son ancienne position , c'est que , dès le mois d'avril 1491 , intervient un contrat entre Alain d'Albret et lui, où il est dit que le sire d'Albret, n'ayant pu le mettre dans la possession des terres d'Avesnes et de Landrecies, « obstant aucunes coustumes du pays de Hénault, » lui confirme celle du comté de Dreux, dont il restera saisi, tant que les sommes par lui avancées ne seront pas rembour-
1 Bihl. imp. de Saint-Pétersbourg, Poe. français, vol. 71, n° 89
sées, et y ajoute la vente d'une maison nommée la Picquemuse, située à Paris, près du palais des Tournelles. Il est à remarquer en effet que Commines se maintient dans la jouissance de la terre de Dreux, malgré divers procès qu'engagent Jean d'Albret, comte de Nevers et seigneur d'Orval, et Jacques d'Estouteville, baron d'Ivry : il prend même, dès le mois de novembre 1490, le titre de comte de Dreux '.
D'autre part, l'influence politique de Commines renaît de jour en jour, combattue et contestée , il est vrai , par ceux qui le craignent ou le méprisent, mais s'imposant malgré eux, tant son habileté est grande.
Cosme Sasseti écrivait de Lyon, le 16 juillet 1490, à Laurent de Médicis :
Monseigneur d'Argenton a recouvré la liberté d'aller partout et est parti d'ici pour une de ses terres. Néanmoins je ne crois pas qu'il retourne à la cour en ce moment, parce que sa monnaie n'y aurait point cours 3.
La fortune du sire d'Argenton s'était déjà relevée, lorsque Sasseti mandait l'année suivante à Laurent de Médicis :
J'ai reçu votre lettre du 24 du mois passé, ainsi que la lettre destinée à monseigneur d'Argenton à qui je l'ai remise : il est resté très-satisfait de votre bienveillance envers lui, il m'en a beaucoup remercié et paraît désirer de rester votre ami. Je l'ai assuré que de votre côté vous ne négligeriez rien dans ce but. Il est continuellement ici, nageant entre deux eaux. C'est un bomme
1 Le catalogue Joursanvault (n° 1225) cite un acte de foi et hommage rendu le 22 décembre 1490 à Philippe de Commines, comte de Dreux et seigneur d'Argenton , par Michel Deschamps pour un fief relevant du comté de Dreux. (Archives des Basses-Pyrénées.)
2 Archives de Florence.
sage et subtil '. Je ne sais encore de quel côté il abordera : vous le saurez bientôt 2.
Huit jours après , Commines répondait à Laurent de Médicis :
Seigneur Lorens, je me recommande à vous de toute ma puissance. J'ay resu vos lettres par Cosme, et vous prie continuer en se bon pourpos envers moy. Vous avez assez su la prinse de Nantes, qui est cité petite et grans faubourg, la mieux garnie de pourtaux et de tours et de murailles, que nulle autre que j'aie jamès veue, et de fousés taillés en roc, mal mésonnée, et est la fin de la rivière de Lère et l'entrée de la mer de se costé de Bertagne, d'artillerie assez pourvue, et duché. Le treté a esté lonc, et grant mervilles que n'a esté découvert, car il est passé par beaucoup de mains, et en estoit assez averty le marésal de Bertainge ; mes il ne le povoit croire, pour le parentage. Madame Anne ne tient plus que Rennes, ville grande et fort peuplée, loins de mer. Le roy tient les présents païs, sauf un apellé Redon, qui est ville très-feble, et n'y saront mètre gens, que le roy ne la preinge en VI jours, sy elle n'est secourue. Six mois après, Rennes dira le mot par famine. On n'osa fère nulle asamblée pour tirer outre Nantes, de peur que cella ne descovrit l'emprinse.
Autres petites villes tient ladite dame au bas de Bertainge, mes niens fort. Juques icy n'est désendu nuls Englès ; sy faut-il que le secours vienge de là ou que le roy ait Bertainge, synon, que le roy des Romains et de Castille ficent grant effors par leur fons, qui samble mal aparant, car on dit que ne s'atendoient de rien fère jusques Fan qui vient. Il samble que Dieu meine lès fets du roy, car il viennent mieux que l'on ne s'atendoit. Le mariage estoit mal profitable ; pour le fils ût esté milleur que pour le père, et les Englès usent plus prins la matière à ceur, qui est nacion
1 Egli è del continue, qui et. stassi infra due aque, riputato homesavio et sottile.
s Archives de Florence.
puisante et riche et gens biens crains pour les batailles, et n'a pas tenu à eux les sésons passées, que il ne se soient espreuvés en toutes autres choses, et ne sont point crains desà.
Maint an a que la couronne de France tint Bertainge, se ne fusent-il et a esté encore plus bas ; mes par une bataille fut recovrée. Pluisieurs désireroient que le roy espousât cette fille de Bertainge pour avoir pés à se bout, à l'aquit de sa conscience, et seroit une grant ajonsion pour cette couronne : autrement poroit bien durer la guerre encore. Sy n'estoit pour les Englès, le demorant de ladite duché ne dureroit ung mois ; ils n'ont nul homme de seur qne le prinse d'Orange, qui à cette nécessité ne l'a vollu lesser encore, mes dit ne la transporter point, mes atendre la fortune dedans Rennes.
Je fais mon conte que d'icy à XII jours, l'armée du roy sera devant Redon. Conquérir Honguerie et recouvrer Bertainge, est grant emprinse ; et les Bertons désiroient homme qui se tînt sur le lieu. La parsonne de ladite dame est fort louée et afecsionnée à se roy des Romains. Je croy que selon la profécie du roy Louis, à qui Dieu face pardon, que Italie demora encore en pès aucuns ans.
J'espère bref la délivrance de monseigneur d'Orléans. Diverses opinions y a en cette court; mes notre roy est très-sage et aime le harnès. Cosme vous escripra le demorant, qui en set plus [que] moy, mes je me soucie bien qui vous lira cette mavesse lettre. Priant à Dieu, seigneur, qui vous doinst acomplir tout se que vous désirez.
A Monsoreau, le XXIe d'avril.
J'ai parlé à Cosme d'une carte où est comprins Guinée, j'en
tiens le double.
Plus que tout vôtre,
Commynes '.
