‹ Lettres et négociations de Philippe de Commines, pub. avec un commentaire historique et biographiqueChapitre 5 sur 19 · AMBASSADE DE COMMINES A VENISE · texte numérisé non relu

AMBASSADE DE COMMINES A VENISE

Charles VIII quitta Vienne le 23 août 1494 et traversa les Alpes le 2 septembre. Il fut reçu en ami et en allié cà Turin et se dirigea vers Asti , domaine de son beau-frère le duc d'Orléans.

Ludovic Sforza se rendit au devant de Charles VIII : « Sire, lui dit-il, ne craignez pas cette entreprise. En Italie, « y a trois puissances que nous tenons grandes, dont vous « avez l'une qui est Millan; l'aultre ne bouge, qui sont « Vénissiens, ainsi n'avez affaire qu'à celle de Naples. « Quant vous me voudrez croire , je vous aideray à faire « plus grant que ne fut jamais Charlemagne. » — « Et « disoit vrai, ajoute Commines, mais que toutes choses « eussent esté bien disposées de nostre costé. 1 »

Ce fut à Asti 2 que le roi nomma Commines son ambassadeur près de l'une de ces grandes puissances d'Italie. Il devait obtenir l'alliance des Vénitiens, ou tout au moins les

1 Mém., t. II, p. 336. Commines assistait à cette entrevue, car Charles VIII et Ludovic Sforza lui montrèrent l'un et l'autre les nouvelles qu'ils reçurent du combat de Rapallo où les Napolitains avaient été repoussés.

2 Commines fit quelque séjours à Asti : « Je demouray à partir « aucuns jours parce que le roy fut malade. » {Mém., t. II, p. 342.)

empêcher « de bouger. » En effet, comme le remarque Commines, « par leurs forces, leur sens et leur conduicte, ils « povoient ayséement troubler le roy. » Il s'agissait donc, en allant les remercier de l'accueil qu'ils avaient fait précédemment à deux ambassadeurs français , « de les entre- « tenir en l'amour du roi de France » \

Le voyage de Commines ne dura que six jours , « car le « chemin estoit le plus beau du monde 2. » Il s'arrêta à Pavie et admira au couvent des Chartreux le monument funéraire du duc Jean-Galéas Ier, surmonté de sa statue équestre plus haute que l'autel et entouré des écus des cités qu'il avait usurpées et sur lesquelles il n'avait aucun droit 3. Le duc Jean-Galéas avait été l'ami de Louis XI, qui le citait comme un modèle des princes. Commines le juge en quelques mots, en l'appelant « ung grant et mauvais tyran, « mais honnorable 4. »

Au château de Pavie languissait prisonnier le jeune duc de Milan Jean-Galéas II, qui avait avec lui sa femme et un jeune enfant. Commines fit de vains efforts pour le voir. Son oncle Ludovic le cachait à tous les yeux et faisait noyer les messagers qui portaient ses plaintes. Quelques jours après, Charles VIII (comme il le raconta lui-même à Commines), exigea qu'on le lui montrât, et il le trouva pâle, souf-

1 Mém., t. II, p. 403. Les Vénitiens ne s'étaient pas toujours montrés bien disposés pour la France. Vers 1488, Charles VIII fit saisir leurs navires. Dans une lettre de Louis de Graville, amiral de France, on lit que les Vénitiens sont héréticmes et ennemis du roi. {Documents français à Saint-Pétersbourg .)

4 Mém., t. II, p. 353.

frant, affaibli, disait-on, par le poison. Ce triste spectacle était l'une de « ces pitiés d'Italie * » dont parle notre historien.

Commines traversa Brescia, Vérone, Vicence, Padoue. « Partout, dit-il, me fut faict grant honneur et venoient « grant nombre de gens au devant de moy, avec leur podes- « tat... Ils me conduisoient jusques à l'hostellerie, et com- « mandoient à l'hoste que habondamment je fusse traicté, et « me faisoient deffrayer avec toutes honnorables parolles ; « mais qui conteroit bien ce qu'il fault donner aux tabou- « rins et aux trompettes, il n'y a guères de gaing à ce « deffray, mais le traictement est honnorable 2. »

Le 1er octobre 1494, Commines n'était pas encore arrivé aux bords de l'Adriatique , car les ambassadeurs florentins à Venise mandaient ce jour-là aux Huit de Pratique 3 :

On attend ici dans deux jours monseigneur d'Argenton , ambassadeur de Sa Majesté Très-Chrétienne le roi de France. On a ordonné à quarante gentilshommes de lui faire honneur en allant à sa rencontre avec deux bucentaures. Son logement est préparé à Saint-Georges le Majeur. Je ferai la plus grande diligence possible pour savoir les motifs de cette visite, et Vos Seigneuries seront informées de tout ce que j'aurai pu recueillir *.

L'un de ces ambassadeurs, Paulo- Antonio Soderini, écrivait le même jour à Pierre de Médicis :

Monseigneur d'Argenton doit venir ici dans une couple de

1 Mém., t. II, p. 355.

- Mém., t. II, p. 404.

3 On donnait ce nom aux membres du conseil supérieur du gouvernement de Florence.

4 Archives de Florence.

jours. Sachant la bonne amitié qu'il avait pour votre père d'illustre mémoire et qu'il a encore pour vous, j'ai le dessein d'aller le visiter en cérémonie le lendemain de son arrivée. Je sais que les envoyés de Milan et de Ferrare iront à sa rencontre à quelques milles ; j'irai seul lui faire visite comme je viens de dire. Si toutefois il vous semblait que je dusse agir d'une manière plutôt que d'une autre, faites-le moi savoir. J'ai appris de très-bonne source que le seigneur d'Argenton doit exposer à la seigneurie que Sa Majesté Très-Chrétienne, informée qu'on fait courir le bruit qu'elle n'est venue en Italie que pour bouleverser ce pays et se l'assujettir en ravissant à la Sainte-Eglise sa liberté, envoie son ambassadeur déclarer et donner à la République l'assurance formelle que, sauf ce qui concerne le royaume de Naples (lequel, ainsi qu'elle l'a fait entendre à diverses reprises, lui appartient de droit), elle n'est pas venue dans le dessein de nuire à qui que ce soit, ni d'occuper quelque point du territoire d'autrui, quoique la conduite du Pape et celle de nos seigneurs envers Sa Majesté soient de nature à altérer ses bonnes dispositions.

L'ambassadeur de Milan répète qu'avant qu'il se passe quinze jours, on apprendra une nouvelle des plus importantes. Je ne puis conjecturer de quoi il s'agit, ni ce que ce peut être. Vous en jugerez mieux *.

Ce fut le 2 octobre 1494 que Commines arriva à Venise. Il descendit la Brenta de Padoue à Fusina, où il trouva des barques petites mais élégantes et ornées de somptueux tapis, pour fendre le flot endormi qui expire silencieusement sur ces lagunes chantées par les poètes. Vingt-cinq gentilshommes richement vêtus de drap de soie et d'écarlate, lui souhaitèrent la bienvenue au nom de la seigneurie de Venise. Ce fut avec une vive admiration qu'il salua ses canaux couverts de trente mille gondoles , ses édifices , ses

1 Archives de Florence.

jardins, ses monastères, ses soixante-douze paroisses, « et « est chose bien estrange de veoir si belles et si grans « églises fondées en la mer • . »

Commines s'arrêta d'abord à l'église de Saint-André, où d'autres gentilshommes lui adressèrent une seconde harangue. Là se trouvaient les ambassadeurs de Milan et de Ferrare, et ce fut placé au milieu d'eux qu'il monta dans une barque beaucoup plus grande, tendue de satin cramoisi, qui le porta dans la grande rue que les Vénitiens appellent le Grand Canal, « la plus belle qui soit au monde, » car elle est bordée de palais dont les façades sont de marbre ou de porphyre. Si on y pénètre, tout répond à cette magnificence, car partout l'or et les peintures marient à l'envi les pompes de la richesse et le génie des arts. « C'est, dit Com- « mines, la plus triomphante cité que j'aye jamais veue 2. » C'était, de plus, celle qui recevait le mieux les ambassadeurs étrangers, et une compagnie de cinquante gentilshommes ne quitta pas l'envoyé de Charles VIII jusqu'à ce qu'il fût arrivé à l'abbaye de Saint-Georges, où on avait préparé sa résidence.

Commines ajoute que Venise est aussi la cité « qui plus « saigement se gouverne ; que ses affaires sont plus saige- « ment conseillées que de prince , ne communaulté qui soit « au monde ; qu'il a connu les Vénitiens si saiges et tant « enclins d'acroistre leur seigneurie que, s'il n'y est pour- « vea tost, tous leurs voisins en maudiront l'heure 3. » Égaux aux Romains par leur génie , mais plus prudents et

1 Mém., t. II, p. 405.

2 Mém., t. II, p. 406.

* Mém., t. II, pp. 321 et 409.

mieux instruits par l'expérience, ils n'ont point de tribuns du peuple, et le peuple lui-même n'est point porté aux discordes civiles , car il se compose en grande partie d'étrangers. Si toutes les fonctions sont réservées aux gentilshommes, il n'y a ni trésors, ni commandements, d'armée qui puissent exciter leur convoitise et leur ambition ' .

C'était à des Vénitiens que Louis XI , montant sur le trône, avait demandé les secrets de l'art de gouverner les hommes2. C'était aussi à des Vénitiens qu'à la cour de Bourgogne, Commines, jeune encore, avait entendu raconter les révolutions de l'Orient, où Mahomet II s'était élevé moins par la force que par la ruse, moins en exterminant ses ennemis qu'en semant la division parmi eux 3. Les Vénitiens avaient lutté avec les mêmes armes. En 1494 et en 1495, ils entendaient « plus que jamais la façon d'eulx « deffendre et garder 4. » Commines devait trouver parmi eux des émules et des rivaux dans l'art difficile de dissimuler.

L'ambassadeur florentin se hâta d'annoncer aux Huit de Pratique l'arrivée du seigneur d'Argenton :

Monseigneur d'Argenton arriva hier soir, et les gentilshommes qui en avaient reçu Tordre comme je vous l'ai écrit, allèrent à sa rencontre à cinq milles d'ici avec deux bucentaures ; ce matin ils se sont, au nombre de trente, rendus avec les mêmes bucentaures à Saint-Georges où il est logé , et l'ont conduit à l'audience. Je ferai diligence, comme je vous le disais dans ma dernière lettre,

1 Mém., t. II, p. 531.

2 Chastellain, t. IV, p. 199.

3 Mém., t. II, p. 286.

1 Mém., t. II, p. 409.

pour savoir quelle est sa charge, et j'en rendrai compte à Vos Seigneuries '.