Si Commines nageait entre deux eaux, c'était afin de cacher de nouvelles intrigues : le moment n'était pas éloigné
1 Archives île Florence.
où on allait voir combien il était « sage et subtil. » Il avait retrouvé, à la cour de Charles VIII, le seigneur de Miolans, naguère associé comme lui aux mesures les plus violentes de Louis XI contre la maison de Savoie. Le seigneur de Miolans parvint à s'emparer de l'esprit faible et inquiet de Charles VIII, déjà impatient de se dérober à la tutelle de ceux qui, jusqu'alors, avaient gouverné en son nom ; et son premier soin fut d'entraîner le roi hors du château du Plessis, dans une partie de chasse où l'on amena devant lui le duc d'Orléans , délivré de sa prison de Bourges , qui recouvra tous ses honneurs. Ce fut ainsi, observe Saint- Gelais, que Charles VIII fit un tour de prince magnanime, et que le duc d'Orléans se trouva pour jamais obligé de lui faire service.
Le triomphe du duc d'Orléans était celui de Commines. Peu de jours après, le 25 juillet 1491, Charles VIII, ne se contentant pas de renoncer à tout droit de confiscation, lui fit don, sous prétexte des garanties invoquées contre la couronne, d'une somme de trente mille livres, bien supérieure à ce dont il avait besoin pour indemniser les La Trémoïlle. Il semble aussi, vers cette époque, avoir recouvré les pensions dont il jouissait autrefois.
Un autre complice de Commines , Dunois , dominait en Bretagne. Il se réconcilia aussi avec Charles VIII. 1
1 Danois mourut au milieu de ses succès le 25 novembre 1491. C'était « un très-sage chevalier, rempli de très-bon conseil sur toutes « les concurrences d'estat qui pouvoient survenir. (Godefroy, p. 95.) Comme Commines, il aimait les lettres ; il possédait dans sa bibliothèque des manuscrits précieux et plusieurs volumes imprimés dont rénumération ne sera pas sans intérêt pour l'histoire de la typographie avant 1492 : La mer des histoires. — Orose. — Eticques et politicques.
Le 6 septembre 1491, l'ancien parti des princes du sang est reconstitué. Un traité d'alliance est signé à la Flèche par les ducs d'Orléans et de Bourbon, les évêques d'Alby et de Montauban, le comte de Dunois, Miolans et Du Bouchage, « pour servir le roy Charles, défendre et garder sa « personne, redresser le fait de son royaume et soulager « son peuple. » Les auteurs de cette ligue s'engagent aussi : « à s'aimer l'un l'autre, et à se porter, favoriser, soustenir « et tascher de se mettre l'un l'autre en la bonne gràce du « roy1. » Une prudence excessive, mais dictée par l'expérience, peut seule expliquer ici l'absence du nom de Commines.
L'œuvre de Miolans et de Dunois , dirigée probablement parle seigneur d'Argenton, fut le mariage, aussitôt accompli qu'annoncé, du roi de France et de la jeune duchesse de Bretagne. Si Commines ne parvint point à réunir la Flandre à la France, ce fut peut-être à lui qu'elle dut le territoire que baigne l'Océan. La patrie d'Artevelde avait résisté ; la terre du duc Noménoé se souvint de Duguesclin et ne se plaignit point de devenir française.
Anne de Bretagne se montra très-reconnaissante à l'égard
— Le propriétaire. — Le mirouer de vie humaine. — Le mirouer de la Rédemcion. — Mélusine. — Le vieil testament. — Le doctrinal de la court. — Fasciculus temporum. — Le confessional Jarson. — Maguelonne. — Sidrach. — Pourchas. — Le romant de la Rose. — Boèce : de consolacion. — Bonnes meurs. — Mandeville. — Les commentaires César. — L'art de chevalerie. — Le lucidaire. — Le doctrinal des crestiens. — L'assault de Roddes. — Le livre des vices et vertus. — La vengence de Jhérusalem. — Prudence et Mélibée. — Le lay des trespassés, et plusieurs autres petits traictiés. (Bibl. imp. de Paris. Ms. fr. 2912, f» 81 v°.)
' Godefroy, Histoire de Charles VIII, p. 616.
commines. — II. 6
de ceux qui avaient négocié son mariage ; c'est Commines qui nous l'apprend dans une lettre à Laurent de Médicis :
Seigneur Laurent, je me recommande à vous autant que je puis, et je vous remercie d'avoir bien voulu m'écrire et de ce que vous m'avez fait dire par Corne. Vous serez informé du changement de ce mariage : les voisins de la Bretagne en éprouvent une grande allégresse ; ceux de la Picardie et de la Champagne ne se réjouissent pas autant '. Le roi restituera honorablement la fille du roi des Romains 2, et tâchera de nous procurer la paix : je crois bien que jusque là nous aurons des allées et des venues. Monseigneur d'Orléans et monseigneur de Bourbon nous ont beaucoup servi, car, par la force, on n'en serait pas venu à bout cette année. Le roi donne une très-grande autorité à ces deux ducs, qui sont grands amis, et il les a pris pour chambellans pour faire tout passer. Je pense que les choses resteront sur ce pied un peu de temps. Le même prince a fait le duc d'Orléans, gouverneur de Normendie, il y a trois jours, ce qui est une marque de ce je vous dis plus haut. Tout le monde loue fort la nouvelle reine, et elle se montre très-obligée envers ceux qui ont mené cette affaire. Je serai encore homme de cour pendant deux mois, toujours prêt à vous servir partout où je pourrai. Priant Dieu, seigneur Laurent, qu'il vous donne l'accomplissement de tout ce que vous désirez.
Ecrit à Tours, le IIIe de décembre.
Corne vous écrira plus au long touchant les autres affaires de ce pays. Le pius qUe tout vôtre,
COMMYNES 3
* Le 12 juillet 1491, Maximilien adressa aux populations de la Bourgogne un manifeste où il leur annonça qu'il ne tarderait point à les affranchir de la domination française.
2 Déjà dans une lettre du 29 juin 1479, le comte Engelbert de Nassau avait engagé Charles VIII à renvoyer Marguerite à son père : « ce qui seroit un grand commencement de bien. » Documents français à Saint-Pétersbourg .
3 Archives de Florence.
Quelques jours après, Laurent Spinelli écrit de Lyon à Laurent de Médicis :
J'ai envoyé à Corne votre lettre du 2 et celle du seigneur d'Argenton : il vous répondra, comme il lui appartient, puisque c'est une affaire qu'il doit mener lui-même. Quant à ce qui a été fait par l'abbé de San- Antonio ' , je pense que le roi finira par céder à votre réclamation : il s'y conformera comme il convient, et il vous fera de plus indemniser. Je crois que le seigneur d'Argenton restera notre ami ; et pour ne pas l'irriter, je lui ai toujours dit que, si Dieu nous faisait la grâce de réussir et de nous dédommager d'une partie des torts que vous avez soufferts du temps de Lionetto -, vous lui feriez bien sa part : j'estime que cet espoir l'engagera à faire quelque chose et même beaucoup s'il ajoute foi à ma parole 3.