Commines, résumant le discours qu'il adressa à la seigneurie de Venise, rapporte qu'il la remercia de la réponse faite à d'autres ambassadeurs français : que le roi pouvait se confier en elle en poursuivant hardiment son entreprise 2. Après avoir invoqué les anciennes alliances des rois de France et de Venise, il s'efforça de justifier les projets de son maître sur le royaume de Naples et sur l'Orient, et offrit aux Vénitiens le port de Brindes où les croisés s'embarquaient au xie siècle, jusqu'à ce qu'on eût pu leur rendre aux rives de l'Hellade ou du Bosphore quelques-uns de ces territoires que les compagnons de Dandolo avaient conquis, mais qu'ils n'avaient su conserver. A ce que rapporte Commines, les Vénitiens lui tinrent les meilleures paroles du roi et de ses affaires, parce qu'ils supposaient qu'il n'irait pas plus loin que le Milanais, et montrèrent un grand désintéressement en ce qui touchait la cession des ports de Brindes et d'Otrante, car ils savaient bien que le roi ne les possédait pas et ils croyaient qu'il ne les posséderait jamais. Du reste, ils craignaient peu les Français « et ne s'en faisoient « que rire 3. »

Nous mettrons sous les yeux de nos lecteurs les pièces officielles conservées aux archives de Venise ; ils y trouveront sur la première audience accordée à Commines les intéressants détails que cherchaient à recueillir les envoyés florentins :

i Archives de Florence (3 octobre 1494).

2 Cette réponse est donnée par Godefroy , Hist. de Charles Y III, p. 239.

3 Mém.,t. II, p. 413.

Sommaire du discours de monseigneur d'Argenton. au nom de Sa Majesté Très-Chrétienne.

Après avoir fait son compliment au nom du roi, et ses lettres de créance ayant été présentées et lues, monseigneur d'Argenton a exposé ce qui suit : t

Aussitôt que Sa Majesté Très-Chrétienne fut arrivée en Italie et dès qu'elle y eut rejoint le seigneur Ludovic, elle résolut d'envoyer immédiatement monseigneur d'Argenton, en qualité d'ambassadeur auprès de l'illustrissime seigneurie, mais, à cause d'une maladie survenue au roi , celui-ci a été forcé de différer jusqu'à présent son voyage.

Il remercia ensuite l'illustrissime seigneurie, au nom de Sa Majesté, du bon accueil qu'on avait fait à monseigneur deCitain, le dernier ambassadeur de Sa Majesté ici, des bonnes relations qu'on avait eues avec lui, de l'ordre transmis au capitaine-général de traiter tous les navires et tous les sujets de Sa Majesté Très-Chrétienne comme ceux de Venise, de la réponse donnée à Sa Majesté concernant la demande faite par elle de cinq galères que la République s'est excusée, par de bonnes raisons, de fournir, ainsi que de ce qu'elle aurait répondu aux ambassadeurs du pape et du roi : que l'intention de l'illustrissime seigneurie est de rester fidèle à l'amitié et à l'alliance de sadite Majesté Très-Chrétienne.

Il déclara de plus qu'il a été et est envoyé pour justifier Sa Majesté de l'intention que lui ont prêtée lesdits ambassadeurs, de ne pas se contenter du royaume de Naples, mais de vouloir aussi usurper l'Italie entière, ce que monseigneur d'Argenton déclare être faux. Non-seulement il n'a jamais été dans les usages de la couronne de France de s'emparer du bien d' autrui, mais Sa Majesté, en ce qui la touche, a formellement manifesté son intention à cet égard, et ce n'est pas elle qu'on pourrait suspecter de ce chef. Il sufiîra de rappeler qu'après la mort de son père, on la vit rendre Perpignan et le

Roussillon à la couronne d'Espagne, sans même exiger la restitution de rengagère qui s'élevait à près de 350,000 écus; que le roi a de même rendu à l'archiduc d'Autriche les places qui lui appartenaient. Il affirma que Sa Majesté n'a pas la moindre prétention sur l'Italie, sauf sur le royaume deNaples, qui est le sien à juste titre, et encore n'est-ce que pour arriver à reconquérir sur les infidèles les villes et les provinces qu'ils ont usurpées ; que Sa Majesté n'aurait même pas le moindre souci de son royaume de Naples, si elle ne voyait dans son entreprise une œuvre chrétienne; que, ce royaume reconquis, elle rétablirait les seigneurs dans leurs domaines et leur restituerait à tous leurs possessions, après quoi il restera fort peu de chose à Sa Majesté, vu les énormes dépenses qu'elle aura à faire pour maintenir l'ordre dans son dit royaume ; que le Saint-Père n'a pas de motif légitime pour se plaindre de Sa Majesté, puisqu'elle entend lui payer pour ledit royaume, le tribut qui s'élève à 43 ou 44,000 écus par an ; que Sa Majesté tient beaucoup à ce que la sérénissime République soit informée de ces circonstances, pour sa justification ; que Sa Majesté, en considération de l'amitié et de l'alliance réciproques qui existent entre elle et la sérénissime République a résolu de faire part à celle-ci de ce qu'elle compte faire cette année. D'abord , en ce qui concerne Ostie , Sa Majesté n'entend pas garder cette ville, pas plus qu'aucune autre place de l'Église ; elle veut la restituer et la remettre entre les mains du révérend cardinal de Saint-Pierre-ès-Liens, qui est, comme tout le monde sait, évêque et patron de ce siège. Sa Majesté compte partager ses gens d'armes en deux corps : l'un, qu'elle enverra à son camp, près de Ferrare, où il n'y a pas encore de troupes françaises ; l'autre , sous les ordres de monseigneur de Montpensier, marchera sur les places des Florentins, lesquels, après avoir promis à Sa Majesté qu'ils se déclareraient pour elle à son arrivée en Italie avec une armée, n'ont pas laissé, à Porto-Venere et à Rapallo , de favoriser, d'assister et même d'accueillir ses ennemis. Il protesta du reste que Sa Majesté ne voulait rien prendre auxdits Florentins , s'ils lui

livraient passage pour se rendre au but de son expédition ; quelle leur demanderait ce passage et que s'ils l'accordaient de bonne grâce, elle les traiterait en amis ; que par cette route elle comptait rallier l'armée de Colonna, qui s'était, ainsi que Sienne, prononcée en sa faveur, et que, de là, Sa Majesté se porterait à la conquête de son royaume ; que si lesdits Florentins lui refusaient le passage, Sa Majesté se verrait fort à regret forcée de s'emparer de quelques-unes de leurs places, ce qu'elle ne ferait du reste que pour les raisons qu'on vient de dire et pour aucun autre motif; qu'il était aussi bien vrai que Sa Majesté ferait savoir aux Florentins, que s'ils voulaient conserver Pierre de Médicis pour leur gouverneur, comme il l'est actuellement, elle en serait bien aise; que s'ils voulaient au contraire rétablir le gouvernement de la commune *, Sa Majesté ne s'y opposerait pas davantage. Yoilà ce qu'il avait à exposer pour le moment, ajouta-t-il, et il demanda à être entendu par les auditeurs sur des questions plus particulières : il rendit de grandes actions de grâces pour les honneurs qu'on lui avait faits dans cette ville et dans tout le territoire de la seigneurie, s'en louant hautement et promettant d'en faire rapport à Sa Majesté Très-Chrétienne, comme aussi d'embrasser en toute circonstance le parti de la République. Il finit par une allusion à la sage réponse super qualitatïbus, que lui avait faite le sérénissime Doge, en disant qu'il existait de nombreux motifs d'amour et de bienveillance réciproques entre Sa Majesté Très- Chrétienne et la sérénissime République, que rien entre eux ne donnait lieu à la haine ou à l'inimitié, et que les ennemis de l'un ne pouvaient être les amis de l'autre.

Des auditeurs spéciaux furent désignés pour recevoir les communications « plus particulières » qu'avait à faire le seigneur d'Argenton. En voici le résumé :

Monseigneur d'Argenton exposa trois points :

1° Que bien des gens assurent que la sérénissime République

1 Governar acomunita.

commises. — II- H

n'est pas contente que Sa Majesté Très-Chrétienne s'empare du royaume de Naples, afin de ne pas avoir un seigneur plus puissant dans ce royaume que le roi Alphonse, qui le gouverne en ce moment ; que cette hésitation ne peut venir à l'esprit de la seigneurie ; que s'il lui semblait que son alliance avec Sa Majesté Très-Chrétienne n'est pas aussi solide et aussi ferme qu'elle le voudrait et s'il lui convenait d'y joindre quelques articles additionnels, Sa Majesté était toute prête à le faire, et l'ambassadeur promettait de lui en écrire immédiatement, s'engageant à avoir la réponse de Sa Majesté dans six jours, avec le mandat et les pleins pouvoirs nécessaires pour conclure le tout;

2° Que, le royaume de Naples étant reconquis par Sa Majesté, elle aurait plus besoin de la sérénissime République que celle-ci de Sa Majesté, car elle restituerait à tous les seigneurs leurs possessions et n'en garderait que la moindre partie en compensation de ses dépenses ; qu'elle était mue dans sa conduite, non par un sentiment de -cupidité, mais uniquement par le bien de la religion chrétienne ; que Sa Majesté possédait déjà un royaume très-vaste qu'elle avait à protéger constamment, contre l'Angleterre et contre la Bourgogne, du côté de Perpignan et du côté de Maximilien, d'où l'on pouvait conclure qu'elle aurait besoin de la République comme il a été dit plus haut;

3° Qu'il avait charge de parler du dernier point comme en son propre nom, et seulement avec deux ou trois personnes, c'est-à-dire que, si la seigneurie désirait avoir quelque ville ou port du royaume de Naples, Sa Majesté Très-Chrétienne était prête à le lui abandonner libéralement, jusqu'à ce qu'elle eût recouvré en Grèce sur le Turc quelque autre place plus importante qu'elle lui donnerait en échange; que si la sérénissime seigneurie voulait assister Sa Majesté dans son expédition de Naples, à savoir avec dix ou vingt galères, ou bien avec cent ou deux cents lances, ce secours découragerait le roi Alphonse et hâterait le succès de l'entreprise, et Sa Majesté saurait reconnaître l'assistance qu'on lui aurait prêtée et s'en montrer recon-

naissante ; mais, que Sa Majesté, soit quelle reçût cette aide de la République, soit qu'elle ne la reçût pas, n'en était pas moins bien disposée envers elle, et que, dès que l'expédition de Naples serait terminée, on pourrait s'occuper de la réforme de l'Église et de bien d'autres affaires qui touchaient à l'intérêt de la chrétienté *.

Le lendemain, 4 octobre 1494, Commines présenta ses lettres de créance au Doge « qu'on honore comme un roi, » mais « qui ne peult guères de luy seul. » Néanmoins, Agostino Barbarigo , qui était depuis longtemps investi de cette dignité, était « homme de bien, saige, bien expérimenté « aux choses d'Italie, doulce et amyable personne 2. » Cette audience se borna à quelques compliments, puis l'on montra à Commines l'arsenal où la République préparait ses victoires, et la chapelle de Saint-Marc où elle en déposait les trophées.

Les Vénitiens prirent huit jours (leurs conseils étaient un peu longs, dit Commines) pour répondre au discours qui leur avait été adressé. On nous a conservé le texte de la délibération qui eut lieu à ce sujet :

Délibération dît Sénat de Venise (9 octobre 1494).