Laurent Spinelli ne se trompait point : Commines tenait beaucoup à conserver l'amitié de Laurent de Médicis, et, quelques jours après, il lui adressait une longue lettre, où il embrassait de ses regards toute la situation politique de l'Europe, depuis les menaces du roi des Romains et du roi d'Angleterre jusqu'aux combats qui se livrent à Grenade, sans omettre l'espoir, mal justifié, qu'il nourrit déjà, de voir naître bientôt un héritier de la couronne de France :
Seigneur Lorens, je me recommande bien fort à votre bonne grâce et vous mercie de vous lettres. Desà n'est riens sourvenu puis se mariage, qu'à la vérité est grant exemple de fortune, comme disent vous dites lettres, car le roy l'a espousée comme
. 4 Cf. Desjardins, t. I, p. 230.
2 Lionetto de Rossi. La banque de Lyon, qu'il dirigeait, avait éprouvé de fortes pertes.
3 Archives de Florence.
vraye duchesse et héritière de Bertainge, avec très-grant douère. Mes, se que plus les aide après Dieu, a esté la honne délibéracion, qu'il avoient d'eux bien défendre et la grant réparacion qu'il avoient fet à la ville de Rennes, et sans cella riens ne s'en fût fet, et s'y est fort sagement conduit le prinse d'Oranges, et bon besoing ly a esté, car sy les Allemans ussent entendu ledit mariage, il ût esté en grant dangier de sa parsone et tous ceux qui s'en melloient.
De la pès de Honguerie, nous la tenons pour fette au profit et honneur du roy de Behaigne, avec queque poy de soupeson de guère par desà. Mes le plus dangereux est le roi d'Engleterre et solicite les autres. Le roy d'Espainge n'a point encore fet en Grenade, mes la chose ne peut guère durer. Partout y a embassadeurs, et puis aucuns seigneurs d'Allemainge ne désirent point le roy des Romains trop grant. Toutfois il leur demande ayde : ne se sy la ly front. On en a yci petite crainte.
Puis aucuns jours, c'est cuidé prendre Mes par intelligence de ung des XIII gouverneurs de la ville, et si mesieur Gracian de Gevaro ùteu ses gens au jour qu'il avoit prins, et un autre gentilhomme de Loreine, la chose ne fût point faillye. Et depuis avoient reprins jour au XXVe de se mois de genvier, auquel ledit gouverneur devoit avoir la guarde d'une porte, car il en ont la guarde tour à tour. Ung portier les a descouvers, et a ledict gouverneur esté prins : s'ût esté au profit de monseigneur de Loreine. Le roy se fet ung très-beau prinse et sage, et tous ses voisins quièrent son amitié, etay espérance que Dieu ly donnera quequefois ung beau fils d'esté reyne, qui sera sage dame. Et atant fais fin à este mavesse lettre, priant à Dieu, seigneur Lorens, qu'il vous doinst l'accomplisement entier de vous désires.
A Orléans, le XIIIe de janvier,
De la main du plus que tout vôtre, Commynes.
Au seignew Lorens de Médicis '.
1 Archives de Florence.
Trois mois après, Laurent de Médicis descendait au tombeau, laissant après lui une gloire et une puissance dont ses héritiers ne surent pas toujours porter le poids, et la première lettre que Commines adressa à Pierre de Médicis qui lui succéda, reproduisit une de ces réclamations pécuniaires qui remplirent une trop grande partie de la vie du seigneur d'Argenton :
Seigneur Pierre, je me recommande à vous, tant comme je puis. N'a guères que moy estant à Paris, dis à Pellegrin Lorin, qui receut pour moy VI mille frans, qui m'estoyent deus en la ville, pour ce que c'estoit monnoye, et n'avois homme qui si bien s1! cognust, et aussi pour ce que me fiois de ly, car il a XX ans que hante fort en mon logis, se qu'il fist, et ly ordonnay bailler ladite somme par la ville à aucuns, au bout d'un jour ou II, sus qu'il estoit en franchise avec son frère Philippe, qui, à ce jour avoit esté prins pour debte et par le moyen dudit Pellegrin échapé. Auquel lieu allay parler aux deux. Après plusieurs parolles me rendirent partie de mon argent ; du surplus, montant deux mille VIe frans, s'obliga à moy devant notaires ledit Pellegrin de me payer ladite somme dedans troys moys, et voulentiers lui eusse preste, sans se mettre en ce dangier, car je luy pourchassois du bien par mariage : toutesfois n'a guères s'en est party, sans me riens mander, ne advertir, et ne sçay où il est tiré. Pour quoi doubte à grant paine recouvrer mon argent, et pour ce vous prie qu'il vous plaise mander Philippe son frère, devant vous, lequel je tiens cause de ce que par son dit frère m'a fait, dont en riens ne me mescontente, mais que recouvre le mien, et lui dire se qui vous samblera propice, affin qu'il face dilligence que son frère me paye. Il vous alléguera quelque transport que me fist ledit Pellegrin d'une debte du trésorier de Bretaigne ; mais je n'en ay riens peu recouvrer. Pour quoy de rechief vous supplie vous employer pour moy en ceste matière et m'en faire responce ; tels tours ne proufïïtent point aux bons marchans. Et
si en riens vous plaist m'employer, savez que tousjours suis à
votre commandement. Priant à Dieu, seigneur Pierre, que vous
doint tout ce que vous désirez.
Dreux, ce IXe d'aoust.
Le tout vôtre,
Philippe de Commynes.
A% seigneur Pierre de Me'dicis *.
La lettre suivante présente plus d'intérêt : Commines venait d'être envoyé à Senlis pour négocier, au nom du roi de France 2, un traité qui devait confirmer l'union de la Bretagne et de la France, ramener la paix sur les frontières des Pays-Bas et calmer le ressentiment de Maximilien :
Au seigneur Pierre de Médicis.
Seigneur Pierre, je me recommande à vous autant comme je puis. J'ai receu l'es lettres qu'il vous a pieu n'a guères m'escripre, et en ay dit le contenu au roy et à nul autre. Et à ce que j'ay entendu par sa responce, crois que le trouverez tel envers vous, comme luy et ses prédécesseurs ont esté envers vostre maison. Et s'il y a faulte en ce que je vous dis, elle viendra de vous, comme plus à plain j'ay dit à Fransquin Norry pour ce vous escripre.
Au seurplus à ce matin a esté conclu la paix entre le roy et l'archeduc Philippes, en la présence des embassadeurs de l'empereur et du roi des Rommains. Je vous en envoyé le gros, car les choses ne sont pas encore couchées par le menu, ne ne seront de huyt jours. J'ay esté présent aux choses dessus dictes, Il y avoit icy embassadeurs pour le comte Palletin et pour les Suysses et tous tendans à fin pour estre médiateurs de ceste paix.
Quant votre homme sera venu, je le adresseray envers le roy
1 Archives de Florence.
h, t. II, p. 318.
et partout ailleurs, là où ge pourray. Et si en autre chose vous plaist m'emplo^er, vous me trouverez tousjours à votre commandement. Priant à Dieu, seigneur Pierre, qu'il vous doint accomplissement de tout ce que vous désirez. Escript à Senlis, le VIIIe jour de niay.
Le tout vôtre,
COMMYNES *
Ce fut en vertu des dispositions du traité de Francfort, renouvelées par le traité de Senlis, que Commines recouvra ses domaines héréditaires qui avaient été confisqués lors de sa trahison ; mais rien ne permet de croire qu'il ait revu le foyer paternel et les campagnes dans lesquelles il ne pouvait plus retrouver une patrie 2.
L'homme de Pierre de Médicis que Commines se chargeait « d'adresser, » c'est-à-dire de guider et de conduire, se nommait Francesco délia Casa. Nous reproduirons quelques-unes de ses dépêches à Pierre de Médicis :
La première est du 18 juin 1493 :
Je vous écrivis la dernière fois, que madame de Bourbon m'avait demandé si vous seriez content que le roi de France vous fit entrer dans la nouvelle ligue entre le Pape, les Vénitiens et Milan : répondez à ce sujet par le premier courrier. Monseigneur d'Argenton m'en a depuis touché un mot, et vous savez combien cela importe. Je me recommande à Votre Magnificence. Je n'ai rien de plus à vous dire pour cette fois, sinon qu'il me
1 Archives de Florence.
2 La maison d'Albret réclama la terre d'Avesnes, en vertu du traité de Senlis, « par lequel avoit été décidé que chascun retourneroit au « sien ; » mais ce domaine resta à Charles de Croy, prince de Chimay, qui avait épousé Louise d'Albret. (Documents cités par M. Rahlenbeck.)
paraît certain que je mènerai à bonne fin ce que vous m'avez confié, sans que nous en recevions ni grief, ni tort aucun. Je regrette seulement que nos amis, que vous savez, ont en quelque sorte apprivoisé quelques-uns de ces seigneurs avec lesquels j'ai affaire et qui désiraient pouvoir encore tirer quelque chose de nous. Monseigneur d'Argenton en est un, et néanmoins il est tout vôtre ', mais le gouvernement est ici tel aujourd'hui que personne ne peut faire fond sur rien et qu'on n'y voit que confusion 2.
La seconde est écrite dix jours après :
Le roi revint ici samedi passé, qui était le 22 de ce mois, au soir. Le lendemain matin, dimanche, je fus introduit par monseigneur d'Argenton auprès de Sa Majesté, et j'eus ma première audience dans un petit cabinet à l'usage privé du roi, où se pressaient une soixantaine des principaux et plus grands seigneurs du royaume. Sa Majesté, un faucon sur le poing, ouvrit votre lettre, y jeta un rapide coup d'œil, puis voulut lui-même la lire et la connaître tout entière. Après cette lecture, il se retira avec le sénéchal et monseigneur d'Argenton, et ayant pris connaissance de la lettre de la Seigneurie et délibéré avec eux, il me dit que j'étais le bien venu, qu'il me ferait bientôt entendre et qu'il me ferait donner réponse de mes lettres de créance. Cela dit, il s'en alla à la messe. De mon côté, je me retirai avec monseigneur d'Argenton et le sénéchal qui m'annoncèrent avoir reçu du roi ordre et commission de m'entendre le lendemain sur mes lettres de créance, avec l'assistance de quelques autres seigneurs qui en sont chargés.
Le prince de Salerne est, comme je vous l'ai dit précédem-
1 Solo mi dolgo che li amici nostri, che voi sapete, hanno in modo awezzi qualcuno di questi signori, con chi io ho a fare, che ancora da noi desiderrano possere trarre qualche cosa. E M. d'Argenton ne è uno, che nondimanco è tutto vostro.
2 Archives de Florence; Desjardins, Négoc. dipl. entre la France tla Toscane, t. I, p. 221.
ment, grâce au sénéchal, un des délégués admis dans les conseils relatifs aux affaires d'Italie. M'étant aperçu, en causant avec lui, qu'il était choisi pour siéger à mon audience, je ne pus m'empécher de voir dans cette désignation une inadvertance peu honorable pour le roi et pour nous, et secrètement j'en avertis monseigneur d'Argenton en lui en démontrant la portée. Celui-ci reconnut la justesse et l'exactitude de mon observation , il retourna auprès du sénéchal et le roi ordonna qu'on désignerait le lendemain avec le général de Languedoc, comme délégués chargés de cette affaire , le maréchal des Cordes, gouverneur de Bourgogne, le sénéchal et Argenton. C'est ce qu'on fit.
Monseigneur d'Argenton, comme vous savez, est tout vôtre : il me vient ici bien à point, car c'est un homme prudent et trèsentendu, et en outre il espère se servir de vous ou du moins se faire honneur de vos affaires. Je le vois, en ce qui touche toutes les nôtres, faire tous ses efforts, et bien qu'il n'ait pas grande autorité, comme les autres le craignent, il lui en reste assez pour que, avec son activité et son habileté, il soit encore pour vous un instrument excellent et nécessaire. Ecrivez-lui, remerciez-le, et tâchez de le satisfaire, si vous pouvez, sur les trois chefs de demande que je vous ai transmis de sa part, ou au moins sur une partie de ceux-ci , surtout quant à son affaire avec Lorino qu'il désirerait faire retirer de l'ordinaire ; il a écrit à Péron deBaschi de le solliciter ; tâchez donc de l'obliger ou de vous en excuser de la meilleure façon, et, en tout cas, songez à le récompenser par quelque service ; car c'est un homme assez convoiteux et qui ne sert pas tant par amour que pour tirer de vous quelque chose *.