Le Sénat décide qu'il sera répondu à l'ambassadeur de Sa Majesté Très-Chrétienne, en ces termes, en ce qui touche les propositions dont il a été fait rapport en ce conseil :

Magnifique ambassadeur, nous vous avons déjà amplement déclaré, la première fois que vous fûtes en notre présence, le profond respect que nous avons pour Sa Majesté Très-Chrétienne, respect que de tout temps notre seigneurie a professé envers

i Archives de Venise. Délibérations secrètes du Sénat, XXXV, f°31. Cf. Bembo, p. 27.

- Mém., t. II, p. 407.

son auguste dynastie, ainsi que l'estime toute particulière que nous faisons de votre très-digne personne ; il nous paraît donc qu'il serait superflu de revenir sur ces deux points, et nous nous en référons à ce que nous vous avons fait entendre de vive voix. Nous croyons également qu'il serait oiseux de rien ajouter à propos des remercîments que Sa Majesté Très-Chrétienne a la bonté de nous adresser, au sujet de l'accueil que nous avons fait à monseigneur de Citain, naguères encore son ambassadeur auprès de nous, et au sujet de nos bonnes intentions envers sa propre personne : nous n'avons en cela rien fait qui ne nous fût dicté par la bienveillance et le dévouement qui nous animent envers Sa Majesté. Nous agréons les justifications qu'elle nous a fait exposer par Votre Magnificence, d'abord en notre présence, puis par le canal de nos députés , à propos de la présente expédition de Sa Majesté Très-Chrétienne et de son intention de ne revendiquer que ce qui lui revient de droit, et nous le faisons d'autant plus volontiers que nous avons toujours connu la justice et l'équité de la très-chrétienne maison de France, et particulièrement de Sa Majesté qui en a donné de si grands témoignages, en restituant Perpignan et le Roussillon aux Espagnols et d'autres places à l'illustrissime archiduc d'Autriche, comme nous l'a si bien rappelé Votre Magnificence. Bien plus, nous n'avons jamais conçu de pensée, ni de soupçon du genre de ceux dont Votre Magnificence nous a parlé. Loin de là , dans l'opinion générale que nous avons de la justice et de la bonté de Sa Majesté Très-Chrétienne envers tout le monde, nous avons toujours tenu et nous tenons encore, nous fondant sur l'amitié, l'union et l'alliance réciproques qui nous attachent par des liens si solides et si sincères, à ce que Sa dite Majesté considère comme les siens propres notre Etat et nos biens , avec la ferme conviction qu'elle maintiendra la dite alliance avec nous, comme nous le ferons à son égard. Cette cause d'une suspicion non méritée étant écartée de nous, il n'est plus besoin de renouveler, confirmer ou étendre notre dite alliance, comme Votre Magnificence l'a proposé, et

même nous sommes convaincus qu'il ne serait pas possible d'y rien ajouter.

Puisque dans son discours et dans ses justifications, Votre Magnificence nous a fait comprendre que Sa Majesté Très-Chrétienne n'a pas, en ce qui concerne l'affaire d'Ostie, l'intention de conserver cette place, mais qu'elle veut la laisser entre les mains de son révérendissime évèque et seigneur le cardinal de Saint-Pierre-ès-Liens, et que sa Majesté ne veut également retenir aucune autre place de l'Eglise, nous ne pouvons que la louer hautement d'un si saint propos, et en cette circonstance le roi agira comme il convient à son titre de Très-Chrétien.

Il ne nous reste qu'à rendre d'amples et immortelles actions de grâces à Sa Majesté Très-Chrétienne de ce qu'elle nous a fait part, avec tant d'amour et de confiance, des événements qui lui arrivent, ce qui accroît grandement nos obligations envers elle. Estimant qu'il est de notre devoir de communiquer pareillement à Sa Majesté ce qui, de notre côté, peut être digne de lui être notifié, spécialement en ce qui touche aux intérêts et aux dangers de la République chrétienne, nous signalerons à Votre Magnificence que le Grand Turc qui tend sans cesse à inquiéter les chrétiens, surtout lorsqu'il voit quelque présage de discorde, vient de contraindre par la force des armes presque toutes les terres et les places fortes de la pauvre et misérable Croatie, déjà ravagée et désolée par ses troupes l'année dernière, à lui payer un tribut et à le reconnaître pour son seigneur et maître ; il est parvenu ainsi à subjuguer cette importante province, ce qui est comme le premier degré et le plus aisé de l'invasion de l'Italie. En outre, ces jours derniers, il s'en est peu fallu que les Turcs n'occupassent furtivement Belgrade, place et château d'une importance plus grande qu'on ne pourrait dire, qui est la clef et la porte de toute la Hongrie. Ils avaient déjà pris deux tours, et s'ils ont été repoussés, c'est plus à la miséricorde du ciel qu'à la force humaine qu'il faut l'attribuer. De plus, nous reçûmes hier un avis de notre gouverneur de Capo d'Istria, du 6 courant, qu'une autre armée turque était en marche vers la Bosnie et quelques autres

lieux dont les habitants, comme l'avaient fait également ceux de la Croatie, demandent depuis plusieurs mois secours et assistance, non seulement à Sa Sainteté, mais aussi à l'Italie entière, qui , enveloppée dans les troubles qui l'agitent actuellement, ne peut agir comme elle en aurait le désir. Nous signalons ces faits à Sa Majesté Très-Chrétienne, avec la plus profonde et la plus amère douleur, et nous ne doutons pas qu'elle ne partage, en les apprenant, le deuil et le chagrin qu'en éprouve notre seigneurie.

Ce projet fut adopté par cent cinquante-une voix contre vingt. On décida toutefois que le paragraphe relatif à Ostie serait remplacé par la phrase suivante :

Puisque dans son discours et dans ses justifications, Votre Magnificence nous a fait comprendre que Sa Majesté Très-Chrétienne n'a pas, en ce qui concerne l'affaire d'Ostie, l'intention de garder cette place, ni aucune autre du domaine de l'Eglise, nous ne pouvons que louer hautement Sa Majesté d'un si saint propos, et en cette circonstance, elle agira comme il convient à son titre de roi Très-Chrétien '.

Cette rédaction fut approuvée par cent quarante-huit suffrages contre un. On tenait à ne pas mentionner les prétentions à la possession d'Ostie, invoquées par le cardinal de Saint-Pierre advincula, Julien de la Rovère, qui se signalait alors dans le camp français parmi les plus ardents adversaires du pape Alexandre VI , et qui devait lui-même, quelques années plus tard, ceindre la tiare sous le nom de Jules II .

Commines s'était mis immédiatement en rapport avec Taddeo Vicomercati , envoyé de Ludovic Sforza qui avait chargé son ambassadeur « de lui tenir compaignie et de « l'adresser 3. »

1 Archives de Venise. Délibérations secrei.es du Sénat, XXXV, f° 32. Cf. Bembo, p. 27.

- Mém., t. II, p. 403.

Le 7 octobre, nous rencontrons la première dépêche de l'ambassadeur milanais :

Illustrissime et excellentissime seigneur,

Comme j'accompagnais aujourd'hui monseigneur d'Argenton, qui visite ce pays, Sa Seigneurie me pria de vouloir écrire en son nom à Votre Excellence, qu'autant qu'elle a pu en juger jusqu'à présent, l'intention de cette seigneurie est de ne s'opposer en aucune façon à l'expédition du royaume de Naples, que compte entreprendre Sa Majesté Très-Chrétienne. Il m'a ensuite chargé très-expressément de le recommander instamment à Votre Excellence : je lui répondis que, encore que l'amour de Votre Excellence envers Sa Seigneurie fût si grand pour le rang qu'elle occupe auprès du roi et pour son propre mérite, qu'il serait impossible d'y rien ajouter, je ne laisserais pas néanmoins d'exécuter ce dont elle me chargeait. Je me recommande de rechef à vos bonnes grâces.

Venise, le 7 octobre 1495.

Votre humble serviteur, Taddeus Vicomercatus '.

Quatre jours après, le même ambassadeur rendait compte de la communication qui lui avait été donnée par le Doge, de la réponse que le Sénat avait faite au discours de Commines.

Illustrissime et excellentissime seigneur,

Je fus appelé ce matin en présence de l'illustrissime seigneurie. Le prince2 me dit qu'on m'avait mandé pour observer envers Votre Excellence l'usage ordinaire, en me communiquant les nouvelles importantes, afin que je pusse vous les transmettre, comme les Vénitiens en usent eux-mêmes avec leur ambassadeur;

1 Archives de Milan.

2 On désignait ainsi le Doge.

que ces jours passés on m'avait fait part de l'arrivée de l'ambassadeur du roi Très-Chrétien auprès de la seigneurie et du résumé de sa harangue; qu'en me communiquant aujourd'hui la réponse qu'on y avait faite, on me mettrait mieux au courant de la question . Le prince chargea alors le secrétaire de me lire cette réponse. Après les généralités où l'on dit qu'on lui a mieux fait connaître de vive voix les dispositions de cette seigneurie envers Sa Majesté Très-Chrétienne, on s'adresse directement à l'ambassadeur, et voici ce qu'on lui dit en substance: cette seigneurie est on ne peut plus disposée à maintenir et à entretenir l'alliance de Sa Majesté Très- Chrétienne, inaugurée par ses augustes prédécesseurs avec une grandeur qui ne laisse pas songer même à la possibilité de l'accroître. Sa Majesté ne doit pas craindre que la seigneurie dévie jamais de cette ligne de conduite, celle-ci étant fermement persuadée que Sa dite Majesté, en sa qualité de prince très-chrétien , n'entreprendra jamais rien que de juste. On loua ensuite le dessein de Sa Majesté de ne pas enlever .Ostie à l'Église ; et pour répondre aux communications qu'elle a daigné faire faire à la seigneurie, celle-ci de son côté finit par lui transmettre aussi plusieurs nouvelles importantes, comme l'occupation de la Croatie par le Grand Turc, qui profite de la discorde des princes chrétiens ; l'invasion de Belgrade , poste très-important de la Hongrie ; la formation d'une armée turque vers la Bosnie pour passer en Italie. Telle fut la substance de cette réponse, mise en fort beau langage, comme vous l'entendrez mieux de votre ambassadeur qui en a reçu une copie pour vous l'adresser. Je louai ia haute sagesse de cette réponse et je remerciai comme de coutume le prince de sa communication. Je lui dis que je transmettrais cette réponse à Votre Excellence avec la même bienveillance et la même affection qu'il me l'avait communiquée : ce que je fais en me recommandant à vos bonnes grâces. Venise, 11 octobre 1494.

Votre humble serviteur, Taddeus V i c o m e r c a t u s.

Post scriptwm. Illustrissime et excellentissime seigneur, la même communication que j'ai reçue sur la venue en cette illustrissime seigneurie de monseigneur d'Argenton et de l'exposé général de sa mission, a été faite aussi aux ambassadeurs du Pape, du roi Alphonse et du duc de Ferrare, qui ont été appelés successivement l'un après l'autre l.