1 M. d'Argenton è, com voi sapete, tutto vostro, e di qua mi viene assai a proposito, perché è prudente e intende assai, e inoltre perché spera valersi di voi, o almeno farsi onore délie rnaterie vostre. Lo veggo in ingni noslra cosa andare di buone gambe ; e, benchè non sia di grande autorité, perché è temuto da costoro, nondimanco non è di si poca ehe, acozzata con la sua prontezza e destrezza, non ci sia uno ottimo e necessario instrnmento. Scrivetegli une lettera e ringraziatelo e sopra i tre capi, di che per lui vi scrissi per altra, vedete o di
Péron de Baschi est très-avide, et je sais qu'à Milan on Fa fort bien traité de présents et d'antres choses. S'il vous semble bon, d'après ce que m'a dit Argenton, vous lui donnerez quelque gratification.
Il me paraît étrange que nos amis d'Italie poussent si avant leurs affaires : j'en causais avec monseigneur d'Argenton, qui, par aventure, fait aux autres de ce côté des promesses qu'il ikv songe pas à tenir *, et il me répondit que je ne faisais pas autant de diligence pour votre service que le seigneur Ludovic 2 n'en fait pour son affaire.
Monseigneur d'Argenton me dit que si l'affaire de Naples va plus avant, vous devez songer à une seigneurie pour vous particulièrement.
Je reçois à l'instant votre lettre du 14, à laquelle je ne trouve rien de plus à répondre. Je ferai diligence pour connaître aussi en détail que possible les promesses du seigneur Ludovic et autre chose, si je le puis ; mais il faut marcher adroitement avec ces gens, car tous ceux qui ont ces secrets entre les mains, sont dos hommes gagnés par le seigneur Ludovic, et monseigneur d'Argenton lui-même oriente habilement sa voile de ce côté pour voguer avec le vent qui souffle s.
La troisième lettre, commencée le 16 juillet 1493, ne fut achevée que le lendemain :
Vous ayant écrit, il y a huit jours, par Mathieu dcl Vccchio et
tutti o rîi parte satisfargli potendo, e massime in questa sua cou il Lorino, che desiderebhe lo traessi de l'ordinario; e a Pérou de Basche ne scrive che la solleciti, si che vedete di servirlo o pigliarne buona escusazione , e ad ogni modo pensate di ricompensarlo di qualche piacere, perché e uomo che appetisce assai, e non serve tanto per amore, quanto per valer^i di voi di qualche cosa.
1 Che, per avventura, altri di costà promette quello che non pensa ili osservare.
- Ludovic Slbrza, tuteur du jeune duc de Milan, puis duc de Milan lui-même.
3 Archives de Florence; Desjardins, t. I, p. 223.
vous ayant fait savoir alors le résultat de l'audience du roi et de la conférence que j'ai eue avec les cinq conseillers chargés des affaires d'Italie, je n'ai pas grand chose à vous dire pour le moment.
Monseigneur d'Argenton est parvenu par son habileté et sa prudence à se faire admettre au nombre des cinq, mais il n'en est pas beaucoup plus avancé, car les autres, connaissant ce qu'il vaut, ne lui disent pas tout. Nous lui sommes très-obligés de ce qu'il nous sert activement partout où il le peut, non pas autant pour l'amour naturel qu'il vous porte, que pour se faire aussi honneur de nos affaires et se prévaloir de nous : il me rappelle souvent ses affaires et me demande si vous m'avez répondu à ce sujet. Voyez si vous pouvez lui être agréable en quelque chose, et veuillez y aviser '.
Lorenzone arriva, il y a deux jours; il avait, me dit-il, laissé à Orléans, Antonio del Repoli avec quarante-neuf faucons. J'en parlai de suite au sénéchal, avant le départ du roi, et Sa Majesté me fit dire de les envoyer à Melun, qui est une ville distante d'ici de dix lieues, où le roi sera demain et où je me rendrai ce soir pour accompagner la cour partout où elle ira. Ce matin j'ai reçu votre lettre adressée à François Nori et à moi, par laquelle j'apprends que tous les faucons sont destinés au roi. Nous les lui remettrions, si déjà nous n'en avions mis deux de côté pour monseigneur d'Argenton, qui m'avait prié avec beaucoup d'insistance de les faire venir ; mais, au moment de les présenter, je tâcherai que le sénéchal les réclame lui-même pour monsei-
A M. d'Argenton per sua industria e prudenza è suto ammesso per uno de cinque, ma non è tirato molto inanzi, ne gli fanno intender tutto perché conoscono che vale troppo. Noi gli siamo obligati, che ci serve prontamente di quanto puo, non tanto per amor naturale che vi porta, quanto ancora per farsioonore délie cose nostre, e per valersi di noi ; e spesso mi ricorda e domanda se délie sue faccende mi avete riposto cosaalcuna; vedete, potendo, compiacergli in qualche cosa, e ne avvisate.
gneur d'Argenton. Je vous dirai une autre fois comment le roi les aura reçus '.
La lettre suivante complète celle que nous venons de citer :
Je vous écrivis de Paris, il y a quatre jours, tout ce qui m'était arrivé alors. Depuis je suis venu ici où le roi se trouve pour se livrer à loisir à la chasse dans les environs. J'y ai fait amener, sur l'ordre de Sa Majesté, votre envoi de faucons : le roi, curieux de les voir, alla les visiter à la tombée de la nuit. Il en est parti de chez vous cinquante-quatre, dont trois sont morts en route, à ce que m'a dit Antoine. Vous savez qu'au moment du départ, il y en avait quatre en mauvaise santé.
Laurent Spinelli en a, paraît-il, eu trois, pour les donner à je ne sais quel seigneur. Les quarante-huit autres qui sont arrivés ici, ne pourraient être en meilleur état, sauf un seul; il ne leur manque pas une plume, et ils sont beaux et gras au possible. Je vous avais écrit que monseigneur d'Argenton m'en avait demandé une couple et que je les lui avait promis, si je pouvais en disposer ; mais, vu votre recommandation et la volonté de roi, tous les oiseaux seront, comme vous l'ordonnez, fidèlement remis à Sa Majesté ; et bien qu'une lettre de Lyon me mande que vous en avez promis deux à Filippo de Gagliano pour son frère Julien, qui demandait qu'on les remît ici à un trésorier de la reine, je vous excuserai et moi aussi sur ce que le roi a voulu les garder tous pour lui : je prendrai le même prétexte visà-vis de monseigneur d'Argenton 2.