Commines, fidèle à son opinion, se hâta, dès qu'il fut à Venise, de tout mettre en œuvre pour le rétablissement de la paix. Non-seulement il écrivit au roi pour lui conseiller « de prendre un bon appoinctement 2, » mais nous le verrons aussi faire parvenir ses conseils jusqu'à Naples et hâter à Rome l'envoi d'un légat qui se serait présenté à Charles VIII , muni de pleins pouvoirs pour signer un traité. Chose étrange! il ira jusqu'à engager secrètement les Florentins à bien garder leurs forteresses contre les Français, afin que quelque succès ne vienne pas exciter l'ambition et la vanité du jeune monarque.

Il est intéressant de retrouver dans les pièces diplomatiques de cette époque le témoignage manifeste de cette intelligence supérieure que nous admirons dans les Mémoires.

Dès le 5 octobre 1494, Soderini écrit à Florence :

Le sérénissime prince me fit dire hier soir par un des chanceliers que je voulusse bien me rendre ce matin, à l'heure de l'audience, en présence de la seigneurie, ce que je fis, et Sa Sérénité me tint à peu près le discours suivant : « Ambassadeur, « voulant maintenir les bons usages établis avec vos seigneurs, <( et comme il convient envers de fidèles amis à qui nous tenons

1 Archives de Milan.

2 Mém., t. II, p. 364.

« à faire part de tout ce que nous apprenons d'important, nous « avons jugé utile de vous mander pour vous communiquer ce « que nous a remontré monseigneur d'Argenton, ambassadeur « de Sa Majesté Très-Chrétienne le roi de France. Son allocu- « tion a été publique, elle n'a pas eu lieu à huis-clos, et tout le « monde pouvait entrer et écouter. Donc, après les salutations, « les protestations et les offres d'usage entre bons amis, ledit « ambassadeur exposa longuement toutes les raisons en vertu « desquelles Sa Majesté prétend que le royaume de Naples lui « appartient de droit (nous savons que les ambassadeurs de ce « prince ont fait la même démarche auprès de vos seigneurs). « Or, Sa Majesté, ne pouvant souffrir que son bien soit injus- « tement occupé par d'autres à son grand dommage et au « préjudice de son honneur et de sa dignité, est venue en « Italie pour le revendiquer les armes à la main, et son dessein « est d'y rester et de persévérer dans son entreprise jusqu'à « ce qu'elle occupe ledit royaume. C'est ce dont nous avons « voulu vous faire part pour que vous le communiquiez à vos « seigneurs. » A ces mots, le prince se tut; je remerciai Sa Sérénité et la seigneurie de leur bienveillante communication ; je les assurai que j'allais la transmettre à Vos Seigneuries, que j'étais certain qu'elle vous serait agréable au delà de toute expression et que vous vous empresseriez d'en rendre grâce à Sa Sérénité et à cette illustrissime seigneurie. Comme il me parut que le prince faisait allusion aux motifs qui avaient pu déterminer Vos Seigneuries à m'envoyer ici avec Jean-Baptiste Ridolfi , je crus pouvoir répondre en termes ménagés : que , lorsque Vos Seigneuries eurent reçu l'assurance que le roi do France devait traverser l'Italie, la conjoncture leur parut si grave qu'elles jugèrent urgent de nous dépêcher vers la seigneurie, connaissant sa vertu, sa gravité, sa sagesse et le rang considérable qu'elle tient en Italie, pour l'entretenir de ce projet, la consulter et se concerter avec elle, dans l'intention de ne manquer à rien de ce qui serait nécessaire pour assurer le repos général et la paix particulière des divers Etats de l'Italie ;

DE COMMLNES. 123

que depuis , Sa Majesté Très-Chrétienne ayant réalisé son projet et fait les démonstrations qu'on sait, ayant en outre manifesté son intention de rester en Italie et de persister dans son entreprise, le péril, qui était d'abord éloigné, est devenu imminent au point que si Dieu et ceux qui peuvent nous aider n'y apportent remède, nos affaires vont tomber dans un désordre et un trouble que tous les efforts humains seront impuissants à conjurer. En conséquence, j'exhortais humblement leurs illustrissimes Seigneuries à aviser aux circonstances et à ouvrir un avis s'il leur paraissait opportun d'agir en tel ou tel sens, leur promettant que, comme on Ta pu voir en toute occasion, Vos Seigneuries ne manqueraient pas, de leur côté, de faire tout ce qui sera jugé utile au repos, à la paix et à la tranquillité de l'Italie entière. Le prince me répliqua dans un langage trèsexpressif qu'on n'avait rien négligé pour faire en sorte que les troubles actuels n'altérassent point la paix de l'Italie, qu'on suivrait la droite ligne et qu'on y persisterait jusqu'au bout avec zèle et diligence. A quoi je repartis que tels étaient bien aussi l'espoir et l'attente de Vos illustrissimes Seigneuries. Venise, 5 octobre 1494 '.

Soderini écrit de nouveau le lendemain à Pierre de Médicis :

Je m'empresse de vous faire savoir que monseigneur d'Argenton m'envoya hier matin son secrétaire pour s'excuser de ne point encore m'avoir fait mander, mais que la cause en était qu'il avait constamment l'ambassadeur de Milan sur les talons et qu'il m'écrirait ce qu'il aurait à me dire. Je le remerciai convenablement, je louai fort son bon procédé et je dis que si moi aussi je manquais à ce que réclament le respect et le dévouement de la République et de votre personne envers le roi, comme l'amour et la confiance que la République et vous, vous portez à son Excel-

1 Archives de Florence. Correspondances des Huit de Pratique et des ambassadeurs.

lence, l'unique motif en était que je ne voulais porter ombrage ni défiance à personne en faisant quelque démarche. Il vient de me faire dire par le même secrétaire (et c'est pourquoi je vous dépêche le présent courrier, avec ordre de se trouver à sa destination mercredi prochain, 8 courant, à la XXe heure), qu'il a reçu des lettres de la cour par lesquelles on l'informe que le roi était engagé par la plupart des siens à s'en aller hiverner en Provence avec une partie de son armée, que Saint-Malo et Beaucaire (ce que m'avait déjà dit monseigneur d'Argenton comme je vous l'ai écrit) sont les seuls qui l'en détournent, que Saint-Malo, ayant appris que le Pape envoie pour légat le cardinal de Gurck, lui a écrit que si ce légat se rendait de suite à Asti, il en résulterait une heureuse issue, pour la pacification des affaires. En conséquence, il me charge de vous écrire que le légat est prié de se rendre à son poste avec la plus grande diligence possible, et que, dans cette occurrence, si j'étais de bonne volonté, il n'en résulterait que de bons effets. Je l'ai convenablement remercié en lui promettant de vous écrire au vol *, comme je le fais. Vous porterez un bon jugement, j'en suis certain, de la nature et du caractère de cette confidence, et vous y donnerez telle suite que vous croirez être compatible avec l'honneur de la seigneurie et le vôtre.

Je dépêche ce messager avec toute la diligence que je vous mande, estimant que si vous êtes le premier en cette affaire, vous ne pourrez qu'en recueillir de la reconnaissance et de l'honneur auprès de tout le monde 2.

Le 11 octobre 1494, les ambassadeurs de Florence rendent compte de la communication qui leur a été faite, aussi bien qu'aux ambassadeurs de Milan, de la réponse adressée parle Sénat à la harangue du seigneur d'Argenton:

Vos Seigneuries ont appris par ma lettre du 5 de ce mois la

1 Volando.

a Archives de Florence.

communication que cette seigneurie m'a faite du discours de monseigneur d'Argenton et ce que j'ai jugé à propos de répondre à cette communication ; j'ai à vous annoncer que cette seigneurie m'a fait appeler ce matin, et le prince me dit aussitôt : « Ambas- « sadeur, nous vous avons communiqué le discours qu'a pro- « nonce publiquement monseigneur d'Argenton envoyé du roi « de France. Depuis, il a fait part à nos auditeurs de certaines « choses qui ne diffèrent guère de celles qu'il avait exposées en « public. Selon la règle que nous nous sommes imposée à l'égard « de Vos Seigneuries qui êtes nos bons amis, nous vous les ferons « connaître en vous donnant lecture de la réponse que nous « avons adressée à monseigneur d'Argenton lui-même. » Dans cette réponse , cette seigneurie déclare d'abord qu'en ce qui touche son respect et son dévouement pour la maison de France et spécialement envers Sa Majesté Très-Chrétienne, ainsi que son affection à l'égard de sa personne, elle ne peut répondre autre chose que ce qui a été dit lors du premier discours. Quant à ce qui concerne le royaume de Naples, elle a compris ce qui a été dit de la constante coutume de la Maison Très-Chrétienne confirmée par Sa Majesté dans beaucoup de ses actions, notamment quand elle a restitué Perpignan et le comté de Roussillon dont il a été fait mention, et cette seigneurie considère comme hors de doute que le roi ne veut que ce qui lui appartient justement et honnêtement. Quant à l'alliance ou ligue entre Sa Majesté et cette seigneurie, elle ne sera violée, avec la grâce de Notre-Seigneur, par aucune des parties qui l'ont conclue, et cette seigneurie est résolue à l'observer avec bonne foi et sincérité, si on l'observe ainsi à son égard, et il lui paraît inutile en ce momont de la confirmer ou de la renouveler. Quant à la déclaration de Sa Majesté qu'elle n'a pas occupé Ostie avec la volonté de conserver cette ville pas plus qu'aucun domaine de la Sainte- Église, elle approuve fort cette intention et dit qu'elle est telle qu'elle convient à son titre de roi très-chrétien. De plus, le prince ajouta qu'en sa qualité d'allié du roi et de prince dévoué à la religion chrétienne, il était tenu de faire connaître à Sa Majesté

Très-Chrétienne que le Turc, toujours impatient d'effacer le nom chrétien et prêt à saisir toutes les occasions d'y parvenir, a récemment réuni ses troupes dans la Croatie qui a été pillée et ravagée l'année dernière, sauf quelques forteresses qui ont résisté et qui ne cessent de demander des secours à l'Italie ; mais ces secours, l'Italie absorbée par ses troubles, n'a pu les fournir. Des forteresses ont été réduites à capituler, et toute la Croatie est conquise, de telle sorte que le Turc peut envahir facilement l'Italie, et dernièrement des lettres du 6 de ce mois écrites par le gouverneur de Capo d'Istria ont annoncé que le Turc rassemble une grande armée dans la Bosnie qui est une province voisine de la Croatie. Déjà il a attaqué Belgrade, ville de la plus haute importance qui forme l'entrée de la Hongrie, et c'est plutôt par le secours de Dieu que par celui des hommes qu'on a repoussé les Turcs qui avaient déjà pris deux tours. Lorsque le roi Très- Chrétien sera instruit de toutes ces choses, il n'en sera pas moins affligé que cette seigneurie. Cette réponse était longue et ornée de belles paroles, mais j'en expose la substance à Vos Seigneuries. La même communication a été faite séparément au légat, à l'ambassadeur du roi et à l'envoyé de Ferrare. J'exprimai mes remercîments, dans les termes qui me parurent les plus convenables, de la bienveillante communication qui m'était faite, laquelle, comme je l'assurai, sera d'autant plus agréable à Vos Seigneuries qu'elle offre la preuve que cette illustrissime seigneurie continue à entretenir avec Vos Seigneuries les affectueuses relations qui conviennent entre de bons amis.