Au- dessus de ces détails d'un faible intérêt, se plaçaient des questions politiques qui réclamaient une urgente solution. L'Italie était profondément divisée. Tandis que Florence se rapprochait du roi de Naples, le Pape, le duc de
1 Archives de Florence ; Desjardins, 1. 1, p. 233.
2 Archives de Florence; Desjardins, t. I, p. 239.
Milan et Venise formaient une étroite alliance, et on ne savait encore dans quel but on avait stipulé dans ce traité la levée de nombreux hommes d'armes. Il importait à Florence, flottante et indécise au milieu de ces discordes, de trouver un appui dans le conseil de Charles VIII. Le 31 août 1493, Francesco délia Casa écrit à Pierre de Médicis :
Depuis que le roi a quitté Paris, monseigneur d'Argenton n'a plus mis le pied à la cour. J'apprends qu'il doit y être aujourd'hui et j'en suis fort aise, car bien qu'il ne pèche pas en toute eau, il viendra néanmoins fort à propos à nos ambassadeurs dans bien des choses '. Quand ils seront arrivés, ils devront, me semble-t-il, faire en toute diligence un bon choix d'un ou deux de ces principaux seigneurs qui gouvernent, et entrer avec eux en étroite intelligence et en bonne amitié, car si nous ne nous attachons à quelque bon ami particulier, nous n'aurons jamais aucune certitude dans nos affaires; et un bon ami dévoué et intime nous aidera mieux qu'une foule de relations sans valeur *.
Francesco délia Casa ajoute cinq jours après :
Je ne puis laisser de vous dire, quoique je pense que vous n'en ferez pas grand cas, qu'un ami secret m'a dit que Peron a eu un entretien secret avec le pape , pendant une nuit , dans une chambre où il n'y avait qu'eux, et il craint que le Pape ne lui ait parlé de votre ligue avec le roi de Naples.
Il me semble que vous devez le plus tôt possible nous écrire comment nous pouvons vous justifier de cette ligue, qu'on dit exister, et il ne serait pas mauvais, je pense, qu'en écrivant au
4 L'Argenton , dipoi che il rè parti de Paris, non è suto mai in corte, e intendo che oggi ci debbe essere, che assai mi piace perché non ostante che non peschi in ogni pelago , nondimanco a moite cose verra assai a proposito a nostri ambasciadori.
- Archives de Florence ; Desjardins, t. I, p. 248.
roi, vous écrivissiez aussi au sénéchal de Beauvais, qui n'a plus son titre de sénéchal de Carcassonne. Je n'ai pas autre chose à vous mander. Nos ambassadeurs se dirigent vers Tours où le roi sera, à ce que je suppose, dans une dizaine de jours *.
Commines était-il cet ami secret? Il y a quelque motif de le penser car Francisco délia Casa écrivait le 9 novembre de la même année :
L evêque de Saint-Malo a eu un entretien secret. Je l'ai su par le seigneur d'Argenton...
Le seigneur d'Argenton nous assure, et je le crois, qu'il parle et travaille pour nous 2.
Ue autre ambassadeur florentin, l'évêque d'Arezzo, écrit le 29 novembre 1493 à Pierre de Médicis :
Je me tiens volontiers sur mes gardes pour ne pas être pris, et je pense qu'il fait bon de ne pas bouger, car soit que vous avanciez, soit que vous reculiez, vous vous heurtez à des lances en arrêt : je voudrais bien que la cuve eût déposé son marc avant que nous goûtions le moût. Il est bon d'aller doucement, mais trop est trop, dit-on ici. Voici le Pape admis dans l'appointement du roi d'Espagne. On sait qu'abandonnés à vous-mêmes, vous ne pourriez soutenir le choc des Français et des Lombards s'il vous atteignait. Qu'importe ? Je vous ai enseigné mille charmes pour l'amortir, diversions, mariages, chapeaux, etc., la nature vient de m'en révéler un nouveau qui per easdem, etc. On sait que le principe de ce mal fut la corruption de ceux de là-bas pour abaisser celui d'ici : pourquoi n'essayèrent-ils donc pas de jeter la cruche d'huile, pour un porc plus gras ? Nous avons appris, par le moyen de monseigneur d'Argenton, que les promoteurs de l'entreprise ont tellement réussi à échauffer le roi qu'on ne l'a jamais vu si furieux.
1 Archives de Florence; Desjardins, t. I, p. 252.
2 Archives de Florence ; Drsjarpins, t. I , p. 260.
L'allusion que j'ai touchée ci-dessus du porc plus gras, je ne la tiens pas d'un méchant bavard. On la juge utile cum res in dubio sit. C'est un grand personnage qui m'a glissé à l'oreille et sub juramento le mot en question du porc1.
Commines, qui rendait de si notables services, n'agissait pas, nous l'avons déjà vu, avec un complet désintéressement; et Francesco délia Casa écrivait le 14 janvier 1494 à Pierre de Médicis :
Monseigneur d'Argenton reviendra dans quelques jours à la cour ; je voudrais bien pouvoir lui répondre quelque chose au sujet de ce que je vous ai écrit à sa prière 2.
Tout annonce qu'il fut fait droit, au moins en partie, à ces réclamations, puisque Commines se montra plus que jamais l'ami des Médicis et le défenseur des intérêts de Florence.
Commines combattait à la fois , dans le conseil de Charles VIII , l'opinion du roi et celle du duc d'Orléans qui voulaient tous les deux une expédition en Italie, l'un avec l'espoir de recevoir à Rome , des mains du Pape , la couronne d'empereur d'Orient 3, l'autre avec l'ambition plus modeste de disputer aux Sforza l'héritage de son aïeule Valentine Visconti, le beau duché de Milan.
Charles VIII était « très-jeune et foible personne, plain « de son vouloir, peu accompaigné de sages gens , ne de
1 Archives de Florence; Desjardins, t. I, p. 350.
2 L'Argenton tornerà, fra pochi di, in corte; che desiderrei potergli respondere qualche cosa di quanto scrissi a sua richiesta. Archives de Florence; Desjardins, t. I, p. 268.
" Le 6 septembre 1494 , André Paléoiogue déclara céder à Charles VIII tons ses droits à l'empire d'Orient.