Hier soir arriva ici messire Jean-Baptiste Spinello, ambassadeur du roi Alphonse, qui vient résider près de cette illustrissime seigneurie *.

Le même jour où cette lettre était envoyée par les ambassadeurs florentins, Pierre de Médicis écrivait à Soderini :

Paul- Antoine , voilà bien des jours que je ne vous ai plus

1 Archives de Florence.

écrit en mon nom ; j'avais prié les huit seigneurs de la Pratique de le faire pour vous donner en diligence avis de ce qui se passait ici. Leurs Seigneuries et moi. nous ne pouvions presque pas faire autrement, les Vénitiens ne voulant pas que dans cette légation on s'occupe d'intérêts plus grands, comme l'exigerait cependant le péril imminent auquel l'entreprise de la France expose toute l'Italie. Si nous voyions qu'on envisage autrement la situation, nous vous tiendrions mieux au courant des affaires. Toutefois, pour ne pas vous laisser trop languir après une de mes lettres, je vous dirai ici tout ce qui m'arrive et me préoccupe.

J'ai reçu toutes vos lettres jusqu'à la dernière, qui me fut apportée par un courrier en poste. De toutes je suis extrêmement satisfait et je ne puis que louer votre activité, dont nous ne retirons pas un médiocre fruit. Plus j'y songe, plus je me réjouis que vous soyez là bas, parce que, grâce à vous, nous connaissons très-bien l'esprit qui y règne. Je vous engage donc à persévérer et à recueillir de part et d'autre ce que vous pourrez moissonner. Je désire savoir en particulier la réponse qu'on fera à l'envoyé du roi d'Espagne et à monseigneur d'Argenton ; vous ferez lire à Son Excellence le paragraphe suivant.

J'ai appris, à ma grande satisfaction, que mon cher seigneur d'Argenton était arrivé là bas , et, dès que j'eus connaissance de son voyage j'en ressentis un grand encouragement. En vérité, Sa Majesté le roi de France ne pouvait envoyer une personne plus capable, plus sage, plus intègre, plus éclairée, ni plus amie de notre nation, et comme vous vous trouvez encore là, j'ai toujours espéré qu'il en résulterait quelque bon résultat pour l'information de Son Excellence et pour le bien de notre République. Ce que vous me mandez par vos deux lettres a comblé au delà de toute mesure la bonne opinion et la confiance que m'inspire Son Excellence. En apprenant la recommandation officieuse qu'elle vous avait faite d'envoyer en hâte le légat vers Sa Majesté le roi de France, j'écrivis sur le champ en due forme, où besoin était, si bien que vous pouvez assurer

Son Excellence que dans quatre ou six jours ou plus tôt même , monseigneur le légat partira pour se rendre auprès de Sa Majesté Très -Chrétienne avec la plus grande célérité possible , chargé de pouvoirs qui feront voir au monde entier que notre Saint-Père ne néglige rien pour arriver à quelque bon traité.

Quant à nous, je vous dis que, autant qu'il sera au pouvoir de la République, nous serons toujours disposés à tout faire pour l'honneur de la couronne de France, car c'est notre tradition naturelle et celle en particulier de tous les membres de notre maison. Certaines circonstances et les raisons que vous connaissez, ont pu égarer l'opinion de quelques-uns sur notre dévouement envers la couronne de France ; mais j'ai l'espoir, s'il plaît à Dieu , qu'il ne se passera plus long temps que nos bonnes intentions ne soient connues.

Priez monseigneur d'Argenton de daigner accueillir cette réponse, comme il l'a fait toujours, avec cette bienveillance dont il a donné tant de témoignages à la cité et à moi, qui lui en garde une vive reconnaissance. Je me félicite que Son Excellence soit parvenue à ce point où l'on pourra enfin l'apprécier à sa valeur, car je ne doute pas qu'elle ne se montre l'ami fidèle de la République et le protecteur de ma famille qui n'a jamais failli envers la couronne de France. Je ne sais que dire de plus à Son Excellence, sinon qu'elle m'aime, comme elle l'a toujours fait, et qu'elle persévère dans ses bonnes dispositions et dans sa bienveillance envers la République , l'assurant que si Dieu nous donne jamais la grâce et l'occasion de pouvoir faire admettre notre justification par la clémence du roi Très-Chrétien, j'ai la ferme espérance que nous recouvrerons la bonne réputation dont nous jouissions auprès de Sa Majesté.

En dernier lieu, remerciez vivement Son Excellence en la priant de vouloir nous prévenir amicalement si elle avait l'une ou l'autre recommandation à nous faire, et lorsqu'elle retournera auprès du roi son maître, je la supplie de continuer à faire l'office de bon patron et de bon seigneur, car c'est ainsi que

Test, selon moi, Son Excellence, à qui je vous prie de me recommander. Son Excellence aimant ordinairement à connaître les nouvelles d'Italie, vous lui direz que Sa Sainteté et le roi Alphonse prendront les armes dans quelques jours contre les Colonna pour recouvrer Ostie , et que , pour cerner et attaquer leurs possessions, les armées du Pape et du roi (Sa Majesté s'y trouvera en personne) se composeront de 70 escadrons, de 3,000 chevaux-légers et de 5,000 fantassins *.

La seigneurie de Florence avait en ce moment, près du roi de Naples, un ambassadeur qui écrivait de Terracine 2, le 13 octobre 1494, à Pierre de Médicis :

Il me reste à répondre à vos deux lettres du 7 et du 8, dont j'ai fait part à Sa Majesté ; je l'ai entretenue spécialement de la mission donnée à Spinello avec des pouvoirs plus étendus ; je lui ai aussi parlé des nouvelles pratiques que monseigneur d'Orléans vous a fait proposer par Pellegrino Lorini, et de l'article que Paul- Antoine vous a envoyé de Venise , par l'ordre de monseigneur d' Argenton , relativement aux sollicitations à adresser au légat afin d'arriver à un accord. Sa Majesté en a été fort reconnaissante, et elle vous a loué de ce que vous avez fait pour concilier les deux négociations sans que Tune fit tort à l'autre. Si l'on réussit à accommoder le tout, Sa Majesté en espère de bons résultats , et elle compte y parvenir, moyennant l'aide de Dieu et avec votre concours. Le roi ne paraît pas mécontent que vous ayez usé de largesse envers Laurent 3 et que vous ayez dépassé la somme, pourvu qu'on mène la chose à bonne fin. Du côté du roi, c'est tout ce qu'on peut désirer. Il se prêtera à tout

1 Archives de Florence.

2 II se nommait Philippe Valori. C'était peut-être un frère de François Valori, ami de Savonarole et mort avec lui en 1498.

15 Nous croyons qu'il s'agit ici de Laurent de Médicis et non, cornue l'a supposé M. Desjardins, de Spinello. L'ambassadeur Spinello, nous venons de le voir, s'appelait Jean-Baptiste.

commines. — il. y

et vous prie de prendre soin de la conduite des affaires. Il n'y a pas longtemps qu'est revenu ici l'homme que le roi entretenait auprès de monseigneur de Bresse et que ledit seigneur s'est hâté d'envoyer pour lui communiquer la proposition faite à Spinello, et subsidiairement pour réclamer un secours de six à huit mille ducats, dont il a grand besoin. Le roi a résolu ce matin de renvoyer ce même homme jusqu'à Bologne, et il en expédie un autre en sa compagnie, nommé Antonio Luglio, qui prendra les devants parce que le premier serait reconnu, et Sa Majesté consent à prêter audit seigneur de Bresse de l'argent jusqu'à six miDe ducats, pour accélérer les choses et adopter toutes les mesures nécessaires avant la conclusion. Ces deux hommes viendront s'aboucher directement avec vous , le désir du roi étant que vous procuriez et remettiez l'argent à Spinello, parce que ledit seigneur a témoigné qu'il ne voulait le recevoir que des mains de celui-ci '.

Il faut note.r * ici les intrigues particulières formées, d'abord par le duc d'Orléans, mécontent de voir Charles VIII reconnaître le droit des Sforza sur le duché de Milan 2, et en second lieu par monseigneur de Bresse , qui fut depuis duc de Savoie. Commines dit un mot des pratiques qui avaient lieu avec lui 3.

Soderini répond le 16 octobre à Pierre de Médicis :

Je vous ai fait connaître le 11 la réponse que la seigneurie avait faite à monseigneur d'Argenton et qu'elle m'a communiquée. Je répondais en même temps à votre lettre du 3 et je vous mandais ce que je croyais le plus digne de vous être signalé. En réponse à votre lettre du 11, que j'ai reçue hier à la tombée de la

1 Archives de Florence; Desjardins, t. I. p. 461.

2 Cf. Mem.f t, II, p. 342.

3 Mém., t. II, p. 350.

nuit, je me hâte de vous faire savoir que je suis allé ce matin devers la seigneurie, pour la remercier en votre nom de la communication qu'elle m'avait donnée des propositions de monseigneur d'Argenton, et je lui fis part, autant que je le jugeai à propos, des avis que vous me transmettez. Sa Sérénité le prince m'a chargé de remercier beaucoup Vos Seigneuries pour cette communication, et il m'a dit qu'on me communiquerait libéralement tout ce qui pourrait produire un heureux effet, afin que je le transmisse à Vos Seigneuries : « Vous voyez, ajouta-t-il, que le « temps devient mauvais; nos gens ne pourront pas tenir la cam- « pagne, ni nos flottes la mer, et à cause de cela il est nécessaire « que chacune des parties renonce à l'offensive. L'arrivée du légat « envoyé par Sa Sainteté amènera une trêve à tant de troubles, « et il faudra bien trouver un bon expédient '. »

A cette lettre était jointe la dépêche chiffrée que nous allons reproduire :

Quelque persuadé que je fusse que vous aviez de bonnes raisons pour ne pas répondre à plusieurs de mes lettres, je vous avoue cependant que votre missive du 1 1 ne m'a pas peu encouragé et réjoui, d'abord parce que j'y trouve l'assurance que vous êtes satisfait de moi, ce que je désire par-dessus tout, et aussi parce que vous m'y tracez la marche la plus convenable à suivre dans les circonstances actuelles. Voilà bientôt trois mois que je suis ici, et je commençais à ne plus voir fort clair. Donc, pour répondre avec ordre à votre lettre , je commencerai par monseigneur d'Argenton. Il me fit dire hier par un de ses affidés, que bien qu'il n'eût rien de nouveau à me mander, comme l'ambassadeur du seigneur Louis et les autres ne pouvaient se rendre chez ni , le canal de la Giudecca n'étant pas praticable par le gros temps qu'il faisait, il désirait néanmoins s'entretenir un peu avec moi. Demeurant dans son voisinage, je me rendis à sa

1 Archives de Florence; Desjakdinf, t. I, p. 523.

demande», sachant bien qu'il n'y avait rien à perdre avec les autres et tout à gagner avec lui. Il s'informa beaucoup de vous et de toutes vos affaires, et parut charmé d'apprendre que tout allait bien et que vos affaires, comme celles de la cité, étaient dans une bonne situation. Comme j'allais me retirer, il me dit: « Monseigneur l'ambassadeur, je porte tant d'affection à Pierre « et à votre cité , que je regrette de ne pouvoir me trouver con- « stamment avec vous, mais il faut bien se soumettre aux cir- « constances ; veuillez m'en excuser. » A quoi je répondis que je suis retenu vis-à-vis de lui par les mêmes considérations que lui vis-à-vis de moi, mais qu'il suffit que nous soyons assurés de notre bon vouloir mutuel et résolus à ne laisser échapper aucune occasion d'en faire preuve l'un envers l'autre.

Cette occasion s'est présentée aujourd'hui, bien que la tempête d'hier n'ait point cessé. Je lui avais fait dire que j'avais à l'entretenir, si toutefois le moment lui paraissait opportun; il me fit prier de me- rendre de suite chez lui, et j'y allai. Je lui dis que j'avais reçu votre réponse, concernant le conseil qu'il m'avait donné de vous engager en son nom à solliciter l'envoi du légat, et relativement à la bienveillance qu'il avait témoignée envers vous et envers toute la cité; j'ajoutai que j'allais d'ailleurs lui communiquer votre lettre. Il m'éeouta avec beaucoup d'attention et de plaisir, et quant à l'envoi de l'ambassadeur, il loua beaucoup ce que vous avez fait, en disant que c'était une mesure dont on ne pouvait que se réjouir et qu'il était bien désirable qu'elle se réalisât avant un mois d'ici, qu'il serait bien facile aujourd'hui d'arranger les affaires, le roi s'étant subitement décidé à retourner en France, ce à quoi tous les siens l'engagent fortement, sauf ceux dont je vous ai parlé dans une autre lettre. Il m'a prié de vous écrire que vous ne laissiez pas soupçonner que c'est à son instigation que vous avez sollicité l'envie de cette ambassade, car si le bruit en venait à la cour, il en subirait des désagréments. Quant à sa bonne volonté envers vous et ceux de la cité, il m'a répété ce qu'il m'avait déjà dit, ajoutant que vous aviez les uns et les autres beaucoup d'amis en

DE COMMIMES. 133

France, la plupart gens de bien et des plus illustres. Les dernières paroles que lui avaient dites entre autres monseigneur de Bourbon et sa femme, furent qu'ils savaient que Sa Majesté comptait beaucoup sur vos services, vu la pratique que vous avez des affaires de l'Italie, et qu'on devait avoir ici pour vous la plus grande confiance et la plus grande déférence : aussi vous priaient-ils de vous employer de tout votre pouvoir à prendre soin que ni votre personne, ni votre gouvernement n'eussent à subir à Florence aucune offense ou aucun dommage. En somme, il conclut que vous et la cité, vous pouviez placer en lui la plus entière confiance et la plus grande sécurité, protestant que partout où il pourrait vous obliger, il le ferait avec autant de zèle , d'affection et de dévouement que vous pourriez le faire vous-même.

Comme je lui demandai s'il n'avait rien appris de nouveau, il me dit que quelques jours avant son départ il avait remarqué qu'on inclinait à négocier la paix , ce qui l'avait engagé à dire que si Ton avait l'intention de faire la paix, on pouvait l'envoyer à Florence, parce qu'il comptait bien vous amener, vous et la cité, à lui accorder des conditions plus honorables que n'en obtiendrait homme de France , mais que s'il fallait user encore de rigueur et de dureté, comme on a fait précédemment, il ne se sentait pas propre à ce métier et ne voulait pas le faire. Il consentait bien à se rendre à Florence pour exécuter la commission dont il a été chargé dans son ambassade, mais il voulait y persévérer et arriver ainsi à poursuivre cette pratique avec vous et la cité. Monseigneur de Saint-Malo hésita jusqu'à minuit et se décida enfin à l'envoyer ici. Il vous invite aujourd'hui à prendre bon soin de vos affaires, parce que si on laisse passer la saison et si l'on peut empêcher les partis de se soulever, il est indubitable qu'on finira par conclure une paix à laquelle il vous engage fortement à vous montrer favorable, en procurant à Sa Majesté le plus d'honneur et de satisfaction que vous pourrez , dans l'intérêt même de votre honneur et de celui de la cité ; car, bien que, dans les circonstances présentes, Sa Majesté

se montre fortement irritée contre vous et la cité, parce qu'elle se figure que vous lui arrachez la victoire des mains, néanmoins si vous l'aidez de façon qu'elle vienne à bout de son entreprise avec quelque honneur et quelque satisfaction, elle vous rendra non-seulement sa bienveillance et son affection (car elle et toute la maison de France ont toujours été bien disposées à votre égard par le passé) , mais elle vous en aura aussi une éternelle obligation. Monseigneur d'Argenton vous prie et vous adjure, par le grand amour qu'il vous porte , de faire tous vos efforts pour que les choses n'aillent pas autrement, car il y va, pour vous et pour la cité, de vos intérêts les plus graves.

Voilà ce qu'il m'a dit de plus essentiel concernant l'arrivée du légat et ses propres dispositions envers vous et la cité. Ce qu'il avait à me communiquer pour le moment, répond donc aux trois paragraphes du passage de votre lettre dont je lui ai donné lecture. Outre ce que je viens de vous mander, qui m'a paru digne de vous être signalé, il a encore touché dans la conversation plusieurs points -que je vais résumer : d'abord, c'est le Pape qui a été la principale cause que Sa Majesté s'est engagée dans cette entreprise ; car, après l'y avoir poussée par ses brefs et par divers moyens et l'avoir pressée de se prononcer et de divulguer partout qu'elle voulait s'y engager, Sa Sainteté a changé de parti et a traité avec le roi Alphonse. Alors, bien que le roi de France fût sur le point de se refroidir, le seigneur Ludovic ne laissa pas d'exciter Sa Majesté et de réchauffer son ardeur, en lui promettant comme chose très-certaine que Bologne et Forli se déclareraient en sa faveur et qu'il ne serait pas plus tôt à nos frontières avec son armée, que vous et la cité, vous en feriez tout autant, et que le pape se trouverait par conséquent forcé lui-même à changer de politique. Ensuite, les rigueurs dont on a usé envers nous, ont été instiguées par les premiers fauteurs de l'entreprise; tous les autres étaient d'avis qu'on devait procéder envers nous avec douceur, que nous nous rallierions plus sûrement à leur dessein par ce moyen que par l'intimidation ou la force, pf que si nous n'embrassions pas leur parti, ils

parviendraient toujours à nous faire rester neutres. Le seigneur Ludovic et le sénéchal de Beaucaire étaient d'avis que la flotte, bien équipée et très-forte si l'on avait observé dans sa conduite l'ordre qu'il fallait y garder , devait être dirigée sur le royaume de Naples. Saint-Malo et le grand écuyer lui désignaient pour but Livourne, en affirmant qu'on s'emparerait vite de ce port, de même que de Pietrasanta et de nos autres places du littoral, qui leur fourniraient de grandes commodités pour la conquête du royaume de Naples.

Puis enfin, en ce qui concerne l'entreprise, il conclut en ces termes : « Si Pierre nous aide, comme je suis certain qu'il le fera, « carje sais que lui et Florence sont les bons amis de Sa Majesté, « les affaires prendront une bonne tournure, et j'entrevois « bien ce que feront en ce cas Saint-Malo, le seigneur Ludovic « et les autres qui ont poussé le roi dans cette expédition. » Et, parlant de Saint-Malo : « Je suis sûr, ajouta-t-il, que « Saint-Malo donnerait bien 40,000 écus pour qu'il n'eût jamais « été question de cette entreprise et qu'il fût assuré d'être main- « tenu dans sa position actuelle et d'obtenir le chapeau avec •s bien d'autres choses. » Quant aux affaires d'ici, il dit qu'il n'a aucune espérance de rien obtenir de cette seigneurie, mais que le roi, ayant toujours entretenu à Venise un homme d'un rang peu élevé, a jugé bon de l'y envoyer maintenant pour faire honneur aux Vénitiens et leur faire croire à son estime, vu que, il n'y a pas bien longtemps encore , il n'était nullement clair que ceux-ci voulussent rester neutres et ne pas s'immiscer dans ces affaires. Il trouve que les Vénitiens ne les prennent pas au sérieux, et on l'a prié, non en public mais officieusement, d'engager le roi à faire la paix, en considération du Turc, euxmêmes n'entendant intervenir en aucune façon dans les négociations. Il leur semble, qu'au point où ils en sont, ils n'ont plus besoin de personne pour se défendre et se maintenir.

Je n'ai pas cru devoir entrer dans plus de détails avec monseigneur d'Argenton, et je le remerciai vivement de ses bonnes dispositions envers vous et envers la cité. Je l'engageai à y per-

sévérer, lui donnant ma parole que vous tiendriez le tout bien secret et qu'en tout temps il pourrait compter sur le bon souvenir et la reconnaissance de Votre Seigneurie et de la cité ; que partout où vous pourriez vous employer pour l'honneur et le profit de Sa Majesté Très-Chrétienne, l'honneur de Florence sauf, vous seriez prêt à le l'aire avec plus d'affection , de zèle et de dévouement qu'homme du monde, et que Sa Majesté Très-Chrétienne trouverait notre ville animée à son égard des mêmes dispositions et des mêmes sympathies, avec une unanimité de sentiments qui ne le cède à ceux d'aucune ville, ni d'aucun peuple de son royaume de France. J'ai retenu cette lettre jusqu'au 18. Monseigneur d'Argenton m'a fait dire hier qu'il avait reçu des lettres de la cour ne contenant qu'une nouvelle digne de mention, c'est que Sa Majesté le roi de France devait se trouver hier à Pavie et se porter de là sur Plaisance, puis sur Parme, et l'on ajoute, mais Sa Seigneurie n'en croit rien , que le roi se rendra au camp. Ce matin j'envoyai communiquer ces nouvelles à la seigneurie d'ici, qui me fit répondre qu'elle avait donné connaissance à monseigneur d'Argenton de plusieurs lettres d'après lesquelles les Turcs ont fait quelques excursions *.

Commines fut reçu par le doge le 17 octobre. Il venait lui annoncer, en dépit de ses prévisions et de ses espérances 2, le mouvement de l'armée française qui s'était portée en avant.