« bons chiefs \ » Quant au duc d'Orléans, c'était « un « jeune et beau personnaige , mais aimant son plaisir 2. »
Lorsque Commines affirmait que servir les Italiens, c'était se mettre à- l'hôpital, et beaucoup donner pour ne rien obtenir3, il ne faisait que reproduire l'opinion même de Louis XI, qui s'était toujours montré peu disposé à intervenir dans les affaires d'Italie. Commines avait vu, sous Louis XI, Olivier le Diable triompher de ses sages avis. Il ne se sentit pas moins humilié quand un autre valet de chambre de son ancien maître, Etienne de Vesc, qui était aussi « homme de « petit estât et de petite lignée 4, » fit, sous Charles VIII, rejeter de nouveau ses conseils. Parmi ses contradicteurs, se trouvait également le général des finances GuillaumeBriçonnet, qui avait épousé la fille de Jean de Beaune, le marchand de Tours qui avait jadis reçu le dépôt des premières largesses du roi de France en faveur du transfuge. Briçonnet, d'après notre historien, était « un homme de finance auquel le cœur « faillit 5. » Etrange rapprochement ! Briçonnet avait, comme receveur du roi, enregistré la pension et les dons de 1472 qui rappelaient la trahison de Commines ; Etienne de Vesc avait été l'un des témoins dont la déposition avait constaté ses fraudes dans la destruction des titres du château de Thouars : l'un et l'autre lui rappelaient ses hontes.
Ce qui, d'après Commines, manquait aux conseillers du roi et au roi lui-même, c'était « le sens. » Il observe des premiers : « Le sens des conducteurs du voyaige n'y servit
1 Mém.,t. II, p. 292.
x Mém., t. II, pp. 291 et 329.
., t. II, p. 291.
« guères ', » et il va jusqu'à dire de Charles VIII : « Le « roy n'estoit pourveu, ne de sens, ne d'argent2. »
Ludovic Sforza, tuteur de son neveu le jeune duc Jean- Galéas, appelait les Français en Italie : il réclamait de Charles VIII l'investiture de la ville de Gênes, et pour parvenir à ce but, il donna à certains serviteurs du roi de France, notamment à Etienne de Vesc, huit mille ducats. C'était trop peu, selon Commines qui ne put ou ne voulut recevoir sa part dans ces dons. « Si argent ils dévoient « prendre, dit-il, ils en dévoient demander plus 3. » Ludovic Sforza était du reste trop habile pour ne pas réussir, car voici le portrait que nous en a laissé Commines : « Ledict seigneur Ludovic estoit homme très-saige, mais « fort craintif et bien souple quand il avoit paour (j'en « parle comme de celluy que j'ay congneu et beaucoup de « choses traicté avec luy), et homme sans foy s'il veoit son « prouffit pour rompre 4. » Telles étaient les pratiques qui venaient d'Italie 5.
Charles VIII, de son côté, entretenait en même temps d'autres pratiques avec le Pape, les Vénitiens et les Florentins. Le soin de les diriger avait été confié à un serviteur de la maison d'Anjou, né en Italie et nommé Perron de Baschi, que nous avons déjà vu employé aux mêmes intrigues par le roi Louis XI 6. Les Florentins, de plus en plus inquiets, avaient envoyé l'évêque d'Arèse et Pierre Soderini
., t. II, p. 292.
2 Mém., t. II, p. 328.
3 Mém., t. II, p. 314.
5 Mém., t. II, pp. 321 et 557.
6 Mém., t. II, p. 315.
vers Charles VIII « pour dissimuler avec luy l. » Commines se trouva , nous l'avons déjà vu , au nombre de ceux qui « besognèrent » avec ces envoyés de Florence 2. Une autre ambassade, conduite par Pierre Capponi, rencontra le roi à Lyon 3. Capponi , à qui on attribue cette célèbre réponse dans les murs de Florence menacée : « Si vous « sonnez vos trompettes, nous sonnerons nos cloches, » n'était, d'après Commines qui s'entendait en trahisons, qu'un traître, perfide vis-à-vis de Pierre de Médicis comme vis-à-vis de sa patrie4. Commines eut peut-être, nous le verrons plus tard, certains motifs de calomnier Pierre Capponi.
A Vienne, on discuta longuement dans le conseil du roi quelle conduite il fallait tenir vis-à-vis des Florentins. Commines continuait à défendre leurs intérêts. Il écrivait le G août 1494 à "Pierre de Médicis :
A% seigneur Pierre de Médicis.
Seigneur Pierre , je me recommande à vous tant comme je puis, pour ce que à l'eure que vos gens partirent de Lyon ils me escripvirent , me priant que si je venoye ycy en court, que je voulsisse aider à adolsir les choses qui étoient mal entendues céans, et l'on vous trouveroit toujours bon serviteur et amy du roi.
Je fais responce à Laurens Spinelli au contenu de leurs dites lettres, pour ce que l'on m'a dit à Lyon en passant qu'il est retourné à Chambéry, et luy escrips qu'il me face briefve responce pour ce que je ne sçay quel chemin je prendray au party
1 Mém., t. II, p. 336.
que le roy fera d'icy, et pour le temps que je y serai , m'emploieray voulentiers à vous faire quelque service. Et ne convindray à dire ce que m'escriprez, à personne du monde, espérant que vos envois et vos parolles seront semblables. Toutesfois il est force que chacun congnoisse ses amis par effect et en bref. Et si je estoie party à Feure tirant en France, si renvoyeray-je les lettres en telles mains que le roy les pourra veoir et entendre, et messeigneurs d'auprès de luy ; toutesfois j'espère estre encoures là où sera le roy, m'ouffrant tousjours vous servir en ce que il sera possible. En priant Dieu, seigneur Pierre, que vous doint ce que désirez.
Escript à Vienne, ce VIe jour d'aoust.
Le plus que tout vostre,
PHes DE COMMYNES ' .
On nous a conservé aussi la lettre que Commines adressa le même jour à Laurent Spinelli. Il y examine tous les griefs dirigés contre la seigneurie de Florence et lui donne de sages conseils :
A Laurens Sjpinélly.
Laurens, je me recommande à vous tant comme je puis. Vous savez que à l'heure de vostre partement de Lyon, vous et Cosme m'avez escript, me priant, que si je venoie en court, que misse peine de donner à entendre au roy et à messeigneurs qui sont auprès de luy le contraire des charges que l'on donnoit contre vérité à la seignourie de Florence et au seigneur Pierre de Médicis : en passant à Lyon ay sceu comment vous m'avez escript puis naguères et que les lettres estoient allées à Paris, lesquelles je n'ay point eues, et que vous seul devés estre de retour à ceste heure à Chambéry.