Dès le 13 octobre, Bernard de Magno, qui se trouvait aux bords du Tessin, mandait à Ludovic Sforza :

Illustrissime et excellentissime seigneur,

Le comte Charles m'a fait prévenir ce soir que Sa Majesté le

1 Archives de Florence; Desjardins, t. I, p. 528.

2 Je eroyoie fermement que le roi ne passast point oultre. (Mém., t. II, p. 343.) La compagnie fut en grant vouloir de retourner. (Mém., t. II, p. 347.)

roi de France va dîner demain au faubourg de Pavie, au delà du pont du Tessin, et qu'elle a donné l'ordre de ne laisser entrer personne de sa suite et de fermer la porte de la ville. Je pars à l'instant avec Pierre-Paul de Varèse et Damien de Gruppello pour prendre les dispositions nécessaires. Si je dois faire autre chose, je prie Votre Seigneurie de m'en donner avis, et je me recommande toujours à ses bonnes grâces. Grupello, 13 octobre.

Votre fidèle serviteur, Bernardo de Magno '.

Quatre jours après , Vicomercati écrivait à ce sujet à Ludovic Sforza :

Illustrissime et excellentissime seigneur,

Ce matin, dès que j'eus reconduit .monseigneur d'Argenton après l'audience, je retournai vers son Illustrissime Seigneurie pour lui donner avis que le roi Très-Chrétien, parti de Casai pour Vigevano, avait quitté cet endroit pour se rendre à Pavie et de là à Plaisance, m'acquittant ainsi de la charge que m'en avait donnée Votre Seigneurie par ses lettres des 10, 12 et 13 du présent mois. Le prince remercie Votre Excellence de cette communication, et il m'a en partie répété ce qu'il nous avait déjà dit, à monseigneur d'Argenton et à moi, concernant les nouvelles des Turcs, ajoutant qu'il ne doutait pas que Sa Majesté Très- Chrétienne, d'accord avec Votre Seigneurie, ne prît en sérieuse considération ces affaires turques. Je lui répondis, comme je l'avais fait déjà en présence du magnifique ambassadeur français, qu'on ne devait ' pas en douter , en effet , et que Votre Seigneurie ne faillirait jamais au devoir d'un vrai prince chrétien.

Venise, 17 octobre 1494.

Votre humble serviteur, Taddeus Vicomercatus 2.

1 Archives de Milan.

2 Archives de Milan.

Cinq jours après, Vicomercati ajoute quelques détails de plus sur l'effet que produisit la nouvelle inopinée de la marche de l'armée française, et sur les perplexités de Commines quand il fut chargé d'annoncer une résolution si opposée à son langage :

Illustrissime et excellentissime seigneur,

Hier, vers les deux heures de la nuit, monseigneur d'Argenton, à qui il venait d'arriver un courrier, me fit part de certaine résolution de Sa Majesté Très-Chrétienne , relative à l'expédition de Naples, et me donna lecture d'une lettre de Sa Majesté, datée de Pavie. Il me demanda ensuite conseil sur ]a manière dont on pourrait communiquer cette lettre à la seigneurie d'ici, et je lui donnai les avis qui me paraissaient les plus opportuns, en lui disant comment j'en userais moi-même en pareil cas, sauf que Sa Seigneurie, prudente et expérimentée comme elle l'est, saurait bien mieux mener l'affaire que je ne pourrais le lui conseiller. Il me demanda, vu que les gens de Sa Majesté Très-Chrétienne n'ont pas la pratique des affaires de ce pays et ne sont pas instruits des usages italiens, de vouloir bien écrire à Votre Excellence, en son nom, pour la prier d'engager le roi Très-Chrétien à tenir cette illustre seigneurie au courant de ses desseins jour par jour et de ne pas trop se reposer sur les bonnes réponses qu'elle lui a faites, précaution nécessaire à son avis. Il me pressa beaucoup de vous transmettre cet avertissement, nonobstant que je lui eusse répondu que Votre Excellence était très-prudente et connaissait fort bien ces affaires, et qu'elle ne manquerait pas de communiquer à Sa Majesté Très-Chrétienne tous les avis qu'elle jugerait nécessaires pour le bien de son entreprise ; je lui promis néanmoins de m'acquitter immédiatement de sa commission.

Venise, 22 octobre 1494.

Votre humble serviteur,

T A D D E U S V I C O M E RC A T U S ' . 1 Archives de Milan.

Ludovic Sforza, à qui pesait déjà le séjour des Français dans ses Etats, avait plus que personne engagé Charles VIII à franchir le Tessin ' : il eut vu avec plaisir les Français conquérir les villes de Pise, de Sarzana et de Pietrasanta, pour les réunir aussitôt après au Milanais 2.

Cependant Soderini continuait, à mesure que s'accroissait le péril de sa patrie , à entretenir de plus fréquentes relations avec Comraines. Il écrivait le 22 octobre à Pierre de Médicis :

Je m'empresse de vous faire savoir, par la présente lettre, que, dimanche matin, 19 de ce mois, monseigneur d'Argenton me fit prier, avant son lever, par son messager ordinaire, de lui envoyer mon secrétaire. Il lui dit d'abord que les Vénitiens, lui ayant communiqué la nouvelle des incursions des Turcs en Croatie et l'ayant chargé de la transmettre au roi en engageant celui-ci à chercher un moyen de rétablir la paix dans la chrétienté et d'agir contre les Turcs, il leur avait demandé de faire la même communication à l'ambassadeur du seigneur Ludovic, de l'inviter à écrire audit seigneur Ludovic dans le même sens et d'écrire aussi à leur ambassadeur auprès du roi pour qu'il fît de son côté la même démarche en leur nom. Il raconta qu'il était venu ici pour se rendre à Saint-Antoine de Padoue avec un seul serviteur et qu'il faisait toutefois partie du conseil du roi; il rapporta ensuite qu'il y avait eu de grandes discussions, relativement au projet du roi de se porter en avant, entre les premiers fauteurs de cette entreprise, ceux qui l'avaient conseillée et encouragée , et les autres grands personnages qui entourent le roi, ceux-ci ne pouvant souffrir que les premiers poussassent le roi, faible de complexion comme il l'est, et dans un pareil moment, à s'immiscer dans les affaires des autres, au péril de sa vie et au préju-

1 Mém.y t. II, p. 341.

* Mém., t. II, p. 348.

dice de tout le monde ; que le roi voulait partir dans quinze jours pour Plaisance, puis pour Parme et de là pour le camp de Ferrare ; que la flotte avait quitté Gènes avec 4,000 hommes, la plupart Génois , appareillant pour Livourne , sauf quelques navires détachés pour transporter à Ostie des hommes, des vivres et de l'artillerie. Le cardinal de Saint-Pierre-ès-Liens n'a pas voulu se joindre à la flotte, il préfère rester auprès du roi avec les autres, pour 1 affermir dans son entreprise; c'est le grand écuyer qui a le commandement de la flotte et il emmène le frère de Son Excellence, qui en montre du déplaisir. Monseigneur d'Argenton a beaucoup questionné mon secrétaire sur les fortifications de Livourne, sur les ressources de cette ville en hommes et en artillerie et sur les autres places que nous possédons sur le littoral ou à proximité de la mer. Le secrétaire lui ayant répondu que nos places étaient assez bien pourvues de tout pour n'avoir rien à craindre, il laissa entendre qu'on lui avait assuré le contraire, et il insista beaucoup pour que je vous engageasse à les approvisionner de manière qu'on ne puisse en occuper aucune ; car, si l'on réussit à temporiser jusqu'à ce que la saison ne permette plus de tenir la campagne, il y a tout lieu d'espérer un bon arrangement. Mon secrétaire , après l'avoir remercié , lui dit que je vous avais mis au courant de l'entretien que j'avais eu avec lui et que, pour que sa bonne volonté fût mieux connue de la cité et de vous, je vous écrirais de même tout ce qu'il venait de lui dire.

Il est de nouveau venu ici un envoyé du marquis de Mantoue, lequel s'était trouvé à Asti. Il a rapporté à la seigneurie, par l'ordre de son maître, que le roi de France a certainement 28,000 combattants en Italie et que, dans un entretien que ce même envoyé avait eu avec le roi sur la route de Vigevano'à Pavie, Sa Majesté avait affirmé que la seigneurie de Venise lui avait promis sous serment de ne rien tenter contre elle. Ce qui a mis ceux d'ici fort en courroux, ajoute l'envoyé, et ils le nient formellement. Il assure que le roi a le projet de marcher de Parme

sur Lucques, avec un grand nombre de gens, sous le commandement de monseigneur de Montpensier, pour nous attaquer, et que Sa Majesté lui a prouvé qu'elle avait les moyens de nous frapper au cœur.

De plus, je m'empresse de vous faire savoir que ceux d'ici ont eu, il y a quelques jours, l'intention de nommer et de députer vers le roi deux ambassadeurs choisis parmi ceux qui sont investis de la plus grande autorité dans l'Etat ; on donnait pour prétexte que c'était afin de s'entendre avec le légat sur la négociation du traité, mais, en réalité, on voulait faire honneur au roi de France , comme le roi leur a fait honneur en envoyant ici monseigneur d'Argenton. Cependant leur ambassadeur ayant écrit que le roi avait témoigné l'intention de venir visiter cette cité et les principales villes de la République sur la terre ferme, le conseil des Pregadi siège en permanence depuis plusieurs jours ; je tiens de bonne source qu'ils sont dans une grande perplexité, ne sachant s'ils doivent nommer et envoyer lesdits ambassadeurs et s'ils doivent accueillir la visite qu'on leur annonce, attendu que, si le roi vient ici, ils seront obligés de faire une dépense d'au moins 30,000 ducats pour sa réception, ce dont ils ne se soucient guère; et, d'un autre côté, nous pourrions les soupçonner de n'avoir député l'ambassade que pour inviter le roi à se rendre ici, ce qui nous porterait ombrage. Ils prétendent que c'est le seigneur Ludovic qui pousse le roi à aller à Lucques, pour s'en faire honneur, tout en évitant l'embarras et les frais que lui occasionnerait le séjour de la cour pendant une partie de l'hiver. De plus, voyant le roi s'avancer avec plus de force, d'ordre et de résolution qu'on ne s'y attendait, et ayant cru jusqu'ici que tout cela se faisait dans •leur intérêt et qu'ils ne pouvaient courir aucun danger , ni essuyer aucun dommage, ils sont, depuis quelques jours, devenus d'une extrême défiance ; ils ne savent plus à qui se fier, ni que faire, ni que dire, et la personne qui me tient au courant de tout ceci m'affirme que, s'il est une puissance en Italie dans laquelle ils aient quelque confiance, c'est nous.

On a dirigé hier au soir sur la Polésine de Rovigo une grande quantité de munitions, et l'on y envoie constamment des troupes. Ils se figurent qu'on ne veut pas entamer des négociations avec eux, parce qu'en leur faisant des propositions, on pourrait éveiller le mécontentement et le ressentiment des autres parties ; ils craignent qu'un traité ne conduise pas à une pacification générale, qu'il subsiste des haines et des rancunes, et que le rapprochement qui aurait lieu, ne tourne contre eux.

J'ai écrit hier au soir ce qui précède.

Depuis, monseigneur d'Argenton m'a fait prévenir, sur les trois heures , qu'il avait reçu des lettres de la cour et qu'il désirait m'entretenir, mais qu'ayant à sa table la personne dont je vous ai parlé plus haut, il ne pourrait me recevoir que vers six heures.

Au point du jour, il me fit prier de lui envoyer mon secrétaire. Il fit entendre à ce dernier qu'il avait reçu des lettres du roi et de monseigneur de Saint-Malo, qui l'avertissent que Sa Majesté se rend à Plaisance ; que là le roi délibérera s'il doit se rendre au camp de la Romagne ou au camp de nos ennemis. Aussitôt après, on enverra un courrier en poste à monseigneur d'Argenton pour lui annoncer le parti auquel on se sera arrêté. Il espère que vous reconnaîtrez enfin la grande faute que vous avez commise en vous découvrant de jour en jour davantage et en faisant acte d'hostilité envers Sa Majesté, avec quelques autres Alphonsins , et que votre ville , dont il connaît l'attachement envers le roi , se prononcera pour lui quand il aura conquis son royaume de Naples. Des navires qui mettent à la voile, les uns iront à Ostie, pour l'objet que je vous ai dit plus haut, les autres transporteront à la Spezzia un grand renfort de troupes, d'artillerie et de munitions. C'est pourquoi monseigneur d'Argenton vous engage et vous adjure de nouveau à faire tous vos efforts pour qu'on ne remporte aucun avantage sur nous d'ici à quelque temps et qu'on ne s'empare d'aucune de nos places, espérant bien que vous y appliquerez

tous vos soins. Il espère qu'en agissant de la sorte, les choses prendront une bonne tournure. Enfin, il doit aller ce matin remercier la seigneurie, de la part du roi, pour les honneurs qu'on lui a rendus et pour les bonnes intentions dont on a fait preuve envers Sa Majesté. En réalité, dit-il, il n'y a rien d'important à faire avec ceux d'ici *.

Une nouvelle ambassade du roi de Naples était arrivée à Venise, et on lit à ce sujet dans une lettre écrite au camp français dans les premiers jours de novembre :

Monseigneur d'Argenton, qui est ambassadeur à Venise pour le roy, lui fit hyer assavoir qu'il estoit venu une autre ambassade du roy Alphonse devers la seigneurie, requérant icelle, en grant humilité, comme le roy les tenoit comme ses pères, et que, à ce besoing, le voulsist secourir, et qu'il ne pourroit plus supporter les frais. On n'a point respondu, mais ils dévoient continuer en leurs propos qu'ils ont été tousjours alliés de la maison de France et qu'ils ne se veullent point se mesler de leurs différents 2.

Un mois ne s'était pas écoulé depuis que Commines avait passé à Pavie , lorsque l'ambassadeur vénitien à Milan annonça la mort du jeune Galéas et l'avènement de son oncle Ludovic. Ces lettres furent montrées à Commines. Les Vénitiens s'indignaient du crime et des fruits qu'il portait : ils demandèrent au seigneur d'Argenton si le roi de France ne prendrait point contre l'usurpateur le parti de l'orphelin délaissé à qui l'avenir ne réservait que le silence et l'oubli du cloître. « Combien que la chose fust « raisonnable, je leur mis en doute , rapporte Commines, « veu l'affaire que le roy avoit dudict Ludovic 3. »

1 Archives de Florence; Desjardins, t. I, p. 528. * Compagne etbxdletins de la grande armée d'Italie, par M. de la Pii.orgf.hie, p. 89.

3 Mém , t. Il, p. 344.

Un autre drame allait s'accomplir aux bords de l'Arno ■ Pierre de Médicis , suivant trop docilement les conseils de Commines, s'était rendu aux frontières de l'État de Florence au devant de Charles VIII pour faire acte d'humble soumission, mais cette démarche lui coûta le pouvoir, et ce fut à grand peine qu'il sauva sa vie, abandonnant au pillage ses trésors et ses richesses de tout genre '.

Commines apprit par l'ambassadeur florentin que Fortune avait couru sus à Pierre de Médicis et qu'il avait perdu honneur et biens. Ces nouvelles l'affligèrent, car il avait connu son père, et il ajoute que si Pierre de Médicis eût voulu le croire, « il ne lui fust point ainsy mésadvenu. » Il avait, en effet, reçu d'Etienne de Vesc et de Briçonnet l'autorisation « d'appoinctier avec luy. 2 » Commines eût-il agi par pure amitié'? N'eût-il pas retiré quelque avantage personnel de cet appointement ? Il se garde bien de nous le dire; mais il rapporte que Pierre de Médicis lui répondit « comme par moquerie » par le moyen de Pierre Capponi , à qui il garde rancune dans ses Mémoires. La grande faute de Pierre de Médicis avait été de mal choisir son heure pour « appoinctier. »

Paul-Antoine Soderini , qui instruisait de tout ceci Commines avant d'en faire part aux magistrats vénitiens, parlait la veille de Pierre de Médicis comme de son seigneur naturel ; le lendemain, il se déclara son ennemi. Soderini, dit Commines , « estoit des saiges hommes qui fussent en « Italie 3. »

1 Pratique se meut à Florence... Mém., t. II, p. 349.

2 Mém., t. II, p. 358.

3 Mém-, t. II, p. 359.

Soderini fut presque aussitôt rappelé à Florence : il montra à Commines l'ordre auquel il allait obéir, et le quitta pour rentrer dans sa patrie.

Pierre de Médicis chercha un asile à Venise. Laissons parler Commines :

« Deux jours après, vint ledict Pierre en pourpoinct ou « avec la robbe d'un varlet ; et en grant doubte le receurent « à Venise, tant craignoient à desplaire au roy. Toutesfois « ils ne le povoient reffuser par raison et désiroient bien « sentir de moy que le roy en disoit; et demoura deux ce jours hors la ville. Je désiroye à luy ayder et n'avoye eu « nulle lettre du roy contre luy ; et dis que je croyoye sa « fuyte avoir esté par craincte du peuple et non point par « celle du roy. Ainsi il vint, et l'allay veoir le lendemain « qu'il eut parlé à la seigneurie, qui le feirent bien logier « et luy feirent très-grant honneur... Quant je le veis, il « me sembla bien qu'il n'estoit point homme pour res- « pondre. Il me compta au long sa fortune, et à mon povoir « le reconfortay. Ung peu m'a fallu parler de ce Pierre de « Médicis, qui estoit grant chose, veu son estât et aucto- « rite ; car soixante ans. avoit duré ceste auctorité , si « grande que plus ne povoit 1. »

Commines croyait la puissance des Médicis à jamais détruite2 : il ne prévoyait pas qu'un siècle ne s'écoulerait point sans que les petites-filles de Laurent le Magnifique vinssent s'asseoir sur le trône de France.

Il est intéressant de comparer au récit de Commines la lettre suivante de Taddeo Vicomercati au duc de Milan :

1 Mém., t. II, p. 360.

- Il semble que ceste lignée vint à faillir. Mém., t. II. p. 3,38.

O.OMMtNES. — II. Kl

Monseigneur, cette nuit est arrivé ici le magnifique Pierre de Médicis avec trente à quarante personnes, et il s'est logé dans l'hôtel de certains banquiers-gentilshommes, delà maison des Lippomano. Monseigneur d'Argenton, comme il me l'a fait savoir, lui a fait visite ce matin chez lesdits gentilshommes , où il l'a trouvé en petit pourpoint, tel que ledit Pierre est parti de Florence, à ce qu'il lui a raconté. Un envoyé de monseigneur de Bresse était venu à sa rencontre avec des lettres du roi, par lesquelles il l'engageait à s'arrêter à Bologne, les événements qui se sont accomplis étant arrivés contre la volonté et au vif déplaisir du roi , aussi bien que de Votre Excellence. Le roi l'exhortait à ne pas perdre courage et annonçait qu'il enverrait promptement quelqu'un vers lui. Ensuite monseigneur d'Argenton me communiqua quelques lettres du cardinal de Gurck \ qui lui fait connaître que Sa Sainteté l'a désigné en qualité de légat auprès de Sa Majesté Très-Chrétienne pour négocier la paix et l'accord entre Sa Sainteté et Sa Majesté ; qui l'engage à bien fortifier cette seigneurie dans son refus de prêter assistance au roi Alphonse, et qui le prévient ensuite que ladite seigneurie doit avoir fait dire au Souverain-Pontife qu'elle veut secourir le roi Alphonse, au retour de la belle saison. Monseigneur d'Argenton me demanda mon avis sur ce point, pour savoir s'il y avait lieu de faire quelque observation à cette seigneurie. Je lui dis qu'on parle de diverses façons et qu'on dit beaucoup de paroles creuses sans fondement ; qu'il me paraît que la seigneurie est tellement assurée et certaine des bonnes dispositions de Sa Majesté Très-Chrétienne qu'elle peut se reposer sur elle avec une juste confiance ; que néanmoins monseigneur d"Argenton était trop sage, qu'il voyait et comprenait trop bien les affaires pour que j'eusse rien à lui conseiller. Enfin il m'annonça lo voyage de Sa Majesté Très-Chrétienne à Florence où elle a dû entrer hier, et en dernier lieu il me chargea de l'excuser auprès de Votre Excellence, s'il ne lui donne pas de ses nouvelles,

* Raymond Perrault, évêque de Gurck, créé cardinal en 1493.

mais comme il me tient jour par jour au courant de ce qu'il apprend du côté du roi et d'ailleurs, il pense que je le supplée auprès de vous. Il me pria instamment de le recommander à vous de la manière la plus expresse. Ayant répondu à tout comme il convenait, j'ajoutai que je ferais tout ce qu'il m'avait demandé, quoique ce fût chose bien superflue de le recommander, Sa Seigneurie se recommandant amplement par elle-même. Je me rappelle toujours à vos bonnes grâces. Venise, le 18 novembre 1494.

TADDEUS V ICOMERCATUS 4.

Si Commines déplora la ruine de Pierre de Médicis , ce fut surtout parce que ses intérêts privés en souffrirent. Il avait confié des sommes importantes à leur banque de Lyon. Un autre créancier se trouvait à Florence. C'était un maître d'hôtel chargé de préparer le logement du roi, qui pilla le palais de Pierre de Médicis, « disant que sa « banque de Lyon lui devoit grant somme d'argent2. » Ce maître d'hôtel ne partagea point avec Commines.

Ce fut dans un entretien à Venise que Pierre de Médicis raconta à Commines que le duc de Milan, cet allié des Français sur lequel on fondait tant d'espérances, ne songeait qu'à les rejeter au delà des Alpes 3. Ludovic Sforza prétendait en savoir la façon 4, à ce qu'il avait écrit à Pierre de Médicis et à ce qu'il écrivit aussi à la république de Venise : le but auquel il tendait, avait été atteint le jour où s'était accomplie son usurpation.

Commines ne se montre pas dans ses Mémoires plus

1 Archives de Milan (trad.).

4 Mém., t. II, p. 361.

8 Mém., t. II, p. 412.

* Mém., t. II, p. 412.

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