Pour quoy, tant pour satisfaire à vostre requeste que pour
1 Bfnoist, Lettres de Compiles, p. 25.
faire service audit seigneur Pierre de Médicis, ay mis peine, dès que suis arrivé ycy,de savoir la vérité dont procédoit ce grant mescontentement que le roy avoit contre luy, et en ay parlé aux principaulx. Tous disent générallement, et encoures d'aucuns qui vouldroient faire plaisir à vostre maison, que en toutes assemblées et en tous lieux ledit seigneur Pierre s'est montré vray parcial pour le roy Alphons, et qu'il a fait recevoir son armée dedans le port de Pise et de là sont partis pour venir commencer la guerre en rivière de Gennes. Aussy m'a esté parlé du reffus que entre vous avez fait de prester argent, quant en avez esté requis , et que l'on vous voulloit bailler bonnes seuretés et proufiït, et que en brefs termes eussiez esté paie et que Gennevoys n'ont pas fait ainsi. J'ay fait responce pour vostre escuse, que en général ne l'eussiez jamais fait, et que d'autres princes vous eussent peu contraindre à faire le semblable ; mais que en particulier je ereoys qu'on eust trouvé argent avecques entre vous, au moins quelque somme raisonnable.
Il m'a esté respondu que autresfois Florentins ont preste deux cens mille ducas contans au roy Ferrand et payé cinquante miye ducas tous les ans comme par tribut. Cest article ay-je tenu comme rapport fait contre vérité et l'ay excusé à ceulx à qui il avoit esté dit, disant que de tribut jamais ne l'eussiez payé et que si Florentins paioient aucun argent par années, qu'il falloit que ce feust pour quelque entretennement de gens d'armes à l'eure qu'ils estoient ses alliés. D'autres plusieurs choses m'ont esté dictes, que je passe pour briefveté.
Et pour fin de ma lettre, j'ay prié aucuns personnaiges et en bon lieu que ceste hayne voulsist repouser sans adjouster plus grant foy aux rapports, ni faire nulle rigueur jusques à ce que plus amplement le roy feust informé de vos excuses, et que après ce coup ne m'en empescheroie plus si je vous veoye gens obstinés. Et me semble bien que si ladite seignorie de Florence se vouloit déclarer franchement pour le roy et que le seigneur Pierre en feust moien, qu'ils seroient receus plus en faveur et amytié avecques luy qu'ils ne feurent jamais avec le feu roy
Loys, à qui Dieu pardoint. Et ne fault point craindre que à l'appétit de mil ennemys qu'ils eussent, le roy feist chose dont ils se deussent douloir; et seroient les choses mieulx entendues" que jamais. Et si n'entend point qu'ils feissent nulle déclaration jusques à ce qu'ils veissent l'eure propice.
Si vous vous mectez en dissimulations , les rapports et les malveillances croytront chacun jour ; aussi vous véez bien qu'il n'en est plus temps. Je ne sçay que je deviendray au partement du roy, qui sera brief ; et pour ce, si vous me vouliez respondre faictes-le diligentement. J'escrips troys lignes au seigneur Pierre, et remects la créance sur vos lettres. Vous savez que je luy vouldroye faire service et à toute sa maison. En priant Dieu, Laurens, que vous doint accomplissement de tout ce que vous désirez.
Escript à Vienne, le VIe jour du mois d'aoust.
Le tout vostre, Ph" de Commtnes l .
Laurent Spinelli, qui gouvernait la banque de Pierre deMédicis, était, dit Commines, « un homme de bien en « son estât et assez nourri en France, mais des choses de a nostre court ne povoit avoir congnoissance 2. »
Au milieu de ces graves discussions, Commines ne négligeait pas le soin de ses intérêts privés. Pour être plus certain de conserver le comté de Dreux, il se fit remettre à Vienne deux déclarations différentes par Alain d'Albret qui faisait partie de la même expédition. La première, du 9 août, porte qu'Alain d'Albret ne le forcera jamais ni à prendre la seigneurie d'Avesnes , ni à rendre le comté de Dreux. La seconde, du 22 août, ajoute en termes contradictoires mais destinés à multiplier les garanties pécu-
1 Benoist, Lettres de Comptes, p. 23.
- Mém., t. II, p. 350.
maires, que Commines a remis mille livres à Alain d'Albret, six cents à son fils, de plus trois perles, et de ce chef Alain d'Albret reconnaît devoir au seigneur d'Argenton trois mille livres, qui devront être payées avant tout rachat du comté de Dreux 1.
Les perles vendues par Commines brillèrent peut-être dans les fêtes qui signalèrent la marche des Français en Italie : il eût mieux valu une solide armure pour les périls qui marquèrent leur retour.
La guerre venait d'être définitivement résolue , et dès ce moment, Commines, qui l'avait combattue dans les conseils, montra le plus grand zèle pour en assurer le succès. Il nous apprend notamment qu'il équipa, à ses frais, une grosse galléace « très-puissante , avec grant artillerie 2 et grosses « pièces, » telles que les Italiens n'en avaient jamais vues de semblables 3. C'était, selon toute probabilité, le plus gros navire de la flotte, car ce fut celui que choisit le duc d'Orléans, qu'on croyait appelé à prendre le commandement de toute l'armée de mer.
1 Documents des archives des Basses-Pyrénées, publiés par M. Rahlenbeck. Il y a quelques lacunes dans ces documents. Par une charte du 13 décembre 1493, le terme du rachat du comté de Dreux avait été prorogé.
2 Ce goût pour les armes qui devaient briser les remparts et détruire les gros bataillons, paraît avoir été héréditaire dans la famille de Commines. Son père avait réuni au château de Renescure un assez grand nombre de canons que le duc Philippe employa en Oiient contre les infidèles. Commines remarque que le fait de l'artillerie n'avait jamais été si bien entendu en France que dans l'expédition de 1494 et que les Italiens y connaissaient peu de chose. (Mém., t. II, p. 346.)
3 Mém., t. II, p. 335, 342 et 346.
En ces besoins pressants , on demanda cent mille francs aux Soli de Gênes à l'intérêt de 3 i/a pour cent par mois \ On emprunta aussi à un marchand milanais cinquante mille ducats, qui furent avancés par le duc de Milan, à la condition qu'ils fussent garantis personnellement par divers seigneurs. Le seigneur d'Argenton, entre autres, s'engagea pour six mille ducats 2.
Commines fit mieux encore : il fut l'un des premiers à monter à cheval , afin de ne pas se trouver au milieu des courtisans dont il méprisait l'inexpérience 3. Mais il fut rappelé presqu' aussitôt, parce que le projet d'expédition parut un instant ajourné; et lorsqu'on l'exécuta, le roi, mieux avisé, retint Commines près de lui.
1 Coctier menacé de poursuites pour avoir reçu de Louis XI 93,000 écus en six ou sept mois, en avança 50,000 pour l'expédition d'Italie. (Commines, éd. Lenglet, t. IV, p. 289.)
2 Mém.,t. II, P. 331.
3 Espérant passer les monts en moindre compagnie. (Mém , t. II, p. 331.)